M. Ch. T
laisse apercevoir les molletières recouvrant les godillots ». Aussi plusieurs se promettent-ils, la guerre finie, de venir revoir le vallonnement ou le petit mamelon, l'orée de bois ou la clairière, où la messe s'est dite en ces jours d'épreuves et de douleurs.
« Dussè-je vivre cent ans, écrivait un maréchal de logis de dragons à sa mère, je me rappellerai toute ma vie ces choses-là. »
Impressions qu'emportent de ces grandes fêtes les officiers, comme les simples troupiers. — Témoignage de nos Alliés et des correspondants de guerre. — Messes tragiques. — Multiples manifestations religieuse au front. — Prière du soir en commun. — Le chapelet. — Baptêmes et premières communions dans les tranchées. — Oratoires construits par les soldats. — « À la Reine de la Victoire, les Poilus... » — « Ave, Maria, morituri te salutant ». — Les troupiers et la Sainte-Euchari stie .
Il n'y a pas que les simples troupiers qui éprouvent cette émotion profonde. Les officiers y participent comme les hommes. C'est un je ne sais quoi de doux et d'intimement remuant qui envahit l'âme, dont on ne peut pas se défendre et qu'il est très difficile d'exprimer.
« Tu ne peux t'imaginer, rapportait un officier supérieur à un de ses amis, combien sont impressionnantes ces cérémonies religieuses à quelques kilomètres seulement du front. Figure-toi l'intérieur d'une église de village, vieille de plusieurs siècles, aux voûtes basses, faiblement éclairées. Là dedans, 600 soldats pressés les uns contre les autres, chantent le Magnificat, les yeux au ciel, dans une ardente
i6 L ÉGLISE DE FRANGE PENDANT LA GUERRE
conviction, avec un ensemble merveilleux. Vraiment, on dirait qu'un souffle de foi passe sur la patrie devant les dangers de l'heure présente. Ces chants, je les entendrai toute ma vie ; ce sera un des plus beaux souvenirs que je garderai de la campagne. Autour de moi, chantaient des officiers, de simples soldats, ouvriers des villes, cultivateurs, citadins de X..., dont la physionomie m'était connue ; des sousofficiers qui naguère juraient comme des païens et qui, maintenant, donnaient toute leur voix, les mains jointes sur la poitrine, pour implorer le Seigneur, et le supplier de nous donner la victoire... Avec leurs barbes hirsutes, leurs vêtements usés, fripés, maculés de boue, tous ces soldats n'avaient rien du Dumanet du temps de paix ; ils ressemblaient à des apôtres, à des êtres venus de loin, après de dures épreuves ; je songeais aux premiers chrétiens chantant des cantiques dans l'obscurité des catacombes avant leur martyre. Certes, cette guerre nous rendra meilleurs. »
Et un autre officier, le lieutenant d'Hartoy1, de reprendre et d'écrire : « Qui saura nous décrire un jour la splendeur et l'émotivité de nos messes célébrées à quelques mètres de l'ennemi... Où que ce soit, une foule compacte toujours se presse ! Officiers de tous uniformes et simples soldats, cavaliers, canonniers, sapeurs et fantassins, accourus entre deux relèves pour assister au sacrifice éternel dont le divin symbole se hausse ici d'héroïsme humain.
« Les communions sont nombreuses... Les prières que l'on dit là sortent et jaillissent du plus profond des consciences.
1. Maurice d'Hartroy. Au front, Impressions et souvenirs d'un officier blessé, pp. 43-45. Perrin, Paris, 1917. Voir aussi : Marcel Dupont. V.n campac/ne. L'attente, pp. 70-72, Paris, Plon-Nourrit, 1018.
« Et, pendant l'Offertoire ou l'Elévation, devant tous ces visages tannés qui penchent très bas leurs fatigues et leurs gloires, tandis que tout près gronde le canon et crépitent les mitrailleuses, on ne peut s'empêcher de penser comme Dumas fils en 1870 : « qu'il y aura toujours dans le soldat français, du Franc de Glovis et du croisé de saint Louis. »
Même note chez une autre héroïque victime de la guerre, le capitaine Ferd. Belmont, chevalier de la Légion d'honneur, lue en Alsace, à vingt-trois ans : « Ce matin, écrit-il à sa famille dans un misérable abri de pierres et de branchages, un soldatprêtre nous a dit la messe pendant que les obus passaient en grinçant dans le ciel gris. Quelle ferveur, quelle poésie, quelle valeur elles prennent, ces messes célébrées n'importe où, sur des autels de fortune, par des soldats, et pour des soldats. Ce sont des prières inoubliables, qu'on fait sur les tombes des camarades, morts la veille ou la dernière nuit, au voisinage de cette mort qui nous guette à chaque instant et qui peut nous atteindre partout »\
Ecoutez encore ce récit. C'est un rien, un croquis fait à main levée, une notation d'aquarelle prise sur nature en quelques coups rapides de pinceau, des taches à coté de taches, mais dont l'effet pittoresque est tout à fait nature. Voilà pourquoi je ne m'excuse pas de le transcrire après ceux que j'ai cités déjà.
