CHAPITRE VI
LA KARRIOLE.
Sundswall. — La karriole. — Le gamin. — La jeune Scandinavie. — Sous bois. — L'incendie en forêt. — Une diligence. — Paysages septentrionaux. — L'Atlas et les Alpes suédoises. — La chasse d'Odin. — Ronde aérienne. — L'ile sacrée de Frôson.
— Offenbach nous rejoint. — Sous la tente. — Hospitalité suédoise. — L'indelta. — En canot. — Philémon et Baucis.
— Tann forsen. — Changement à vue. — Les Thermopyles.
— Les Anglais en Norwége. — Le fjord de Drontheim.
D'Haparanda,Ie Thulé nous a ramenés et nous laisse à Sundswall , sur la côte occidentale du golfe de Bothnie, à égale distance de Stockholm et de l'embouchure du Torneâ, à trente-six heures des îles d'Aland, où retentit encore le canon français de Bomarsund. Nous faisons nos
adieux au paquebot complaisant qui nous a portés dix jours, et nos regards accompagnent le Thulé quand il sort avec une lenteur majestueuse de la rade de Sundswall, pour reprendre sa marche vers les contrées du Sud, vers le soleil, vers la civilisation. Ce devoir accompli, nous tournons le dos à la côte : devant nous,
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dans la direction de l'ouest, s'étendent d'immenses régions peu connues, presque inexplorées des touristes, les provinces suédoises de Jemtland et de Herjedalen; plus loin le massif des Alpes Scandinaves, qui est l'épine dorsale de la Péninsule, et au delà, la Norwége, avec ses côtes déchiquetées , son sol crevassé , ses innombrables fjords, ses glaciers baignés par la mer du Nord. Gagner cette mer par le chemin le plus court, tel est notre but; pour l'atteindre, il nous faut traverser la presqu'île Scandinave dans toute son épaisseur, suivant une ligne droite tracée de Sundswall à Drontheim. C'est une course de cinq ou six jours à la découverte. Nous ne suivrons pas une route tracée , mais un degré de latitude , le 63e; point d'itinéraire étudié à l'avance, point de guide anglais notant les relais et les auberges. Les renseignements recueillis à Stockholm sont insuffisants, souvent contradictoires. Ils ne s'accordent que sur un point : « Munissez-vous de provisions » , nous a-t-on dit, et, grâce à cet avis charitable, un certain nombre de boîtes de conserves sont venues grossir notre mince bagage. Le domaine de l'inconnu s'ouvre devant nous; nous partons à la poursuite de l'imprévu, ce gibier idéal, que
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le voyageur ne rencontre plus que rarement de nos jours , loin des sentiers frayés.
Nous abordons le pays de la karriole, de la karriole Iraditionnelle , dont les charrettes de Dalécarlie et d'Haparandane sont que les fils dégénérés. Ce véhicule national, vanté par quelques voyageurs, critiqué par d'autres, employé par tous, excitait au plus haut point notre curiosité, et dans les rues de Sundswall nos yeux cherchaient avidement la karriole.
0 déception! Nous nous heurtons bientôt à deux rubans de rails alignés entre des poteaux télégraphiques; à quelques pas, une locomotive lance dans les airs son panache de fumée ; la karriole est ajournée de vingt lieues, et nous sommes condamnés à quatre ou cinq heures de wagon forcé. Sur une voie ferrée on arrive, mais on n'a pas voyagé; un ruban vague a couru le long de la portière , et la perspective se borne au voisin endormi qui ronfle à vos côtés, ou bien au tableau d'une famille honorable et pressée qui range dans un papier gras les restes d'un poulet maigre. Pour comble de malheur, dans les pays où, il a fait son apparition, le chemin de fer a supprimé tout autre mode de locomotion. Nous nous laissons donc
enfermer dans une sorte de boîte en planches, percée de deux lucarnes, wagon incommode et primitif, et dans cette prison nous songeons que le carlisme n'aura qu'une excuse devant la postérité : sa haine avérée pour les voies ferrées.
La beauté du paysage que nous entrevoyons redouble nos regrets. Les montagnes commencent à s'accentuer; elles sont riantes encore et peu élevées, elles reposent l'œil des pics et des steppes de la Laponie. Des croupes boisées surgissent de toutes parts, s'enchevêtrent, s'entr' ouvrent parfois pour laisser apercevoir des vallées fertiles, ou se resserrent pour presser entre leurs flancs un torrent tout blanc d'écume. L'eau est l'élément essentiel de tout paysage Scandinave; elle se retrouve sans cesse, variant à l'infini ses effets. Le même cours d'eau est tour à tour fleuve, torrent, lac ou cascade; il s'attarde dans un cirque de montagnes comme pour compléter le tableau, se rétrécit brusquement, roule sur un lit de rochers, bondit de rapide en rapide, puis redevient pour quelque temps une rivière honnête et paisible, baignant deux rives verdoyantes; tout à coup le sol lui manque, il s'effondre en cataracte et retrouve à
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deux cenls pieds plus bas un nouveau bassin où il s'épanche, se calme et se repose. En Suède, l'eau est le moyen le plus puissant de communication, c'est-à-dire de progrès. Tandis que la vapeur nous entraîne sur une rive boisée, nous entendons souvent la cognée du bûcheron retentir autour de nous, nous voyons le tronc immense d'un pin chanceler, se balancer un instant, et s'abîmer lourdement dans les eaux; c'est la main de l'homme qui a préparé et dirigé sa chute! Le fleuve reçoit l'arbre abattu et l'amène dans une sorte d'anse où le retiennent des barrages habilement ménagés. Là, les troncs sont réunis en radeaux pour être de nouveau rendus au courant qui les entraîne et va les livrer aux villes industrieuses de la Baltique : le sapin devient alors planche, poutre ou mât, et ainsi transformé et dénationalisé , il va naviguer sur toutes les mers du globe et sous tous les pavillons.
