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M*r Touchet. La Messe du Souvenir à Notre-Dame

York, qui, hélas ! devait mourir avant la victoire, prit la plume. Dans une lettre mémorable, il adjura les catholiques de son immense diocèse de répondre immédiatement à l'appel que la Patrie leur adressait. Et il n'hésita pas à déclarer qu'en prenant part à la lutte, c'était le drapeau de la liberté, du droit et de la justice qu'ils contribueraient à défendre et à venger. Quatre mois plus tard, en juillet 1918, c'est-àdire à la veille des grandes batailles décisives et du triomphe final, les trois cardinaux américains adressaient un appel collectif à tous les catholiques des Etats-Unis. Appel vibrant, enflammé, dans lequel ils leur déclaraient que c'était de tout cœur et sans réserve aucune que les catholiques devaient prendre part à la guerre, parce que cette guerre avait pour but « la victoire sur la force brutale » et « le bien de toute la nation ». Une fois de plus, en attendant l'heure providentielle où, dans le foudroyant resplendissement de la Justice divine, le criminel auteur de cette guerre effroyable verrait sa couronne brisée et son nom voué à l'exécration des mères, des veuves et des orphelins, les attentats monstrueux dans lesquels la cruauté débridée de l'Allemagne continuait à se complaire avec cynisme étaient dénoncés, stigmatisés et flétris !

Les Évêques dans les pays envahis. — Msr Marbeau à Meaux. — M«r PéchenardàSoissons. — Msr Tissier àChâlons-sur-Marne. — Mer Foucault à Saint-Dié. — Msr Dizien à Amiens. — M&r Douais à Beauvais. — M&r Lobbedey à Arras. — Le cardidinai Luçon à Reims. — Mer Ginisty à Verdun.

Nulle part le patriotisme des Evêques ne brilla d'un éclat à la fois plus limpide et plus vif que lorsqu'il

se dressa, imperturtable dans son calme, en face des chefs des armées allemandes dans les pays envahis. La remarque en a été faite depuis bien longtemps. Si les circonstances ne créent pas toujours les hommes, elles les dévoilent souvent. Elles découvrent en eux des dons superbes et jusque-là insoupçonnés. Elles les contraignent à mettre ces dons en valeur. Si, sous leur poids, certaines personnalités s'effondrent, à d'autres les circonstances servent de piédestal providentiel. Elles les rehaussent et en font des centres autour desquels on vient naturellement se grouper. En mettant en lumière leurs qualités d'esprit et de cœur, leur constante maîtrise d'eux-mêmes, leur inébranlable fermeté de caractère, elles révèlent ceux d'entre eux qui sont nés pour prendre des responsabilités, pour commander dans les heures tragiques, c'est-à-dire ceux qui ont vraiment reçu du ciel des âmes de chefs.

L'invasion fut féconde en circonstances de ce genre. Et dans toutes les classes il se trouva des Français à leur hauteur.

Parmi ces héros dont un si grand nombre sont restés inconnus, les évêques des pays envahis figurèrent au tout premier rang. On a évoqué à leur occasion les noms des grands évêques gaulois des ive et v° siècles : les Saint Loup, les Saint Aignan, et c'est avec raison. Gomme leurs glorieux prédécesseurs en face des barbares, ils n'hésitèrent pas en effet à s'interposer entre des envahisseurs qui avaient fait de la terreur un système et leurs peuples saisis d'épouvante, pour sauvegarder les personnes et les biens. S'ils n'y réussirent pas toujours, du moins à force de raison, de présence d'esprit et de courage, ils y parvinrent quelquefois.

Le 7 septembre 1914, les rares habitants restés à Meaux, — 1.800 environ sur 14.000, — lurent bien étonnés sans doute, lorsqu'ils virent placardée sur les murailles une affiche qui débutait ainsi :

« Nos chers Concitoyens,

« Un Comité s'est formé dans la ville de Meaux pour représenter et protéger les intérêts publics conformément au bien de tous.

