Mst Péchenard
2. Lettre de Me» Péchenard à M*' Baudrillarl. Le Gouvernement ayant eu, dès les premiers mois de la guerre, l'heureuse inspiration j
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Néanmoins, il resta imperturbablement fidèle aux nurséventrés de Soissons, bien que ses 15.000 habiants l'eussent abandonnée peu à peu. Il ne falut rien moins qu'un ordre formel de l'autorité nilitaire pour l'amener à s'éloigner à son tour. Et •/est le 15 janvier 1915 seulement, après quatre grands mois de bombardement, que le vaillant évoque ?e retira à Château-Thierry, d'où il devait être chassé ;rois ans plus tard par la grande offensive allemande, :ette fois pour bien peu de temps heureusement.
A Châlons-sur-Marne M81' Tissier n'eut pas à subir lin bombardement aussi long. Mais, comme le cai*dinal de Bonnechose à Rouen, M81 Guibert à Tours, et M81" Dupanloup à Orléans, pendant la guerre de 1870 -, il dut s'interposer entre les envahisseurs et
de citer à l'Ordre du jour civil, dans les colonnes du Journal officiel, les noms des fonctionnaires ou des simples particuliers, n'appartenant pas à l'armée, qui se distinguèrent par leur belle conduite, Msr Péchenard y fut porté, avec Mn»e Mâcherez, M. Muzart, conseiller municipal, M. d'Arcosse, publiciste, et M. Blamontier, notaire, dans les termes suivants :
« Ont volontairement assumé la charge et les risques de représenter la ville devant l'ennemi et défendu avec énergie les intérêts de la population en l'absence du maire et de la plupart des membres du Conseil Municipal, malgré un bombardement intense, qui a ruiné en partie la ville ; ont pris les mesures les plus efficaces pour maintenir le calme et l'ordre dans la ville et pour protéger la vie des habitants ».
1. En 1870, le département de la Seine-Inférieure fut frappé d'une contribution de guerre de 26.000.000 de francs sur lesquels Rouen devait verser 6.400.000 francs. Après de longues et pénibles démarches à Versailles le cardinal de Bonnechose obtint qu'un tiers de cette somme seulement serait versée et qu'un sursis serait accordé pour le reste. La paix intervint dans l'intervalle.
A Tours, M?r Guibert fit réduire à 500.000 francs la contribution de guerre de 7.000.000 dont la ville avait été frappée, A Orléans, grâce à Mgr Dupanloup, la réduction fut de 400.000 francs sur un million, et la ville fut en outre dispensée de payer un subside quotidien de 80.000 francs, exigé d'abord par von derTann. — En 1914, les Allemands furent autrement impitoyables qu'en 1870 en ce qui concerne les contributions de guerre. C'est véritablement monstrueuses qu'ils les exigèrent partout.
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la ville frappée par les ennemis d'une contribution de guerre si exorbitante qu'elle était absolument impossible à réunir et à verser.
Vague déferlante de l'inondation qui alors submergeait tout, l'armée de von Hansen était entrée à Châlons le vendredi, 4 septembre 1914, après l'avoir bombardée pendant une heure environ. Le 5, la race de proie avait commencé le pillage des maisons abandonnées. Le dimanche 6, le Haut Commandement notifiait à qui de droit que le département était frappé d'une contribution de guerre de 30 millions — 8 millions pour Ghâlons-sur-Marne et 22 millions pour Reims. 11 ajoutait que, d'une façon ou d'une autre, en numéraire ou en papier, ces 30 millions devaient être versés le lendemain.
Il n'y avait donc pas une minute à perdre. Or, dès le 3 septembre, le préfet avait quitté Ghâlons. Le maire avait disparu, lui aussi. Restaient seulement quelques conseillers municipaux, qui délibéraient sous la conduite d'un adjoint, M. Servas. C'est à ces hommes courageux — pour l'honneur de la France, il s'en trouva de pareils un peu partout — qu'incombait par conséquent l'obligation écrasante de satisfaire aux exigences formulées par les vainqueurs. Mais que faire pour y parvenir? Nul ne s'en rendait compte. Dans ce désarroi, l'un des conseillers eut la pensée, aussitôt applaudie par tous, de faire appel au concours de l'évêque de Ghâlons. Mis au courant, Msr Tissier n'hésita pas un seul instant et il se rendit immédiatement auprès du commandant des troupes impériales pour essayer de le fléchir.
Ce commandant était le jeune prince royal de Saxe. Catholique de religion, il accueillit le prélat un peu froidement, mais avec courtoisie néanmoins. Après l'avoir entendu, et sans rien laisser préjuger
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de ce qu'il pourrait décider ultérieurement, il le renvoya à l'intendant de l'armée, en intervenant personnellement auprès de cet officier général pour qu'il accordât sans relard l'entrevue demandée par Monseigneur de Châlons.
Cette entrevue eut lieu le lendemain, 7 septembre, à 6 heures du matin. Elle fut longue et la discussion qui s'y poursuivit très serrée. Se plaçant tour à tour sur les terrains les plus divers, invoquant tous les arguments juridiques, économiques et de sentiment, qui lui paraissaient de nature à le servir, mettant en avant les impossibilités de fait et de droit qui rendaient irréalisable le versement de la contribution demandée, le prélat finit par arracher à l'intendant la promesse de remettre l'affaire en délibéré avec le haut commandement. Et, le soir, le prince I royal de Saxe fit savoir qu'on se contenterait du paiement d'un premier acompte de 500.000 francs, sous réserve d'examiner ce qu'il y aurait à faire plus tard .
L'évoque avait gagné sa cause : la justice triomphait.
Cinq jours plus tard, le 12 septembre, la victoire de la Marne, — la Marne, rivière porte-bonheur de la France ! — nous était assurée et, sans se soucier des 29 millions et demi qu'ils laissaient impayés derrière eux, les envahisseurs se hâtaient de décamper1.
1. Msr lissier fut porté à l'Ordre du Pays, avec MM. Servas, adjoint, Petit et Lallemand, conseillers, et les abbés Rémi et Laisnez. Voici les termes de cette citation : « Pendant l'absence du maire et d'une partie du Conseil municipal, assumèrent la responsabilité de la représentation des intérêts de la ville pendant l'occupation de l'ennemi ; leur intervention auprès du commandement allemand protégea la ville contre les exactions et l'incendie. »
« Quelques jours après la victoire de la Marne et la délivrauce de Châlons, se trouvaient réunis à la Préfecture, dans le cabinet du général Foch, le vainqueur de Fère-Champenoise, outre le général*
En se rendant chez l'intendant de l'armée, Msr Tissier, dont la Croix de la Légion d'honneur récompensa plus tard le dévouement, espérait si peu réussir et, d'autre part, il s'attendait tellement à être retenu et conduit en Allemagne comme otage, qu'il avait pris la précaution, c'est lui-même qui a raconté ce petit détail, de mettre de forts souliers de marche. Les Allemands ne portèrent pas cependant la main sur lui. MaisMsr Foucault, évêque de Saint-Dié, n'eut pas la même honne fortune, malgré ses cheveux blancs.