Les contrées que nous traversons sont peu peuplées, mais presque toutes les habitations sont des usines ou des fabriques : le Suédois semble en train de coloniser son propre territoire; son activité, tournée pendant des siècles au dehors, s'est repliée sur elle-même et trouve
un aliment sur la terre même de la patrie. Les provinces septentrionales possèdent un sol fertile, de riches forêts que l'abondance des rivières permet d'exploiter facilement. Mais la population clair-semée ne savait et ne pouvait mettre en valeur les trésors que la nature lui avait départis. Aujourd'hui, des groupes de travailleurs, venus des provinces du Sud, s'enfoncent hardiment dans les forêts du Nord, en défrichent une portion, se créent des oasis dans ces déserts de verdure et forment des établissements qui deviendront des villes : les usines de Torpshammar, où s'arrête la voie ferrée partie de Sundswall, témoignent de l'activité de ces utiles pionniers. Là, ils ont fondé une véritable colonie agricole et ouvrière qui se suffit à elle-même , qui a élevé des fabriques et les a entourées de champs cultivés, qui a discipliné une cascade, l'a réduite au rôle de servante de l'industrie, et s'en sert pour fertiliser ses campagnes et animer ses usines. Les membres de cette colonie vivent encore dans une sorte de communauté patriarcale, et chaque soir les réunit sous le même toit. Le chef de gare, qui cumule avec ses fonctions celles de directeur des postes et d'agent télégraphique, parle l'anglais, l'allemand, et suit avec passion le mouvement
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politique de la France. Il nous offre l'hospitalité dans la station même; d'après ses renseignements, nous ne trouverons point de gîte avant la petite ville d'Ostersund, située à quatorze lieues de Torpshammar. « Pour l'atteindre, nous dit-il, c'est une course de vingt heures. — En karriole? disons-nous. » — En karriole, reprend-il avec un sourire. Sourire plein de promesses...., ou de menaces I
Avant de nous livrer au repos qui devait précéder cette rude journée, nous restâmes longtemps à contempler la vallée de Torpshammar , éclairée par un crépuscule diaphane. Etrange paysage : on eût dit un Ruysdael servant de fond de tableau à un Hobbéma. Au loin des forêts de sapins hérissent de leurs cimes des pentes abruptes; un torrent accourt du fond de l'horizon par une brèche ouverte entre deux montagnes : sa nappe glauque est déchirée par d'innombrables rochers, dont les saillies rousses pointent çà et là à travers des taches d'écume. En approchant, le torrent s'apaise : il baigne des pâturages où paissent des vaches que Troyon ne poserait pas mieux, il coule paisiblement sous nos fenêtres; des clôtures de planches, des bâtiments domestiques et un rideau de saules pieu-
reurs bordent sa rive ; un moulin brasse de ces aubes son onde apprivoisée et la rejette en poussière d'argent. Sur la berge , trois ou quatre paysannes , en jupe verte et bonnet rouge, lavent leur linge, le tordent, le frappent à coups redoublés, puis s'arrêtent parfois pour reprendre haleine, agenouillées sur la terre humide, immobiles , le regard perdu dans le vide.
Le lendemain, en ouvrant notre fenêtre, nous apercevons au-dessous de nous , devant le perron de la station, deux véhicules bizarres, tout attelés, prêts à dévorer les distances. Auprès se tiennent deux jeunes indigènes, l'un de huit ans environ, l'autre de douze. Nous avons reconnu, au premier coup d'œil, la karriole si longtemps désirée. La karriole est une institution norvégienne , mais quelques provinces de la Suède l'empruntent à leurs voisins : la karriole tient de la charrette, du droschki, de la téléga, du tilbury, et rappelle surtout ces araignées que nous avons vues quelque temps émailler nos promenades; elle se compose d'un siège circulaire en bois, pour une seule personne, orné parfois d'un coussin plat et dur comme une large galette; ce fauteuil primitif est juché sur une paire de roues gigantesques. Entre
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le siège et l'essieu, deux demi-cerceaux en bois servent de ressorts, et ont la prétention d'amortir la violence des cahots. Derrière le siège, nous remarquons une planchette , longue de trente centimètres environ et large de dix : le système se prolonge par deux brancards démesurés, entre lesquels piétine un petit cheval roussâtre, à la crinière inculte, à l'œil vif, aux côtes saillantes, au jarret sec et nerveux. Le harnais est aussi étrange que le véhicule, aussi sauvage que le coursier. L'un des traits est une corde, l'autre une lanière de cuir rougie par le temps. Mais l'élégance ne perd jamais ses droits : le collier du cheval s'orne à son sommet d'une saillie en bois sculpté, peinte de tons vifs et où se suspend une poignée de grelots. Nous nous hissons chacun dans notre fauteuil roulant; notre valise vient se fixer entre nos jambes; notre jeune compagnon nous passe les rênes, puis saute légèrement en croupe du véhicule et va s'agenouiller derrière nous sur la planchette, les mains appuyées sur notre dossier , la tête penchée sur notre épaule. Il nous voit prêts, et il prononce doucement le mot «pre, pre » ; c'est pour le cheval comme un appel magique : le coursier secoue sa crinière, part au galop,
descend les pentes ventre à terre, et emporte d'assaut les montées; la karriole le suit, sautant, rebondissant, décrivant sur la route d'invraisemblables zigzags. Parfois mon compagnon se retourne et me regarde de l'air qu'a dû prendre Montezuma, quand, sur un lit de charbons ardents, il contemplait mélancoliquement son camarade de gril Guatimozinj et je serais tenté de lui répondre : « Suis-je donc sur des roses? 3>
L'air vif du matin nous fouette le visage ; le soleil resplendit dans un ciel septentrional, bleu et froid comme l'acier. Des haies d'un vert foncé, empourprées çà et là des rouges baies de l'églantine, se déroulent le long de la route. Autour de nous, ondulent des champs, faiblement mouvementés. Souvent, notre cheval s'arrête court devant une barrière mobile en bois qui coupe la route ; ces portes champêtres donnent passage du domaine d'un gaard dans celui d'un autre gaard. En Suède, la propriété est délimitée avec plus de soin que partout ailleurs. Deux ou trois enfants se tiennent en embuscade auprès de chacune de ces barrières ; dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'élancent, soulèvent un loquet, nous ouvrent le passage, reçoivent au vol la
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piécette que nous leur lançons, et nous accompagnent d'un hourra.
