Cardinal Lucon
l'épiscopat français pendant la guerre 73
Dès le 6 août, deux jours seulement après la déclaration de la guerre, M61 Schœpfer, évêque de Tarbes et de Lourdes, écrivait au général commandant la place de Tarbes :
« Mon Général, au moment où tous les Français ne forment qu'un cœur et qu'une âme, aspirant par tous les moyens à servir la Patrie en danger, veuillez trouver naturel que l'évêque de Tarbes et de Lourdes et ses prêtres aient l'ambition de se mettre au premier rang parmi les meilleurs Français. »
Et il ajoutait : « Tout ce qu'il sera en notre pouvoir de faire, je vous prie de me le demander ».
Les invoques agirent comme s'ils avaient pris ces deux lignes pour programme. Tout ce qu'il fut en leur pouvoir de faire, ils le firent, et ils se mirent ainsi « au premier rang parmi les meilleurs Français ».
En 1870, ils avaient reçu des blessés dans leurs grands et dans leurs petits séminaires. Ils en avaient accueilli jusque dans leurs palais épiscopaux. En 1914, de palais, ils n'en possédaient plus. On les leur avait pris pour faire des ministères, des préfectures et sous-préfectures, des mairies, des facultés, des bibliothèques, des musées, voire même des casernes de police1. On s'était aussi emparé de leurs séminaires. Mais ils en avaient improvisé d'autres sous la pression de la nécessité. Ces grands et ces petits séminaires de fortune, ils s'empressèrent de les
1. Voici ce que sont devenus les évêchés dans certains diocèses : Paris, Ministère du Travail; Aach, Bordeaux, Préfectures; Saint- Claude, Sous-Préfecture ; Monlauban, Bourges, Mairies ; Moulins, Annexes Municipales; Toulouse, Chambre de commerce : Besançon, Aix, Rectorats d'Académie ; Clermont-Ferrand, Faculté ; Montpellier, Grenoble, Poitiers, Annexes Universitaires ; Valence, Vannes, Albi, Musées ; Nîmes, Ecole des Beaux-Arts ; Lyon, Bibliothèque ; Marseille, Caserne de Police ; Nancy, Grand Théâtre ; Châlons Hôtel des Postes.
mettre, en bien des diocèses, à la disposition de Fautorité militaire pour qu'on y installât des blessés
C'est ainsi que furent, en partie ou en totalité^ transformés en ambulance, le grand séminaire d'Issy, à Paris, les grands ou les petits séminaires de Marseille, du Mans, de Grenoble, de Mende, de Toulouse, de Dijon, de Valence, d'Arras et de Moulins. A Lourdes, l'évêque offrit les 300 lits de l'hôpital libre des Sept Douleurs, qui faisait partie du domaine privé de la Grotte. A Toulouse, l'archevêque installa un hôpital dans les locaux de l'Institut catholique dont les cours avaient été suspendus. Dans la plupart des autres diocèses, la transformation des séminaires en ambulance eut lieu aussi, mais sur des réquisitions qui, faites dès le lendemain même de l'ouverture des hostilités, empêchèrent l'offre spontanée de ces locaux.
A côté des blessés, il y avait d'autres victimes de la guerre à secourir. Les Évêques les accueillirent avec la même compassion. Et orphelins, vieillards, impotents, réfugiés de tous les âges et de toutes les régions, trouvèrent, les uns dans certaines maisons diocésaines l'abri, les autres dans certaines œuvres de circonstance les secours en nature dont leur navrante misère avait besoin.
Sous la main charitable des Evoques, ces œuvres se multiplièrent pour le plus grand bien des malheureux. Celles-ci distribuaient des vivres, comme le firent « l'OEuvre d'alimentation populaire » fondée à Marseille par Mbl Fabre et les œuvres analogues créées par plusieurs autres évoques dans leurs diocèses. Celles-là donnèrent de préférence des vêtements et des chaussures, ou des lainages, tricots, ceintures, chaussettes et plastrons1. Toutes contri-
1. Paris, Orléans, Perpignan, Saint-Brieuc, Angers, Lyon, Chartres, Belley, Avignon, Valence, Bordeaux, Toulouse, etc..T
huèrent à susciter partout un courant de générosité si intense que le budget ordinaire de la charité en fut rapidement plus que décuplé l.