A l'étonnement des uns, à l'épouvante des autres mieux instruits peut-être par l'expérience, le 21 août 1914, vers 6 heures et demie du soir, le vénérable prélat, flanqué d'un de ses vicaires généraux et du Supérieur, de son séminaire, descendait une des grandes artères de la ville, en tête d'un régiment teuton. Après avoir bombardé Saint-Dié pendant dix heures, l'ennemi venait de l'occuper. Tandis qu'il défilait a travers les rues, un corps de troupes croise M8r Foucault. Accompagné de son grand vicaire, Mgr Chichy, le bon évêque rentrait chez lui après avoir fait paternellement sa visite quotidienne chez les blessés. Aussitôt on les appréhende. On cueille au passage M. le Ghan. Gentilhomme, Supérieur du grand séminaire, qu'on leur adjoint, et on les en-
M. Léon Bourgeois, sénateur, M. André Champron, préfet, M. Péchadre, député d'Epernay, Monseigneur l'évêque, M. l'abbé Rousselot, vicaire général, et M. l'abbé Sarazin, directeur du séminaire Sainte-Croix. Cette assemblée n'était point un hasard. Elle fut, à pareille heure, ce qu'elle apparaissait : un gage d'union sacrée. M. Léon Bourgeois y prit le premier la parole et, s'adressant à M"r Tissier : « Je vous félicite, lui dit-il, vous et votre clergé, de la belle attitude que vous venez de montrer en ces tragiques événements. Vous avez donné là un exemple de haut patriotisme. » — Moins d'une semaine après, M. Doumergue, ministre des Colonies, visitant l'ambulance de la Croix-Rouge, contiguë à l'Evêché, renouvelait à Monseigneur les nu rues éloges, au nom du Gouvernement. » (La Guerre en Champagne, pp. 235-236, Téqui. édit, Paris, HUM
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cadre, avec beaucoup plus de prudence que de bravoure, dans les toutes premières files du régiment.
A la mode prussienne, on pousse ensuite le petit groupe jusqu'aux dernières maisons de Saint-Dié rue des Trois-villes, vers la Meurt lie : c'est qu'on les croit occupées encore par quelques-uns de nos combattants. 11 n'en était rien. Aussi, au bout de vingt minutes rentre-ton triomphalement en ville, fifres jouant et en observant le môme ordre de marche, c'est-à-dire les trois otages toujours maintenus en tête, en guise de boucliers vivants. Pas plus qu'à l'aller, on ne tira des fenêtres. La certitude étant bien acquise que Saint-Dié était évacuée complètement et que l'on n'avait plus rien à craindre des balles françaises, alors, mais alors seulement, on rendit leur liberté aux vénérables prisonniers derrière lesquels on venait si valeureusement de s'abriter l.
L'invasion coula la vie à deux évêques. Gomme si elle eût été protégée encore par la grande ombre de Jeanne Hachette, Beauvais n'avait pas eu la douleur d'entendre les talons prussiens marteler en cadence son pavé. Mais le diocèse avait été occupé en partie, et dans quelques-unes de ses villes, à Ribécourt, à Lassigny, à Noyon, à Gompiègne et à Sentis notamment, s'étaient déroulées, préludant aux infâmes déportations belges de 1916 et aux déportations françaises de 1918, des scènes d'indescriptible horreur. M81 Douais les connut dans tous leurs détails. 11 en fut si affecté
1. Dans cette môme journée du 27 août, les Allemands agirent de même, en ce qui concerne plusieurs autres habitants de Saint-Dié. C'est ce jour là aussi que, pour arrêter le feu d'une troupe d'Alpins qui les prenaient en enfilade, un de leurs commandants de compagnie, le lieutenant Eberlein, imagina de faire asseoir sur des chaises, au milieu et en barrage de la rue, trois civils, dont deux: étaient des vieillards à cheveux blancs. « Le moyen fut d'une efficacité immédiate », écrivait avec une incroyable inconscience ce bourreau à casque, dans les Miincher Neueste Nackriten du 7 octobre 1914. — Raoul Allier, Les Allemands à Saint-Dié, p. 93. Pavot. Paris.
qu'il ne put y résister : son cœur déjà malade se rompit sous l'étreinte de la douleur.
Moins favorisée que Beauvais, Amiens avait été occupée par les troupes impériales ; occupation de courte durée sans doute, puisqu'elle ne dura guère qu'une dizaine de jours. Cela suffit à l'ennemi pour donner sa mesure, et, lorsque, talonné par les vainqueurs de la Marne, il dut se replier en grande hâte vers l'Est, il emmena avec lui un millier de malheureux comme otages. Le souvenir du poignant désespoir dont il eut alors le spectacle inoubliable ne quitta plus Mer Dizien. Le prélat n'en continua pas moins à se dépenser sans mesure, comme du reste le faisaient alors au bruit du canon Mgl" Turinaz à Nancy, M81' Gibier à Versailles, et en deçà de la ligne de feu, tant d'autres évoques. 11 accueillit avec une inépuisable charité les réfugiés belges et français. Il visita sans relâche les blessés ; il tendit la main pour soulager toutes les misères. Mais, à cette tâche, ses dernières forces s'usèrent et une heure vint où, complètement abandonné par elles, l'intrépide et doux évêque glissa au cercueil1.
Arras mérite une place à part dans le martyrologe glorieux de la dernière guerre. Si l'on excepte Reims, Amiens et Verdun, l'héroïque Lorraine, pas une grande ville ne fut bombardée aussi souvent et aussi furieusement qu'elle.
Malgré tout, Mgr Lobbedey, comme il l'avait écrit, « resta fidèle à sa ville » et, comme le préfet et le maire, M. Rohart-Gourtin, il demeura intrépidement
l.M«r delaVillerabel succéda à M>r Dizien à Amiens, etM*r Le Senne à Msr Donais à Beauvais. L'un et l'autre furent élus le même jour, l6r juin 1915, et ils eurent tous les deux à faire face par conséquent aux difficultés des trois dernières années de la guerre. En 1918, Me>' de ia villerabel fut contraint, Amiens étant devenu intenable, de transporter le siège de son administration à Abbeville.