Les relais se suivent et se ressemblent : à chacun d'eux, transvasement rapide de nos personnes et de nos bagages d'une karriole dans une autre. Le gamin qui nous a été confié au relais précédent reçoit le prix convenu, nous serre la main avec effusion, et ramène voiture et cheval à leur domicile légal. Un de ses jeunes compatriotes lui succède sur la nouvelle karriole : nous voyons défiler ainsi devant nous l'espoir des générations futures, et nous passons en revue la jeune Scandinavie. Si les karrioles varient peu, aucun de nos jeunes compagnons ne ressemble à son prédécesseur : l'un, timide et effarouché, se pelotonne derrière nous sur la planchette et y reprend quelque rêve interrompu ; un autre, à mine éveillée, nous tient, dans son langage, d'interminables discours, et semble indigné que nous ne comprenions pas encore le suédois comme un habitant du Jemtland. Souvent le garçon saute à terre, trotte à côté de l'attelage, d'un bond se retrouve derrière nous, grimpe sur le brancard, s'y tient debout ou à califourchon, cabriole, voltige, sans que le poney ralentisse son allure. Parfois notre écuyer, jaloux de prouver
la supériorité des bidets suédois sur tous les coursiers du monde, stimule son cheval. Nous tenons les rênes, mais, à vrai dire, l'animal n'obéit qu'à son compatriote ; c'est lui qui l'anime d'un geste, d'un mot l'arrête. Souvent, le gamin veut ménager son cheval, qui est peutêtre l'unique trésor, et à coup sûr l'ami et le compagnon de la famille. Le fouet est un instrument presque inconnu en Suède ; une fois, pressés d'arriver , nous caressions avec une houssine l' échine d'un cheval paresseux : le pauvre gamin poussait une plainte à chaque coup, comme s'il eût été atteint lui-même. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il saute à terre, arrête le cheval, saisit le bout de la baguette, s'en pique la joue pour voir si la pointe est acérée et si elle fait bien mal au malheureux coursier. Nousjetâmes l'instrument, désarmés par tant de sollicitude.
Cependant le sol s'élève , mais lentement , presque insensiblement, sans efforts, sans que les lignes se brisent et se heurtent en saccades convulsives ; des pentes douces relient d'immenses plateaux, d'où jaillissent des gerbes de montagnes arrondies, plongeant leurs pieds et mirant leurs sommets dans d'innombrables lacs. Le charme de la contrée, c'est l'imposante végé-
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tation qui tapisse le flanc de ces montagnes , ondule sur leurs croupes, voile souvent leurs sommets, et roule jusqu'au fond des vallées en torrents de verdure.
Rien de majestueux comme ces futaies de sapins, dont la hauteur dépasse vingt mètres : point de broussailles à leurs pieds, point de ces taillis qui masquent la profondeur des forêts et emprisonnent la vue entre deux murailles de végétation. Au milieu des sapins, le regard se perd comme à travers une armée de colonnes uniformes et altières, il plonge dans une ombre rousse et chaude, où. la lumière du soleil s'éparpille en paillettes. Parfois une troupe de chevaux échevelés, à la mine sauvage, surgit des profondeurs de la forêt et entoure notre karriole ; ces animaux appartiennent aux propriétaires voisins, mais on les laisse errer dans les bois par bandes nombreuses ; ils bondissent autour de nous, caracolent, se disputent le prix de la course, et semblent inviter notre honnête coursier à secouer le joug et à se joindre à eux. Voyant que ces efforts sont vains , l'escadron affolé change brusquement de direction, s'enfonce dans quelque avenue latérale, nous salue d'un chœur de hennissements et retourne à ses forêts et à sa liberté.
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Soudain le tableau change : la contrée n'offre plus que l'image de la dévastation ; partout des monceaux de cendres, des troncs calcinés, des racines noircies, une iorêt détruite jonchant le sol de ses ossements. Nous traversons l'emplacement de l'un de ces incendies, aussi fréquents et plus terribles dans les bois du Nord que dans les savanes du Far-West. Quelques sapins sont restés debout, mais leur tronc desséché, leur feuillage roussi parla flamme, les font ressembler à des spectres se levant sur ce champ de la mort. D'autres ne sont plus que des troncs mutilés, difformes, tordus par le feu, et se dressant avec des attitudes désespérées.
