‹ En karriole à travers la Suède et la NorwègeChapitre 7 sur 24 · EN ICA R RI OLE · texte numérisé non relu

EN ICA R RI OLE

» compagnons. Il avait pillé la terre des Finlanv dais et tué leur roi de sa propre main . Mais il » ne s'était réservé dans le butin ni vases » d'or ou d'argent, ni armes d'acier, ce métal » plus précieux que l'or au cœur du pirate. La » fille du roi vaincu , telle était sa part ; et » assis dans son navire, le prince regardait la 5? belle Skjàlta, aux yeux purs comme un ciel de » juin.

5) Et pourtant le sang du roi de Finlande rou- » gissait la terre et criait vengeance !

» Arrivés à l'endroit où devait s'élever Stock- 3> holm, les guerriers tirent leurs barques sur le » rivage, suspendent leurs casques aux branches » et se mettent à boire. Skjàlta allait de l'un à » l'autre, présentant le hanap où moussait l'hy- » dromel, et chaque fois qu'elle passait près du » roi, celui-ci la retenait, et elle s'abandonnait à » ses caresses.

» Et pourtant le sang du roi de Finlande rou- » gissait la terre et criait vengeance !

» Bientôt tous les guerriers dormirent du » sommeil pesant de l'ivresse. Skjàlta s'approcha » du roi, meurtrier de son père ; elle le regarda » longtemps, car il était beau. Puis elle lui prit » son glaive et le lui planta dans la gorge. Elle

» courut ensuite vers ses compagnons captifs, et » coupa leurs liens. Ils sautèrent dans une » barque et s'enfuirent.

» Et le sang du roi de Finlande ne criait plus » vengeauce. »

Les loisirs de la traversée nous permettent d'étudier nos compagnons de voyage. Les touristes proprement dits sont rares cette année à bord du Thulé. Les passagers habitent la côte pour la plupart, et retournent chez eux, après un séjour plus ou moins long à Stockholm. Trois Américains semblent connaître à merveille les moindres détails de la route. Nous apprenons qu'ils la parcourent pour la troisième fois. Un soir, à Chicago, ces gentlemen, en lisant le Murray's English guide in Sweden and Norwaxj , prirent la résolution de venir contempler le soleil de minuit du haut du mont Avasaxa. Peu de jours après, ils voguaient vers l'Europe, et le 24 juin ils gravissaient le pic célèbre, sous une pluie battante. Le soleil refusa obstinément de se montrer. L'année suivante, ils retournent à leur poste d'observation. Même temps, même mécompte, même voile étendu sur l'astre désiré. Celte année, ils font de nouveau le trajet, venus à cette seule occasion de l'État de Maryland. Ils

se promènent gravement sur le pont, ne paraissent ni ennuyés ni intéressés, et donnent un bel exemple de cette persévérance anglo-saxonne, qui a vaincu Napoléon et colonisé le Nouveau Monde.

Près d'eux se tiennent deux professeurs suédois, l'un d'ornithologie et l'autre de botanique. Le premier ne connaît rien de plus beau sous le ciel qu'un oiseau correctement empaillé. Le second préfère à tout autre spectacle la vue d'une plante morte, desséchée au fond d'un herbier. Chacun professe un mépris absolu pour la science chère à son voisin. Entre eux la conversation ne tardait pas à dégénérer en dispute, et nous avons vu l'instant où ces deux champions allaient engager un combat singulier pour l'honneur de leurs belles, quand le mal de mer, médiateur incommode, vint les réconcilier en les chassant du champ de bataille pour les réunir dans une communauté d'infortune.

Les splendeurs des nuits boréales compensent la monotonie des jours. Dans nos pays, le coucher du soleil est un accident souvent merveilleux, mais fugitif, qu'il faut se hâter de saisir au passage. Dans le Nord, le soleil s'attarde complaisamment sur l'horizon, emplissant l'Occident

d'irradiations flamboyantes, épanchant sur la nature toutes les nuances de la palette céleste, qui se mêlent, se fondent, se dégradent, miroitent au ciel, s'accrochent aux nuages, étincellent sur la crête des vagues ou moirent la surface unie des golfes. Tantôt le soleil se dissimule derrière un rempart de nuages, qui dressent leurs lignes sombres , frangées d'or ou de sang, audessus des collines de la côte, comme un arrièreplan fantastique, comme les frontières des royaumes de l'inconnu surgissant au delà des limites du monde réel. D'autres fois, le disque s'abaisse dans un ciel sans nuages, sur une mer enflammée, et lorsqu'il a disparu, à côté de la traînée de pourpre qu'il laisse après lui, apparaît aussitôt dans le firmament une tache vermeille, dont la pâleur précède et révèle l'aurore.

Un soir, le soleil venait de s'enfoncer dans les flots, quand, par un effet de mirage singulier, son image reparut dans le ciel , à la place que le disque occupait une heure auparavant. Mais cette image adoucie, sans rayons, semblait une flamme entrevue à travers un globe d'albâtre. Elle versait sur la nature une lumière argentée, tiède et douce. Le ciel s'arrondissait sur nos têtes comme une coupole transparente, laissant deviner les

profondeurs de l'empyrée. Les poètes du Nord avaient-ils devant les yeux un spectacle semblable, quand leur imagination inventait ce monde futur qui doit survivre à l'écroulement de la terre et à la destruction du firmament, et où les justes vivront sans passions sous un soleil éternel , mais doux , qui éclaire et n'éblouit pas?

