Beaucoup plus que cela, comme on le verra plus loin
raillerie, de répondre simplement : « Nous aussi ».
ce Certes, c'est bien là, si l'on veut, un minimum religieux, ce qu'on pourrait appeler une foi portative, simple foi de soldat en campagne, pareille à celle du marin. Mais ce geste de tradition atavique, cette attitude de décence en face du grand mystère de la mort pour du moins « bien tomber », c'est quelque chose de très profond qui renaît, qui « revient » du fond des siècles de l'action française et que la présence du prêtre-officier multiplie...
« Si l'on se rappelle enfin que la jeune génération combattante a grandi parmi toutes sortes de sectarismes dont le dégoût l'a révoltée et transformée, on ne s'étonnera pas que, dans ces monstrueuses fauchées que la mort pratique parmi les rangs d'une héroïque jeunesse, d'une part les prêtres renouvellent les gestes de l'archevêque Turpin, et d'autre part les soldats renouvellent celui de Roland, tendant au ciel son gantelet pour mourir, lui aussi, proprement.
« Et quand la paix permettra de planter des lys sur toutes ces tombes fraîches, — des lys entremêlés de lauriers — on sentira qu'il y a en France quelque chose de changé1. »
1. Journal de Genève, 6 octobre 1914. Rapprocher de cet article, entre beaucoup d'autres, un article paru le 2 août 1915, dans le Journal des Débats.
« Les curés, sac au dos ! » y était-il écrit, « après un an de guerre, ce cri de malveillance et de sottise semble venir aujourd hui de temps très lointains. Les choses que nous avons vues et apprises depuis la guerre nous ont fait oublier, heureusement, un certain nombre de celles qui l'ont précédée. Les curés ont pris le sac et ils l'ont porté : ils y avaient mis leur bréviaire et ce livre qui était leur viatique, leur livre de chevet à la caserne et dans la tranchée, n'a pas servi qu'à eux seuls. Ces calotins, ces tonsurés, ces ensoutanés (on les appelait encore ainsi), ont été à leur manière des instructeurs admirables ; ils ont donné autour d'eux de beaux exemples et de belles leçons.
« Ces curés sont partis pour la guerre comme des braves Ce
n'étaient pas des hommes de massacre et de rapine, mais leur âme
C'est en nombre impressionnant que, au moment de la mobilisation les membres du clergé gagnèrent la caserne ou le quartier.
Bien des presbytères se vidèrent.
Très rares furent les diocèses où il n'y eut pas plus d'un quart du personnel ecclésiastique de mobilisé.
La plupart donnèrent largement le tiers de leur clergé, par exemple : Rouen 260 mobilisés sur 702 prêtres ou séminaristes; Grenoble 320 sur 821 ; Toulouse 268 sur 785; Poitiers 271 sur 744 ; Saint- Claude 157 sur 443 ; Ajaccio 160 sur 469 ; Nîmes 222 sur 522; Albi 350 sur 830; Troyes 128 sur 358; Laval 241 (prêtres) sur 650; Paris 472 (prêtres) sur 1339 environ1.
Dans beaucoup de diocèses, la proportion fut plus élevée encore : Moulins 229 sur 528 ; Périgueux
évangélique s'est révélée tout de suite française, patriote et guerrière... Tous sans exception, prêtres, séminaristes, religieux, novices, membres du clergé séculier ou régulier, ils ont rivalisé de patriotisme et de bravoure; ils se sont battus comme des héros...
« Ces prêtres-soldats ont été les amis de leurs camarades. Dès les premiers jours, toute prévention contre eux a disparu, toutes les méliances anticléricales se sont dissipées. En voici une preuve, entre cent autres: rien ne vaut ces preuves anecdotiques, les meilleures de toutes, parce qu'elles sont les plus vivantes et dispensent de longues phrases. Un jeune curé arrive sur le front. Il est d'abord l'objet de quelques plaisanteries un peu grosses et de quolibets d'ailleurs faciles : il y a des loustics partout. Il ne s'émeut pas. Un des malins de l'escouade le traite sans façon de « tonsuré ». On se bat le lendemain, et ce tonsuré se bat très bien, aussi bien que les autres, peut-être mieux que quelques-uns de ceux qui l'avaient « blagué ». On revient à la tranchée. Le loustic, l'air penaud et repentant, s'approche du prêtre : « Monsieur le curé, lui dit-il, excusez-moi ; je me suis conduit avec vous comme un grossier personnage ; je vous demande pardon ». — « Mon vieux, lui dit le curé bon enfant, tu ne sais pas ce que tu dis. Il n'y a plus de tonsurés ici, il n'y a que des poilus. On est tous de la même paroisse. » Tous de la même paroisse! Ne trouvez- vous pas que le mot est joli et profond ? Il mériterait de faire le tour des chambrées, — et même de la Chambre... »
