Le P. Duvoisin, S. J., lettre du I) juin
Un sous-officier se charge d'en parler à ses camarades. Et, du premier coup, huit hommes donnent leurs noms. Encouragé par ce succès, le P. Fournier dit quelques mots du projet aux soldats à la prière du soir. Vingt-cinq d'entre eux, la plupart des territoriaux, se font inscrire à leur tour. Et, par groupe de trois ou quatre, ces volontaires d'un nouveau genre se succèdent devant le Saint-Sacrement pendant toute la nuit '.
Deux jours après, le soir de Pâques, le P. Cléret de Langavant, jésuite, aumônier de la 12° division, venait de donner la bénédiction dans une grange. Au moment de partir, il dit aux soldats : « Je m'en retourne à Amiens, en emportant le bon Dieu. Il sera sur la route avec moi. Vous, du moins, mes amis, n'allez-vous pas l'accompagner quelques instants ? » Et, prenant le Saint-Sacrement, il sort de la grange, en le tenant très haut. Tout le monde suit, officiers en tête. Arrivé aux portes de la ville, il s'arrête, se retourne et, tandis que les sentinelles présentent les armes, les Saintes Espèces en main, il trace une grande croix dans l'espace, bénissant avec les soldats la ville et les batteries qui étaient là en position pour la garder.
Au temps de sa prospérité les processions avaient été interdites à Amiens. Mais maintenant qu'elle était en ruines, nul ne s'était souvenu de cette défense, personne n'avait songé à la faire revivre, et, à travers les monceaux de gravats qui remplissaient la malheureuse cité, la Sainte Eucharistie avait pu être solennellement portée dans les rues en toute liberté2.
Ce fut aussi au milieu de la dévastation et des
1. Sergent Barone, 334° de ligne. Lettre du 2 avril 1915. 1 Lettre du 13 avril 1913.
ruines, mais avec plus de solennité encore, qu'en 1917 pour la Fête-Dieu la procession du Saint-Sacrement fut reprise à Arras. Et cette fois il n'y eut pas seulement nos troupiers à lui faire escorte, car elle défila entre une double haie de soldats français et anglais à travers la ville.
Ce Dieu de l'Eucharistie que nos soldats accompagnaient parfois et devant lequel, à d'autres moments, ils venaient prier, afin de retremper leur courage, fut plus d'une fois sauvé par eux du sein des flammes. Il le fut même, à certains moments, au péril de leur existence. Se seraient-ils ainsi exposés si, pour eux, il n'y avait eu dans le Tabernacle que des hosties quelconques, un peu de pain?
Le 17 septembre 1915, à H..., dans la Haute- Meuse, sous une avalanche d'obus de 155, l'église commençait à flamber. Le curé avait été appelé loin du village, auprès d'un malade. Des soldats s'aperçoivent que le ciboire est encore dans le tabernacle. Us n'hésitent pas : ils le prennent, respectueusement ils l'enveloppent dans la nappe d'autel à moitié roussie, et au milieu d'une épaisse fumée, sous une pluie de décombres et d'éclats d'obus, ils l'emportent.
Dans une autre circonstance, c'est un lieutenant de cavalerie qui ne veut pas laisser à ses dragons l'honneur de sauver la Sainte Eucharistie. Au risque d'être écrasé par les débris enflammés qui dégringolent avec fracas delà voûte, il court jusqu'au tabernacle, il y prend le ciboire, et, sautant en selle, il va le remettre à un aumônier.
A F..., que les coloniaux viennent d'emporter de haute lutte, un groupe d'entre eux a pris pour leur « abbé » tout ce qu'ils ont trouvé dans la sacristie,
ostensoir, ciboire, calice, chasubles. Ils déguerpissent prestement, chargés de leur précieux butin, car l'endroit est des plus dangereux, quand l'un d'eux s'écrie : « Mais on a oublié de regarder dans le Tabernacle ». Rebroussant chemin, on y regarde et on y trouve un ciboire plein d'hosties. « Allez, on l'emporte aussi, reprend la même voix. Dans un moment, comme celuici, on ne va pas attendre qu'un curé passe, n'est-ce pas ? » Et, ce dernier sauvetage accompli, tout le monde file hors de l'église qui est en train de brûler.
Mais, le soir, venu, voilà nos marsouins joliment embarrassés ! Le colonel avait bien donné une grande caisse pour y déposer les vases sacrés et les chasubles. Mais, le ciboire plein d'hosties, où le mettre? On se le demandait. Et. dit l'aumônier militaire à qui nous devons ce récit1, « avec leur accent savoureux du Midi, les pauvres gens se lamentaient : « Nous avons « le Bon Dieu, mais nous ne savons pas où le mettre ! »
« Heureusement, un colonial n'est jamais embarrassé longtemps. Dans une maison moins démolie que les autres, l'un d'eux venait de repérer une vaste boîte à lettres, qui avait dû servir à toute la garnison allemande. Respectueusement, on y déposa le saint Ciboire. C'est là que, pendant vingt-quatre heures, Notre-Seigneur reçut les hommages et les prières de ces braves enfants. Dans sa crèche de Bethléem, reçut-il avec plus d'amour la visite des pauvres pâtres? »