Un romancier espagnol raconte qu'ayant franchi les Alpes pour voir des visages et des pays nouveaux, la première chose qu'il rencontra fut un mulet de Castille, la seconde une danseuse de Séville, et la troisième une princesse de Madrid. Nous éprouvâmes une impression analogue à la vue des petites villes où le paquebot fit escale pendant les deux premiers jours de la traversée. Elles ne différaient en rien des villes suédoises que nous avions déjà aperçues. Gèjle surtout, où nous abordâmes après vingt-quatre heures de route, nous surprit. Au lieu des aspects sauvages et désolés que nous rêvions, nous avions devant les yeux un paysage frais, peigné et ratissé, une ville proprette et bien attifée, des plates-bandes de fleurs au lieu de huttes, la Hollande au lieu de la Laponie. Gèfle est entièrement bâtie en bois ; elle brûle régulièrement

tous les dix ans. En 1869, un incendie la détruisit en deux heures ; quatre mille habitants se trouvèrent sans abri. Aujourd'hui elle renaît de ses cendres, sans avoir rien perdu de sa gaieté. Ses maisons bariolées, vernies, astiquées, reluisent de propreté et offusquent parfois l'œil à force d'éclat. On serait tenté de croire qu'on les rentre tous les soirs pour faire leur toilette, et qu'on les remet en place le matin, quand le temps ne menace pas. Un torrent domestique égayé la ville : il court prestement entre le pied des maisons, tressaille sur un lit de cailloux blancs, baigne des îlots où tremble le pâle feuillage des saules, se perd et se retrouve à chaque pas, et improvise en passant de mignons paysages, moitié urbains, moitié champêtres, qui tenteraient le pinceau d'un Hobbéma.

Autour de Gèfle, la campagne est pleine de grâce. Les habitations les plus pauvres disparaissent sous les fleurs. Nous retrouvons à la fin de juin la flore du printemps, aussi fraîche que chez nous en avril, et mille fois plus riche. L'aubépine de nos contrées blanchit les haies pendant quelques jours à peine, fugitive comme neige de mars. Dans le Nord, l'aubépine couvre des prairies entières de ses nappes blanches ou

rosées : elle forme des bosquets ; ce n'est plus un arbuste, c'est presque un arbre. Les lilas ploient sous le poids de leurs grappes odorantes ; les buissons sont des bouquets d'églantine; des roses trémières lancent à chaque pas leurs tiges enrubannées. Et à cet épanouissement printanier se mêle déjà la flore mélancolique de l'automne. Les prés s'émaillcnt de ces petites clochettes d'un violet pâle que septembre ramène dans nos prairies, et qui, tintant sous la première bise, semblent sonner l'approche de l'hiver.

Le Suédois, comme tous ses frères du Nord, rend aux fleurs un culte passionné. Pour assurer leur vie pendant les longs mois d'hiver, il convertit ses appartements en serres chaudes. Point de fenêtre où n'apparaissent , derrière une double vitre, entre deux rideaux de mousseline finement brodée, quelques fleurs rares, ornement et gaieté de la demeure. Dans une courte promenade aux environs de Gèfle , nous avions rencontré un pauvre village, habité par des pêcheurs. En entrant dans la rue unique qui le compose, nous nous crûmes au milieu d'une exposition d'horticulture. Des géraniums doubles, des hortensias, des fuchsias, des azalées, des œillets d'Inde montraient aux fenêtres leurs têtes mulli-

colores, et nous passions entre une double rangée de fleurs en cage , pauvres prisonnières qui collaient tristement à la vitre leurs pétales affamés d'air et de liberté. La porte d'une des habitations était ouverte ; nous y vîmes une jeune fille, pauvrement vêtue et nu-pieds, arroser avec une sollicitude maternelle une tige de rose thé. Mais, hélas ! les feuilles de cette fleur pensive se marbraient de taches jaunes, ses roses s'effeuillaient, la plante poitrinaire s'inclinait tristement. — Elle vient de loin, dit la jeune fille à nos compagnons, et elle a déjà vu un hiver dans nos contrées. Mais je crois bien qu'elle n'en supportera pas un second. Elle mourra, hélas! quand tomberont les premières feuilles. »

Les populations de ces contrées exhalent la douceur et la probité. Dans les villages et dans les petites villes, ni gendarmes, ni gardes champêtres. Chaque habitant remplit ces fonctions redoutables à tour de rôle et assisté d'un voisin. Ces policemen improvisés s'acquittent de leurs devoirs avec rigueur, ils ne passent ni un délit, ni une contravention, et après s'être démis de leur puissance éphémère ils ne rencontrent chez leurs concitoyens ni défiance, ni ressentiment. Ils ont arrêté sans scrupule, ils abdiquent sans

crainte. Cette police, évidemment renouvelée de

l'âge d'or, serait-elle possible ailleurs qu'en

Suède?

Dans les mêmes contrées, entre propriétaire et fermier, entre maîtresse et servante, point de stipulation écrite, point de contrat. Une poignée de main et un cadeau pour sceller .''engagement. Au bout d'un an, chaque partie recouvre sa liberté ; mais si un autre présent est offert et accepté, le contrat se renouvelle, valable encore pour une année.