« Ce Comité a partagé les divers services en sections, dont les présidents assureront les mesures les plus urgentes :

« Section d'ordre et de police,

« Section de salubrité et de voiries,

« Section de vivres, subsistances et réquisitions.

« Pour former la section du service de santé et secours pour malades et blessés, le Comité a envoyé un délégué à Paris réclamer des médecins, chirurgiens et pharmaciens qu'il attend... » l

Cette affiche, où l'on annonçait que toutes les mesures étaient prises pour assurer l'alimentation, l'hygiène, le soin des malades, Tordre dans Meaux, était signée de quelques noms, en tête desquels se détachait cette mention qui, six semaines plus tôt, aurait certainement paru la preuve d'une usurpation intolérable : « L'évêque de Meaux, les vicaires généraux et le clergé de la Ville » 2.

C'est que, il n'y avait plus à Meaux aucune autorité constituée. Le 2 septembre, au nom de la municipalité le tambour de ville avait invité les habitants à

1. Ce fut l'abbé Engelmann, vicaire à la cathédrale, qui alla en bicyclette remplir cette mission à Paris. L'abbé Engelmann mourut un an après, sous la capote de l'infirmier militaire.

2. Les vicaires généraux de Msr Marbeau étaient M*1 Lavcille et M=r Prieur.

s'éloigner à cause du danger. Et, le 3, le train de 11 h. 30 avait emmené les derniers fonctionnaires civils et militaires à Paris1.

Quelques instances qu'on lui eût faites, l'évêque, Mgr Marbeau, s'était énergiquement refusé à « déserter ». 11 était resté à son poste. Et, s'y trouvant seul, devenu sans le chercher « Gouverneur de Meaux », comme il le disait en souriant, il avait constitué « le Comité des intérêts de la ville ».

C'est au nom de ce Comité que, crânement, il avait fait placarder l'affiche dont je viens de donner les premières lignes, « pour que, a-t-il écrit, plus tard, le cas échéant, l'ennemi sût à qui parler et trouvât quelqu'un pour lui répondre ».

Ce même jour, le bombardement de la ville commençait; les obus allemands défonçaient le cimetière, tombaient sur l'hôpital, sur le grand et le petit séminaire et éventraient un certain nombre d'immeubles dans divers quartiers. Cette pluie de fer n'était pas pour effrayer l'évêque. L'œuvre était entreprise : elle se poursuivit sous le feu et aussi lorsque la canonnade se fut arrêtée. C'est ainsi que, jusqu'au moment où les fonctionnaires revinrent et où la vie normale reprit, on vit, non sans quelque surprise, un évêque qui, la veille, n'était rien au regard de la Loi dans sa ville épiscopale, en concentrer dans une heure grave tous les pouvoirs en sa main, faire fonctions de sous-préfet, de maire, d'agent du Trésor, parler à la population et en être écouté, commander et être immédiatement obéi 2.

1. Un conseiller municipal et le directeur de lhôpital civil restèrent seuls à Meaux. Le maire, M. Lugol, et plusieurs conseillers municipaux étaient mobilisés. Le sous-préfet, M. Lapeyre, en mission à Melun, fut empêché pendant plusieurs jours par les avantpostes de rentrer à Meaux.

2. M" Marbeau. « Souvenirs de Meaux ». Revue hebdomadaire, 27 février 1915, pp. 345 et suiv.

l'épiscopat français pendant la guerre 91

Il en fut de môme à Soissons. Mer Péchenard y fit aussi noble figure que sur les bords de la Marne ■«'Marbeau1.

Deux fois traversée par les armées allemandes, la première durant leur marche triomphale sur Paris, la seconde au moment de leur retraite vers le Nord, Soissons avait été abandonnée par son maire, à qui ^ette triste fuite valut, si je ne me trompe, une révocation plus tard. Au premier moment, une femme de cœur, — la France entière connaît son nom, Mme Ma-

1. Msr Marbeau a formé le projet de construire, sous la dédicace de Sainte-Geneviève, une chapelle commémorative, sur le champ de bataille de l'Ourcq, à l'endroit même où von Kluck, qui se llattait de l'aire le surlendemain son entrée à Paris, campait orgueilleusement avec son Etat-Major.