L'argent est le nerf de la guerre, a-t-on dit depuis longtemps. Lorsque « l'Emprunt de la Victoire » fut décidé, le Gouvernement fit discrètement appel à rÉpiscopat français pour assurer le succès de cet emprunt. Succédant à Tanimosité malveillante, haineuse même trop souvent, dont les catholiques avaient été l'objet depuis trente ans dans les sphères officielles, cet appel, si réservé qu'il fût, n'en constituait pas moins un hommage bien significatif. Mais, d'autre part, « il y avait quelque péril pour l'Eglise à paraître s'intéresser aussi activement aux souscriptions des Emprunts. Une rumeur cheminait d'après laquelle c'étaient les curés qui avaient fait la guerre, rumeur inique qu'enrayaient malaisément certains préfets courageux. Les curés en faisant souscrire, s'exposaient à entendre dire qu'ils cherchaient par là à prolonger la guerre. Et cela fut dit » \
Malgré cela les Évoques n'hésitèrent point. Et à l'appel qui leur était adressé, ils répondirent tous, sous une forme ou sous une autre, avec le plus patriotique empressement.
Les cardinaux donnèrent le branle. Le cardinal de Paris prit la tête du mouvement, conjurant ses diocésains de répondre à la requête de la France et de lui donner aussi largement, aussi généreusement qu'ils le pourraient. Le cardinal archevêque de Bor-
1. Dans certains diocèses, les Evêques payèrent plus directement encore de leurs personnes. Pour obvier aux vides causés par la mobilisation, à certaines fêtes ils redevinrent curés. Le cardinal Maurin, par exemple, alors évoque de Grenoble, remplaça en plusieurs circonstances le clergé paroissial mobilisé à la Mûre, à Prôveysieux. à Quaix.
2. Georges Goyau. « L'Eglise de France pendant la guerre », Revue des Deux Mondes, iov décembre 1916,
deaux ne fut pas moins pressant. « Que ne ferait-on pas pour la Patrie, s'écriait-il, surtout quand la Patrie s'appelle la France ! »
« Souscrivons, reprenait le cardinal Seviu, archevêque de Lyon, ne nous laissons pas effrayer par l'avenir... Le meilleur moyen d'y faire face, c'est de vaincre... Mais à la victoire, qui résoudra toutes les difficultés, l'emprunt est nécessaire. Ni les richesses, ni le travail ne refuseront de s'y associer. Nous vous le demandons, catholiques, au nom de Dieu et de la France. »
Dans la sereine majesté de ses quatre-vingt-six ans, le cardinal de Cabrières terminait l'appel qu'à son tour il adressait à son diocèse de Montpellier et où se révélait la jeunesse toujours radieuse de sa grande âme épiscopale : « Que tous les catholiques, petits et grands, comprennent donc le devoir de souscrire à cet emprunt national dans la limite même de leurs moyens. Leur Evêque ne les a jamais fatigués par des réclamations pécuniaires, même en vue d'aider à des œuvres du plus grand intérêt religieux el social : on lui parle au nom de la Patrie, il répond en disant à ses frères et à ses fils : « Donnez, mes amis ! » En aidant à la victoire, vous serez dans votre rôle. Il n'y a pas de citoyens meilleurs que ceux qui placent leurs actions sous les auspices de Dieu ».
La guerre se prolongeant, un second emprunt devint nécessaire : « l'Emprunt de la Confiance » succédant à « l'Emprunt de la Victoire ». Et, de nouveau, le Gouvernement sollicita l'appui épiscopal. Mais cette fois, les démarches se firent un peu plus ouvertement. Plusieurs préfets se présentèrent en personne chez les Évêques et, comme on le devine sans peine, ils n'eurent qu'à se louer de l'accueil courtois qui leur fut fait.