Ces détails nous rappelaient un spectacle étrange auquel nous avions assisté peu de jours auparavant dans une ville de Dalécarlie. Nous y avions croisé un cortège de prisonniers. Des soldats conduisaient une vinglaine de paysans condamnés récemment à dix années de travaux forcés. Voici quel était leur crime. Mécontents du bailli qu'on leur avait envoyé, ils étaient allés le trouver ,lui avaient exposé leurs griefs, et, peu satisfaits sans doute de sa réponse, l'avaient quelque peu assommé. Devant la justice, aucun d'eux n'avait songé à se défendre. On les avait conduits dans la ville où nous nous trouvions et où le chemin de fer devait venir les prendre pour les diriger sur un lieu de détention. Le

train était en retard ; les condamnés, qui n'étaient ni liés ni entourés, se répandirent dans la ville, causant dans les rues ou s' attablant devant les auberges. Au moment du départ, on fit l'appel. Pas un ne manquait. Les gardiens n'avaient pas songé un instant à surveiller leurs prisonniers, et pas un de ceux-ci n'avait eu la pensée de se soustraire par la fuite au châtiment qu'il reconnaissait avoir rnérité.

Après Gèfle, la ville la plus importante de la côte occidentale du golfe de Bothnie est Sundswall, qui se cache au fond d'une baie. Des croupes boisées enserrent la ville et s' entr' ouvrent derrière elle, laissant apercevoir des vallées profondes et des sites plus accentués. En débarquant à Sundswall, nos yeux sont attirés par de larges affichesjaunes, s'étalantsur tous les murs. On y lit ces mots, en gros caractères : « Madame » l'Archiduc, opéra parisien, par Jacques Offen- 5> bach. ?» Faudra-t-il s'élever jusque sous le cercle polaire, pour atteindre la limite que n'a pas encore franchie la musique d'Offenbach, non loin de la limite extrême de la végétation?

A Piteo, nous foulons pour la première fois le sol de la Laponie administrative, appelée Lappmarck par les Suédois. Quant à la Lnponie géo-

toS EN KARRIOLE.

graphique, ses limites sont difficiles à fixer. Cette contrée semble affecter la forme d'un triangle dont le sommet repose sur l'extrémité septentrionale du golfe de Bothnie et dont les branches, en s'écartantjusqu'àla mer Glaciale, comprennent toute la partie nord du littoral norwégien et une petite partie du littoral russe. Ce triangle est habité par des peuplades finlandaises. Les Lapons forment quelques milliers de familles nomades. Pendant l'hiver, ils viennent planter leurs tentes jusqu'au milieu de la Suède et de la Norwége, parfois même sur les glaces de la Neva, en face de Pétersbourg. L'été, ils se réfugient dans les solitudes presque inaccessibles du Nord, dans des plaines de lichen, où ils mènent paître les rennes qui les traînent, les nourrissent et les habillent.

Pendant que le Thulé relâchait quelques heures dans la rade de Piteo, nous avions débarqué, et, laissant derrière nous le groupe de maisons de bois qui prétend composer une ville, nous errions dans la campagne. La nature de l'extrême Nord nous apparaissait pour la première fois dans sa lugubre désolation. Depuis la veille, l'aspect avait changé. Plus de fleurs, plus un brin d'herbe j çà et là, quelques sapins clair-

semés, poussés comme par miracle au milieu des rochers ; leurs racines rampaient enlre les fissures de la pierre pour y chercher un peu de terre végétale. Nous gravîmes une colline; du sommet, l'œil découvrait plusieurs lacs, si l'on peut appeler de ce nom d'immenses flaques d'eau, sans couleur, sans cadre, sans forme définie. Dans les climats tempérés, les lacs adoucissent et animent le paysage ; la nature se plaît à les enchâsser comme des joyaux au milieu de ses plus riches parures. Les lacs lapons ne sont que de gigantesques fondrières. A l'horizon apparaissaient les têtes dénudées de quelques pics lointains, dont le pied se perdait dans une brume grisâtre; au premier plan s'étendaient des steppes légèrement ondulées, semées à perte de vue de blocs de pierre, gros à peu près comme des moellons , verdis par la mousse , et à demi enfoncés dans un sol noirâtre, humide, assez semblable à cette boue que la neige laisse aux endroits où elle a longtemps séjourné. Quelques vaches maigres, broutant un plus maigre lichen, tachaient la solitude. Le ciel, si brillant chaque soir, n'était à cette heure ni bleu, ni noir, ni clair, ni sombre; voilé sans être nuageux, il était d'un blanc mat et semblait décoloré. Pas un

bruit n'interrompait le silence de mort qui planait sur cette nature désolée, et nous pouvions nous demander si les pierres qui jonchaient le sol n'avaient pas été lancées par la colère divine pour lapider une région maudite.

En retournant à bord, nous aperçûmes sur le quai l'équipage groupé autour de deux petits hommes, sales, trapus, horriblement cagneux, qui parlaient et gesticulaient avec animation. Leur corps était enveloppé d'un sarrau de laine noire, leurs jambes disparaissaient sous des bottes de gros cuir, une chevelure inculte débordait en broussailles sous leurs bonnets de forme conique. Ces affreux petits hommes nous offraient un échantillon de la race lapone. En étudiant leur physionomie, l'œil découvrait à la laideur humaine des horizons inconnus. Non loin de là, se tenaient d'autres Lapons, menant quelques rennes qu'ils étaient venus vendre à Piteâ. Le renne est inséparable du Lapon, comme le chameau du Bédouin, comme le cheval du Cosaque. C'est un animal vigoureux et beau, qui rappelle le cerf, avec moins de distinction dans les allures; mais l'œil brun du renne est aussi doux que celui de la gazelle ou de l'antilope, et sa profondeur révèle la même bonté intelligente. En

considérant ces animaux en même temps que les Lapons qui les tenaient asservis, en comparant le maître et l'esclave, nous ne pouvions nous empêcher de penser que la nature eût peut-être mieux fait d'intervertir les rôles, de prononcer l'affranchissement des rennes et de leur donner autorité sur ces Lapons, beaucoup plus laids à coup sûr que les Yahous de Gulliver.