Dans les incendies des prairies du Nouveau Monde, le pionnier peut lutter contre le fléau, et lui échapper au moyen d'une ruse de sauvage : il arrache des herbes autour de lui, dénude un emplacement d'une certaine étendue et se place au centre du terrain protégé, après avoir mis luimême le feu sur le point de la circonférence le plus rapproché de l'incendie ; les flammes courent naturellement dans la direction où elles trouvent l'aliment des grandes herbes, elles se précipitent au-devant de l'incendie qui approche, et abandonnent l'intelligent ouvrier qui s'est mis
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sous la protection du vide. Dans les forêts du Nord, au contraire, l'incendie n'a d'autres limites que son caprice ; s'il épargne les régions voisines de son berceau, c'est pour porter au loin ses ravages ; on le voit, invincible et inexorable, s'étendre comme une inondation, engloutir des forêts, dévorer des habitations et submerger des provinces.
Un bruit de grelots et de joyeux rires vient tout à coup nous surprendre au milieu de cette contrée en deuil : nous croisons une dizaine de karrioles, lancées à la poursuite l'une de l'autre; les voyageurs se jettent, d'un véhicule à l'autre, des questions, des réponses, des bouts de phrases et des plaisanteries ; cette caravane n'est autre qu'une diligence suédoise.
Dans ce pays, la diligence est remplacée par un chapelet de karrioles qui s'égrène sur la route ; le courrier de la poste conduit la colonne. Chaque karriole verse une ou deux fois par jour : c'est un incident prévu. Le cheval, dressé par une longue habitude, s'arrête; toutes les autres karrioles font de même; le jeune Scandinave constate que les pièces de son attelage sont intactes; le voyageur se ramasse, et la caravane
tout entière repart au grand galop.
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Le bruit de la cavalcade joyeuse que nous venons de croiser retentit quelque temps sur le chemin, puis s'affaiblit, s'éteint, et une forêt nous enveloppe de nouveau d'ombre et de silence.
De temps à autre, parvenus à quelque point dominant, ou à l'un des coudes du chemin, nous voyons le rideau des bois s'écarter brusquement. Des baies naturelles nous laissent apercevoir des aspects d'une grandeur et d'une douceur infinies. L'œil découvre vingt lacs à la fois, couchés au fond des vallées, reposant entre les collines, apparaissant comme des taches azurées au milieu d'un océan de verdure. Au loin, des montagnes plus élevées émergent de la brume et dessinent sur le ciel une frange de sommets bleutés.
Les austères grandeurs de la Norwége ne nous ont point fait oublier ces horizons tranquilles, où la nature du Nord nous est apparue telle que notre imagination l'avait souvent rêvée, empreinte d'un charme sain, d'une poésie voilée et d'une suavité mélancolique. Point de reliefs saillants, point de trails marqués en vigueur ; des lormes indécises, des perspectives noyées. La rive des lacs se brise et se perd en mille sinuosités ; les contours des montagnes apparaissent vaguement, baignés dans cette brume transparente que
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l'aube répand parfois sur nos campagnes, et qui semble le vêtement naturel des contrées du Nord. La lumière du soleil se tamise et s'adoucit à travers ce prisme de vapeurs ; elle n'est plus assez vive pour accentuer les lignes et projeter les ombres ; l'œil voit les contours, la main ne saurait les fixer sur le papier, et ces tableaux estompés défilent devant nos yeux comme une succession de visions à demi voilées, indécises et charmantes. En face de ces aspects septentrionaux, je me rappelais qu'il y a peu d'années, pendant la même saison, je parcourais en Algérie la vallée du Chéliff, où la nature africaine étale ses formes hardies et ses tons chatoyants. L'Atlas découpait des lignes sculpturales sur un ciel d'un bleu cru ; le sol, sous les moissons qui le diapraient, semblait pailleté d'or comme un tissu d'Alger. Et à celte nature ardente, qui se revêt de lumière, où la couleur éclate, où la terre même a des tons de brique et des reflets de cuivre, j'opposais ces contrées du Nord, où la nature sait, en combinant, en variant les nuances de sa palette discrète , composer des aspects d'une grâce tranquille et d'un charme reposant. Mais pourquoi comparer? c'est une fatigue pour l'esprit, et nous préférons nous abandonner à
ce ravissement dont l'âme est saisie devant les splendeurs diverses de la nature , qui est l'infinie variété dans l'éternelle fécondité !
La poésie mélancolique du Nord se retrouve partout en Suède, dans le génie des habitants comme dans leur œil rêveur et doux, dans leurs ballades populaires comme dans leurs croyances et leurs superstitions. Notre karriole courait encore sur une route qui semblait s'allonger indéfiniment devant elle, à cette heure où, sous la pâle clarté d'un crépuscule qui tient lieu de nuit, les paysans suédois croient voir s'éveiller autour d'eux, dans leurs bois, sur leurs lacs, un monde de génies, de fées et de lutins. Ces gracieuses apparitions ne les effrayent pas comme les spectres hideux qu'enfantent les ténèbres ; elles sont filles de l'été et du soir; elles habitent les eaux, la terre, le tronc des bouleaux, tout près de l'homme, dont elles partagent les passions. Le paysan les retrouve à chaque pas. Des phénomènes naturels, particuliers à son pays, semblent donner raison à sa crédulité. Les lacs de Suède ont leurs mirages, comme les sables du Sahara. Le soir, en longeant la rive sans fin, le paysan voit flotter, à la surface de l'onde, des formes étranges ; des palais enchantés se dressent
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lentement à ses yeux. Il reconnaît la demeure de la Jungfru, la sirène Scandinave, aux yeux glauques , à la voix séduisante et perfide. Le voyageur attardé dans les bois voit des lueurs fantastiques poindre au milieu des clairières, et les Aimes danser dans un rayon de la lune ; il entend résonner le sabot de chevaux invisibles et passer dans un tourbillon la chasse d'Odin, lancée à la poursuite de l'élan sur des coursiers ailés ; le lendemain, à l'heure de la récolte, il fait la part du dieu qu'adoraient ses ancêtres, et dont le souvenir n'a jamais déserté son cœur; il laisse sur pied quelques épis et s'écrie en s'inclinant : « Prends, Odin, prends ces épis pour tes chevaux. » Les Scandinaves, si bons luthériens qu'ils soient, n'ont pas oublié les dieux d'autrefois ; ils les traitent en prétendants détrônés, qu'une révolution pourrait ramener triomphants dans le Walhalla, et qu'il est prudent de ménager.
