LE CLERGÉ SÉCULIER A L'ARMÉE LE PRÊTRE DANS LES UNITÉS COMBATTANTES
Le prêtre durant la guerre de 1870. — Le prêtre dans le rang pendant la Grande Guerre. — La loi « Les curés, sac au dos ». — Effet inattendu. — « Pour le courage, on dirait quïls ont le diable au corps ». — Nombre impressionnant de mobilisés fournis par le clergé : dans certains diocèses, la moitié du clergé est touchée par la mobilisation.
Effets produits par le contact quotidien du prêtre et du soldat en campagne. — Les prêtres engagés volontaires.
La guerre de 1870 venait de finir. On y avait vu les prêtres sur le champ de bataille. Ces prêtres portaient le brassard blanc à croix-rouge, ceux-ci sur la pauvre soutane noire du clergé séculier, ceux-là sur l'habit religieux pour le moins aussi élimé. Du reste, les uns et les autres avaient été vaillants d'une vaillance à toute épreuve et maintes fois on les avait vus braver la mort. Aussi savions-nous bien, nous qui les avions contemplés à l'œuvre, qu'à la première alerte ces prêtres s'empresseraient de remettre leurs sacoches en bandoulière et qu'ils accourraient, tout joyeux, pour entrer en campagne avec le troupier.
Nous en étions sûrs. Et cependant, si on nous avait annoncé à cette époque, — au lendemain du
douloureux Traité de Francfort — qu'à la prochaine guerre on verrait les prêtres trois cents fois plus nombreux que jadis, ce terme trois cents fois n'étant pas simplement une formule emphatique, mais exprimant à peu de chose près la réalité ; si on avait ajouté qu'on ne les reverrait pas seulement à côté des unités combattantes en qualité d'aumôniers, mais qu'ils compteraient dans le rang; qu'ils porteraient la capote; qu'ils manieraient le sabre et le fusil ; qu'on les rencontrerait dans les armes savantes aussi bien que dans les autres et qu'ils y figureraient, non seulement comme hommes de troupes, mais comme gradés, comme officiers ; qu'on en verrait chevaucher en culottes rouges, — le bleu horizon et le khaki n'étaient pas prévus encore — à la tête de batteries, d'escadrons, de compagnies, de bataillons même, on nous aurait certainement plus qu'étonnés. Et je ne suis pas bien sûr que nous n'eussions pas accueilli cette prophétie déconcertante avec le sourire discret d'une courtoise incrédulité.
Et cependant, tout cela s'est réalisé.
C'est, en effet, une des caractéristiques de la Grande Guerre, qui en a présenté tant d'autres d'ailleurs, qu'on y a revu pour la première fois depuis bien des siècles, le prêtre surgir sur le champ de j bataille et marcher au feu dans les rangs des comibattants.
Le prêtre-soldat, « l'homme, a dit M. Maurice Barrés, en qui réside deux mystères et qui dispose l'une double puissance pour nous émouvoir », le prêtre-soldat, évêque encuirassé des chansons de *este ou moine casqué de l'épopée des croisades, le Iirêtre-soldat, c'est lui qu'on allait voir de nouveau Ipasser dans la mêlée et y fixer rapidement l'atten-
tion publique, beaucoup plus, je le crains, que ne l'avaient prévu ceux qui Y y avaient envoyé.
Car c'est une loi qui avait fait du prêtre un soldat. Les prétextes de cette loi sont connus ; son véritable but ne l'est pas moins. Non seulement, l'objectif visé ne fut pas atteint, mais, de plus, les effets produits par la loi furent diamétralement opposés à ceux que ses auteurs en attendaient. Au surplus, la France n'eut qu'à s'en féliciter.
Un universitaire fort distingué, M. S. Rocheblave, professeur de première au lycée de Janson de Sailly, en a fait la remarque dans une feuille protestante, le Journal de Genève, et cette remarque est on ne peut plus juste assurément.
« L'historien psychologue, dit-il, qui voudra plus tard analyser les causes profondes de la résistance inattendue que la France offre à l'envahisseur en 1914, devra noter, entre autres facteurs nouveaux de première importance, une vive recrudescence du sentiment religieux. Et l'un des éléments de ce réveil est la présence si abondante et l'exemple si souvent héroïque des prêtres sous les drapeaux... Le « prêtre-soldat », tel est le nouveau type du héros qu'aura vu naître la guerre de 1914 et que consacrera plus tard, qu'immortalisera l'histoire nationale.
« Résultat bien imprévu, certes, et sans doute décevant pour les législateurs sectaires qui naguère, bien moins soucieux de procurer à la patrie un supplément de défenseurs qu'avides de vexations envers l'Eglise, avaient voté la fameuse loi des « curés, sac au dos ».
« On commence en effet à le voir aujourd'hui. Bien des préjugés de la classe populaire à l'égard des prêtres, « qui ne sont pas des hommes comme
« les autres », se sont dissipés au contact du régiment. La fraternité de la chambrée, de la corvée, de la maladie ou des manœuvres, a comblé le fossé qui souvent séparait le prêtre du paysan. Retournés lun à sa charrue, l'autre à son aulel, ces anciens soldais se sont ensuite retrouvés avec plaisir ; un lien entre eux s'est créé...
« Et il est sergent, adjudant, voire lieutenant de réserve, le curé de village en 1914 ! Plus d'instruction, plus de conduite, plus d'abnégation aussi (la vocation du sacerdoce trouve ici sa pierre de touche) ont fait du séminariste un soldat qui, peu à peu, est sorti des rangs. Et, quand il a repris sa soutane, c'est avec un grade en cas de guerre.
« Combien sont-ils ainsi? Plus de dix mille * , tous gradés, sans parler des volontaires, car les séminaires se sont vidés après le 2 août. Quels cadres l'Eglise catholique de France ne fournit-elle pas aux armées de la République, et quels hommes I Rien ne les arrête, ancrés qu'ils sont sur leur double culte, celui de la patrie, celui de Dieu. Gomme un blessé me le disait hier : « Pour le courage, il n'y a rien « de tel que les curés. On dirait qu'ils ont le diable « au corps ! »
« Aussi a-t-on vu de choses singulières... Dans un café très élégant, trois jeunes gens riches devisent avant la séparation. L'un d'eux..., dit à demi-voix : « Vous allez vous moquer de moi. « Vous savez que je n'abonde pas aux églises. Mais « que voulez-vous? Je pars, et je veux du moins ' « mourir proprement. Je suis allé me confesser. ' « Maintenant je suis plus léger, et je mourrai gaie- « ment ». Et les deux autres, dont il attendait une