Deux Lapons montèrent sur le Thulé pour se rendre de Piteo à Umeo, autre bourgade de la côte. Le passage leur fut accordé moyennant quelques ore, piécettes de menue monnaie, qu'ils tirèrent de leur ceinture de cuir, miroitante de graisse, mais constellée de plaques en métal oxydé. Le soir, tandis que nous longions une côte uniformément triste, les matelots et les passagers, réunis dans l'entre-pont, avaient entamé la conversation avec les Lapons. Le Scandinave professe pour ces peuplades errantes un mépris traditionnel; point d'exemple de mélange entre les deux races. La langue même est différente. Nos Lapons comprenaient leurs interlocuteurs suédois et leur répondaient, mais de temps à autre ils échangeaient entre eux de courtes réflexions dans un idiome particulier, assez harmonieux, et n'ayant d'affinité avec aucun des dialectes scan-

dinaves. Nos compagnons de route, avec une obligeance toute suédoise, nous traduisaient le singulier dialogue qu'ils avaient entamé avec les Lapons.

« Où est ta tribu ? demandait-on à l'un d'eux.

— Je l'ai quittée sur les bords du Torneo, à l'endroit où le fleuve reçoit les eaux de la Muonia. Elle doit être maintenant près du lac d'Arjeploug, à dix journées de marche de Torneo. Je la retrouverai sans doute sur les fjelds, à l'endroit où commence la Noi wége.

— Pourquoi ne renoncez-vous pas à cetle vie errante, qui vous mène de désert en désert ?

— Nos pères ont vécu ainsi, ils nous valaient bien.

— Ne sais-tu pas que le gouvernement suédois promet des terres à ceux d'entre vous qui s'engageront à les cultiver et à se fixer sur le sol ?

— Je le sais. Un homme de ma tribu avait consenti à ce marché ; on lui donna un gaard comme ceux de vos paysans. Il s'y établit avec sa famille et tâcha d'y vivre. Mais il voyait passer nos tribus errantes, et il lui prenait envie d'aller les rejoindre. Ses fils partirent les premiers,

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sa femme les suivit, et le père aussi, un jour, n'y pouvant plus tenir, se sauva de chez lui. Nous nous sentons toujours en prison dans une maison, même lorsqu'elle est à nous.

— Vous venez pourtant dans nos villes. Pourquoi ne pas y rester et vous y fixer?

— Nous avons aussi des villes en Laponie, Karesuando etQuickjock.

— Etranges cités en vérité! Elles se composent d'une vingtaine de cabanes, ouvertes à tous les vents et qui vous servent uniquement de magasins. Vous y déposez des outils, des provisions, des fourrures que vous reprenez en passant. Vous traversez vos villes, vous n'y habitez pas. »

Les Lapons ne répondirent point. La conversation, un instant interrompue, reprit bientôt

a Que venez-vous faire sur la côte? demanda un Suédois.

— Des affaires.

— Et comment vont-elles , vos affaires?

— Den willy comme nous le voulons » , reprit le Lapon avec un sourire, et sa physionomie prit tout à coup une expression de satisfaction en même temps que de convoitise passionnée.

Celte race est essentiellement commerçante.

Les Lapons ne viennent sur la côte que pour trafiquer de leurs rennes et de leurs fourrures. Chez eux la plupart des passions humaines semblent éteintes : leurs sentiments sont rudimentaires de même que leur corps paraît une ébauche, mais une passion persiste dans ces cœurs engourdis par le froid : c'est la cupidité. Dans les marchés qu'il conclut, le Lapon déploie des trésors de finesse, d'astuce et de mauvaise foi, à faire envie aux plus rusés compagnons de la Cité de Londres ou de la Bourse de Paris. Une grande partie de l'argent gagné est consacrée par les Lapons à l'acquisition de parures destinées à orner leur laideur. Les bijoux que nous voyons décorer leur ceinture sont d'argent fin et ont peut-être une valeur considérable. Où la coquetterie va-t-elle se nicher?

Grâce à d'habiles spéculations, certains Lapons possèdent une fortune assez ronde et se font suivre dans leurs déplacements par des troupeaux de 2,000 à 3,000 rennes. Après tout, peut-être ces capitalistes en haillons tiennent-ils à leurs habitudes nomades parce qu'elles leur épargnent la nécessité d'un loyer et la charge des contributions, et ont-ils su se faire une profession avec leur nationalité !