y Bar-le-Duc, octobre 1914.
« D'acclamation, la popote avait déclaré qu'elle assisterait en corps à la messe du brancardier. Fra-
1. Capitaine Ferd. Belmont. Lettres d'un officier de chasseurs
alpins, y» édit, p. 257, Plon-Nourrit, Paris, 1917. Les impressions de
ce genre se lisent à chacpue instant dans les lettres venues du front.
' On les rencontre également dans un grand nombre d'ouvrages écrits
par nos combattants.
ternellement, on avait averti les deux autres ambulances du groupe ; et elles avaient sauté avec enthousiasme sur l'invitation .
« Le dimanche matin arrive. Comme c'est moi le plus ancien de grade, je prends la place d'honneur, devant le chœur ; les confrères, les officiers d'administration s'installent. Derrière nous, les infirmiers et brancardiers...
« Vous savez, une messe, je ne vais pas vous décrire çà : d'abord, je ne saurais pas, n'y ayant pas assisté, que je sache, depuis ma première Communion, sinon pour quelques rares mariages ou des enterrements; mais celles-là ne comptent pas. Tout ce que je me rappelle, c'est qu'au commencement j'étais fort inquiet de moi-même, ignorant totalement à quelles occasions il fallait se lever, s'asseoir, se courber. Aussi, j'avais pris le parti de rester debout, quand j'aperçois l'infirmier qui servait la messe, un séminariste, me faire signe avec la main : « Assis ! » et puis, au bout d'un moment, toujours avec la main : « Debout ! » J'ai donné l'exemple, comme l'exigeait mon ancienneté de grade, et les trois ambulances m'ont suivi d'un seul mouvement. « Mais voilà que, tout à coup, notre brancardierprêtre se retourne et se met à nous parler. Ah ! l'animal ! Il commence par nous dire qu'il n'y a dans l'église que des soldats, que tous ceux qui assistent à cette messe sont là pour leur pays, que beaucoup pourraient être restés tranquillement chez eux, vu leur âge. Et puis il ajoute qu'il y en a bien parmi nous qui négligent un peu le bon Dieu et ses églises, mais qu'au fond nous le servons tous par nos actes. Il vaut mieux ne pas invoquer sans cesse l'appui du Seigneur, pas proclamer qu'il est avec nous jusque sur les plaques des ceinturons comme les Allemands
et respecter un peu plus ses enseignements, dont le premier est d'être bon pour les autres et de ne pas égorger ses frères.
« Et après çà, il se met à nous parler de nos familles, des femmes inquiètes, des petits que nous ne verrons peut-être plus jamais, à l'exemple de tant des nôtres du Corps de Santé qui sont morts pour faire leur devoir.
a Et à ce moment, je sens le long de mon nez quelque chose d'humide qui coule ; je regarde à ma droite, je vois le pharmacien, qui fait une grimace horrible pour ne pas laisser percer son émotion; à ma gauche, l'autre médecin-chef qui tire son mouchoir de sa poche et se mouche convulsivement. Je tire mon mouchoir, je me mouche ; de tous les côtés, c'est un concert ; tout le monde se mouche depuis lé chœur jusqu'à la porte...