De nouveau, les cardinaux ouvrirent la marche, le cardinal Amette, le cardinal Luçon, le cardinal Andrieu, le cardinal de Cabrières, — le cardinal Sevin venait de mourir. Derrière eux, s'engagèrent, en donnant l'exemple, Msr Dubois, archevêque de Rouen et Msr Dubourg, archevêque de Rennes, qui n'avaient pas encore reçu le chapeau, puis les archevêques de Resançon, de Rourges, de Chambéry, de Toulouse, d'Avignon, d'Aix. Les Évêques suivirent, notamment ceux de Marseille, de Versailles, de Glermont, de Nîmes, de Quimper, de Saint-Claude, de Chartres, de Saint-Flour, de Fréjus, d'Oran, d'Amiens, de Carcassonne, d'Evreux, de Limoges, du Mans, de Nantes, de Séez, de Valence, de Viviers, et l'Evêque nouvellement nommé d'Ajaccio, Msr Siméone, dont l'un des premiers actes épiscopaux fut d'engager par une Lettre pastorale son clergé et ses diocésains à souscrire à l'Emprunt et à verser leur or à la Ranque de France.
L'appel des Évêques fut si bien entendu, en particulier par le clergé, qu'en certains départements, dans l'Isère, par exemple, l'avis officiel placardé pour indiquer les endroits où les souscriptions à l'Emprunt seraient reçus portait : « 1°..., 2°..., 3°..., 4°..., 5°..., 6°, chez MM. les Curés ».
Le dévouement absolu du clergé en cette circonstance est indéniable, car M. Ribot, ministre des Finances, le proclama du haut de la tribune : « Dans cet emprunt comme dans les précédents, y dit-il en effet, le 9 novembre 1916, le Clergé français s'est honoré en apportant spontanément, quand le Gouvernement ne lui demandait rien1, sa contribution ainsi que son secours le plus énergique et le plus complet » .
1. Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, ceci n'est pas tout à fait exact.
Ce que les Evêques avaient fait avec tant de dévouement pour assurer le succès des Emprunts de « la Victoire » et de « la Confiance », ils le recommencèrent avec le même patriotisme pour le troisième emprunt1. Et, comme M. Ribot, M. Klotz, ministre des Finances du cabinet Clemenceau, le reconnut en rendant hommage au concours que les Evoques lui avaient prêté dans cette circonstance et en les en remerciant, en même temps qu'il remerciait tous ceux qui avaient contribué au succès de cet emprunt. (Chambre des Députés, 28 décembre 1917.)
Enfin, quand l'heure sonna du dernier emprunt, de celui que Ton nomma et qui fut en effet, si heureusement c< l'Emprunt de la Libération », ce ne fut plus seulement aux Évoques, mais à tout le clergé de France que le Gouvernement fit appel.
Sous la date du 6 octobre 1918, le ministre des Finances adressa aux nvêques une lettre signée de M. Octave Homberg, haut commissaire délégué de l'Emprunt.
On y lisait entre autres choses : « Le Commissariat à l'Emprunt compte pour la propagande qui va s'ouvrir, sur la collaboration de la hiérarchie ecclésiastique à tous les degrés... 11 est évident que pour obtenir son plein effet l'action de MM. les Curés ne devrait pas se borner à des conseils donnés du haut de la chaire. Leur intervention personnelle auprès de leurs paroissiens individuellement apparaît comme devant être le moyen de propagande le plus efficace. Je suis convaincu qu'ils mettront un empressement patriotique à en user ».
1. Voir notamment les lettres circulaires, appels des cardinaux Amette, Maurin, Dubourg, de Cabrières, des ôvêques de Marseille, Saint-Brieuc, Laval, Moulins, Valence, Nantes, Poitiers, etc., etc. Voir aussi le discours prononcé, le 10 décembre 1917, par le H. P. Sertillanges, à la Madeleine, sous la présidence du cardinal Amette, pour engager les fidèles à verser leur or et à souscrire à l'emprunt.
Et, bien sûr d'avance que son appel serait entendu, le Commissariat à l'Emprunt fit parvenir dans tous les évêchés un certain nombre d'exemplaires, de feuilles de propagande à distribuer par les curés.