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Les Lapons semblent porter à leurs déserts et à leur triste patrie un amour passionné ! Ils parlaient avec enthousiasme de leurs chasses et de leurs pêches: «On nous a envoyé un pasteur pour nous prêcher, disaient-ils. Nous en avons fait le plus intrépide chasseur de la contrée; nous l'avons emmené dans nos courses lointaines, sous prétexte de lui montrer dans nos montagnes le roc où s'arrêta l'arche de Noé, après le déluge.» Cette affirmation singulière faisait allusion à une ancienne légende répandue chez les Lapons, tendant à établir l'antériorité de leur race et à préciser leur généalogie jusqu'à l'auteur commun de l'humanité, dont ils ont conservé à coup sûr les habitudes d'intempérance. Les Suédois, au contraire, considèrent les Lapons comme une race inférieure , prédestinée à l'abaissement et à la servitude. Voici comment l'un des poèmes mythologiques de la Scandinavie explique la naissance et la hiérarchie du genre humain : « Un des dieux descendit sur la terre ; il y ren- » contra une femme qui s'appelait l'Aïeule. Il » s'unit à elle, et elle donna le jour à un fils. » Celui-ci était noir, la peau de ses mains était » rude, ses genoux arqués, ses doigts noueux, » sa figure hideuse, son dos courbé, ses talons

» saillants. (C'est bien là le portrait frappant du » Lapon. ) On appela ce fils l'Esclave, et il s'en » alla dans le Nord parcourir les tourbières.

35 Le dieu continua sa route et vit une autre » femme qui s'appelait la Grand'Mère. Il s'unit » encore à elle, et elle eut un fils grand et fort, » aux cheveux rouges, au teint clair, aux yeux » brillants. Il fut nommé le Paysan, et apprit » bientôt à dompter les taureaux, à construire » des maisons, à fabriquer et à conduire des » charrues.

» Le dieu s'en alla enfin dans une autre » demeure, située au Sud. Il y trouva une femme » qui s'appelait la Mère et qui lui donna un troi- » sième fils. Ce fils était beau , ses joues étaient » vermeilles, ses yeux bleus. On le nomma le » Noble. Il sut tirer de l'arc, brandir la lance, » monter à cheval, chasser, nager et com- » battre. »

Sans faire remonter aussi haut l'origine des Lapons, la science moderne leur donne avec vraisemblance des aïeux célèbres, et compte Attila avec ses Huns au nombre de leurs grandspères ou au moins de leurs grands-oncles. Les Lapons se donnent à eux-mêmes le nom de Finns, et semblent être un rameau de cette race fin-

noise qui, sortie des déserts de la Mongolie, couvrit un instant le nord de l'Europe et lança plusieurs invasions sur les contrées méridionales. Les Lapons ont conservé les yeux obliques, les pommettes saillantes, les genoux arqués de leurs sauvages ancêtres , mais une bestialité placide a remplacé sur leur physionomie cette expression de férocité qui faisait trembler les peuples.

Les Lapons avec qui nous venions de lier connaissance à Piteà nous donnèrent une idée de la partie masculine de la race. Nous regrettâmes de n'avoir pu garder dans notre mémoire l'image de quelqu'une de ces Laponnes sur lesquelles Regnard donne de si piquants détails. Toutefois, nous devons à la vérité d'avouer que, d'après les renseignements recueillis? notre prédécesseur nous paraît avoir joint dans son récit la fatuité à la médisance.

Nous causions encore Lapoiîses9 Lapons et Laponie, tandis que le Thulé faisait son entrée dans le port d'Haparanda; nous avions atteint le terme de notre voyage maritime. Haparanda, située à l'extrémité nord du golfe de Bothnie, à l'embouchure du Torneâ-elf , fait face à la ville russe de Tornéo. C'est pour se consoler de la perte de cette dernière que la Suède, après

avoir abandonné la Finlande au czar Alexandre

en 1809, bâtit une Tornéo suédoise sous le nom

d'Haparanda.

Aujourd'hui l'aspect des deux villes est le même; des rues larges, tirées au cordeau, bordées de maisons de bois peintes en rouge; un air de propreté froide et une tristesse bien tenue. Nous revenions à Haparanda après avoir visité Tornéo. Au milieu de la vaste nappe d'eau qui forme le Torneâ-elf à son embouchure, et tandis que les dernières vagues de la Baltique ballottaient notre barque , nous contemplions les deux villes qui se regardent d'un côté à l'autre du fleuve. Rien ne distinguait la ville moscovite , sauf les minarets bulbeux et la coupole dorée d'une chapelle grecque, qui se dressaient au-dessus des maisons basses de Tornéo et révélaient par leur aspect byzantin la sainte Russie. Quelques Cosaques, serrés dans leur tunique graisseuse, se promenaient sur le quai et relaient sans doute, sous le ciel de la Laponie , aux déserts de l'Ukraine.

D'Haparanda à Avasaxa, la route suit constamment la rive droite du fleuve. Si les Lapons méritent entre tous les habitants de la vieille Europe la palme de la laideur, ieur pays est à

coup sûr le plus affreux de notre continent. Son caractère particulier, c'est l'horreur : des plaines caillouteuses succèdent à des marais desséchés, et la terre n'apparaît que de loin en loin , couverte d'une mousse noirâtre. Nous traversons pourtant des forêts; seulement les sapins qui les composent ne dépassent pas la hauteur de trois pieds et nous viennent à mi-corps : on dirait des futaies d'arbres de Noël. Le froid, lorsqu'il ne dépasse pas certaines limites , est favorable au sapin, mais il en arrête brusquement le développement, lorsque sa rigueur devient excessive, et l'on voit dans le Nord la zone des arbres nains succéder à celle des sapins géants, de même que les Lapons apparaissent auprès des Scandinaves. Quelques bouleaux difformes , contrefaits, ramènent et tordent sur le sol leurs troncs grimaçants; les mélèzes que nous apercevons feraient la joie de notre naturaliste; il pourrait les faire sécher dans son herbier.

