Douarche, sous-prétei de Senlis, lue. rit
un assaut d'armes. Enfin, sentant la gravité tragique de la situation, l'archipretre s'écrie :
« — Sur Dieu qui m'entend, je vous le jure, monsieur, nul n'a tiré sur vos soldats du haut de mon clocher. Faites une enquête. Je suis votre otage : si je ne vous dis pas en ce moment la vérité, j'y consens par avance, vous me ferez fusiller. »
La sincérité qui éclate dans cette suprême affirmation est si vibrante, l'accent qui l'anime si profondément émouvant, que l'officier allemand en est frappé. Il réfléchit un instant, puis :
« — S'il en est vraiment ainsi, monsieur le curé, et je m'incline à le croire, après vous avoir entendu, peut-être allez-vous sauver la ville. Je me rends chez le général. Je vais lui en référer ».
Le chanoine Dourlent insiste pour être mis luimême en présence de von Kluck. Mais le colonel refuse. C'est inutile. Il fera son rapport. Et il ajoute :
« — Si à minuit l'incendie cesse, ce sera la preuve qu'on aura cru à votre parole, et, dès lors, la ville n'aura plus rien à redouter. »
A minuit l'incendie, — mais non, hélas! le pillage, — était arrêté. Grâce à son curô-archiprêtrc, Senlis était sauvée \
1. Le )narlyre de Setdis. Conférence de M. t'&rchiprètre Dourlent. M. rarchiprêtre Dourlent a été mis à l'Ordre du Pays dans les termes suivants : « L'abbé Dourlent, archiprètro de Senlis (Oise), parcourut la ville pendant le bombardement, indiquant les abris et prévenant la panique. Pris comme otage et sachant que la ville allait être incendiée par représailles, demanda une enquête au commandant allemand et se porta garaKt de Tinnocence de ses concitoyens, s'offrant à être fusillé, si ses affirmations n'étaient pas reconnues exactes ». Journ. officiel, 28 mars 1915, p. 1671.
Après avoir sauvé Senlis, M. l'archipretre Dourlent. aidé de quelques conseillers municipaux et de quelques autres citoyens courageux s'employa à administrer la ville et à la ravitailler, pendant tout le temps que dura l'occupation allemande. En 1917, le Souverain Pontife éleva M. Dourlent à la prélature pour le récompenser Je sa magnifique conduite dansées tristes jours.
Péronne faillit aussi devenir la proie des flammes. Quand ils y entrèrent, le 26 août 1914, les Allemands, furieux de n'y point trouver le sous-préfet, destitué plus tard par décret, commencèrent par incendier l'Hôtel de la Sous-Préfecture. Ils livrèrent ensuite au feu, toujours à l'aide de leurs pastilles de « thermite », de leurs grenades et de leurs bâtonnets chimiques, et aussi de leurs pompes à pétrole et de leurs torches, un certain nombre d'autres maisons ; le faubourg Fusy et le faubourg de Bretagne furent ainsi partiellement brûlés par eux. Poursuivant implacablement leur sinistre besogne, ils se disposaient à incendier la Grand'Place, joyau de Péronne, — cette place qu'en mars 1917, au moment du repli d'Hindenburg, les Allemands devaient si sauvagement faire sauter et brûler, — quand le chanoine Garon, archiprêtre de la ville, intervint. Il s'interposa et, aussi heureux que Mgl Dourlent à Senlis, il réussit à sauver des flammes ce qui ne leur avait pas été encore livré.
Cette première tâche accomplie, le chanoine Garon se mit en devoir de suppléer à l'absence de ceux qui, par peur, avaient abandonné leur poste. Deux conseillers municipaux seulement étaient demeurés à Péronne. Avec l'un d'eux, M. Liné, et un négociant de la ville, M. Marchandin, il forma un triumvirat, auquel vinrent courageusement s'ndj oindre une douzaine d'autres citoyens.
Aidé par eux, pendant les vingt jours environ que dura la première occupation allemande, le vaillant archiprêtre se dévoua corps et âme h défendre les intérêts de la ville contre les envahisseurs. Ce ne fut pas une mince besogne. Les « Rapports officiels de la Commission belge » font foi que, de la seule ville de Malines, il fut expédié en Allemagne 28 trains,
entièrement chargés de meubles et d'objets mobiliers pillés dans tous les quartiers . Ils relatent notamment qu'à certains jours on compta jusqu'à 700 pianos sur les quais de la gare à destination des pays rhénans \ Péronne fut un peu traitée suivant le même régime et c'est par wagons entiers que les pillards en gris de campagne qui Foccupèrent expédièrent outre-Rhin les meubles volés par eux sans vergogne de tous les côtés2.
Le maire de Reims, lui, ne déserta point. Quand von Heeringen pénétra dans la ville, il F y trouva
1. Pierre Nothomb. Les Barbares en Belgique, pp. 231-216, Perrin et Ci8, Paris 1916.
2. Combien d'autres villes ne furent-elles pas traitées comme Péronne ! Dans le seul département delà Marne, on en compte plusieurs. Après un voyage qu'il fit dans cette région, en décembre lylo. M. Gaston Deschamps écrivait à ce propos dans le Temps : « Mme Frey, propriétaire de l'hôtel de Reims, à Suippes, a vu des scènes de pillage dont elle fait une véritable relation. Les Saxons, au commandement d'un de leurs officiers, déménageaient, à l'aide d'un convoi de camions automobiles, des couvertures, des édredons, des draps, des meubles, des machines à coudre, des jouets d'enfants. Pendant ce temps, les bavarois pillaient Givry. Et les mêmes scènes de déprédation étaient organisées par le colonel d'un régiment de la garde prussienne à Ecury. Les habitants de Fromentières, de Sompuis, de Saint-Etienne-au-Temple, de Somme-Tourbe subissaient le même traitement.