Cette fois, ce fut collectivement que les Cardinaux intervinrent. Ils adressèrent aux fidèles de France un appel portant leurs sept signatures et qui se terminait aiusi :
« Pour l'amour de la Patrie, qui combat pour son intégrité et son indépendance ; pour la reconnaissance que nous devons à nos vaillants soldats et à leurs glorieux chefs ; pour le sang de nos héros qui ne doit pas avoir été versé inutilement ; au nom du principe de justice, d'humanité et de respect des traités, qui sont le fondement et la sauvegarde de la paix des nations, les Cardinaux français soussignés exhortent les catholiques à souscrire à l'Emprunt de la Libération, qui nous assurera la victoire et, par elle, une paix glorieuse, réparatrice et durable. »
On se rappelle le merveilleux succès, aidé par la signature de l'armistice du 11 novembre 1918, que l'Emprunt de la Libération obtint dans toute la France, — 31 milliards souscrits, — succès auquel les souscriptions catholiques contribuèrent certainement pour une large part1.
1. C'est à la suite de ce dernier emprunt que M. Klotz, ministre des Finances, adressa à chacun des Evoques français la lettre de remerciement suivante :
« Monsieur l'Evêque,
« Le Commissariat à l'Emprunt national m'a rendu compte que vous aviez bien voulu prêter un concours actif à la propagande pour la dernière émission. Vous avez éprouvé sans doute une patriotique satisfaction devant le magnifique succès qui a couronné vos efforts. Cependant je tiens à vous exprimer ma reconnaissance pour la collaboration si efiicace que vous avez spontanément apportée à l'œuvre du Commissariat a l'Emprunt national. Veuillez agréer, Monsieur l'Evêque, l'assurance de ma considération la plus distin-
*uée' « Klotz. »
80 l'église de france pendant la guerre
Les Évêques n'avaient pas déployé moins de dévouement patriotique pour canaliser vers les caisses publiques les réserves d'or détenues par les particuliers.
« L'or qui boude, trembleur et paresseux, écrivait à ce propos, en septembre 1916, Mgr Landrieux, évêque de Dijon, For qui ne travaille pas, qui ne lutte pas, qui n'est pas en guerre, l'or neutre et déserteur, l'or qui s'embusque, qui ne répond pas à Tappel de mobilisation et refuse le service, For égoïste et stupide qui ne veut pas aider la France et qui trahit la cause de la défense nationale, est d'autant plus coupable qu'il peut sans risque intervenir, puisqu'il ne s'agit que d'un simple échange. »
Ces appels ne restèrent pas sans réponse, et l'on sait dans quelle proportion magnifique l'encaisse métallique de la Banque de France monta, tandis que chez l'ennemi le niveau de celte encaisse baissait peu à peu1.
L'or cadenassé dans les coffres-forts ou simplement serré dans les bas de laine, que les Evêques contribuèrent à drainer et à faire verser dans les caisses publiques, fut d'un très grand profit au Pays, car il lui permit de passer à des conditions moins onéreuses avec les neutres les marchés que nous avions à contracter avec eux.
Mais, chez ces neutres, il y avait un autre service à rendre à la France, et ce service était d'une très haute importance.
1. C'est encore aux Évèques, en avril 1918, que le Gouvernement s'adressa, au moment de l'institution de la carte individuelle d'alimentation et des tickets de consommation. 11 s'agissait d'en expliquer le mécanisme et d'en faire comprendre la nécessité aux populations.
Gomme le Haut Commissaire à l'Emprunt de la Libération, le Sous-Secrétariat du Ravitaillement ne crut pas pouvoir mieux faire pour y arriver, que de faire appel par l'intermédiaire des Evêques au concours de tous les curés du territoire. Et il s'en trouva fort bien.