Parfois, un coin de terre cultivée repose l'œil : le blé, le seigle y mûrissent en quarante jours, et, sous un soleil qui ne se couche pas , acquièrent un développement étrange et rapide. Dans le Nord, les épis sont souvent plus élevés que les arbres. Parfois aussi, quelques humbles fleurs

teignent le flanc des collines de leur verdure maladive, haute à peine comme un gazon naissant: ces fugitives apparitions durent peu ; le désert recommence.

Des cabanes délabrées, où les bestiaux sont enfermés pendant l'hiver, accidentent les plaines et ajoutent par leur aspect de ruines à la morne désolation du paysage. La contrée n'est pas inhabitée cependant : elle ne présente ni villes, ni villages, mais des masures disséminées le long du fleuve apparaissent à des intervalles peu éloignés. Juchées sur des blocs de pierre, qui pendant l'hiver les défendent contre l'assaut des neiges, elles ont plutôt l'air de huttes servant de refuge à une population nomade, que d'abris permanents destinés à protéger des familles sous le climat le plus rigoureux du monde. Le long des murs se dressent de larges patins; ils servent à supporter les traîneaux dont on s'est servi hier et qu'on emploiera demain. Sur le seuil, des enfants demi nus nous regardent passer : leurs cheveux jaunes enveloppent leur tête comme un nimbe d'or. Parfois aussi des hommes de haute stature fument gravement leur pipe devant la porte de leur maison. Ils sont tous vêtus d'une chemise de flanelle rouge,

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d'un bonnet écarlate et d'une sorte de gilet sans manches en grosse laine noire ou verte. Sous un ciel sans lumière, dans un pays sans couleur, les Finlandais adorent les nuances vives, les tons tranchés dont la nature les a privés. Les femmes portent des robes rayées de bleu et de rouge, des corsages bigarrés. Hommes et femmes ensevelissent leurs jambes dans d'énormes bottes dont la semelle déborde autour du pied et dont l'extrémité se recourbe en pointe. On dirait des éléphants chaussés de souliers à la poulaine.

La route côtoie souvent la rive même du Torneâ-elf. Nous étions frappés alors de l'incroyable quantité de baigneurs et de baigneuses qui se plongeaient dans l'onde glacée Hommes, femmes, enfants, dans le costume le plus primilif qui se puisse imaginer, procédaient à d'interminables ablutions. C'est un usage universellement répandu en Finlande que de procéder par une purification physique à la solennité du 24 juin, à la grande fête du soleil. En entendant le bruit de noire karriole, en apercevant nos costumes étranges et nos physionomies exotiques, les Finlandais s'élançaient hors de l'eau pour nous voir de plus près. Ils accouraient, sans rechercher leurs vêtements épars sur la rive, et

formaient la haie sur notre passage. Il nous semblait passer une revue, qui ne brillait pas précisément par le luxe des uniformes.

Des troupeaux de bestiaux se profilent de temps à autre sur l'immensité des plaines. Nul ne les garde; chacun a confiance dans la probité du voisin et dans l'instinct des animaux; vers le soir, les troupeaux se divisent et les vaches se rendent à la ferme d'où elles relèvent, pour s'y laisser traire; elles retournent ensuite à leur pâturage, où elles demeurent nuit et jour, sous le soleil perpétuel de l'été.

Par un contraste bizarre, une foule d'oiseaux au plumage étincelant voltige sur cette terre stérile, au milieu de cette végétation décolorée : le perroquet de Finlande, noir et jaune; le jaseur de Sibérie, avec sa robe orange tachetée d'or; le rossignol des murailles, peint des plus vives couleurs de l'arc-en-ciel ; les agiles bergeronnettes, volent et babillent au milieu de bosquets hauts comme des broussailles. Le croirait-on? la présence de ces hôtes joyeux, loin d'égayer cette nature en deuil, n'en fait sentir que plus vivement la morne désolation. Les oiseaux sont les bibelots de la nature, bibelots vivants et joyeux : figurez-vous une collection d'objets d'art

gisant pêle-mêle entre quatre murailles grises.

Des nuées d'hirondelles nous dépassent dans leur vol rapide, et nous nous mettons à envier ces jolis oiseaux, les plus heureux des voyageurs, qui d'un coup d'aile franchissent un Océan , traversent une partie du monde, rasent les Alpes, qui vont l'été se rafraîchir sur les glaces du Nord, et l'hiver se chauffer dans les pays bénis du soleil, qui n'ont pas de malles à traîner à leur suite, qui n'ont pas à traiter avec les voituriers, à capituler avec les aubergistes, et qui n'attendent jamais dans les relais de poste.