En ce moment, nous voyons de pâles vapeurs s'élever lentement au-dessus des lacs, onduler à la surface des eaux en buée diaphane, et ceindre les collines d'une Manche écharpe. Notre petit compagnon se dresse ému sur sa planchette, nous touche à l'épaule, et nous montrant du doigt le phénomène, il s'écrie, d'un air à la fois
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effrayé et curieux : « Elf, elf! » Ce mot nous rappelle une des plus poétiques croyances du Nord : à travers cette vapeur qui s'élève des eaux pendant les soirs d'été, le Scandinave superstitieux croit entrevoir de doux visages et des corps transparents ; les Elfes lui apparaissent, laissant flotter derrière elles leur robe de brume , effleurant l'onde sans la troubler, et entrelaçant les capricieux festons d'une ronde aérienne. L'homme, en les voyant, sent un amour passionné embraser son cœur; il appelle l'Elfe qu'il adore, la presse, la supplie, et parfois le doux fantôme s'approche; mais quand le mortel qui a su captiver l'Elfe veut l'étreindre, celle-ci tombe et expire entre ses bras. La vierge divine, soumise à une inexorable fatalité, meurt en se livrant, et la blanche apparition s'évanouit au contact de la réalité, comme une illusion.
C'est enveloppée de ces brumes diapnanes que nous apparut enfin l'île sacrée de Froson, bloc immense de rochers qui semblait flotter dans une mer de vapeur. Les parois verticales de l'île ont cinq cents pieds de haut; son sommet porte des forêts et des villages. Froson s'élève à l'un des coins du lac de Storsjon, le plus vaste de la province. Les Suédois donnent à leurs lacs des
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surnoms orgueilleux et poétiques : nous avions vu VOEU de la Dalécarlie, voici maintenant le Cœur de Jemtland. Froson fut longtemps considérée comme une île sainte, comme un gigantesque autel de pierre, où la contrée entière voyait célébrer le culte de ses dieux, et où plus tard les habitants embrassèrent solennellement la foi chrétienne.
A nos yeux, Froson se dressait comme un terme gigantesque , marquant la fin de notre course. Sur les bords du lac, en face même de l'île, la petite ville d'Ostersund devait nous offrir un gîte probable et un souper problématique. Au dernier relais, le petit garçon qui nous servait de guide avait été remplacé par une grande fille ; celle-ci s'était installée sans façon derrière nous, à califourchon sur le strapontin. Cette substitution de sexe n'est pas rare dans le pays ; nous avons vu une demi-douzaine d'Anglais, hommes sérieux, membres peut-être du Parlement, faire à Drontheim une entrée processionnelle, ayant chacun en croupe de sa karriole une vigoureuse Norwégienne. La population regardait passer le cortège et semblait peu s'émouvoir de cet enlèvement en masse.
Ostersund est la cité la plus importante de h
Suède seplenlrionale, si l'on en excepte les villes de la côte : elle mesure la même superficie qu'un de nos villages. Ostersund a huit cents habitants, un maire, un pasteur, peut-être un journal ; à coup sûr les auberges y sont primitives, et les lits y ont un aspect qu'on chercherait vainement ailleurs. Figurez-vous un secrétaire en acajou, haut, étroit et hermétiquement clos ; l'hôtelier presse un bouton, le couvercle du meuble se soulève, se renverse et forme une sorte de tiroir où le voyageur est invité à s'étendre, sur un chaos d'édredons, de sacs de plume et de draps microscopiques. Sur de pareilles couchettes, le sommeil vient avec peine et s'envole de bonne heure; aussi les premiers rayons du soleil nous surprennent-ils en train de tenter une excursion sur les flancs escarpés de l'île.
Là s'élèvent encore des cippes runiqaes ; les caractères bizarres qui se déroulent en zigzags sur leurs flancs retracent les grands événements dont l'île fut témoin. Une pierre plus récente porte cette fière inscription : « Ici Charles XIV Jean (Bernadotte), salua le peuple assemblé de Jemtland. » Au sommet de l'île, un immense panorama se déroule à perle de vue; à nos pieds, le lac; plus loin, un océan de montagnes, et à
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l'horizon des sommets élevés, dont les flancs sont striés de bandes de neige et que domine le pic élevé d' Areskutan, le mont Blanc des Alpes suédoises. Tout à coup des sons inattendus, partant d'un bois voisin, viennent frapper nos oreilles ; c'est un concert de notes discordantes, une symphonie bizarre ; nous saisissons au vol des motifs connus, des lambeaux d'airs commencés et interrompus ; voire même , ô mystère ! des refrains d'opérettes. OfFenbach, Offenbach, que viens-tu faire ici ? Cependant, guidés par le son, nous nous dirigeons vers le bois mystérieux ; n'osant nous y engager, nous le tournons, et, derrière, nous apercevons une musique militaire en train de s'exercer avec ardeur. Plus loin, des tentes tracent leurs blancs sillons ; des banderoles aux couleurs de Suède flottent dans les airs , et quelques canons au repos tendent leur gueule pacifique. Des cavaliers font l'école de peloton , de brillants officiers caracolent sur des pur-sang; nous sommes au milieu d'un camp suédois.