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à son poste. Sous la trombe de fer qui hachait tout sur son passage, il continua à remplir les graves devoirs de sa charge, jusqu'au moment où le bombardement de juillet 1915 ayant complètement détruit sa cathédrale, il dut avec l'autorisation de Rome, transporter provisoirement à Boulogne sa résidence épiscopale.
Les ambulances l'attiraient, et bien plus encore les combattants. Aussi le voyait-on souvent sur le front, où il prêchait aux soldats comme un simple aumônier militaire. Son sang-froid émerveillait le troupier. Mais son dévouement refusant de se renfermer dans aucune limite finit par user insensiblement ses forces. Cité à l'Ordre de l'armée \ Mer Lobbedey avait convié tous les Français à se rendre après la victoire « sur la colline de Lorette reconquise, autour de la petite chapelle ressuscitée, devant l'héroïque forêt des humbles croix poussées dans le sang des martyrs ». La mort impitoyable ne lui permit pas d'être fidèle à ce rendez-vous, auquel le remplacera son successeur, Mgr Julien. Et brusquement elle l'abattit d'un seul coup, la veille même de Noël 1916.
Le sauvage bombardement de Reims poursuivi pendant cinquante mois avec une rage impitoyable, a soulevé dans le monde entier une indignation qui n'est pas près de s'assoupir. L'armée de von Heeringen avait traversé la ville, le 4 septembre 1914, après l'avoir arrosée d'obus pendant une heure,
1. « M«* Lobbedey, évègue d'Arras, d'octobre 1914 à juin 1915, est resté au milieu des premières lignes françaises, sous un bombardement parfois très violont, se dépensant sans compter pour remplir son ministère, visiter nos soldats, inhumer les morts, pourvoir les ambulances, donnant à tous un magnifique oxemple de calme, de sang-froid, d'énergie et du devoir pleinement accompli sous la menace immédiate de l'ennemi. »
suivant la méthode allemande. Huit jours après, le 12 septembre, elle la traversait de nouveau, mais en sens contraire. Malheureusement, elle ne s'éloigna pas complètement. Des hauteurs où elle s'arrêta, rien ne lui était plus facile que de couvrir la ville d'obus. Von Heeringen eut bien garde d'y manquer et la Passion de Reims commença1.
Pendant des siècles les deux tours jumelles de la cathédrale s'étaient élevées au-dessus de la ville blottie à leur pied pour la protéger. C'étaient elles maintenant qui allaient pendant quatre ans attirer sur ses maisons la plus terrible des trombes. Les premiers projectiles s'abattirent sur la vieille basilique le 17 septembre 1914. Le 19, à la stupeur du monde civilisé, cet incomparable monument « hymne de pierre chantant à tous les degrés de sa culture aérienne les louanges du Seigneur » 2 gloire de l'art gothique, « cathédrale française depuis le baptême de Glovis sculpté sur la façade jusqu'aux rois lumineux de ses vitraux, jusqu'au portail triomphal comme une tenture de sacre »3 était livré aux flammes par le soudard allemand. Une fois déchaînée, la vengeance du Kaiser s'acharna méthodiquement sur sa noble victime. Avec une froideur implacable, lentement elle « l'assassina a*.
1. Au commencement de juillet 19J 6, Reims avait reçu 32.425 obus, très régulièrement comptés, c'est-à-dire une moyenne de 50 obus par jour depuis le 17 septembre 1914, date inaugurale du bombardement. Dans la suite, ce bombardement atteignit des proportions effroyables. Par exemple, durant la Semaine Sainte de 1917, les Allemands tirèrent sur la ville : le jour des Rameaux. 2.048 obus; le Vendredi Saint, 7.750 (comme on le voit, l'obus de Saint-Gervais avait des précédents), et le lundi de Pâques 10.000 ! Beaucoup de ces obus étaient des projectiles asphyxiants.
2. Gabriel Hanotaux.. Rapp. à l'Académie sur les prix de vertu, 25 novembre 1915. Voir aussi Em. Lavisse. Rapp. sur les prix de vertu, 1916.
0. Etienne Lamy. Rapp. à l'Académie française, 25 novembre 1918. 4. Le mot est du cardinal Luçon lui-même.
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Lorsque le bombardement commença, le cardinal Luçoii était à Rome pour le Conclave. Mais, à peine l'accession de Benoît XV au trône pontifical proclamée, il se hâta de regagner son diocèse. Et, à partir de ce moment, il partagea, presque jusqu'au dernier jour de ces années de tristesses et de larmes, les souffrances et les dangers de la ville martyre, vivant « comme le témoin de la cathédrale » suivant son expression, à l'ombre de sa chère basilique outragée d'une manière sacrilège et tragiquement défigurée.
Son installation était des pltls précaires, comme on le pense bien. Contraint par les projectiles de changer plusieurs fois de domicile, ce prince de l'Eglise vivait comme les pauvres. A ses fenêtres, plus de vitres ! Le bombardement les avait depuis longtemps fait sauter. On y avait remplacé le verre par du papier, mais l'éclatement des 305 arrivant en bolides déchirait à chaque instant ces feuilles fragiles, et hors des fenêtres béantes on en voyait les lambeaux tristement flotter au vent. Comme on avait remplacé le verre par le papier, on remplaça le papier par du calicot. C'est à peine s'il résista davantage. La nuit, le cardinal était souvent obligé d'aller prendre son repos dans les sous-sols, sans jamais être certain du reste de ne pas être surpris durant son sommeil par quelques obus venus du fort de Nogent-l'Abbesse ou du fort de Brimont.
N'importe, MSP Luçon demeurait stoïquement fidèle à son peuple. Un jour, on lui annonce que la maison des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul et leur orphelinat de la me de Bétheny, atteint de dix obus, sont anéantis. Le lendemain, on vient lui dire que l'abside de la chapelle de Clairmarais a été démolie, l'autel écrasé et le Saint-Ciboire enterré sous un
demi-mètre cube de plâtras. Le Vendredi-Saint 1917, c'est son grand séminaire, où 4 obus tombent chaque minute, qui devient la proie des flammes. Une autre fois, on lui signale que l'église Saint-Benoit, plafond effondré, murs crevés, clocher à moitié écroulé, n'est plus qu'une ruine, ou que, les derniers projectiles tombés sur la cathédrale y ont fait de tels ravages, que le maître-autel enseveli sous une montagne de décombres a complètement disparu l . Malgré tout, le courageux archevêque demeure inébranlable. La formidable ration quotidienne d'obus augmente chaque jour et, le lundi de Pâques 1917, elle atteint le chiffre de 10.000. Le cardinal Luçon n'en est pas ému davantage. Et il reste à son poste, intrépide et calme, prêt à y mourir, si Dieu le veut, mais quand à le quitter de lui-même, et à déserter en quelque sorte, jamais !