La lenteur, aussi bien dans la compréhension que dans l'exécution, mais une lenteur désespérante , tel est le trait distinctif du caractère finlandais. Notre voiture s'arrête à l'entrée d'une ferme désignée comme relais de poste; un homme apparaît. Grâce à un vocabulaire étudié à l'avance, nous lui demandons des chevaux. L'homme ne fait aucun signe ; pas un muscle de son visage ne bouge. Il a compris pourtant. Il rentre dans l'habitation. Au bout d'un instant, les portes des sept ou huit maisonnettes qui composent le cjaard s'ouvrent. Tous les membres de la famille ou plutôt de la tribu, serviteurs et enfants compris, se réunissent en conseil ; la discussion

s'ouvre. Les habitudes parlementaires semblent fleurir en Finlande dans toute leur gravité : le chef de famille préside ; des orateurs se succèdent ; le débat porte sur l'importante question de savoir lequel des huit ou dix chevaux en train de paître aux quatre coins de l'horizon , il convient de nous donner; l'assemblée hésite à prendre une décision. Un jeune homme fait quelques pas dans une direction, comme pour indiquer l'intention d'aller chercher un cheval quelque part. On le rappelle, on le renvoie, il revient encore. Ne cherchez pas à presser le Finlandais, il ne vous comprendrait pas. Il met à vous servir une bonhomie qui désarme toutes les impatiences : sa lenteur ne ressemble pas à la paresse impudente du Méridional ; elle est native, traditionnelle, incorrigible.

Pour mettre à profit les heures d'attente, nous entrons dans l'une des cabanes. Chacune de ces habitations ne comprend qu'une pièce, propre et bien lavée. Point de fenêtres, mais quelques lucarnes percées dans le mur. Un vaste foyer et point de cheminée. La fumée s'échappe, soit à travers les lucarnes, soit à travers les fentes du toit. Au plus fort de nos explorations, nous nous apercevons qu'un cheval, venu je ne sais d'où,

est attelé, je ne sais comment, au tombereau qui doit nous porter, et nous repartons au galop dans la direction du pôle nord.

En poussant droit devant nous, nous atteindrions, à travers un désert de boue que ne sillonne aucune route, le cap Nord, cette pointe septentrionale de l'Europe, que les navigateurs saluent quand ils font voile vers le Spitzberg. Des explorateurs hardis ont accompli ce trajet, tantôt cheminant à pied, tantôt profitant de l'hiver pour se faire traîner par des rennes, tantôt remontant dans de légères embarcations le cours torrentiel du Torneâ-elf ou de la Muonia. La liste de ces voyageurs offre plus d'un nom français. Sans parler de Regnard et de ses compagnons Corberon et de Frescourt, qui ont raconté les merveilles des pays qu'ils n'ont pas vus, en 1792, un président au parlement de Dijon, M. de Vivrelte, parcourut la Finlande et la Laponie. Il ramena, comme souvenir de voyage, une jeune Laponne, qu'il fit instruire et qu'il maria à Dijon. L'histoire ne dit pas s'il la dota; le mariage ne me paraît vraisemblable que dans cette hypothèse. Devenue veuve, la Laponne quitta son bienfaiteur; elle avait la nostalgie de ses déserts. « Tu m'as bien traitée, disait-elle,

mais je veux manger de la mousse et coucher

dans la neige. »

Trois ans plus tard, en 1795, un prince français , éloigné de son pays par la tourmente révolutionnaire, Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres, héros de Jemmapes et plus tard roi des Français, parcourait la Laponie. Il était non loin de Muonioniska, au nord de Tornéo, vers la fin du mois de mars, c'est-à-dire en plein hiver. Surpris avec quelques serviteurs dans une solitude sans fin par un tourbillon de neige, il allait périr : tout à coup un vieillard d'aspect misérable lui fait signe de le suivre ; les gens du prince tremblent , ils croient reconnaître un esprit des ténèbres dans cette apparition fantastique. Le duc leur ordonne de l'accompagner, et marche dans la direction indiquée. Il arrive à l'entrée d'une caverne, semblable à celles que les Lapons creusent parfois dans le roc pour s'abriter pendant l'hiver. Quel n'est pas son élonnement en entendant une voix pure et fraîche l'appeler par son nom et lui demander en français d'accepter l'hospitalité ! Une jeune fille se tient devant lui ; sa beauté contraste avec la laideur du vieillard qu'elle appelle son père. Elle assure au prince que son arrivée lui a été annoncée ; elle

lui apprend que le vieux Lapon est un sage, qu'il lit dans l'avenir, et que les puissances mystérieuses de la terre et de l'onde causent familièrement avec lui. Le sorcier s'approche à son tour, et bientôt, saisi d'un délire prophétique, il dévoile au voyageur les orages nouveaux qui planent sur la France ; il montre au prince la couronne qui lui est réservée, mais lui révèle en même temps qu'élevé au trône par un orage populaire, un autre orage l'emportera. Puis le voyant tombe affaissé , sans mouvement, brisé par l'inspiration.

Louis-Philippe veut percer le mystère qui l'enveloppe ; il interroge la jeune fille, il la presse, et elle lui raconte qu'elle est la fille d'un prince de la maison de Bourbon, que sa mère, abandonnée, dut quitter la France pour échapper à la proscription , et aller chercher un asile sur les plages désertes de la Finlande. Le vieux Lapon avait recueilli les fugitives et servait de père à la jeune fille, depuis que sa mère reposait dans le cimetière d'Uleaborg. Louis-Philippe demande le nom du prince qui a abandonné celle qu'il avait aimée. La jeune fille lui montre des lettres, seul héritage de sa mère, et le prince exilé reconnaît l'écriture de son père!