Le 17 novembre 1918, les journaux conservateurs publiaient la communication suivante :

« En ce jour où, de toutes les églises de France, le Te Deum de la victoire s'élève vers Dieu, les catholiques s'associent pleinement à l'hommage rendu aux sublimes héros de la grande guerre et à leurs chefs.

« Considérant aussi que c'est à Dieu, avant tout, que doit aller leur reconnaissance, ils forment le projet d'édifier sur la Marne, où deux fois l'ennemi fut arrêté, une chapelle dédiée au Christ qui aime les Francs, à sa divine Mère et aux saints protecteurs de la France. Etienne Lamy, secrétaire perpétuel ; René Bazin, de l'Académie française ; Henri Joly, Georges Lacour-Gayet, A. Héron de Villefosse, Georges Lemoinc, Pierre Puiseux, de l'Institut; D. Delahaye, sénateur de Maine-et-Loire ; amiral de la Jaille. sénateur de la Loire-Inférieure; Jénouvrier, sénateur d'Ille-et- Vilaine; de Lamarzelle, sénateur du Morbihan.

Baudry d'Asson, député de la Vendée ; amiral Bienaimé, député de la Seine ; André Ballande, député de Bordeaux ; J. Denais, député de Paris ; Groussau, député du Nord ; Gouyon de Goipel, député du Morbihan ; marquis de Kernier, député d'Ille-et- Vilaine; A. Lefas, député dllle-ct-Vilaine ; B. de Mun, député de la Marne; Piou, député de la Lozère; A. Portcu, député dTlle-et-Yilaine.

Mithouard, président du Conseil municipal de Paris; Louis Aucoc, H. Alpy, Ambroise Rendu, Duval-Arnould, Fromcnt-Meurice, conseillers.

F. Laudet, directeur de la Revue hebdomadaire ; P. Féron-Yrau, directeur de la Croix; Alfred Perrin, secrétaire général des Unions fédérales professionnelles de catholiques; André Peraté, conservateur-adjoint au Musée de Versailles ; Enlard, directeur du musée du Trocadéro; Deshouillères, vice-président de la Société d'archéologie; Boucheron, Chaumet, Vever, Mellerio, du haut commerce parisien.

92 l'église de France pendant la guerre

cherez, s'était spontanément substituée à ce fonctionnaire indigne, en s'installant sans crainte à la mairie. Pour parer à l'administration de la ville et pour subvenir aux besoins de tous, notamment à ceux des blessés, un « Comité de secours » fut fondé, où toutes les opinions politiques et religieuses étaient représentées et où figuraient, à côté des vicaires généraux et des curés de Soissans, deux conseillers municipaux, MM. Muzart et Lecat, un publiciste, M. d'Arcosse, un notaire, M. Blamontier, et l'inspecteur primaire, M. Ancey. Mgr Péchenard devint bientôt le cœur et la tête de ce Comité. Tous les jours on se réunissait, on étudiait toutes les questions, on les solutionnait au mieux de l'intérêt général, et, chaque soir, du haut de la chaire de la cathédrale, Mgl Péchenard notifiait à la population les décisions prises pendant la journée pour le plus grand bien de tous.

C'était cependant sous les obus allemands que l'on vivait. Commencé le 13 septembre, le bombardement fut particulièrement furieux à certaines périodes, par exemple du 13 au 30 septembre, du 1er au 10 octobre, j du 20 au 30 du même mois et, en janvier 1915, pendant la bataille de Crouy. Mais, même dans les moments d'accalmie relative, « chaque fois qu'on se hasardait dans les rues, on avait bien des chances de ne pas rentrer chez soi »'. Aussi, le nouveau maire, M. Muzart, administrait-il Soissons du fond d'une cave. C'est également du fond d'une cave, peut-on dire, que l'évêque gouvernait son diocèse. La vie qu'il y menait était telle qu'il la considérait « comme une sorte d'apprentissage du tombeau » 2.J

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