« Et juste à ce moment, comme pour nous permettre de cacher nos enchifrènements, voilà que toute l'église se met à vibrer et que des notes retentissent, qui ne sont point d'orgue. C'est le canon, tout à côté de nous. On court vers les portes : j'ai le temps de voir le prêtre qui d'un geste large, nous bénit et se hâte vers la sacristie pour quitter ses vêtements sacerdotaux et redevenir soldat. C'a été la dernière messe pour quelques-uns de ceux qui se trouvaient à Vassincourt, par ce beau dimanche d'automne 1914. C'a été aussi la dernière messe pour la pauvre église où nous avions pleuré, car elle a eu la mort d'un soldat : elle a été brûlée par les Prussiens \ »
L'émotion produite par ces messes inoubliables
1. Matin, 27 octobre 1014, sous la signature R; Sainte-Marie.
gagne même les milieux les plus réfractaires. Elle pénètre jusque dans les rangs de cette Légion Garibaldienne qui n'eut qu'une existence éphémère. C'est en effet de l'an de ses volontaires que sont ces lignes, cueillies dans le journal, // Présente, feuille socialiste fort bon teint :
« Le spectacle de ces 2.000 Italiens, qui, dans un pays étranger, en plein air, tête nue sous la pluie, assistent à la messe, laquelle pour beaucoup d'entre eux peut être la dernière, était véritablement émouvant. On peut avoir l'âme sceptique jusqu'au fond, mais de semblables spectacles ne la laissent pas indifférente : presque tous, nous avions des larmes plein les yeux i. »
A leur tour, les correspondants de guerre subissent la bienfaisante contagion.
« Le bruit se répandit discrètement de bouche en bouche, mande Fun d'eux, M. E. Thomas, à son journal, que le sous-lieutenant de dragons H..., prêtre mobilisé, allait dire sa messe dans une dépendance de la ferme. J'étais curieux d'observer les rudes combattants du cantonnement devant cette manifestation religieuse et d'écouter leurs commentaires.
« L'étable était remplie de poilus... Partout des faces sérieuses, contractées, attentives. Je scrutais les yeux de ces hommes qui avaient lutté, frappé,
1. Je note ici le passage d'une lettre d'un officier anglais, publiée dans la seconde quinzaine de novembre 1914 dans VEvening Standard. « Beaucoup de soldats français se rendent dans les tranchées avec une petite médaille de la Sainte Vierge suspendue au cou. Ils prient à haute voix pendant le combat, non par peur, comme nous avons tout lieu de le bien voir, mais avec un courage sublime et une inaltérable confiance. C'est un vit chagrin pour moi que nos pauvres soldats n'aient pas les mêmes consolations précieuses, les mêmes convictions pour les réconforter aux heures d'épreuves et de privations. Ce que nos soldats ont vu ici laissera sur eux une profonde impression. Mon ordonnance, un canonnier conducteur, qui est Wesleyen de religion, témoigne le plus ardent désir d'en savoir davantage, touchant ce qui doit être, dit-il, la vraie foi. »
LE RENOUVEAU CATHOLIQUE A L ARMEE 5i
tué pour sauver leur patrie et qui recommenceraient demain à courir au danger, à la mort peut-être. J'y voyais cette lumière de l'âme qui se cache si bien dans la vie ordinaire, mais que Ton n'aperçoit qu'aux minutes graves... regards où l'infini se marie à l'inquiétude.
« Ce front soucieux, c'est celui d'un père qui remet ses enfants au pouvoir divin... Ce fils a laissé sa vieille mère : il la sait tremblante et douloureuse : il demande dans un retour de sa jeune foi, que le chagrin de sa mort lui soit épargné : il voudrait tant la revoir et l'embrasser ! Parmi ceux qui sont là, aucun certainement qui ne formule pas un vœu pieux pour ceux qu'il aime et qu'il souhaite revoir...
« Et quand le Credo s'entonne, c'est sans doute l'atcte de croyance qui s'élance au ciel de toutes ces âmes tendues, palpitantes ; mais c'est aussi, c'est surtout l'invincible foi dans la victoire...
« Telle fut pour moi et pour ceux qui entendirent la messe du sous-lieutenant H... la vraie signification de l'office dans l'étable. Une heure plus tard, je rencontrai le prêtre-soldat, revenu à sa fonction de chef. Il donnait des ordres de départ. Son peloton devait rentrer dans la fournaise deux jours après. »
Parfois ces messes, toujours si émouvantes, devenaient tragiques. Mais les troupiers ne s'en troublaient pas ; car « à la veille d'une bataille, a écrit un jeune officier d'artillerie, le soldat chrétien ne demande pas de vivre, il demande simplement de n'avoir pas peur et, si la volonté divine est qu'il meure, il ne demande qu'à bien mourir. Aussi, point de masques blêmes et suppliants, mais de
beaux visages mâles et calmes, des yeux qui par delà les combats d'un jour de victoire voient déjà, toute proche, luire Féternelle paix.