Au surplus, le dialogue des canons de gros calibres s'interrompt-il ? Le bombardement cesse-t-il pendant quelques heures, car il s'y trouve des accalmies, accalmies accompagnées de ce silence lourd, opprimant, qu'on a comparé au silence de la nature apeurée avant l'orage, le cardinal Luçon sort. C'est quelquefois par devoir et pour faire les tristes honneurs de sa pauvre cathédrale incendiée à des chefs d'Etat, le roi d'Italie, par exemple, ou le président de la République du Portugal, accompagnés du président Poincaré2, mais c'est beaucoup plus souvent
4. Voir la Lettre circulaire du cardinal Luçon à son clergé, en date du 21 novembre 1918.
2. Quel dommage, en vérité, par ce temps de vogue cinématografique, qu'un imprésario ingénieux n'ait pas songé à fixer sur ses pellicules quelques-unes des scènes inattendues auxquelles donna lieu l'union sacrée.
11 y aurait eu tout d'abord le film officiel : le Président de la République accompagné du préfet du Pas-de-Calais, de M?r Lobbedey etdu maire, parcourant longuement, le 12 janvier 1945, les rues
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par charité. Il se rend alors à l'Hôpital général dans les caves duquel on dépose provisoirement les malades et les blessés avant de les évacuer à l'arrière, il parcourt les divers quartiers de la ville, le faubourg Gérés, Saint-Rémi, Sainte-Geneviève, Clairmarais, ou bien il va visiter les ambulances de Reims reportées plus loin, à Bouleuse, à Sacy, à Pargny, à Jonchery, à Buisson, à Prouilly, etc., etc.
« Vous connaissez sa simplicité, écrivait à un ami un religieux rémois, demeuré lui aussi dans sa ville natale pendant cette triste période ; presque toujours à pied, le cardinal visite les quartiers les plus exposés aux obus. Il arrête les gens dans la rue, serre la main aux ouvriers, s'attarde à causer avec les soldats.
« J'ai vu un ouvrier qui transportait un sac de charbon déposer vivement son fardeau et de sa patte noire saisir la main tendue du cardinal : « Comment « allez-vous, mon brave ami? — Pas mal, Notre « Seigneur ». Et le bon archevêque de sourire malicieusement à cette appellation imprévue...
d'Airas, encombrées de ruines fumantes; ou bien le cardinal Luçon,
recevant sous le porche dévasté de sa cathédrale le roi Victor-Emmanuel 11. et M. Poincaré, entourés de leurs états-majors respectifs.
Puis, le film un peu moins solennel : M. Maurice Barrés, le souspréfet, l'adjoint et M«* Foucault, déambulant de conserve à travers Saint-Dié, à la surprise générale. « Dame! C'est que, comme le disait au cours de cette promenade peu banale l'adjoint à M. M. Barrés, un évèque, un sous-préfet, un radical comme moi, et puis vous, il y a longtemps qu'on n'a pas vu une société aussi panachée sur les trottoirs de notre ville! »
Il y aurait eu aussi le film de genre, par exemple : le vicaire général de Mer Charost, jouant aux cartes a la citadelle de Lille, — où couchaient les otages, — avec MM. Delory et Ghesquière, tous deux socialistes!
Et puis, le film... symbolique : une pompe à incendie manœuvréc le soir du 31 octobre 1914, dans la rue des Ecoles à Arras, par deux laïques et deux ecclésiastiques : M. le chanoine Milléquant, curé de Saint-Nicolas, et l'abbé Maréchal, secrétaire de l'Evêché, d'une part, et de l'autre, en vis-à-vis bien inattendu, M. Gerbore, président du Conseil de Préfecture et M. le préfet du Pas-de-Calais!
Si bon pour ses ouailles, le cardinal Luçon ne pouvait pas oublier le troupier. Maintes et maintes fois, nos soldats le virent venir paternellement vers eux, non seulement dans les cantonnements, mais aussi dans les tranchées, dès que les autorités militaires le lui permettaient. 11 assistait alors aux messes militaires. Il y prenait la parole. 11 dînait avec une simplicité charmante à la popote des officiers. Bien des régiments reçurent ainsi sa visite, notamment le 410° et le 152e d'infanterie, dont par reconnaissance il fut nommé aumônier d'honneur. C'est en cette qualité que le cardinal reçut des mains du colonel la fourragère aux couleurs de la médaille militaire que, le premier dans toute l'armée française, ce régiment avait eu l'honneur insigne de porter l.
Depuis de longs mois, les obus tombaient en averse sur Reims. Un jour, ils devinrent tout à coup incendiaires et la ville ne tarda pas à se transformer en un immense brasier. Respectueuse de son « entêtement» apostolique, l'autorité militaire avait jusquelà laissé le cardinal Luçon dans sa ville archiépiscopale, où d'ailleurs, avec la municipalité rémoise, il ne restait plus que 1 .500 habitants. Mais à ce moment là, — 26 mars 1918 — elle fit notifier d'urgence, et il était temps, un ordre d'évacuation immédiate à tous ceux qui étaient demeurés à Reims.
« A sept heures, a écrit le cardinal à Mb'r Rumeau, évêque d'Angers, je dis la sainte messe, ma dernière messe, au milieu d'un vacarme infernal. Le canon faisait rage. En répondant au verset Inlroibo ad altare Dei, mon pauvre serviteur éclata en sanglots. Il fallut de l'intérieur refermer les persiennes
1. Voir la lettre adressée au Temps, en novembre 1917, par le secrétaire du cardinal Lueon.
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pour nous préserver autant que possible, des éclats et des pierres qui tombaient dans la cour.
