L'abbé Emmanuel G Études, 20 novembre 4916, pp
Certitude indiscutable de la renaissance chrétienne au front. — Quelle en fut la cause'? — Auto-suggestion des foules ? — Dangers de la guerre ? — Incessant frôlement de la mort ? — Non, elle eut quelque chose de plus profond dans le troupier. — Le Français de pure race.
Gomme il y a eu vraiment une renaissance religieuse en France pendant la guerre, il y a donc eu aussi un réveil religieux au front, c'est un fait indéniable.
Mais, l'existence de ce fait incontestablement établi, on peut se demander quelle en a été la cause.
Ce réveil fut-il dû simplement aux dangers inhérents à la guerre, au voisinage incessant de la mort?
Que ce voisinage, toujours si redoutable pour l'homme, y ait été pour quelque chose, pour une large part môme, cela est absolument certain. Car « à chaque veille de combat, c'est d'abord une oppression, la chair se révolte, le poil se hérisse, la lâcheté hurle ». Nous pouvons en croire celui qui a écrit ces trois lignes : c'est en effet, un officier dont le nom a été un moment sur toutes les lèvres et dont le cri fameux : « Debout, les Morts ! » au Bois Brûlé, restera un cri historique. Le lieutenant Péricard ajoute, il est vrai : « Puis, c'est la prière: l'âme se jette aux pieds de Dieu : « Que votre volonté soit faite ». Et alors, c'est la paix1 ». Mais le premier mouvement instinctif, le mouvement de nature ne s'en est pas moins produit.
1. Lieutenant Péricard. Face à face, Souvenirs et impressions d'un soldat de la Grande Guerre, p. 11. Payot, Paris, 1916.
C'est que, M. le bâtonnier Chenu l'a fait remarquer avec justesse 1 « il semble bien que, dans les quelques minutes qui précèdent l'attaque annoncée, l'homme se recueille, ramasse ses souvenirs, cherche une protection, se recommande à une puissance tutélaire. L'action s'engage, s'anime, devient furieuse et meurtrière... Les voisins tombent; les cadavres s'amoncellent; les cris des blessés se mêlent au crépitement de la mitraille. Puis c'est fini : la tranchée est conquise, l'ennemi ne tire plus, repos.
« L'homme se tâte; il n'a rien. Non : rien ! Sa gamelle est trouée, sa baïonnette est tordue, sa tunique est percée à plusieurs endroits, son képi traversé.
« A qui le doit- il ? Vous ne l'empêcherez pas de se poser la question, et moins encore d'y trouver la réponse. La chance? La veine? Ces mots lui suffisaient hier pour expliquer un incident heureux de sa vie banale. Ils lui paraîtraient profanes à cette heure. C'est plus haut qu'il chexxhe et qu'il trouve l'explication dont il a besoin. Sa reconnaissance alors s'exalte, se sanctifie, s'élève au-dessus du sol inondé de sang et monte vers ces régions qu'à l'exemple des camarades et des amis il avait dédaignées, les croyant vides, où il aperçoit distinctement aujourd'hui la main souveraine qui s'est étendue sur lui pendant le combat.
« Ce qu'il fait alors, il va nous le dire. Je ne change pas un mot à la lettre que j'ai sous les yeux et qui vient d'un jeune officier, étranger avant la guerre à toute pratique religieuse. 11 écrit au lendemain d'un combat victorieux et sanglant :
« Le lendemain de cette attaque, nous sommes
1 . Charles Chenu, ancien bâtonnier. De l'arrière à l'avant. Plon- Nourrit, Paris, 1916, pp. 173-175.
partis au repos dans un petit pays, près du front. À cinq heures, au moment du Salut, il fallait voir tous ces petits Français se ruer vers l'église pour coniier leur âme à Dieu. Oui, c'est un besoin pour nous, et je l'ai ressenti plus que jamais après pareil combat. On a besoin de prier; car si on est encore là, c'est par la grâce du ciel. Eh bien! avec un ensemble parfait, tout le monde a chanté de beaux cantiques. Ce n'était pas le hurlement habituel des gamins. Non pas. Mais, la tête haute, sans broncher, les yeux fixés vers l'autel, ils ont bien chanté, parce qu'ils avaient la foi, une reconnaissance divine, et comprenaient que le bon guerrier avait besoin de l'aide du bon Dieu. »
« On a besoin de prier! » Voilà qui est bien observé. « Le bon guerrier » comprend qu'il a « besoin de l'aide du bon Dieu ». Parfaitement vrai encore ! Mais pourquoi en est-il ainsi?
Est-ce seulement parce que « le sentiment de Finfini dans lequel on va brusquement sauter dans une seconde réveille dans toutes les âmes, dans toutes les consciences, le mystère au milieu duquel nous vivons et que tout le monde est bien forcé de reconnaître1 ». Est-ce parce que « le frôlement continu des ailes noires de la mort conduit irrésistiblement vers les régions de Fau-delà les esprits les plus terre à terre2 ». Est-ce parce que « au bord de la tombe, Fincrédule môme éprouve le besoin de l'apaisement et du pardon ; parce que ceux qui ont cru jadis se rapprochent toujours de ce qui éclaira les premières lueurs de leur raison ; parce qu'ils cherchent un refuge dans la tourmente et qu'ils sentent
1. Jean Riche pin. Revue hebdomadaire, 29 avril 1916, pp. 590-591.
2. Marquis de Ségtir, de l'Académie française. Préface de Au front, par Maurice dllartroy. Plon-Nourrit. 49jfi.
qu'ils ne le trouveront que là 1 » dans l'église, devant l'autel? En un mot, le soldat se reprend-il à croire, tout simplement parce qu'il vient d'échapper aujourd'hui à la mort, qui peut, il le sent, le happer demain? Ou bien y a-t-il à cet entraînement une explication plus fondamentale? Et cette explication est-elle dans la survivance aux profondeurs les plus intimes, les plus secrètes de l'âme française de quelque chose qu'on y croyait mort à jamais, pour toujours tombé en poussière, et qui n'y était qu'assoupi et voilé? On peut le croire et, après enquête, des esprits loyaux l'ont reconnu.
« Le sentiment religieux, écrit par exemple le Dr Emm. Labat, dans la Reçue des Deux Mondes2, est très vivant en France ; sans doute il s'est retiré de la surface laissant une croûte desséchée qui trompait bien des gens; mais il reste à l'entrée des avenues profondes de l'âme qu'il garde jalousement. Et, par exemple la déchristianisation de l'âme paysanne, même dans les villages où l'église semble abandonnée, est extrêmement superficielle. Ainsi s'explique l'explosion du sentiment religieux qu'on a vu éclater sur le front. Le fait est indéniable ; de s'en réjouir ou de s'en affliger n'y change rien, non plus qu'aux conséquences. C'est pour avoir mal observé qu'on en est surpris et c'est faute de psychologie qu'on l'explique par la seule crainte de la mort...
« ... Bien des hommes font courageusement leur devoir dans les tranchées, qui de par leur haute culture, avaient pu choisir entre les différentes formules. De fait ils en avaient choisi une très moderne,
1. Lieutenant Marcel Dupont. L'attente, Plon-Nourrit, 1918, pp. 70-71