Récit inséré dans la Semaine religieuse de Nancy
2. Quelque invraisemblable que soit un pareil acte de la part d'un officier, il n'y a qu'à lire les Rapports de la Commission d'enquête française pour constater que des faits analogues, — officiers s'acharnant sur des civils, blessés ou non, — ne se produisirent que trop souvent. V. par exemple Rapp. du 17 déc. 1914, pp. 34, 37, 41. 42. Rapp. du 8 décembre 1915, pp. 27,44,111° Rapport, pp. 14, 16, 17, 18, 19, 23, 24,26 et 28. « Beaucoup de blessés ont rapporté que, quand ils étaient restés étendus sur le champ de bataille, ils avaient assisté au meurtre de camarades achevés à coups de fusil, ou de revolver, à coups de crosse ou de baïonnette, par des soldats, des sous-officiers et même des officiers allemands. » IIe Rapport, p. 14. — Dans son XIIe Rapport, le dernier qui ait paru au moment où j'écris ces lignes, la Commission d'enquête rapporte qu'à Fillières, Meurthe-et-Moselle, un capitaine allemand lit promener le long des rues les cadavres des époux Lay, fusillés par ses soldats, en disant : « Vous avez voulu la guerre, la voilà ».
nourriture, avec sa domestique, M110 Côte, âgée de soixante-sept ans, et les sieurs Mougeot, Arnould, Poignet et Guchard. Le 8, tous furent conduits à Coole où on leur fit passer Ja nuit, toujours sans leur donner d'aliments ; puis on les dirigea vers Châlons-sur-Marne. En route, comme le vieux prêtre, bourré de coups de crosse et complètement exténué, devenait incapable d'avancer davantage, on le fit monter avec sa servante dans une voiture de boucher que durent traîner les autres prisonniers.
« De Châlons, les otages furent transférés à Suippes et on les fit entrer dans une maison pour les interroger. L'abbé Oudin, qui tenait à peine debout, fut saisi à l'épaule et rudement secoué par un officier qui l'interpella sur un ton grossier. Il sortit de l'interrogatoire égaré, chancelant, et dut passer la nuit entière sous la pluie, dans la cour d'une école. Le II, les captifs arrivèrent à Vouziers pour y séjourner jusqu'au 14 dans un manège où il fallut coucher sur la sciure humide. La journée du 15 fut particulièrement atroce. Des soldats et surtout des officiers, venus tout exprès en grand nombre, se firent un jeu de maltraiter le curé. Ils lui crachèrent au visage, le flagellèrent de leurs cravaches, le lancèrent en l'air pour le laisser retomber sur le sol, et lui portèrent sur les bras, sur les cuisses, sur la poitrine, des coups de talon de botte et des coups d'éperon. Après ces abominables violences, M. l'abbé Oudin se trouva réduit à un tel état de faiblesse qu'on entendait à peine ses gémissements. Le 15, il fut emmené à Sedan. Envoyé dans un hôpital de cette ville, il ne tarda pas à y succomber1. » ,
1. Coram. d'enquête. V° rapport pp. 8 et 9. Le Temps a publié, le 26 mai 1916, quelques détails plus circonstanciés sur ce que le
Au temps où il avait la triste obligation d'héberger sous son toit von der Goltz, alors dans toute sa gloire et qui devait misérablement finir assassiné par un Turc, Mgr Rutten, évoque de Liège, lui dit un jour, en lui parlant de certains faits qui ont soulevé l'indignation universelle :
« De pareils faits, monsieur le Maréchal, constitueront une honte éternelle pour les Allemands et pour leur histoire. »
A quoi, un sourire quelque peu narquois sur les lèvres, le Maréchal répliqua, dit-on :
« N'ayez crainte, Monseigneur, car l'histoire, c'est nous qui l'écrirons, puisque c'est nous qui rempor-
malheureux abbé Oudin eut à souffrir des Allemands. Ces détails lui furent fournis par un témoin oculaire de la scène, M. Ch. Arnould, arrêté comme otage lui aussi.
« Du haut du véhicule, plusieurs Allemands prennent le vieillard par les pieds et les bras, comme on fait d'un sac ; ils le balancent et le jettent sur le soi. Ce n*est plus qu'une masse inerte d'où sortent des gémissements, des plaintes et des cris. Deux soudards l'empoignent chacun par une jambe et, de la sorte, le traînent dans le manège, où ils l'envoient ainsi qu'un paquet dans un coin. Alors se déroule le spectacle le plus affreux que nous ayons encore vu. « Par trois ou quatre, les soldats arrivent et s'approchent du curé étendu dans la sciure ; avec de gros rires de brute, ils l'entourent, l'invectivent, lui écrasent les membres à coups de talon et lui crachent au visage ; des cavaliers lui cinglent la figure avec leurs cravaches : avec leurs éperons, ils lui labourent le corps.
« Le pauvre martyr est en sang ; sa soutane en lambeaux ne couvre plus que des parties de son corps. Avec des gestes de supplication, il étend les bras pour essayer de se protéger, les plaintes qu'il pousse sont déchirantes. Nous pleurons tous. Ses bourreaux plaisantent et raillent ; tout auprès de lui des soldats se sont emparés de la servante et l'ont complètement dévêtue, puis à quatre ils la saisissent par les membres, la lancent en l'air et la laissent retomber; ils la reprennent alors et recommencent.
« Muets d'horreur, nous regardons ces scènes atroces. Enfin quelques-uns d'entre nous osent avancer et veulent intervenir ; ils sont repoussés par des bourrades et des coups de poing. On nous ordonne d'aller nous coucher et pour empêcher que nous lui portions secours, on place entre le curé et nous des sentinelles.
« Toute la nuit, nous entendons ses lamentations: elles vont s'affaiblissant. Au matin, le vieillard agonise, alors il est conduit dans une ambulance où il est mort. Quant à la servante, elle est devenue folle. A notre retour, pendant notre passage on Suisse, f>lle a été internée dans une asile d'aliénés. »
terons la victoire. Et, sur la terre, la victoire efface tout. »
Von der Goltz se trompait, dans sa présomptueuse arrogance. La victoire, Dieu merci, ni lui, ni les siens ne l'ont eue.
Mais Teussent-ils remportée, ils n'en auraient pas moins été à jamais déshonorés aux yeux des hommes, parce qu'il y a des taches que la victoire la plus complète elle-même est impuissante à effacer. Ce sont celles dont l'infamie et le parjure impriment l'éternel stigmate au front à jamais déshonoré d'une nation.