« A huit heures, un camion emporta nos effets. A 11 h. 45, nos sœurs partirent enveloppées dans leurs capes, comme pour aller à un enterrement. A midi, ce fut mon tour. Je fermai la porte de la maison, où je laissai tous mes livres, tout ce que j'avais de cher à l'exception de ce que je pus mettre dans ma valise à main. Nous ouvrîmes la porte de leur cage à une petite tourterelle et à de petits oiseaux que, cinq ou six jours auparavant, des voisins nous avaient confiés en partant. Je regardai encore une fois ma chère cathédrale, les ruines de mon ancien archevêché. Nous franchîmes le seuil de la porte, cette porte retomba lourdement sur nous, et l'automobile nous emporta à toute vitesse loin de ce que nous aimons. »
Le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, avait reçu la plaque de grand officier de la Légion d'honneur, à l'occasion de son cinquantenaire1. Le Gouvernement n'en fit pas autant pour le cardinal Luçon. Et le Président de la République se borna à épingler simplement le ruban de chevalier sur sa soutane cardinalice, rouge sur rouge. Mais ce fut à la suggestion d'un député radical-socialiste, M. Lenoir, et aux applaudissements de tout le Conseil général de la Marne, qu'il le fit, tant la vaillance et le dévouement du vénérable archevêque lui avaient gagné à Reims tous les respects et tous les cœurs ! Et cela seul valait certainement les plus hautes distinctions.
Pendant de longs mois, Verdun n'avait pas connu
i. M«r IL. DarlitigUm, éVèqÙe de IMttsburg, et M-1 Shahan, président de l'Université catholique de Washington, reçurent à latin de 1918 la rosette d'officier de la Légion d'honneur pour les services rendus par eux à la France pendant la Grande Guelre.
grand 'chose des horreurs de la guerre, si ce n'est toutefois les deux bombardements passagers du 4 juin et du Ie' octobre 1915.
Mais, un matin, vers huit heures, le lundi 21 février 1916, tandis que « la ville s'éveillait à peine, après l'aube tardive de l'hiver », un obus éclata sur elle, qui bientôt fut suivi d'un déluge d'autres obus. C'était la tragique levée de rideau du drame effroyable qui, pendant dix mois, devait tenir le monde entier haletant devant des scènes d'une horreur infernale et faire de Verdun, comme de bien d'autres villes aux douleurs muettes, une Pompéi moderne, moins silencieuse et moins déserte, mais aussi désolée que la Pompéi vésuvienne.
Ce premier obus avait trouvé l'évêque de Verdun à son poste. Depuis son arrivée dans le diocèse, mai 1914, et surtout depuis l'ouverture des hostilités, M°r Ginisty avait eu à cœur de ne point quitter le vaste camp retranché d'où une armée entière veillait sur Metz. Pendant de longs mois, il s'y était dévoué aux soldats et à son peuple et, pour les soulager, son ingénieuse charité s'était moulée en quelque façon sur toutes leurs misères.
Le soir du 23 février, le bombardement avait atteint un tel degré de fureur que l'autorité militaire enjoignit à tous les civils de quitter la ville.
« Il fallut donc partir, car l'arrêt ne souffrait pas d'exception ; partir à pied parce que tous les véhicules étaient réquisitionnés par l'armée; partir par Nixéville, à près de trois lieues de distance ; partir sous un ciel morne et gris, le visage fouetté et le corps transi par une bise glaciale... lamentable procession de vieillards au pas chancelant, de femmes chargées de bébés et de bagages, d'enfants portant eux aussi des fardeaux au-dessus de leurs forces. »
Exode au cours duquel une dizaine de vieillards devaient succomber, et un petit enfant mourir dans les bras de l'aumônier qui, « nouveau Vincent de Paul », le portait dans son manteau militaire.
Après avoir pourvu au sauvetage d'une famille ensevelie sous les décombres de sa maison effondrée, l'évêque dut « faire comme les autres, heureux d'être confondu dans la foule et de partager avec elle toutes les tristesses et toutes les souffrances de cette Voie douloureuse ».
Mais, après avoir accompagné la foule jusqu'à Nixéville, en s'efforçant de la réconforter et consoler, Mer Ginisty reprit le chemin de sa ville épiscopale. Il espérait pouvoir y rentrer. Une inflexible consigne militaire le lui interdit. Il s'arrêta alors sur une colline voisine et, de cette hauteur, il put tristement compter pendant deux heures les obus qui en s'abattant sur Verdun, s'abattaient en même temps sur sa cathédrale.
C'est là que le prélat rencontra le général de Castelnau, son compatriote et son ami. Le chef d'Etat- Major général de l'Armée se rendait sur le champ de bataille de Douaumont. « Eh bien, mon Général, avez-vous confiance? — Oh! mais oui! répondit celui-ci d'un ton assuré. Je vais mettre ordre à tout cela; ce sera bientôt fait, j'espère ». Et, se tournant vers son Etat-Major : « Allons, Messieurs, vile, en route ! — Allez au combat, mon Général, moi je vais prier et faire prier. — Oui, c'est cela, nous en avons besoin. Adieu ! »
Tout espoir de rentrer à Verdun était perdu pour l'évêque. Il le comprit et il se décida à s'éloigner, le cœur gros de tristesses. Mais, à la gare, pas de train. Heureusement, une locomotive y restait; elle allait pariir pour la station voisine. Mer Ginisty grimpa les-
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tement sur la plalc-forme ; c'est là, debout devant la gueule flamboyante du foyer, qu'il fit, à côté du mécanicien et du chauffeur, la première partie du voyage. Il dut en accomplir le reste, à pied, sur la route boueuse de Souhesmes et dans la nuit noire l. A partir de cette époque, M61 Ginisty s'installa à Bar-le-Duc, à l'extrémité de cette route de Verdun, surnommée « la Voie Sacrée », en reconnaissance des services qu'elle rendit dans ces jours douloureux. C'est de cette ville, située en pleine zone des armées et plusieurs fois bombardée par des fokkers, qu'il administra son diocèse jusqu'à la fin des hostilités et là qu'il reçut la croix de la Légion d'honneur des mains du Président de la République, M. Poincaré.
Les Évêques sous le sabre allemand. — Mer Charost à Lille et Msr Ghollet à Cambrai. — Leur patriotique attitude en face des autorités ennemies. — Leurs courageuses protestation^ en faveur des populations tyrannisées.
Nulle part, les Evêques n'eurent à entrer en contact avec les autorités impériales d'aussi près ni aussi longtemps que dans le département du Nord.