« Avec mes camarades, je m'approchai de la table sainte... et voici qu'au moment où le prêtre vint à moi. un coup sourd ébranla Pair. Ce coup, nous le reconnaissons tous : c'était le départ d'une pièce longue qui tirait de très, de très loin sur le village. Le sifflement commença, imperceptible d'abord, bientôt allant crescendo : le coup était pour nous.
« Pas un des assistants n'avait bronché, la main du prêtre ne tremblait pas, mais comme le bruit croissait sa voix se faisait plus forte et continuait de dominer l'ouragan d'acier : Corpus Domini nostri Jesu Christi.... » Et mon âme de croyant, priant comme jamais elle ne l'avait fait, éperdue de bonheur, chantait : « Qu'ai-je donc fait pour mourir d'un obus en plein corps et mon Dieu sur les lèvres ! »
« Avec un fracas formidable, l'obus éclata à l'instant où je recevais l'hostie; des éclats claquèrent sur des piliers, des pierres tombèrent de la voûte, mais ce fut tout; trop court de deux mètres, il avait manqué l'église.
« Je me relevai regrettant la mort au divin banquet, mais je me sentais étrangement fort et prêt à bien me battre l. »
11 arrivait trop souvent que les coups étaient beaucoup mieux mesurés. Un jeudi saint, les obus allemands firent 66 victimes dans une seule église *î Et plusieurs prêtres furent blessés ou tués, à l'autel même, en célébrant.
1 Paul Arnould-Duval. Crapouillots . Feuillets d'un carnet de guerre. Paris, Plon-Nourrit, 1916, pp. 119-121. 2. P. AmblarcL S. J., aumônier au 317° d'infanterie.
« Un spectacle inoubliable, a raconté un infirmier, se présenta a mes yeux quand j'entrai dans l'église après ce court bombardement. Il restera gravé à tout jamais clans ma mémoire, jamais je ne pourrai l'oublier. Au bas des marches de l'autel, couché sur le dos, est étendu un prêtre revêtu des ornements sacerdotaux. De sa main droile, il tient un mouchoir et, par un mouvement convulsif, il s'essuie le dessus de la tête ; tout est plein de sang, ses mains, son mouchoir, sa chasuble, et sous sa tête, encore du sang formant une mare effrayante...
« Je m'agenouille près du blessé et je constate qu'une longue et large ouverture à la tête laisse échapper le sang à flots. Personne n'a songé ou n'a osé faire un pansement, et sans cesse le malheureux passe son mouchoir sur sa blessure. Je demande aux soldats qui m'entourent s'ils n'ont pas leur pansement individuel; on m'en présente deux. Je lui en applique un et je lui entoure la tête avec une large bande. Le sang s'est enfin arrêté de couler.
« Ce prêtre était un brancardier... Pauvre ami, on l'enlève alors, on le sort de l'église sur son brancard et on le transporte à l'ambulance.
« ... Et pendant que je nettoyais la place où nous avions fait le pansement, un autre prêtre remontait à l'autel pour continuer la messe si tragiquement interrompue... »
Que pendant toute la durée de la guerre, et d'un
bout à l'autre de nos lignes, les messes militaires
aient beaucoup attiré les hommes et produit sur eux
i une profonde impression, c'est un fait absolument
i impossible à contester. Les témoignages qui l'éta-
i blissent sont trop concordants et trop nombreux.
Mais, si indéniable qu'il soit, ce fait prouve-t-il
bien l'existence au front d'un véritable réveil religieux? N'y aurait-il pas été simplement l'effet d'une suggestion, cette auto-suggestion des foules par laquelle on a voulu rendre compte de certains autres faits, religieux ou non?
Cette explication a été avancée, assez timidement du reste, mais elle est inacceptable. Car, ces impressions troublantes, qui allaient remuer dans les profondeurs de l'âme des sentiments que l'on ne s'y connaissait plus, on ne les ressentait pas seulement dans des cérémonies collectives, au milieu de centaines d'hommes chantant à pleine voix des cantiques entraînants. Les esprits les plus fermes, et les plus délicats aussi, en étaient saisis à l'improviste dans des églises de villages désertes, en entendant isolément la messe, cachés à l'ombre d'un pilier1.
Quoi qu'il en soit des messes militaires et de l'affluence qui s'y pressait un peu partout, ce n'est pas d'elles seules qu'on a conclu à un réveil religieux clans les armées en campagne.
