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Le Martyre de Soissons, pp

2. L'abbé Pérignon lut porté en ces termes à l'Ordre du Pays : « Afin d'obtenir la libération de plusieurs femmes arrêtées sans motif, s'est offert comme otage. Libéré, est resté courageusement à son poste. Quelques jours plus tard, est arrêté de nouveau ; victime des brutalités allemandes et pendant un combat conduit aux; lignes et exposé au feu de nos troupes ».

ses yeux, l'énergique curé fut placé, — toujours la même vaillance! — avec deux de ses paroissiens en tête du 5e chasseurs allemands. 11 y resta cinq grandes heures exposé au feu des 75. Le soir arrivé, alors qu'un obus venait d'éclater dans les rangs et de tuer un officier à ses côtés, il se laissa choir par terre comme s'il venait d'être tué lui aussi. C'est du champ de bataille que, pendant la nuit, il regagna nos lignes en rampant1.

Parfois, c'était revêtu, de leurs habits sacerdotaux que les prêtres ouvraient la marche devant les Allemands pour les garder des balles françaises.

Le 9 septembre 1914, en tête d'un convoi d'ambulance qui débouchait de Roye, on pouvait voir s'avancer sur une automobile, tête nue en plein soleil, un groupe étrange. Il était composé de deux chantres en soutane et en surplis et de deux prêtres, MM. Caron et Dégolbert, en aube, avec une étole noire et un manipule de même couleur. Ils avaient tous été arrêtés quelques instants auparavant, à l'autel, où ils célébraient les obsèques d'un conseiller municipal socialiste, au moment où ils entonnaient le Diesirœ. A peine leur avait-on donné le temps de quitter leur chasuble, rien de plus ; et on les avait poussés en avant du convoi d'ambulance, parce que une poignée de soldats du génie français venus et repartis en automobile, avaient tiré quelques coups de fusil sur une sentinelle allemande. On les conduisit ainsi jusqu'à Ghauny. Ils y furent enfermés dans un cachot. On ne leur rendit la liberté que quarantehuit heures après, et c'est à pied qu'on les contraignit de retourner à Roye, où ils rentrèrent enfin,

1. L'abbé Baudoin mourut en avril 19J7, à Toulouse., où il était mobilisé.

mais croulants de fatigue et à moitié morts d'épuisement.

Il arrivait que ces gros Teutons éprouvaient le besoin de se détendre. Alors, renouvelant le jeu des légionnaires de Pilate au prétoire, ils s'amusaient de leurs victimes.

L'abbé Hochard, curé de Thiepval, avait montré à plusieurs reprises l'homme de cœur qu'il était. Un jour que les obus français commençaient à pleuvoir sur l'église où se trouvaient un certain nombre de leurs blessés, les Allemands lui avaient demandé d'aller attacher un drapeau d'ambulance en haut de son clocher. Après en avoir improvisé un avec un jvieuxdrap de lit et deux lambeaux rouges de soutane d'enfants de chœur, l'abbé Hochard s'était bravement exécuté. Dans une autre circonstance, toujours à la requête des envahisseurs, il s'était présenté seul, devant nos tranchées en agitant une serviette attachée à sa canne, afin d'obtenir un armistice pour enterrer les morts dont le sol était couvert. Cette vaillance méritait bien quelque respect et ces services quelque reconnaissance. Voici comment on s'en acquitta envers lui. Un matin, l'abbé Hochard se voit brusquement arrêté sans savoir pourquoi. Sur-le- ;hamp, on le pousse contre une muraille, dix hommes 'y mettent en joue, tandis que, serrant la sainte Réserve sur sa poitrine, il attend la mort. « Feu » commande alors un sous-lieutenant d'une voix forte. Les oups partent, mais toutes les balles vont effriter les briques au-dessus et autour de la tête du prêtre. Et, x>mme celui-ci a un peu pâli devant ces dix canons ie fusil soudainement braqués sur lui, le jeune hurluberlu qui a commandé le feu lui dit d'un ton narquois : « Nous, pas méchants; pour faire peur, pour

faire peur seulement ». Et tous les soldats de s'esclaffer de rire, tant la plaisanterie leur paraît bonne, tant elle est, dans tous les cas, à leur goût.