A Lille, la « Commanda tu re » forma dès les premiers jours, une commission officielle chargée de traiter trois fois par semaine avec elle des affaires municipales et spécialement du ravitaillement. Cette Commission se composait du préfet du Nord, M. Trépont, qui fut plus tard interné en Allemagne, du
1. Verdun : Les souffrances et ta grandeur d'dme de la glorieuse Cité. Conférence, le samedi 17 février 1917, par lSUr Ginisty, Revue j hebdomadaire, 24 février 1917, pp. 452-47S.
maire, M. Dclesalle, dont le courage fut toujours sans défaillance, et de Mgv Gharost. Mais, le préfet s'étant peu à peu effacé et le maire ayant souvent chargé l'évêque d'être son porte-parole dans ces réunions tri-hebdomadaires, Mgr Gharost ne tarda pas à être unanimement considéré à Lille comme le personnage qui jouissait auprès du vainqueur de l'autorité morale la plus certaine et par suite, d'un pouvoir que malheureusement il n'avait pas. Cette croyance ne laissa pas que de devenir parfois très gênante pour lui, car elle induisit bien des solliciteurs à le prier d'appuyer des requêtes dont l'insuccès était par avance assuré. Mais, s'il ne put pas faire tout ce qu'on lui demandait, du moins les services qu'il eut l'occasion de rendre à la population furent-ils inappréciables, de l'aveu de tous ! Exemption pour les otages de la pénible obligation de coucher chaque soir-à la citadelle, allégement aux réquisitions écrasantes faites par les Allemands ; obtention de listes de prisonniers contenant plus de 30.000 noms; arrivages successifs d'objets de première nécessité, farine, lait, viande, charbon, remises partielles d'amendes et d'autres pénalités infligées aux communes suburbaines ; grâce accordée à cinq ou six personnes exposées à une condamnation à mort pour avoir gardé par devers elles des pigeons-voyageurs ou des armes.
Aussi longtemps que Lille fut occupée parles Allemands, une liste officielle de trente-six otages choisis parmi les principales notabilités de la ville resta affichée sur tous les murs. En tête de cette liste, Mgr Charost, qui avait fondé un comité d'Union patriotique dont le maire, plusieurs magistrats et le recteur d'Académie, M. Georges Lyon, avaient accepté de faire partie, — figurait le premier. Cette place
d'honneur pouvait impliquer à certaines heures de redoutables dangers. Cela n'empêcha pas l'intrépide évêque de défendre énergiquement son peuple, toutes les fois qu'il le fallut. Menacé quatre fois par le général von Grœwitz, gouverneur de Lille, d'être interné en Allemagne, mandé à différentes reprises devant la justice militaire, condamné à 2.500 marks d'amende, M81' Gharost n'en continua pas moins à lutter. C'est ainsi qu'il alla lui-même défendre devant le Conseil de guerre plusieurs de ses prêtres et qu'il intervint avec la dernière énergie, lorsque eurent lieu dans le Nord les cyniques déportations qui préludèrent aux déportations belges et qui soulevèrent comme elles la pitié indignée du monde entier1. Le Livre Jaune, publié en août 1916 par le gouvernement français, a raconté avec documents à l'appui, dans quelles conditions fut perpétré cet odieux attentat. « Non contents d'avoir, dès le début de l'occupation, emmené en captivité, les hommes âgés de cinquante ans, des femmes, des vieillards et jusqu'à des enfants; non contents d'avoir emprisonné, fusillé sous de futiles prétextes, ceux qui détenaient une partie de l'autorité administrative ou morale et cherchaient à défendre les populations, magistrats municipaux, prêtres, fonctionnaires ou simples citoyens : non contents d'avoir ruiné le pays, détruit ses usines, enlevé aux populations leurs moyens d'existence » 2, les Allemands ne reculèrent pas devant un
1. Voir comme expression de celle indignation la lettre en date du 12 décembre 1916 de M. James Lowther, Speaker de la Chambre des Communes, à M. Schollacrt, président des Représentants de Belgique, et aussi la lettre de lord Findlay. chancelier, président de la Chambre des Lords au président du Sénat de Belgique, 2 janvier 1917.
2. « Protestation du groupe parlementaire des départements envahis ». Livre jaune. Documents relatifs à la guerre 1914-1915-1916. — Note adressée par le gouvernement do la République française
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nouveau forfait. Ce forfait relevait d'une « guerre tombée en désuétude depuis Attila » comme Ta dit un ancien ministre belge, M. Davignon1. 11 constituait dans tous les cas un véritable défi à la conscience humaine et nul n'en aurait cru une nation civilisée capable au xxe siècle, tant il était de nature à déshonorer celle qui aurait osé le commettre.
Un matin, c'était celui du Vendredi Saint 1916, moment admirablement choisi comme on le voit2, sur les trois heures, à Lille, à Roubaix, à Tourcoing et dans plusieurs autres localités encore, les autorités allemandes firent brutalement arracher à leurs familles des centaines d'hommes, de femmes, de jeunes filles et de jeunes gens de quinze à dixhuit ans3. Sur les murailles, se trouvaient encore les
aux gouvernements des puissances neutres sur la conduite des autorités allemandes à l'égard des populations des départements français occupés par l'ennemi (1 vol. in-4, Paris. Iniprim. Nationale, 1916).
1. « Les procédés de guerre des Allemands », Correspondant , 25 janvier 1915, p. 258.
2. De même, ce fut lel6r janvier 1918 qu'à, Lille, l'enlèvement des otages masculins commença. Cruauté singulièrement raffinée que celle qui choisissait ainsi pour disloquer les familles, l'époque des réunions familiales les plus douces, Pâques, le jour de l'an ! Quanta la barbarie qui présida trop souvent à ces enlèvements, je n'en donnerait que deux exemples : ils sufiiront pour édifier le lecteur.
Dans un village des Ardennes, l'otage désigné était si gravement malade qu'il expira avant que la triste colonne se mit en marche. La « Kommandatur » ne s'émut pas pour si peu et elle ordonna, — ne lui fallait-il pas son compte ? — que la veuve partirait « en remplacement » du défunt. En vain, le Maire, le Curé, firent-ils auprès des autorités allemandes les démarches les plus pressantes. Tout fut inutile : la malheureuse veuve dut obéir. Elle partit donc et peu de temps après son arrivée en Allemagne, elle mourut à Holzinden, tuée par son chagrin.
Dans une autre maison, une jeune fille fut arrachée par force du chevet de sa mère, en proie au râle de l'agonie, alors qu'elle ne demandait pas d'autre grâce que le répit d'une beure pour lui fermer les yeux avant de partir.