Notre qualité de Français était notre seule recommandation auprès des officiers du camp de Froson ; elle nous suffit : nous fûmes accueillis comme d'anciens, ou comme de futurs compagnons d'armes. Une journée passa comme une
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heure en causeries cordiales, en promenades sur le lac, en visites aux sites les plus curieux ; l'hospitalité de la tente, par 63 degrés de latitude nord et à quelques milles de la Laponie, restera parmi nos plus chers et nos plus reconnaissants souvenirs de voyage. La salle de réunion des officiers du camp de Froson était décorée de gravures représentant les épisodes de la vie militaire de Bernadottej l'un de nos hôtes nous les montrait et nous les expliquait successivement. Il arriva enfin à un tableau représentant le passage du Rhin par les Français, en 1795. Les soldats de la République s'élançaient victorieux et franchissaient le fleuve : « Quant à cette gravure, dit notre interlocuteur, elle représente l'un des premiers épisodes de la future guerre entre la France et l'Allemagne. »
L'organisation et le mode de recrutement de l'armée suédoise présentent un caractère tout spécial. Longtemps les troupes nationales se composèrent de levées en masse ; à l'appel du Roi, la nation prenait les armes, le seigneur quittait son château au milieu d'un escadron de vassaux, le paysan quittait sa ferme, tous accouraient pour défendre la patrie, ou pour faire de la Suède le soldat du protestantisme.
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Charles XI, le premier, dota la Suède d'une armée permanente ; après la guerre de Trente ans, il avait trouvé le trésor vide et la couronne dépouillée de ses domaines ; la noblesse les avait envahis, et prétendait les conserver, en vertu d'une prescription plus que séculaire. Le Roi établit un tribunal qui vérifia les titres , punit les malversations et fit rentrer dans les mains de l'Etat quinze comtés, soixante-dix baronnies et une infinité déterres nobles. Riche du produit de ces revendications, le Roi conçut l'idée d'appliquer le revenu des domaines recouvrés à l'entretien d'une armée permanente; il institua, au profit des officiers, ce qu'on appellerait aujourd'hui des dotations territoriales. Depuis le général jusqu'au simple lieutenant, chacun, en recevant son brevet , entrait en possession d'une portion de terre qu'il était libre d'affermer ou d'exploiter, dont il percevait les fruits, qu'il ne pouvait ni aliéner ni transmettre, qu'il restituait à l'Etat en quittant le service, et qu'il échangeait contre un domaine plus important en passant à un grade supérieur. Ces terres prirent le nom de bastells. Ce système est encore en vigueur aujourd'hui; un bastell de général de brigade rapporte dix mille francs; celui d'un colonel, trois mille francs ;
celui d'un chef de bataillon, deux mille. Nos hôtes de Froson auraient pu réaliser l'idéal du soldatlaboureur. Le commandant nous montrait sa ferme, le capitaine nous proposait de visiter sa basse-cour, et le lieutenant nous offrait des pommes de son verger.
Le même système fut étendu plus tard aux officiers, et appliqué enfin aux soldats. C'est la propriété foncière, aujourd'hui, qui est tenue de fournir au recrutement de l'armée ; chaque paysan doit au Roi un fantassin, un cavalier ou un marin, comme en France il devait à l'Etat la taille, au clergé la dîme : il est tenu de trouver et de présenter un jeune homme, de lui faire contracter rengagement de servir tant que ses forces le lui permettront, c'est-à-dire trente ans environ, de l'équiper, de le pourvoir d'une habitation et d'un champ, de lui accorder de plus un léger supplément de solde en argent ou en nature, de l'aider dans l'exploitation de la terre qui lui est concédée, de le remplacer s'il meurt, de prendre soin de lui ou de sa famille lorsque son âge ou ses blessures le rendent impropre au service de l'Etat , et de veiller pendant son absence sur sa famille et sur son champ.
Les propriétés affectées à l'entretien des sol-
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dats d'un régiment sont groupées autour des domaines dont les officiers ont l'usufruit légal, et le corps entier vit ainsi aggloméré, attaché au sol, dans une sorte de cantonnement permanent, sous la surveillance et l'œil de ses chefs.
Les troupes recrutées de celte manière forment ce qu'on appelle Y indelta; elles sont exercées quatre semaines environ par an dans un camp de manœuvres, comme celui dont l'île de Froson nous offrait le spectacle. Les enrôlés obéissent à l'appel avec régularité ; ils montrent sous les drapeaux une bonne volonté et une docilité qui ne se démentent jamais, et l'on nous a assuré au camp de Froson qu'une punition grave était un accident rare, malgré la rigueur d'une discipline traditionnelle dans l'armée suédoise. Les troupes manœuvraient avec régularité, en dépit de la rapidité de leur apprentissage militaire, car, par le système de Y indelta, la Suède a des soldats trèsvieux, mais peu exercés, et nous avons vu des vétérans qui comptaient vingt ans de service et moins de vingt mois de présence effective sous les drapeaux.
Vindella forme donc le fond de l'armée suédoise , en outre, la Suède possède une garde royale, retenue perpétuellement sous les dra-
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peaux, composée de volontaires engagés pour six ans et entretenus exclusivement par l'Etat ; leur nombre ne dépasse pas six mille hommes. Enfin, une sorte de milice, appelée bevearinq, comprend tous les hommes qui ne font partie ni de Y indelta ni de la garde ; elle est exercée quinze jours par an et pourrait, en cas de guerre, combler des vides ou servir de réserve.