Pour le chanoine Dourlen, curé de Rosières, on poussa plus loin encore l'écœurante farce. Arrêté avec deux garçons boulangers, sous l'éternel prétexte qu'il avait fait des signaux aux Français, il avait été attaché, les mains liées au préalable sur la poitrine, à une longe de cheval avec ses deux co-prisonniers. Traîné à pied jusqu'au gros village de Caix, il y avait subi un premier simulacre de jugement, dont la sentence avait été soi-disant réservée. Emmené ensuite à Moreuii, où on avait fini par lui donner, après deux jours de jeûne, une bouchée de pain et quelques gouttes de café, il eut une seconde fois à comparaître devant une cour martiale, pseudo-cour martiale, mais qui se présentait à lui comme un tribunal régulier et qui, naturellement, condamna le « pastor » à être fusillé. Toutefois, le régiment s'étant remis en marche, on fit semblant de surseoir à l'exécution et, comme le malheureux condamné était à bout de forces, on le hissa sur une cuisine roulante pour l'emmener. Enfin, à l'une des étapes suivantes, on annonça à l'abbé Dourlen que sa dernière heure était venue. On désigna d'abord devant lui les hommes du peloton d'exécution. Puis, raffinement de cruauté, on fixa sous ses yeux dans le sol par la baïonnette un fusil dont la crosse, émergeant de terre, devait servir de poteau pour l'attacher. On lui laissa distribuer enfin à ses deux compagnons d'infortune, comme le fait quelqu'un qui va mourir, les petits objets qu'il avait sur lui, pour être donnés en souvenir à des amis. Et, quand il eut ainsi bien savouré toute l'amertume des préliminaires de l'exécution, mais alors seulement, au milieu d'une explo-

sion de rire épais, on lui déclara qu'il était libre, ainsi que ses compagnons, et que tout ce qui venait d'être fait, l'avait été seulement « pour s'amuser ».

La théorie teutonne : « A la guerre, tout est permis aux Allemands ». — « La plus grande immoralité, c'est d'être faible ».

— Nombreux prêtres et religieux fusillés par les Allemands.

— L'effroyable mort du vieux curé-doyen de Sompuis. — M6rRutten, évêque de Liège, et le maréchal von der Goltz.

Plût à Dieu, du reste, que ces « brutes » pour reprendre le mot de l'abbé Baudoin, se fussent toujours arrêtées en pareils cas à moitié route! Malheureusement, il n'en fut rien et ils ne jalonnèrent que trop souvent leur voie d'épouvante de sanglantes et tragiques exécutions ! Ne soupçonnant pas dans leur orgueil1, qu'ils pourraient bien rencontrer un jour sur leur chemin la France, portant dans ses mains la terrible épée dléna, ils accumulèrent crimes sur

1. C'est cet orgueil, — orgueil fou, — qui fît prononcer du haut de certaines chaires allemandes des paroles comme celles-ci, publiées par la Standard de Londres d'abord, reproduites ensuite parle Temps, et que l'on trouvera également dans la Croix du 16 décembre 1915 :

Le pasteur La3bel, dans la plus grande église luthérienne de Leipzig : « Leurs souffrances doivent nous être agréables, leurs cris de douleur ne doivent pas émouvoir les sourdes oreilles allemandes... Point de quartier pour les Anglais, les Français, les Russes, et tous les peuples qui se sont donnés au diable ». Ne croirait-on pas entendre l'écho de certaines paroles de Luther, à Wittemberg ?

Le professeur Rheinold Seeberg, à la cathédrale de Berlin : « Nous faisons une œuvre d'amour, en les tuant et en les faisant souffrir, en brûlant leurs maisons, en envahissant leurs territoires. »

Et enfin cette autre affirmation digne du plus furieux des énergumènes et qui est du pasteur Fritz Philippi à Berlin ; « La mission divine de l'Allemagne, mes frères, est de crucifier l'humanité. Par suite le devoir des soldats allemands est de frapper impitoyablement, ils doivent tuer, ils doivent brûler, ils doivent détruire Des demimesures seraient impies ».

crimes la conscience légère, et ils ne se rendirent même pas compte que chacun de ces forfaits ajoutait fatalement une pierre à la muraille de réprobation de haine et qui s'élevait entre eux et leurs loyaux adversaires1.