« Les Allemands d'aujourd'hui sont déplorablement pareils aux Allemands d'autrefois. Tels ils étaient aux siècles lointains de leurs premières incursions, tels ils sont demeurés au cours des âges. C'est une race de proie. Germanos ad prœdam, disait Tacite. Ils n'ont pas changé ».
Voir aussi sur ce même sujet le poignant article paru dans le Correspondant du 10 avril 1916, pp. 47-77, sous le titre : La Ville envahie, et les Souvenirs de guerre d'un sous-officier allemand, Pavot, Paris, 11)18, pp. 37, 49, 50, 99, 136.
Lorsque les mobiliers volés n'étaient pas utilisés en Allemagne, ils y étaient achetés par une sorte de bande noire, qui les revendait ensuite, après annonce dans les journaux, notamment dans les pays Scandinaves. En mai 1917, un journaliste écrivait à propos de ce honteux commerce dans le Tidens-Tegn de Christiania : « Pourquoi ces trafiquants n'annoncent-ils pas en même temps une vente aux enchères d'esclaves, d'enfants et jeunes femmes de France et de Belgique, sur la Raadhusplads à Copenhague et au Marché aux bestiaux de Christiania ? Ce ne serait pas plus indigne que les autres annonces qu'ils font. »
qui, de pied ferme, l'y attendait1. Il y trouva aussi, dans chacune des paroisses, le clergé en son entier. En l'absence du cardinal Luçon alors au Conclave, comme je l'ai dit déjà, Mgr Neveux, vicaire général, et Msr Landrieux, alors archiprêtre de la cathédrale et depuis évêque de Dijon, étaient là pour donner l'exemple. Ils le donnèrent, et d'une façon magnifique, soutenant les cœurs, relevant les âmes, forçant l'estime de tous.
Reims évacué, lorsque les artilleurs de von Heeringen prirent sauvagement pour cible la prestigieuse cathédrale, leurs obus eurent tôt fait d'allumer l'incendie dans sa charpente, « la célèbre forêt des combles » connue partout.
Sous l'action du feu, le plomb des toitures fondit et il commença à couler le long des rainures des colonnes, tandis que les débris enflammés se prenaient à tomber de la voûte sur la paille dont le sol était largement jonché. Or sur cette paille gisait encore une centaine de blessés allemands que le prince Henri de Prusse y avait fait déposer. Il suffisait de les y abandonner pour qu'ils devinssent les premières victimes de l'incendie criminellement allumé par leurs chefs. C'eût été un châtiment juste peut-être, mais à coup sûr bien inhumain. Le personnel médical et le clergé de la paroisse n'y pensè-
i rent pas une minute. Bien au contraire, ils se hâtè-
i rent de tout organiser pour sauver ces infortunés.
! Ils firent emporter d'abord sur des brancards ceux qui étaient le plus gravement atteints. Ils dirigèrent
i ensuite vers la porte de gauche de la basilique ceux qui pouvaient encore se tenir debout et marcher. Lorsque la foule, justement exaspérée par le bom-
1. Le Dr Langlet a été cité à l'Ordre du Pays et nommé chevalier de la Légion d'honneur d'abord, puis officier.
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bardement, vit apparaître ces malheureux dans leurs uniformes abhorrés, elle eut un sursaut d'effroyable colère. Tirés par des soldats qui étaient sur la place, quelques coups de fusil éclatèrent. Quatre Allemands furent touchés. Et, sauvés des flammes, les autres allaient peut-être tomber sous une pluie de balles vengeresses, quand, s'élançant devant eux les bras tendus pour les protéger, M61' Landrieux parvint, à travers la foule hurlante, à leur frayer un passage jusqu'au musée \
A Vitry-le-François, où 600 personnes restaient à peine sur une population normale de 8.500 habitants, c'est l'abbé Nottin, curé-archiprêtre, qui s'offre comme otage et qui « empêche partiellement le pillage de la ville par l'ennemi », comme le déclare éiogieusement la citation à l'Ordre du Pays qui lui fut accordée deux mois plus tard2.
Le samedi, 5 septembre 1914, le général de Langie de Garry avait évacué Vitry dès les premières heures pour reporter ses lignes en arrière et s'établir solidement sur les hauteurs. Les administrations civiles avaient déjà abandonné la ville depuis deux jours. Afin de parer au désordre que cette fuite devait fatalement amener, l'abbé Nottin constitua une Commission provisoire et cette Commission l'élut aussitôt pour président.
11 n'y avait plus à hésiter. De par cette élection, c'était désormais à l'archiprêtre qu'incombait la charge de faire ce qu'aurait dû faire le maire, si le maire se fût trouvé à Vitry. Il le fit, et sans plus de
1. Msf Landrieux: l'ut vaillamment seconde dans cette circonstance par l'abbé Thinot, maître de chapelle de la cathédrale, tué plus tard à l'ennemi, et par l'abbé Andrieux, écrivain connu, décoré de la Légion d'honneur le 1er février 1917 pour sa brillante conduite un l'eu, en sa qualité d'aumônier des fusiliers-marins.