RENÉ GHIL
Vierge!...
en le lent réveil de leur Vœu radieux nos Ames ont splendi d’aurores sororales : comme en les ciels claircis des clartés sidérales pâlirent les Souvenirs, perdus en Adieux...
... et, maintenant nos Cœurs, ivres d’Heures
heureuses,
exhalent la langueur du Minuit Nuptial : Vierge!...
tremblants tes Bras du geste initial, exalte mes Désirs d’ivresses langoureuses...
T es longs Y eux indolents ont alangui mes songes.
Les décevants Espoirs ont lassé de Mensonges mon être, où n’est encor le réel des Serments!...
Chante les grands poèmes aux Soirs monotones, et pleure avec les Fleurs tous les Enchantements :
O Vierge !
aimons d’Amour avant les vents d’automnes..,
Seuil d’ Occident
A Jean Tartas.
Sons ce Ciel de métal aux pourpres disparues, dernier rempart du flot rongeur des Océans, décharné, torse nu, la plaie ardente aux flancs, le Pin s’offre aux baisers des vagues qui se ruent...
[Toi, qui pleures sans fin au profond des Forêts, le Torse ceint du sang des sèves scintillantes — laissant la large plaie épancher sur les Plantes le baume saint, le gemme d’or, au creux du grès...
Toi, qui dresses, de Nuit, par les landes silentes, à d’immenses lointains striés de pourpres rais, le grêle désespoir de tes bras délabrés en le frisson confus des effeuillaisons lentes —
Pin,
ton Torse hautain veille le long des Routes se déroulant sous la sombreur des sveltes Voûtes où tes Flancs plaquent d’ors
le noir des grands halliers,
et, tes Parfums claircis enivrent nos Clairières ou vont les vents vaguer en voix aventurières, en tes Cimes berçant nos Songes oubliés...]
... Et, tantque l’œil de l’Homme en la lande ou ladune, erre, cherchant un être en ces confins banni, il ne voit que les pins campés, sur le granit ou près des lacs pâlis sous un nimbe de lune.
Etrange, et d’un aspect indomptable,
la lame
déferle en rugissant sur les sables durcis, tandis qu’à l’horizon, un arc d’or, indécis, étreint la Mer d’un doute lourd où le vent clame.
Vers la lande pourtant, pâle et lente est venue la Nuit d’affre et d’angoisse, aux Étangs endormis que strient les rais tombés des tristes ciels blêmis, et la lune flottant sur la moire très nue...
Et, dans l’immensité des déserts et des ondes, infrangible barrière au flot des mers, grondant, les pins se dressent, seuls,
au Seuil de l’Occident
la Cime auréolée au clair des stelles blondes...
Cavales
Pour René Ghil
en admiration.
Le grand parc s’endormait en une gloire d’or, les grenades pleuraient la pourpre des pétales sur la candeur des lys mirant leurs tiges pâles en la moire de l’eau miroitante qui dort.
Et sur les loins nués de teintes éclatantes où s’écroule un torrent roulant des floraisons, les Pouliches landaises vers les frondaisons fuient sous les nimbes clairs de crinières flottantes.
Et, la souple encolure, en langoureuse attente se penche au noir des Eaux, parmi les glaïeuls morts ondulante —
et la lèvre (ah ! vierge de tous mors) frôle le flot stagnant de la mare dolente...
De lande en lande un chant d’appel monte sans trêve rappelant les Troupeaux épars parmi les grèves, où les suprêmes feux saignent au long des eaux...
Et, leurs grands Yeux emplis de lubriques mirages,
très lentes, les Pouliches
froissant les roseaux,
boivent — les flancs baisés des fleurs des marécages...
Décor :
Ors d’horizons — bleu-noir des pins — splendeurs
des landes —
sombreurs d’Etang que ride un rais de feux mourants nimbant de flammes et d’azurs lourds, rutilants le pourpre éclat des corolles qui l’enguirlandent :
rameaux roussis de mornes chênes et de grandes fougères où se rit la molle ampleur des Vents — et, très loin, où s’en vont des mirages mouvants, des Pouliches paissant, très lentes, par les brandes...
Rut :
Les cloches ont tinté le retour par les lentes
sentes, où l’écarlate et violet velours
des bruyères est dur fané des pas très lourds de roux Taureaux, dont le poitrail meurtrit
les plantes...
Les Pâtres ont guidé leurs Troupeaux aux parcages. Autan clamantement rechante en les grands pins.
Seule, queue en nuage et flocons,
aux lointains,
une Cavale va vers les verts marécages...
Les sables ont tremblé d’un galop d’étalons...