Ne professaient-ils pas cyniquement d'ailleurs avec Treitschke, député au Reichstag et oracle des grandes Universités d'outre-Rhin, que « la plus grande immoralité, c'est d'être faible » : avec Clausewitz que « la guerre est un acte de violence, qu'il n'y a à cette violence aucune limite... qu'on ne peut introduire dans la philosophie de la guerre un principe de modération, sans commettre une absurdité »; avec von Hartmann, que « la guerre est précisément la rupture entre les droits et les devoirs... que la prise d'otages, l'incendie, le massacre de la population civile, tout cela peut faire partie des nécessités d'une campagne...

4. Voici les trente chefs d'accusation relevés par la commission des Responsabilités de la Conférence de la Paix contre l'armée allemande :

4° Massacres des civils ; 2° mises à mort d'otages ; 38 tortures de civils ; 4° avoir affamé des civils ; 5° rapts ; 6° détournements de filles et de femmes dans le bat de renforcer la prostitution ; 1° déportations de civils ; 8° internement des civils dans des conditions sauvages ; 9« avoir obligé des civils à participer à des travaux en relation avec les opérations militaires ; 10° usurpation de pouvoir pendant l'occupation militaire ; 11° enrôlements obligatoires parmi les habitants des pays occupés ; 12° pillages ; 13° confiscations de propriétés ; 14° contributions et réquisitions illégales ou exorbitantes ; 15° avilissement du papier -monnaie et émission illégale de papier-monnaie ; 16° impositions de pénalités collectives ; 17° dévastations et destructions sans limites de la propriété ; 18° bombardement de villes ouvertes ; 19° destructions illimitées de monuments et bâtiments religieux, de bienfaisance, d'éducation et historiques ; 20° destructions de navires marchands et de navires à passagers sans examen ni avertissement ; 21° destructions de bateaux de pêche et de convois de ravitaillement ; 22° bombardement d'hôpitaux : 23° attaques et destructions de navires hôpitaux ; 24° infractions aux règlements de la Croix de Genève ; 25° usage de gaz délétères et asphyxiants ; 26° usage de balles explosibles ; 27° avoir ordonné de ne point faire de quartier ; 28° mauvais traitements à l'égard des prisonniers de guerre; 29° avoir mésusé du drapeau blanc ; 30» empoisonnements des puits.

que le terrorisme peut devenir nécessaire pour réduire au silence par l'intérêt ei la peur le patriotisme et le sentiment du droit chez la population ennemie ? » Ne disaient-ils pas avec Maximilien Harden : « Où est le droit? Là où est la force. Infanterie, cavalerie, artillerie, voilà les preuves de notre droit... Soyez d'abord victorieux, et nul n'osera vous demander par quels moyens vous l'avez été... Tout acte de violence est de bonne guerre, et il y faut joindre, où on le peut, la ruse et l'hypocrisie... Le parjure d'hier fait le droit d'aujourd'hui... Les gouvernements responsables ont, non seulement le droit, mais le devoir, de nier ce qui est vrai et d'affirmer ce qui est faux, à condition bien entendu, que ce qui manque de véracité ne puisse pas être prouvé... »

Avec des directives d'une férocité si haut proclamée qu'importait la déclaration solennelle de l'article 22 du Règlement de La Haye : « Les belligérants n'ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l'ennemi ?».

« Ce droit illimité », les belligérants ne l'avaient pas, c'est entendu : mais c'est sans hésitation néanmoins que les Allemands le prirent. Et ils 1 exercèrent dans des conditions telles que le « Comité d'enquête anglaise sur la conduite des armées allemandes en Belgique et en France » a écrit dans son Rapport ces lignes vengeresses :

« Conscient comme il Test de la gravité de ses conclusions, le Comité perçoit qu'il ferait moins jque son devoir s'il manquait à affirmer qu'elles sont pleinement établies par les témoignages. Le meurtre, le dérèglement et le pillage prévalurent dans maintes parties de la Belgique à un degré inégalé dans aucune guerre entre des nations

162 l'église de frange pendant la guerre

civilisées au cours des trois derniers siècles » *.