L EPISGOPAT FRANÇAIS PENDANT \A GUEUllE 81
Depuis longtemps résolue à la guerre, l'Allemagne la déclancha criminellement, de sang-froid, à son heure1. Celte guerre, elle l'avait préparée avec une persévérance qu'il serait enfantin de nier. Elle l'avait préparée chez elle et hors de ses frontières. Elle l'avait préparée non pas seulement au point de vue matériel, dans ses arsenaux et ses ports de guerre, mais encore au point de vue moral, chez tous les peuples. De même que par ses nuées d'espions elle avait tendu partout une gigantesque toile d'araignée et s'était ainsi assurée dans le monde entier une situation prépondérante au point de vue des renseignements, de même par les intelligences qu'elle avait su habilement s'y créer, à coups de bank-notes le plus souvent, car l'argent allemand menait ténébreusement la campagne d'avant-guerre, elle avait d'une main infatigable travaillé, pétri l'opinion. Et, par une propagande aussi multiforme que tenace, elle s'était efforcée de la tourner en sa faveur pour rencontrera l'heure critique un solide point d'appui.
Sur ce terrain-là, comme sur tous les autres du reste, la campagne germanique avait brillé par son absence totale de scrupules. De longue date déjà, le mensonge ne constituait-il pas une des armes favo-
1. « La préméditation du guet-apens est aujourd'hui clairement démontrée, a dit avec raison M. Poincaré, le 18 janvier 1919, dans son discours d'ouverture de la Conférence de la Paix. La vérité, toute couverte de sang, s'est déjà évadée des archives impériales ».
— Les divers Livres publiés par les gouvernements belligérants prouvent sans contestation possible cette préméditation. Livre jaune français (17 mars 1913-4 septembre 19(4). — Livre bleu anglais [i'A juillet 1914-4 août 1914). — Livre gris belge (24 juillet-29 août 1914).
— Livre orange russe (23 juillet-6 août 1914). — Livre bleu serbe (29 juin-16 août 1914).
Des Allemands' eux-mêmes ont reconnu ce point d'histoire. Voir notamment : J'accuse, par un Allemand. Edition française, Payot, Paris, 1915. — Le mémoire Lichnorvsky et les documents Mue Mon. Berger-Levrault, Paris-Nancy, 93 pages. — Die Yerheerung Europas, par le Dr Muehlon, ancien directeur des usines Krupp.
82 l'église de frange pendant la guerre
rites de nos ennemis ? Dans les pays protestants et schismatiques, l'Allemagne nous dépeignait donc, dans des journaux stipendiés, comme un peuple en déliquescence, un peuple au bout de sa course dans l'Histoire et avec lequel, par conséquent, on ne pouvait songer à faire cause commune, sans courir follement au suicide. Chez les peuples de foi chrétienne profonde, elle faisait vibrer une autre corde. Exploitant habilement contre nous des faits vrais malheureusement,— notre rupture officielle avec le Vatican, l'expulsion des religieux, la séparation de l'Eglise et dev l'Etat, — et soulignant avec perfidie tous les actes de persécution dans lesquels le sectarisme s'était si souvent complu en France depuis trente ans, elle nous accusait d'être une nation qui n'avait plus rien de catholique, hors le nom peut-être, et encore ! Si bien que la France était représentée comme le portedrapeau de l'esprit révolutionnaire et de l'athéisme, la « meretrix magna » de l'Apocalypse, qui devait être vouée à l'exécration de tous ceux qui craignaient Dieu \ tandis que l'esprit d'ordre et de religion était l'apanage de l'Allemagne et s'y incarnait pieusement.
L'astuce consistait, après avoir donné, avec une mauvaise foi savante, le sens le plus fâcheux à nos dissentiments politiques et à nos luttes religieuses, à confondre avec ce qui n'était en somme qu'un simple parti politique toute la Nation. Certes le sophisme était grossier et il ne fallait ni une grande perspicacité pour le découvrir, ni une dextérité extrême pour lui arracher son masque. Et, pourtant, cette campagne ininterrompue de mensonges avait fortement influencé l'opinion dans certains pays.