Et là, le jarret dur et souple l’encolure, campée aux bords — crinière en flots alezans-blonds déroulée — appelant vibrante en les Vallons le Mâle —
elle hennit d’amour sous la brûlure d’un vent venant mourir en murmure aux ramures...
Les sables ont tremblé d’un galop d’étalons...
et des frémissements montent du haut des herbes où les râles de ruts des animaux superbes alternent aux échos leurs chaudes pâmoisons... :
Les Reins féconds, courbés sous le Poitrail du Mâle, les Yeux immenses, lents d’agonisants regards où s’éperd la lueur des nuages blafards (en mirage auroré d’un scintil d’or très pâle), l’encolure mordue aux fous baisers farouches, la Cavale a penché son écumante bouche sur les genêts nimbés de navrantes pâleurs...
le suprême sursaut en le spasme rapide fit perler des pétales en l’onde limpide où frissonnent les frêles corolles des fleurs...
Puis, en le Vêpre d’or mué de lourdes moires, remémorant l’amour au profond des Vallons vers les parcs, la Pouliche, au sein des gaulis longs, revient par bonds lassés
frôlant les ondes noires...
Les sables ont tremblé d’un galop d’étalons...
Les ombres ont grandi
coulant aux hauts pilastres
des bois,
où pleurent, lent, les funèbres frissons des halliers :
et, sanglants, sur l’or des frondaisons les Ciels ont le pourpris éternisé de l’Astre...
Les Fileuses
Les nerveuses torpeurs d’Étés,
engourdissantes,
planent sur la Pinède où seul frémissement :
— soupirs des Bois stridulents — éternellement vibre l’élytre des Cigales zizizantes.
Et, noire en l’ombre bleue, au loin, la Métairie sommeille au seuil des pins dont la plainte s’endort, accueillante oasis des landiers poudrés d’or où fuse un frisselis de source mi-tarie.
Sous les discrets arceaux d’une voûte de chaume, en la lenteur d’une ombre intense, étrangement — un bruit sourd, monotone, égrène les moments, compte les heures...
et, par les seigles,
les Hommes,
— les bras nerveux, et haut étreignant la moisson, sentent frémir en eux l’angoisse d’un frisson
de lassitude...
Tandis que dans la Chaumière qui s’estompe, bloc noir en ondes de lumière,
déroulant les lins roux sur d’enroués rouets, des Femmes ont chanté la « Chanson des genets »
et, les sons aux poignances étranges et douces, s’envolent, lents appels de ces Toits isolés,
— sombres dans l’éclat d’ors —
en pleurs clairs et perlés, vers la triste splendeur de nos bruyères rousses.
Les Voix ne pleurent plus !
seuls les rouets fragiles — au lever des brouillards d’un sombre orage d’Août, interminablement dévident le lin doux...
Grimpent aux pins lépreux les Ecureuils agiles.
Ah ! c’était en Espoirs que les Femmes enceintes, fébrilement filaient le lin aux longs flots blonds, et, durant que les Autres au bord des Vallons moissonnaient :
Elles rêvèrent les toiles saintes...
Viens ! Nous irons rêver aux voûtes des Vergers !.
et, nos doigts de langueur dévasteront les Tiges ! nos esprits seront pleins de l’encens des Vertiges.. ... des pétales pleureront, des blancs orangers...
Le Soir apportera les parfums d’or de Dunes.
Les senteurs des sentiers nous allégeront d’une extase de Désirs en l’Espoir des Demains,
les flots de floraisons écloses en les mousses nimberont Tes Cheveux en le vol de mes mains...
et Ta Chair s’avivra sous mes puissances douces...
Les Bises venteront les calmantes caresses mises par mes doigts en lumière à Tes Cheveux et, le souffle pâli de Tes chastes Aveux moirera l’imprécis de nos pâles paresses.
Sais-Tu des Golfes noirs, à l’Heure où reparaissent, auréolant les flots, de flammales splendeurs ?
quand la pourpre des Soirs vêt de vives candeurs la mort des fleurs d’où monte une douceur d’ivresses...
Nos âmes ont humé les suprêmes odeurs des glaïeuls effleurés des insectes rôdeurs, l’or des pins mêlé du violet des verveines, ou les glauques parfums d’opaques nénuphars aux pétales gemmés de purpurines veines comme les mois replis de flottants étendards !
Viens ! il Te souvient de rivages dévoilés, de plantes et d’ajoncs inconnus des Jours roses : le Retrait sera calme à nos Ames moroses sur les pallides lacs, de pétales voilés...
En des effeuillaisons de languides poignances, nous revivrons ainsi l’Aube des Souvenances...