3. Ces jeunes gens, — beaucoup étaient des enfants encore plutôt que des jeunes gens, — eurent à subir des mauvais traitements incroyables : plusieurs en moururent. On leur infligeait en révol-
placards officiels où, sous la signature du général de Moltke, pour lors chef d'Etat-Major général dpr l'armée allemande, il était déclaré que la guerre n'était pas faite aux civils et où on garantissait à la population que ses droits, ses biens et sa liberté seraient respectés1. Belle garantie en vérité que celle-là. Et on n'allait que trop s'en rendre compte malheureusement! Sous la menace de mitrailleuses postées de loin en loin dans les rues, ces nouveaux esclaves, encadrés par des fanlassins du Gi° d'infanterie prussienne, baïonnette au canon, car les soldats de la garnison n'avaient point paru assez surs pour cette sinistre besogne, furent poussés dans les rues comme on y eut poussé un troupeau de bétail. Supplications des mères, larmes des vieux parents, désespoir des familles, rien ne put empêcher ces razzias sans pitié. Parqués d'abord dans quelques églises, jetés ensuite pêle-mêle dans des wagons h bestiaux, ces malheureux, hommes, femmes, jeune filles qui appartenaient à toutes les classes de la société, à tous les milieux, des plus distingués aux plus infâmes, la femme de mauvaise vie coudoyant la jeune fille de famille et
tantes brutalités du propos délibéré « pour anéantir la race» comme le dit un jour un de leurs tortionnaires galonnés. — Cf. He Célarié. « La Passion des Innocents », Rev. des Deux Mondes, 1er mars 1919. pp. 193-207. C'est dans ces conditions, qu'à une mère désespérée de se voir prendre son fils aîné, un officier répondait en ricanant : « De quoi vous plaignez-vous, Madame i Je vous laisse les deux autres. » — Et de ces « deux autres », l'un avait 12 ans, et le second 7 à peine. — V. Georges Lyon, recteur de l'Académie de Lille, «Dans Lille occupée», Rev. des Deux- Mondes, lor février 1919, p. 5">7.
1. Voici, en effet, comment débutait le 1er paragraphe de celle Proclamation : « 1° Tout habitant paisible pourra suivre son (sic) occupation régulière en pleine sécurité sans être dérangé. La propriété privée sera absolument respectée par les troupes allemandes... •) Voir Proclamations allemandes en Belgique et en France. Fascicule in-folio, p. 21. Typ. Bentelli, a. g. Bumpliz-Bern, 1917, avec une préface de Jan Maîcom. Ce fascicule très curieux contient non seulement le texte, mais encore les fac-similés des placards allemands.
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ricanant de ses pleurs, turent emmenés loin de leurs demeures, dans une honteuse promiscuité, sans être autorisés à dire adieu à leurs familles et, parfois même, sans pouvoir les avertir.
Ces rafles inhumaines se renouvelèrent pendant une vingtaine de jours. On en vint à prendre n'importe qui dans les rues, dans les tramways, la jeune fille avec son institutrice, la sœur avec la sœur, et celles qui étaient enlevées ainsi ne reparaissaient plus. Quand on s'arrêta, près de 30.000 personnes avaient été déportées1. Où? Nul ne pouvait le dire, car on ne sut que beaucoup plus tard, et d'une façon bien vague encore, qu'elles avaient été disséminées dans l'Aisne, dans l'Oise, dans les Ardennes, pour y exécuter, — les jeunes filles du meilleur monde comme les servantes et les ouvrières, — des travaux agricoles très pénibles ou pour y faire la cuisine des officiers ou leur lessive2.
1. Voir la protestation adressée par les membres de l'Institut Pasteur de Lille aux Sociétés savantes de toutes les nations pour leur « dénoncer les actes dont ils furent les témoins et les victimes pendant l'occupation allemande». — Cf. Mes quatre années en Allemagne, par J.-W. Gérard, ambassadeur des Etats-Unis à Berlin avant et pendant la guerre mondiale, pp. 270-272, 285, Pavot et Cie, Paris, 1918.
2. Ces déportés ne furent rapatriés que huit mois après, en décembre 19 16. Les hommes racontèrent alors les mauvais traitements et les peines corporelles qu'on avait infligés à ceux d'entre eux qui avaient tenté de se refuser au travail qu'on leur demandait. Parmi ces peines, il y avait la peine de la caisse. Le malheureux qui y était condamné était jeté par les Allemands dans une caisse longue et étroite, semblable à un cercueil ou à un coffre d'horloge ancienne. 11 y était laissé dans l'impossibilité de faire aucun mouvement un certain nombre d'heures. Quand on l'en tirait, c'était pour le conduire en cellule. Et il ne quittait cette cellule que pour être remis en caisse, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, vaincu par ce traitement barbare, il se fut décidé à travailler.
Les femmes et les jeunes filles furent soumises à des obsessions odieuses et à des visites médicales plus abominables encore. « Oui, raconte M. Georges Lyon, recteur de l'Académie de Lille, qui resta fidèle à son poste pendant toute l'occupation — une visite intime, complète, sans égards pour les pudeurs les plus sacrées, tel est le suprême supplice que les tourmenteurs infligèrent à des jeunes
Pendant cinquante mois, Mgl Ghollet fut, lui aussi, en fait du moins, le captif des Allemands. Durant cette période amère et si longue, il rendit à ses diocésains de Cambrai des services analogues à ceux que M81 Charost rendait à Lille. Il eut notamment la joie de sauver un jour la vie à deux aumôniers militaires prisonniers, Mgl de Mayol de Lupé et le P. Soury-Lavergne, jésuite, condamnés à mort sous prétexte qu'avec leur fanion de la Croix-Rouge ils avaient fait des signes à l'artillerie française.
Intervenir à ses risques et périls et par amour de la justice auprès d'autorités militaires aussi rudes d'ordinaire que les généraux allemands, c'était donner une preuve d'indiscutable courage. Mël Chollet montra une fermeté d'âme plus impressionnante encore. Non seulement, comme M81 Charost à Lille, il s'éleva solennellement contre les déportations1, mais dans un pays entièrement occupé par l'ennemi, il osa
filles, tandis que sous leurs yeuv leurs mères subissaient le même traitement.... Les limites coneevables de l'infamie avaient été dépassées. » « Dans Lille occupée », Rev. des Deux Mondes, 1°1' fév. 1919, p. 561. — Cf. En esclavage , Journal dedeux déportées, publié par Henriette Celarié, pp. 55-59, 122-131, 144-147) etc., etc., Bloud et Gay, Paris, 1917. — Emile Basly, député-maire de Lens, Le martyre de Lens,' Plon-Nounït, Paris, 1918, 11e partie, ch. vin. —M-' Pcrhenanl, évoque de Soissons. Le martyre de boissons, pp. 235-249, Beauchesne, Paris, 1918.