A côté de ces messes, où quelques hommes purent venir parfois à la recherche d'une distraction ou par
1. V. notamment Marcel Dupont, En Campagne. Pion, Paris, 1916, pp. 148-155. L'auteur y décrit les impressions qui l'envahirent dans une église à Pévyl, un jour qu'il y entendait seul la messe de grand matin. Il ajoute \ « Pour la première fois de la campagne, j'éprouve une sorte d'angoissante mélancolie Pour la première fois, je me sens tout petit, tout misérable et presque une inutile chose à côté de ces deux belles figures de prêtres-soldats qui, dans la solitude de cette église de campagne, prient pour ceux qui tombent là-bas sous la mitraille. Comme en un tel moment, je me méprise... Gomme j'éprouve un immense dégoût de l'existence stupide que je menais jusqu'ici, dans ma vie de garnison, en plaisirs grossiers et en folles ripailles... Sans effort, presque malgré moi, des paroles pieuses reviennent sur mes lèvres, ces paroles que ma chère Mère m'apprenait sur ses genoux, il y a des ans et des ans. Et j'éprouve une jouissance très douce à retrouver des mots quasi-oubliés. « Parce donnez-nous nos offenses... Priez pour nous, pauvres pêcheurs... » Il me semble que, tout à l'heure, je partirai meilleur et plus fort pour aller an combat. »
désœuvrement, mais où l'immense majorité accourut 1res certainement pour des motifs plus relevés, il y eut d'autres symptômes de ce réveil réconfortant.
Ces symptômes se manifestèrent de bien des façons, floraison d'actes et séries de faits qui demeureraient sans raison plausible, s'ils n'avaient pas pour cause ce réveil.
Gomment expliquer, par exemple, le long et continu murmure de prière qui s'éleva pendant de si longs mois vers le ciel ? Sans doute, tous les soldats ne prièrent pas durant la guerre. C'est entendu. Qui donc, du reste, l'a jamais affirmé? Personne. Mais, d'autre part, nul ne pourra raisonnablement contester qu'on n'y ait vraiment et intensivement prié. Beaucoup qui étaient arrivés aux tranchées indifférents, gouailleurs, y devinrent graves et croyants. Un certain nombre y demandèrent le baptême à leurs aumôniers. Et, à défaut de prêtre, plus d'un s'y fit baptiser par un camarade sous les obus. Pour ne citer qu'un exemple ou deux, le caporal Jean Puzenat, du 131e d'infanterie, reçut le baptême, au moment d'une attaque, des mains de M. Yves Real del Sarto : il fut tué quelques instants après. Le soldat Youp, du 4e colonial, — israélite de religion, — fut baptisé par son caporal au fond du trou de marmite, où il agonisait. Et, dans sa joie naïve, il voulut encore, à toute force, se confesser au camarade qui venait de lui conférer le baptême, bien que plusieurs autres coloniaux se trouvassent entassés à côté de lui1.
On peut affirmer que sur le front la prière revêtit toutes les formes qu'elle peut prendre. Prière individuelle et prière en commun, prière du soir dans l'église, avec cantique et courte prédication au canton-
1. Léonce de Grandmaison. Impressions de guerre de prêtressoldats, p. 60. Plon-Nourrit, 1917.
nement, et prière plus courte et plus calme aux tranchées. Récitation du chapelet. Ce chapelet, souvent les hommes le récitent naïvement en comptant sur leurs doigts, à l'instar des enfants. Mais, si on leur offre « une paire de chapelets », comme disent certains d'entre eux, ils le reçoivent avec le plus vif plaisir. Et ce n'est pas pour l'ensevelir dans une des poches de leur vareuses : c'est pour s'en servir sans fausse honte. Ont-ils un peu désappris la manière? Très simplement, ils demandent à de plus experts qu'eux ce qu'il faut dire sur les « petites boules », ce qu'il faut dire sur « les grosses » et où il faut placer les Gloria. Dans certaines unités, on organise même cette forme particulière de récitation du chapelet, — que les railleurs auraient pu croire tout juste bonne pour de jeunes congréganistes de village, — qui s'appelle le « Rosaire Vivant ».