1. Lettre d'un Français habitant le Brésil, Bulletin de Propag. française à l'étranger, novembre-décembre 1916, p. 190.
l'épiscopat français pendant la guerre 83
En Espagne, où les traditions catholiques sont si profondément enracinées, son action n'avait été que trop réelle. Dans sa candeur chevaleresque, le Gid s'était laissé, un peu crédulement, piper par Luther. Le clergé, les hautes classes, la grande bourgeoisie, avaient été lentement pénétrés et Fanimosité de bien des catholiques espagnols était une douleur véritable pour les catholiques français. Très patriotiquement, Mgr Baudrillart, recteur des Facultés catholiques de Paris, résolut d'aller sur les lieux mêmes détromper Fopinion espagnole et rétablir la vérité.
Avec la haute pprobation du cardinal archevêque de Paris et de plusieurs autres évêques, il partit donc vers la fin de l'été 1916 pour l'Espagne. Pendant plusieurs semaines, il s'y dépensa sans compter. Il ne fut pas également bien accueilli partout. Mais s'il se heurta en certaines villes à des préventions tellement intransigeantes qu'elles rendirent parfois sa tâche bien délicate, en d'autres lieux, par contre, il eut la joie de voir accourir à ses conférences de vastes auditoires et d'obtenir des triomphes bien réconfortants. Aussi, lorsqu'il repassa les Pyrénées, put-il se rendre compte que son dur labeur n'avait pas été inutile, car il laissait dans la péninsule 520 correspondants constitués en 183 groupes reliés euxmêmes à 25 sous-comités régionaux, lesquels résidaient dans toutes les grandes villes espagnoles, Ma- , drid, Barcelone, Saragosse, Valladolid,Séville, Saint- Sébastien, Bilbao, Cadix, Valence, Murcie, Gartagène, Malaga, Grenade et Gordoue, sans parler des autres l.
1 . Parmi ceux qui se déclarèrent le plus nettement pour la France, il faut signaler l'ancien secrétaire de Don Carlos et de Don Jaime, I Don Francisco Melgar. Cet écrivain disait, dans son Amende honorable, qui fit une si grande sensation de l'autre côté des Pyrénées : « C'est là (sur la Marne et sur l'Yser) que Goliath est tombé. Malheu-
Des traditions séculaires ont scellé la sympathie quasi-fraternelle qui unit la France à la verte Erin. Les vieilles légendes ne nous montrent-elles pas déjà plusieurs des Saints, Patrons de l'Irlande, navigant miraculeusement entre leur Patrie et la Bretagne dans de lourdes auges de pierres, bondissant avec légèreté sur la crête écumeuse des vagues dans ces barques d'un nouveau genre et abordant toujours heureusement sur notre sol armoricain ? Malgré des liens si forts et si anciens, l'Irlande n'avait pas échappé à la contagion. Là, comme ailleurs, la calomnie allemande avait jeté la suspicion sur les vrais sentiments catholiques de l'âme française. Cette âme restait-elle réellement catholique? La victoire remportée, si elle la remportait un jour, la France ne se retournerait-elle pas contre l'Eglise ? Ne se ferait-elle pas l'apôtre de la libre-pensée dans le monde? Et était-ce bien pour le droit et pour la justice, en même temps que pour la liberté, qu'elle combattait?
En vain, le cardinal Gasquet, qui est de langue anglaise, avait-il défini le but des Alliés dans cette formule lapidaire : « Nous voulons remplacer en ce monde le droit de la force par la force du droit » *.
reusement, il est tombé en territoire français, et il faudra encore des efforts surhumains pour remuer un cadavre si lourd et recouvert de tant de tonnes de fer. Mais on y parviendra ». Et, de fait, on y parvint.
ftPr Baudrillart fit aussi un certain nombre de conférences patriotiques aux Etats-Unis, lorsqu'il s'y rendit durant l'automne 11)18, avec Ms* Julien, évoque d'Arras, comme l'un des délégués de la France au cinquantenaire du cardinal Gibbon, archevêque de Baltimore.