Ce récit semble fantastique; il est fortrépandu en Finlande. Un poëte, Topelius, s'en est emparé, et, l'embellissant peut-être, en a fait une sorte de roman en vers, populaire aujourd'hui dans le Nord. L'œuvre de Topelius fut imprimée en 1845, trois ans avant la révolution de février : le vieux Lapon avait prédit l'avenir.

Après une journée et une nuit de voyage, nous étions arrivés à Matarengi, misérable ferme, située sur la rive droite du Torneà-elf, juste en face de la montagne d'Avasaxa, qui dressait à nos yeux son cône de granit. Le cercle polaire passe par le sommet du pic d'Avasaxa, et marque le commencement de la zone glaciale.

Le soir même, nous traversions le fleuve dans une de ces barques finlandaises, étroites et longues, dont la proue se relève et se recourbe comme celle d'une pirogue. Autour de nous, une flottille de barques semblables, portant toute la population riveraine, fendait les ondes de l'immense Torneâ-elf, et faisait songer aux migrations des tribus indiennes sur les lacs de l'Amérique septentrionale. La montée du cône est courte, mais difficile. Autour de nous , une foule d'hommes, de femmes et d'enfants escaladait ; on eût cru voir un régiment, composé mi-partie

de guerriers et d'amazones, montant à l'assaut. Plusieurs couples semblaient étroitement unis ; le jeune homme enlevait souvent sa compagne dans ses bras, pour lui faire gravir un roc ou franchir un pas difficile. Ces jeunes gens n'étaient pas mariés pourtant ; ils allaient, suivant un usage séculaire, célébrer leurs fiançailles sur la montagne d'Avasaxa, en face du soleil de minuit. Après cette cérémonie des fiançailles, des années s'écoulent parfois; le fiancé va, sous l'uniforme du soldat russe, monter la garde aux portes des palais de Pétersbourg, mais il n'oublie plus celle à qui il a donné sa foi, sous la lumière étrange et douce qui n'éclaire que son pays natal.

La cime du mont Avasaxa forme un plateau assez étendu : au nord, elle domine un croissant de montagnes, dontle centre s'ouvre pour laisser passer le Torneà-elf qui n'est plus à ce moment qu'une succession de lacs. Au sud, s'étend la plaine, infinie et grise. Ces montagnes dénudées, aux pentes majestueuses, ces nappes liquides baignant des rives sans verdure, ont un aspect froid et triste, mais qui n'est pas sans grandeur.

Au moment où nous atteignons le sommet, il est dix heures. Nous regardons le nord j à notre

gauche, c'est-à-dire à l'occident, le soleil s'abaisse lentement en s'avançant vers le septentrion: il décrit un orbe circulaire de l'ouest à l'est. Les tons chauds du soir emplissent les vallées et dorent les ondulations du sol ; les cimes qui se profilent dans le lointain ont revêtu des teintes d'indigo. L'atmosphère est pure; seuls, quelques nuages légers , tachetés de rose et de gris-perle , flottent dans l'air ; des bandes de vapeurs vivement éclairées zèbrent le ciel çà et là de leurs rayures étincelantes. Cependant le disque s'incline davantage sur l'horizon. L'ombre ronge lentement le pied des hauteurs, rampe jusqu'à leurs sommets ; des aigrettes d'or étincellent sur chaque cime, puis s'éteignent une à une, comme des flambeaux mourants. Il est minuit : le soleil nous fait face, droit au nord ; il rase le bord de l'horizon sans disparaître un instant; il effleure la terre d'un baiser. A ce moment, le ciel présente un spectacle qu'on n'oublie plus. Le firmament semble divisé en deux parties : tandis que l'une, à notre gauche, est encore empourprée des feux du couchant, l'autre, à notre droite, s'illumine déjà des reflets nacrés et des splendeurs vermeilles de l'aurore. Sous nos pieds, la vallée plonge dans l'ombre ; une lumière rose baigne la cime qui

nous porte, se glisse dans les fissures des rochers, jette une étincelle à chaque aiguille des sapins, et nous songeons que cette lumière est celle qui, dans les jours de six mois, rosit les glaciers du Spilzberg et pénètre les cavernes azurées des banquises.

Les hommes simples qui nous entourent suivent avec une émotion religieuse les phases du phénomène céleste. Quelques femmes ont entonné un cantique, sorte de mélopée grave et douce. Cependant le soleil continue son évolution, et déjà il se dresse lentement à notre droite. C'est une nouvelle journée qui se lève : aujourd'hui est commencé, et l' aujourd'hui de tout à l'heure ne s'appelle plus qu'hier. Soudain, le voile d'ombre qui couvrait la vallée disparaît comme un rideau qu'on relève ; une brume dorée inonde les sommets, s'étend sur les plaines et fait resplendir le fleuve. La lumière éclate; la nature s'anime ; c'est bien, dans ces contrées vouées au froid et à l'obscurité, la grande fête de la chaleur, du jour et de la vie. Alors la joie populaire fait explosion : des chœurs s'improvisent, des farandoles serpentent le long des précipices, des feux de joie s'allument en face du soleil et caressent les rochers de leurs flammes blanchâtres.

Notre ornithologiste est transporté ; il voit dans cette nuit de splendeurs le présage d'une chasse miraculeuse, et nos trois gentlemen inscrivent leurs noms sur un rocher, avec l'orgueil d'un capitaine américain plantant le drapeau de l'Union sur une île inconnue qu'il vient de découvrir, dans la banlieue du pôle.

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