Cette organisation originale n'est plus en harmonie avec les exigences militaires que la situation de l'Europe impose à tous les Etats ; le gouvernement suédois en a la conscience, mais ses tentatives d'amélioration rencontrent dans la Diète l'opposition systématique des paysans. Chaque année, des projets de loi tendant à une réforme militaire sont obstinément présentés et obstinément repoussés. La Suède doit pourtant à son passé, se doit à elle-même, de pouvoir jeter dans la balance européenne le poids d'une armée où la valeur des soldats ne serait pas trahie par l'infériorité du nombre.
Il fallut s'arracher à l'hospitalité cordiale du camp de Froson, et poursuivre notre route dans l'Ouest, tantôt en karriole, tantôt en bateau. Des lacs s'étagent sur le versant suédois des Alpes Scandinaves presque jusqu'au sommet de la
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chaîne; on dirait un escalier gigantesque, dont les gradins sont des nappes liquides, s' élevant l'une au-dessus de l'autre et séparées par des rampes escarpées. La rame est un mode de locomotion usuel en Scandinavie; le voyageur y rencontre des stations de rameurs comme des relais de poste, où, moyennant un prix tarifé, il a le droit d'exiger une barque avec deux, quatre ou six hommes pour la conduire. A notre réquisition, les nautoniers préparent leurs longues pirogues, en tapissent le fond avec de la paille fraîche, et, couchés dans notre esquif, nous voyons fuir les rives, les promontoires et les montagnes, tandis que nos rameurs accompagnent leur mouvement cadencé d'un de ces chants doux et monotones chers aux peuplades du Nord.
A la pointe extrême du lac, quelque karriole dessine sur le rivage sa maigre silhouette ; un cheval sort d'un fourré tout exprès pour s'y atteler, et par un chemin en lacet, taillé dans les flancs de la montagne, nous atteignons un autre lac, pourvu aussi de canots et de rameurs attitrés, et dont l'altitude au-dessus de la mer dépasse parfois 2,400 mètres.
Quatre jours après notre départ de Sundswall , à l'entrée des gorges qui vont nous
mener au cœur même de la chaîne , le paysage s'assombrit; les pics se rapprochent, les torrents mugissent, les cataractes fument, et un réseau de cascades couvre le flanc des montagnes de ses mailles étincelantes. V Areskutan nous guide comme un phare; sans cesse il dresse devant nous sa masse neigeuse que font resplendir les derniers rayons du soleil. Plus de bestiaux, plus de gaards dont l'aspect champêtre respire l'aisance ; les rares humains que nous rencontrons ont l'aspect fier et pauvre du montagnard. Nous nous arrêtons sur le seuil d'une masure, à deux heures de la nuit. Un couple de vieillards y vit solitaire, sans enfants, sans serviteurs; on dirait Philémon et Baucis transportés sous le ciel de la Laponie : nos hôtes nous invitent à nous réchauffer auprès d'un bon feu, nous offrent du laitage, du pain, des œufs, et nous cèdent l'une des deux pièces de leur chaumière. Le lendemain Philémon attelle notre karriole, saute lui-même sur un cheval et nous précède au galop. Sa vareuse écarlate apparaît au loin comme un point brillant qui se perd et se retrouve sans cesse au milieu des anfractuosités du chemin.
Nous ne voyons plus Y Areskutan. Sa masse énorme domine nos têtes, tandis que nous frôlons
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sa base. En passant, saluons la cataracte de TannfSrsen, la plus imposante de la Suède; un lac entier se déverse dans un autre lac, par une seule ouverture et d'un bond de quatre-vingt-dix pieds. Une colonne de vapeur voile éternellement la cascade , ondulant au souffle du vent ; elle nous enveloppe tout à coup d'un nuage humide; les rayons du soleil se jouent dans la vapeur et nous environnent d'arcs-en-ciel multiples qui se brisent, s'entre-croisent et nous accompagnent de leurs cercles mouvants. Le site est splendide, le cadre fait valoir le tableau. En face de Tannforsen, YAreskutan domine un amphithéâtre de cimes dénudées; la cataracte, condamnée à une éternelle furie, contemple l'impassible géant, debout sur son piédestal de granit.
Ces beautés naturelles ne sont pas gardées à vue par des ciceroni patentés, qui tarifent l'admiration et cotent l'enthousiasme ; le voyageur reste seul en face de la nature. En Suisse, l'industrie humaine a déparé les plus beaux sites, le chemin de fer grimpe au sommet du Righi, le mont Blanc aura peut-être un jour son hôtel avec table d'hôte à cinq heures, et nous avons relevé, près d'une cascade du Valais, cette inscription : Entrée de la cascade, 1 franc!.
A quelques milles de Tannfbrsen s'élève le col qui conduit de Suède en Norwége ; sur le versant suédois, le chemin monte insensiblement, dépasse la région de la végétation, franchit la zone des mousses et des lichens, et trouve le roc nu, tacheté çàet là de flaques neigeuses. Au sommet, l'aspect change en un clin d'œil; la nature norwégienne ne veut pas ressembler à celle de la Suède ; tout est différent dans ces deux contrées que la nature et la politique ont enchaînées l'une à l'autre.
Notre cheval s'arrête ; un abîme échancre la montagne et s'ouvre à ses pieds. La descente commence, lente, périlleuse, hésilante. Des rochers aigus barrent le passage, des blocs énormes surgissent à nos côtés comme des piliers ornant les portes de la Norwége. Bientôt nous nous engageons dans une gorge où les rayons du soleil n'ont jamais pénétré. Au fond, un torrent se tord sous l'étreinte de deux montagnes; les parois à pic, rayées par les avalanches, usées par la poussière des cascades, plaquées çà et là de taches verdâtres, bossuées, effritées, bâillant par d'énormes crevasses, se resserrent, cherchent à se joindre au-dessus de la route et nous laissent à peine entrevoir un coin du ciel, incendié par les
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feux du couchant : quelques sapins jaillissent de la pierre, mordent le roc et se suspendent échevelés sur nos têtes.
