CHAPITRE IV
LE CLERGÉ SÉCULIER DANS LES PAYS ENVAHIS EN 1914 ET DANS LES DÉPARTEMENTS OCCUPÉS
M*1" Dourlent sauve Senlis des flammes et le chanoine Caron Péronne. — M^r Landrieux à Reims. — M. l'abbé Nottin empêche Yitry-le-François d'être pillée. — Les curés de villages pendant la bataille de la Marne. — Témoignage du Daily Mail. — Les curés meusiens durant la « Passion » de Verdun. — Les curés de village tout le long du front. — Le clergé paroissial à Arras pendant les bombardements.
Des grandes villes aux villages les plus modestes, le clergé paroissial se montra aussi admirable que l'Episcopat, au moment de l'invasion.
Parmi ces curés, si effacés la veille et sur qui, le lendemain, reposa l'espérance de populations entières, il en est peu d'aussi connus, je crois, que Mgr Dourlent, archiprêtre de Senlis. Si ce vénérable ecclésiastique ne put pas arracher à la mort M. Odent, maire de cette malheureuse cité, que les Allemands fusillèrent sans jugement1, du moins eut-il Fimmensc joie de sauver la ville elle-même d'une complète destruction.
1. « En catholique pratiquant, M. Odent s'était confessé et avait reçu la Communion des mains de l'abbé Dourlent. 11 me le dit très simplement et m'assura qu'il saurait trouver la force nécessaire pour remplir son devoir de maire jusqu'au bout. Ses yeuv étaient voilés
Sous le prétexte, invariablement le même partout, que de quelques fenêtres on avait fait feu sur ses hommes, von Kluck avait condamné Senlis à périr dans les flammes. L'arrêt féroce avait été rendu le le 2 septembre à 4 heures et demie, une demi-heure seulement après l'entrée des troupes allemandes. A cinq heures, sans pitié aucune, il était exécuté.
On sait avec quel raffinement de barbarie scientifique les envahisseurs procédaient en pareil cas. La plupart de leurs compagnies comptaient dans leurs rangs une section incendiaire, qui traînait après elle les engins destructeurs dans des automobiles1. Au signal donné, grenades, pastilles inflammables, liquides incendiaires sont jetés méthodiquement dans les maisons par les portes ou par les fenêtres. Le premier jet de flammes vient de pétiller; des langues de feu le suivent, se multipliant à chaque
de tristesse. Des larmes y perlaient ». Douarche, sous-Préfet de Senlis. Journal des Débats, 2 septembre 1916.
M. de Nôussane a publié dans le Correspondant du 10 août 1915 (Journal d'un bourgeois à Senlis), un procès-verbal rapportant exactement les détails de l'exécution de M. Odent.
1. Y. Correspondant, 10 août 1915, loc. cit. article de Nôussane.
La Gazette de Lausanne du 28 juillet 1915 publia la protestation suivante en réponse à un article de Nord Deutsche : « Habitant de Senlis, que je n'ai pas quitté pendant l'occupation, j'en ai noté les phases dans divers articles de journaux, notamment un intitulé : « Gomment les Allemands incendient nos villes. » Je certifie formellement que l'incendie de Senlis a été mis volontairement par une équipe régulière, avec une « parfaite méthode ». Je suis prêt, si cela est nécessaire, à entrer dans des détails et à faire contresigner mes récits par d'autres témoins digne de foi. » Baron André de Maricourt, archiviste paléographe. Voir aussi dans le Journal des Débats, 2 septembre 1910, la relation de l'incendie et du pillage de Senlis, par M. Douarche, sous-préfet de cette ville. M. Douarche y a écrit: « Si Senlis ne fut pas brûlée et détruite de fond en comble, c'est à la courageuse intervention de son curé qu'elle le doit. M. l'abbé Dourlent a su on imposer aux barbares par son attitude ferme, sa protestation véhémente ».
« A Framerville (Somme), sous les yeux du curé de la paroisse. les incendiaires se mirent à danser, au son d'un piano mécanique, en activant par des projectiles inflammables les brasiers allumés ». Gast. Deschamps. « Aux régions dévastées.» Rev. des Deux Mondes, 15 juillet 1917, p. 408.
instant. Bientôt, au milieu d'un crépitement sinistre, ce sont d'énormes flambées qui montent tout droit vers le ciel. Quelqu'un veut-il tenter de combattre l'incendie ? Il est repousssé à coups de baïonnette par les soldats. Aussi, en quelques heures 117 maisons deviennent la proie du feu et les cadavres de 26 victimes roussissent sur le pavé à la chaleur de cet effroyable brasier. « Otages pris au hasard et rendus responsables des coups de feu tirés par de soi-disant francs-tireurs, vieillards brûlés vifs, commerçants abattus sur le pas de leur porte, enlin malheureux, hommes, femmes et enfants, placés en guise de boucliers, devant les troupes allemandes, et frappés à la fois par les balles ennemies et par les balles françaises » \ Et tandis que tout un quartier flambe ainsi dans la nuit, — contraste douloureux, — la lune qui s'est levée éclaire de sa lumière paisible ce spectacle d'épouvante et d'horreur.
C'est alors qu'à l'hôtel du Grand Cerf, où on lui a intimé l'ordre de se rendre comme otage, le chanoine Dourlent apprend d'un colonel que la ville tout entière va être brûlée, quartier par quartier.
Et pourquoi cet incendie barbare? « Représailles : on a tiré sur les troupes du haut du clocher.
« — Ah ! pour cela, colonel, je vous l'assure : il n'en est rien. Seul, je suis monté dans le clocher de la cathédrale et la clé n'en est pas sortie de mes mains.
« — On a fait feu sur nous.
« — Je ne le crois pas, mais, dans tous les cas, pas du clocher : c'est impossible. »
Cette discussion dont le salut de Senlis était l'enjeu terrible se poursuit quelques instants, les répliques suivant les répliques, comme le fer bat le fer dans