1. A rapprocher de cette belle parole celle-ci, que le cardinal Bourne, archevêque de Westminster, primat d'Angleterre, prononça le 26 mars 1917, à Paray-le-Monial, à l'occasion de la Consécration au Sacré-Cœur des drapeaux alliés : « Cette assemblée est le signe de ce qui se fait à cette heure sous les mains pétrisseuses de la Providence ! Un commencement de reconstitution de la chrétienté provoqué par un réveil de la conscience du monde ! » Cité par le prince Ghika, « l'Ame d'une cérémonie ». Rev. hebdomadaire, 7 juillet 1917, p. 28.
l'épiscopat français pendant la guerre 85
Les doutes subsistaient, vraiment troublants pour beaucoup d'âmes.
Afin de faire la pleine lumière, en disant sur place aux catholiques irlandais ce que les catholiques français étaient vraiment, trois prélats s'embarquèrent pour l'Irlande en octobre 1916. C'était M*1* Touchet, évoque d'Orléans, Msl Lenfant, évêque de Digne, et M*r Batiffol, ancien recteur de l'Université catholique de Toulouse. Ils étaient accompagnés de l'abbé Patrice Flynn, aumônier militaire à l'armée de Verdun. Dès leur arrivée en Irlande, ils comprirent combien leur voyage était nécessaire, car l'une des premières paroles qu'ils entendirent fut celle-ci : « Il était temps que vous vinssiez. ».
Ils parlèrent donc, « Monseigneur de Digne, avec son grand cœur de missionnaire, Monseigneur d'Orléans, avec son éloquence si séduisante, si variée, si émouvante aussi1. »
Au collège de Maynooth, lorsque Mgl Touchet prononça le nom de Verdun, ce fut du délire. En entendant ce nom, « nom magnifique, symbole immortel de l'héroïsme français », a dit un Américain 2, six cents séminaristes « se dressèrent dans une indescriptible fièvre d'enthousiasme, trépignant, agitant leurs mouchoirs, jetant en l'air leurs bonnets de théologiens et, s'efforçant de prononcer correctement le nom de la Ville désormais plus fameuse que Troie et Saragosse, le soulevèrent jusqu'en des nuées de gloire, par leurs formidables hourrahs. Même tempête d'acclamations à Dublin, dans le cirque du Lord-Maire. A Londres, des hommes d'Etat, des
1. msï Batiffol. Bulletin de Propag. française à l'étranger, novembre-décembre 1916, p. 189.
2. M. Arth. O'Lcvejoy, professeur à l'Université John Hopkins, un des délégués américains en France, en mai 1918.
86 LEGLISE de frange pendant la guerre
hommes d'Eglise lui dirent : « Vous ne sauriez imaginer ce que la France doit à ses soldats, à quelle cime d'honneur ils l'ont portée et la maintiennent! Allez, ce qu'ils ont obtenu mérite le prix qu'ils y ont mis ! » j Le cardinal Logue, archevêque d'Armagh et primat d'Irlande, avait tenu à présider lui-même pour leur donner plus d'importance la plupart des réunions où les Evêques français prirent la parole. Il voulut en outre qu'ils allassent visiter le siège de Saint- Patrice dans sa ville archiépiscopale et, avec une bonne grâce charmante, il les présenta aux vingt-six evêques irlandais alors réunis en assemblée plénière à Armagh. Là, comme au delà des Pyrénées, le voyage ne fut pas inutile et l'hypocrite campagne menée contre la France fut contrebattueavec succès.
Face à l'Irlande, de l'autre côté de l'Océan, une voix puissante s'éleva durant la semaine de Pâques 1917, qui fit écho à la voix du cardinal archevêque d'Armagh. Un matin, Londres vit joyeusement flotter au-dessus de la Tour Victoria, à Westminster, les drapeaux anglais et américain fraternellement attachés à la même hampe, ce qui était un symbole parlant de la nouvelle alliance. L'attente du monde n'était pas déçue. Le drapeau étoile de l'Union, — Stars and Stripes, — se déployait de ce côté de l'Océan, prêt à claquer, lui aussi, au vent brûlant des batailles. Et de fait, un an après, jour pour jour 31 mars 1918, — quelle date ! — il y frémissait à côté des drapeaux alliés, dans les plaines de Picardie transformées en fournaises, joyeusement salué par le clairon américain. Dès que la guerre eut été déclarée, le cardinal John Farley, archevêque de New-