Cette fissure semble une brèche faite au flanc de la montagne par Pépée d'un géant; quelques montagnards y arrêteraient des armées. Cette gorge n'a pas de nom ; elle pourrait s'appeler les Thermopyles de la Norwége.
A l'extrémité de ce couloir sombre, une perspective apparaît, bien différente de celles que la Suède nous avait offertes. Nous dominons un chaos de pics aigus, de crêtes dentées en scie, de cimes amoncelées comme les vagues d'une mer subitement figée. Mais à travers les déchiquetures de ce premier plan, comme à travers une frange de créneaux cyclopéens, nous voyons apparaître au loin une nappe d'azur, un lac d'un ton transparent et idéalement tendre ; la rive opposée se perd dans une brume laiteuse. Cet horizon tranquille et vaporeux adoucit la sauvage grandeur du tableau ; ce lac aux eaux calmes est un golfe ou plutôt un fjord, et les flots que nous voyons sont ceux de la mer du Nord.
La première langue qui sonne à l'oreille du voyageur à son arrivée sur le sol de Norwége n'est pas celle des Skaldes et des Wikings, c'est
l'anglais. En entrant à Levanger, petite ville gracieusement posée sur l'un des bras du fjord que nous venions d'apercevoir, nous avions croisé deux karrioles portant chacune une Anglaise intrépide, partant sans doute pour quelque excursion dans la montagne. En pénétrant dans la salle du relais, nous sommes reçus par un gentleman en tenue de chasse, installé devant une table servie, où une bouteille de porto fait face à un flacon de sherry.
L'Angleterre se livre perpétuellement à des conquêtes en pleine paix et opère des annexions sans tambours ni canons. Aujourd'hui elle est en train de faire de la Norwége une succursale de l'Ecosse. Voyageurs qui vous passionnez pour la couleur locale, hâtez-vous de visiter la Norwége , car l'Anglais y apporte avec lui ses mœurs, son langage, voire même sa cuisine : certains mots britanniques ont déjà pris en Norwége droit de cité ; le y es a détrôné le ia.
Chaque été, des paquebots partis de Hull ou de Leith amènent àTrondjem des armées desportsmen et des escadrons de miss voyageuses ; comment s'en étonner? Ces lacs que nous côtoyons regorgent de saumons , les truites s'ébatlent par milliers dans ces torrents j c'en est
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assez pour allécher tous les pêcheurs de la Grande-Bretagne. Ces bois de sapins et de bouleaux qui dessinent leurs lignes brunes à l'horizon ont pour hôtes des gelinottes, des grouses, des rennes, des daims rouges, des ours, des élans. Quel champ ouvert aux exploits cynégétiques des Nemrods de la Cité! Les fjords qui découpent si profondément les côtes offrent aux yachts de plaisance des abris sûrs et une navigation commode. L'Anglais qui n'est ni chasseur, ni pêcheur, ni marin, se fait touriste j c'est sa profession, au moins pendant quelques mois de l'année. Il escalade les pics en conscience, conduit sa karriole avec la satisfaction du devoir accompli, et semble exercer un sacerdoce en franchissant un glacier. Il parcourt gravement les pays les plus divers et admire de confiance, lorsque le guide relié en maroquin qu'il tient à la main lui enjoint de s'extasier. Dans ce manuel du touriste, il trouve des enthousiasmes tout faits, des interjections étiquetées, des exclamations appropriées à chaque point de vue; les paysages y sont classés avec méthode et divisés en trois catégories : grand, wild, pretty ; . point d'aspect qui ne soit ramené à l'une de ces divisions : mais le touriste, même anglais, n'est pas exempt d'erreur, et nous
avons vu l'un d'eux s'écrier en face de la cataracte de Leerfossen se précipitant entre deux rochers dans un abîme sans fond : « How pretty ! » Comme c'est coquet! L'infortuné s'était trompé de page !
De Levangerà Drontheim, la route semble une promenade dans quelque canton de la Suisse, avec le fjord pour arrière-plan ; nous retrouvons toujours ce golfe étroit et long, sans le côtoyer. Quand nous ne le voyons pas, nous le devinons. Tantôt il apparaît à l'extrémité d'une gorge; tantôt il semble un lac paresseusement endormi au pied d'une muraille de rochers. Souvent ce n'est qu'un fleuve encaissé, serpentant au milieu des montagnes. Le ciel est voilé, pluvieux ; on dirait que les cimes aiguës ont accroché et retenu au passage quelque immense couche d'ouate, dont les flocons détachés roulent jusqu'au fond des vallées. Cependant le fjord s'élargit ; c'est une mer intérieure. La route suit une corniche taillée dans le roc et surplombant le golfe qui gronde sous nos pieds j les lames déferlent, la marée s'engouffre dans des cavernes et se brise contre les falaises ; on dirait un coin de la Bretagne au pied des Alpes! Tout à coup la côte fait un brusque détour ; nous franchissons un fleuve qui
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roule avec le bruit d'un torrent, une rue de village bordée d'habitations mesquines s'ouvre devant nous, elle se prolonge, nous sommes à Drontheim. Il faut être dans la ville pour la voir; blottie au fond d'un golfe, Drontheim s'entoure du côté de la terre dune triple ceinture de rochers et de montagnes et nous nous souvenons tout d'abord, qu'avant d'être la capitale de la vieille Norwége, cette ville si bien protégée fut un nid de pirates.