Les Allemands ne se contentèrent pas de traiter les « déportées » comme je viens de l'indiquer. Ils allèrent plus loin encore. Kl le vénérable évoque de Soissons a écrit à ce sujet les lignes suivantes, si suggestives sous la plume d'un prélat de sa haute sagesse et de son âge :
«Par un raffinement de perversité et d'immoralité* ils s'attachaient à séparer les femmes de leurs maris... Que d'infamies ils ont coinmises par bestialité instinctive, ou même par ordre et sous les regards approbateurs de leurs chefs; d'autres l'ont déjà écrit et l'écriront encore pour l'instruction des générations futures. Ce sont des choses que ma plume se refuse à retracer. » Op. cit., p. 221.
1. Cette protestation portait la date du 20 octobre 1916 et elle avait pour titre: «Quelques considérations sur le traitement imposé aux habitants des pays occupés en France. » V. Bulletin de propagande française à l'étranger, janvier-mars 1917, pp. 8-9.
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prendre pour sujet de l'une de ses Lettres pastorales « Le devoir de l'heure présente ». L'audace était grande, quand on avait devant soi un juge aussi chatouilleusement irascible que le gouvernement du Kaiser et, à parler net à son peuple, à lui rappeler clairement la vérité, le danger pour Msr Ghollet n'était pas douteux. Dans la main ferme de l'archevêque la plume ne broncha pas pour cela un seul moment.
Pour expliquer, sinon pour légitimer d'invraisembrables horreurs, on entendait répéter à tout propos par l'ennemi : « C'est la guerre » « Es ist Krieg ».
A cela, Mb'r Ghollet répond : « Il est une théorie dont nous ne pouvons accepter certaines interprétations, certains usages. Sans doute, «c'est la guerre»... Mais que des hommes, pour pouvoir se dispenser de toutes les lois divines et humaines, se permettre toutes les licences, attenter à la vie ou à la propriété d'autrui, disent à tout propos : « C'est la guerre », cela, nous ne pouvons et personne d'honnête ne peut l'admettre.
« Non, l'on ne peut, parce que « c'est la guerre » tout oser, autoriser toutes les passions ou toutes les violences. Il y a deux manières de faire la guerre : la civilisée et l'autre. C'est la première que la France entend faire et subir. »
Langage d'une émouvante grandeur déjà que ce langage. Sans aucune crainte, Msr Chollet l'accentua encore. Faisant écho aux hères paroles que les brises de Belgique lui apportaient d'au delà la frontière, en passant sur les débris calcinés et sanglants deLouvain^il rappelle à ces diocésains que « l'occupation est essentiellement un état provisoire ». « Elle n'est
1. Se reporter à l'admirable lettre pastorale du cardinal Mercier, archevêque de Malines, pour Noël 1914. Patriotisme et endurance.
Voir aussi dans le Troisième livre gris belge, les magnifiques protestations de l'évèque de Liège, Me* Rutten, et de l'évoque de Narnur. Msr Heylen, dont M. Louis Barthou, de l'Académie française, ancien
pas l'annexion, ajoute-t-il, elle n'arrache pas le pays occupé à sa patrie; elle ne brise pas les liens nationaux. Elle ne supprime aucune des obligations de fidélité et d'attachement à la patrie. A la France donc notre amour, notre dévouement, notre loyalisme, à elle notre cœur comme nos vies ».
Dès le commencement de ces horreurs, comme il devait le faire encore en 1917 à propos de l'envoi de jeunes gens de quatorze à dix-huit ans, pour y travailler, à proximité de la ligne de feu, Mgr Gharost protesta énergiquement contre elles. Dans une longue lettre adressée le 13 avril 1916 à von Grœvenitz, il disait notamment « au nom du droit international que le droit de guerre ne peut jamais enfreindre et de la moralité éternelle que rien ne peut suspendre »:
« Des enlèvements nombreux de femmes et de jeunes filles, des transferts d'hommes et de jeunes gens, d'enfants même, sont effectués dans la région de Tourcoing et de Roubaix, sans procédure ni cause judiciaire. Ces malheureux ont été dirigés sur des localités inconnues... Disloquer ainsi la famille en arrachant des adolescents, des jeunes filles à leurs foyers, ce n'est plus la guerre, c'est pour nous la torture et la pire des tortures. L'infraction au droit familial se doublerait d'une infraction aux exigences les plus délicates de la moralité. Celle-ci est exposée à des dangers dont la vue seule révolte tout honnête homme du fait de la promiscuité qui accompagne fatalement des enlèvements en masse, mêlant les sexes ou, tout au moins, des personnes de valeur morale très inégale » *.
ministre, a dit : « Le droit violé et la vérité outragée ont rarement fait entendre de plus nobles accents. » Lettres à une jeune Française, y. 83. Editions Pierre Laffite, Paris, 1917. 1. Livre jaune, annexe n° 11.
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Mgp Charost ne se borna pas à cette lettre. Accompagné de M. Delesalle, maire de Lille, qui avait lui aussi, très courageusement protesté par écrit contre les déportations, il alla plaider devant le Gouverneur la cause sacrée de ses ouailles. Mais, là où le deuil désespéré des mères avait été impuissant, sa parole ne devait rien obtenir non plus. Elle n'eut pas de meilleur effet que sa lettre, et comme il parlait avec une chaleur très légitime certes et on ne peut plus facile à comprendre, il n'obtint du général que cette réponse, bien prussienne du reste et pour le fond et pour la forme : « Quant à vous, l'évêque, taisez-vous et sortez d'ici » \
Après s'être adressé à son peuple, MBr Ghollet osa s'adresser à l'empereur Guillaume lui-même. Avec une fierté de langage magnifique et une liberté d'expression absolue, il écrivait sans crainte, le 26 mai 1917, à celui qui s'appelait si orgueilleusement « le Maître de la guerre ».
« ... Si je regarde autour de moi, je n'y vois que contributions écrasantes et sans proportions avec les ressources du pays; que réquisitions exagérées et confiscations illégitimes; que domiciles violés et fouillés; qu'habitants mis hors de leurs logis; que mobiliers dispersés ou emportés; qu'amendes exorbitantes; que prisons étonnées d'abriter des gens de bien; que travaux de fortifications exigés contre la patrie sous peine de tourments ignorés de tous les codes. Le clergé est suspect; les prêtres, privés la plupart de leurs églises, ne peuvent visiter ni leurs chefs, ni leurs confesseurs. Le pays est ruiné. Le commerce, l'industrie et l'agriculture sont anéantis; les usines ont vu disparaître leurs machines, leurs