Et la « Commission d'enquête française a dit à son tour en fournissant largement la preuve de ce qu'elle avançait :

« Jamais une guerre entre nations civilisées n'a eu le caractère sauvage et féroce de celle qui est en ce moment portée sur notre sol... Le pillage, le viol, l'incendie et le meurtre sont de pratique courante chez nos ennemis... Les attentats contre les femmes et les jeunes tilles ont été d'une fréquence inouïe... En ce qui concerne le vol, nos constatations ont été incessantes, et nous n'hésitons pas à dire que partout où une troupe ennemie à passé elle s'est livrée en présence de ses chefs, et souvent môme avec leur participation, à un pillage méthodiquement organisé. »

Pour que le sérieux des enquêtes menées par la commission soit bien prouvé, il n'est pas inutile d'indiquer ce que ses membres ont déclaré en tête de leur premier rapport (il y en a 12 jusqu'ici de publiés) : « Nous n'avons cru devoir retenir que les faits qui, irréfutablement établis, constituent d'une

1. Cité par Henri Davignon, ancien ministre de Belgique., Rev. Heb., 29 mai 1915 p. 588. L"aveu de quelques-unes de ces atrocités, par exemple des massacres de civils, se trouve consigné en maints ouvrages allemands. Cf. Souvenirs de guerre d'un sous-officier allemand (1914-1916), Payot, Paris, 1918, pp, 43. 69, 106,216. Voir aussi les saisissants documents fournis par Gust. Som ville, Vers Liège : le Chemin du Crime, août 1914, Perrin et Gio. C'est contre ces abominations et alin de réfuter les calomnies jetées dans le public pour essayer de les excuser que les évoques belges écrivirent « à Leurs Emihences les Cardinaux et à Leurs Grandeurs les Evèques d'Allemagne, de Bavière et d'Autriche-Hongrie » leur superbe et irréfu* table lettre en date du 24 novembre 1915.

On sait du reste que le cardinal Pifl, archevêque de Vienne et primat d'Autriche, ayant envoyé en Belgique pour y faire une enquête sur les prétendus attentats du clergé et du peuple belges contre les armées allemandes, un de ses prêtres d'origine hollandaise, celui-ci dit dans son rapport : « J'ai consciencieusement examiné tous les cas et, en critique loyal, je dois écrire un non constat après chacun d'eux ».

façon certaine des abus criminels, nettement caractérisés, négligeant ceux dont les preuves étaient insuffisantes à nos yeux ou qui, si dommageables et si cruels qu'ils fussent, pouvaient avoir été la conséquence d'actes de guerre proprement dits, plutôt que d excès volontaire, imputables à l'ennemi J »

A peme entrés en Belgique, les futurs assassins du capitaine Fryatt, commandant du BrusseL et de cette Miss Cadwell, au cercueil de laquelle la pitié du monde entier fit cortège, y donnèrent leur mesure Ils y appliquèrent leurs méthodes barbares avec une inexorable rigueur. Et les prêtres commencèrent à tomber des lors sous les balles de leurs pelotons d exécution ! Certains d'entre eux ne furent abattus qu après avoir subi des mauvais traitements et des outrages d une cruauté et d'un sadisme si révoltants

— c est encore une commission d'enquête officielle' la Commission belge, qui le déclare dans son Rapport

— que la plume répugne à les reproduire. Tel l'abbé Dergent, curé de Gelrode, dont le cardinal Mercier ne craint pas d'écrire dans sa Lettre Pastorale : « Le curé de Gelrode est, selon toute vraisemblance, tombe en martyr ».

Sans avoir eu, heureusement pour eux, à subir ces traitements odieux, trois prêtres furent fusillés dans le diocèse de Tournai et une dizaine dans le diocèse de Liège. Au diocèse de Malines, dont Anvers dépend vingt-six furent passés parles armes, et M«'Hevlen' eveque de Namur, a déclaré dans une de ses Lettres Pastorales, que son clergé comptait bien vinet-cinci wctimes dans cette sanglante hécatombe '-.

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