Gomment expliquer encore l'entrain avec lequel on suit les neuvaines prêchées de temps en temps : neuvaines de l'Immaculée Conception1, neuvaines du Sacré-Cœur, neuvaines du Saint-Sacrement, neuvaines de Jeanne d'Arc surtout, en qui le troupier prend de plus en plus l'habitude de prier non seulement la patronne du soldat, mais la protectrice de toute la nation française? Comment rendre raison de raffluenec qu'attirent les «Missions», — qu'elles se donnent en Carême, ou à d'autres époques ? — L'entraînement de l'exemple n'est pas une raison suffisante, car s'il y a des camarades qui conseillent d'y
1. « Notre fête de l'Immaculée Conception a été magnifique. J<' suis allé dans toutes les tranchées porter le bon Dieu aux hommes... Dans chaque compagnie j'étais précédé et conduit par le capitaine, véritable héraut de Dieu. Il criait en effet en passant devant les tranchées : « Voici le Saint-Sacrement qui passe. Que ceux qui veu- « lent le recevoir se présentent à lui. » — La guerre Allemande et le Catholicisme. « Lettre d'un aumônier ». p. 163, Bloud et Gay. Paris. 4 94 5.
venir, il y en a d'autres qui en dissuadent. Il en est même parfois qui vont plus loin encore et qui, postés à la porte de l'église, essayent d'en détourner ceux qui se présentent *.
N'est-ce pas aussi un signe de ce réveil religieux que les innombrables autels qui se dressent un peu partout sur le front, tandis que les églises y flambent ou s'y écroulent sous les obus allemands? Et les monuments pieux, calvaires surtout, qui y surgissent?2
Et les petits oratoires à Notre-Dame de Lourdes, à Notre-Dame de la Garde, à Notre-Dame des Victoires, à Notre-Dame de Fourvières, ou simplement à Notre-Dame des Ormeaux, à Notre-Dame du Chêne, à Notre-Dame des Sapins, à Notre-Dame de Bon Repos, que Ton érige près des gourbis dans certains villages improvisés? On construit môme de véritables chapelles sur certains points : « Nous bâtissons ici une chapelle, en l'honneur de la Sainte Vierge, écrit un prêtre infirmier. Au-dessus de la porte, nous mettrons : « Ave Maria, morùuri te sain tant. Le 9e groupe vosgien. »
Et en Argonne, sur le modeste fronton d'une jolie petite chapelle, on pouvait lire cette inscription, d'allure moins classique, mais en revanche beaucoup plus pittoresque :
Iieginw Victoride, Pilosi milites Xe... inf. colon, œdiftearunt hanc
Eclesiam.
A la Reine de la Victoire, les Poilus du Xe... infanterie coloniale ont élevé cette Eglise.
4. « Un maréchal des logis donnait des conférences anti-religieuses
en cachette. Des camarades attendaient à la porte de l'église pour détourner les artilleurs.» Chirurgien-major Loiselet. S. J., lettre du 15 avril 1915.
2. «Les pierres très calcaires cl tendres se prêtent à. la sculpture.
Ailleurs, ce sont des ouvriers mineurs de la Loire, passés maîtres en fait de « sape », qui s'avisent d'offrir une chapelle à la pastourelle de Domrémy. « Je ne crois pas qu'au front elle ait sa pareille, affirme fièrement le soldat qui la décrit. Elle a été creusée à même le sol, dans le remblai d'une route. Sa profondeur est de six à sept mètres avec une largeur de trois mètres. Elle peut donc donner place à une vingtaine d'assistants ».
« Une petite chapelle a été aménagée dans notre tranchée écrit de son côté un aumônier1, un autel, un tabernacle, un ciboire. Et Fadoration du Saint- Sacrement y ayant été organisée à leur demande expresse, les soldats se relayent devant l'autel. C'est là qu'ils trouvent la force de supporter la grosse privation qui fait tant souffrir les soldats du Nord : l'absence de nouvelles de la famille et la privation de ces mille douceurs qu'une mère, une femme envoie à ceux qui sont au front. »
Les soldats vont parfois plus loin : ils n'hésitent pas à prendre sur leur sommeil le temps qu'ils veulent consacrer à prier.
Aux approches de Pâques 1915, un capitaine du 334° proposa au P. FournierS. J., tué trois mois plus lard à l'ennemi, d'organiser l'adoration nocturne devant le Saint-Sacrement pour la nuit du Jeudi au Vendredi-Saint. Pensée trop chrétienne pour ne pas sourire, du premier coup à l'excellent aumônier. Mais où trouver des hommes, de bonne volonté, prêts malgré les fatigues de la guerre à sacrifier une partie de leur sommeil pour assurer cette adoration ?
et chacun s'y adonne. Ce qui domine, ce sont les calvaires. En certains endroits, tous les postes ont leur croix sculptée. » P. G. Guitton. S. J., aumônier militaire, lettre, 12 avril 1915.