1. Je dis « environ » seulement, parce que ce chiffre est celui de Yordo diocésain de 1919, et non pas de Yordo de 1914.
17ô l'église de frange pendant la guerre
240 sur 545 ; Versailles 280 sur 638 ; Besançon 423 sur 1.068; Saint-Dié 240 sur 525; Bourges 290 sur 640; Chambéry 191 sur 420.
Ailleurs la moitié fut presque atteinte : Saint-Flour 268 sur 542 ; Belley 302 sur 630; Perpignan 250 sur 545; Evreux 210 sur 441 ; Marseille 198 sur 420; Bodez648sur 1.347.
Enfin, dans toute une série de diocèses, il y eut plus de la moitié des membres du clergé mobilisés : Aire 199 sur 395 ; Garcassonne 249 sur 498 ; La Bochelle 213 sur 404; Nice 191 sur 315; Nevers 202 sur 340 ; Bayonne 530 sur 1.005 ; Angers 583 sur 916; Nantes 600 sur 1.138 ; Valence 249 sur 448 ; Quimper 755 sur 1.103 ; Lyon 1.150 sur 2.249.
Il est difficile de savoir dès maintenant, avec une précision absolue, le nombre des membres du clergé qui furent appelés sous les drapeaux durant la Grande Guerre. Mais on peut s'en former une idée assez exacte néanmoins.
Les chiffres que je dois à la haute bienveillance d'un certain nombre d'évôchés me mettent en mesure d'indiquer d'une façon certaine que dans les 45 diocèses dont j'ai les listes officielles entre les mains il y eut 14.356 prêtres ou séminaristes mobilisés.
Aux membres du clergé atteint par la mobilisation dans ces 45 diocèses, il y a lieu d'ajouter les mobilisés ecclésiastiques des 46 autres diocèses français. Si. pour ces 46 diocèses, on évalue le nombre des prêtres ou séminaristes soldats à un nombre à peu près équivalent à celui de 14.356 fourni par les 45 diocèses dont je viens de parler, on peut fixer à 28.000 environ le nombre des soldats fournis à la France pendant la dernière guerre par le seul clergé séculier. Je dis par le seul clergé séculier, car d'au-
très prêtres -soldats furent levés dans les rangs des Religieux. Et cette phalange, pour ne pas être aussi compacte que celle dont je viens de parler, fut cependant, elle aussi, très nombreuse comme je l'indiquerai plus loin.
Dès la fin du dernier siècle, une école de catholiques clairvoyants demandait que le prêtre allât davantage au peuple. Grâce à la guerre, ce vœu a été réalisé. Le prêtre est allé au peuple.
Il y est allé d'une façon inattendue sans doute, mais merveilleusement efficace. Car ce n'a pas été seulement pour s'intéresser, pour compatir à ses travaux et à ses peines ; il y est allé pour les partager.
Pendant de longs mois, il a vécu dans les tranchées comme tous ses camarades ; il a couché sur la même terre dure et sous les mêmes étoiles qu'eux. Il a subi les mêmes intempéries. Il a porté le même sac dans les mêmes longues marches. Il a essuyé les mêmes fatigues et couru les mêmes dangers avec la même endurance. 11 s'est abrité, à leurs côtés, dans les mêmes trous d'obus. Il s'est élancé contre les mêmes haies de fil de fer, sous les mêmes nappes de mitraille. Il a affronté les mêmes « marmites » et traversé les mêmes rideaux de mort des tirs de barrage. Il a été blessé, comme l'ouvrier l'était à ses côtés, et il a versé son sang, il est mort pour la même cause, pour le même drapeau, pour la même Patrie.
L'action finie et les canons redevenus silencieux, on l'a vu s'enfoncer dans la nuit, sans souci de la fatigue, pour relever ceux qui étaient tombés sous l'avalanche mortelle des balles. On l'a vu porter les blessés avec d'infinies précautions sur les civières
ensanglantées. Dans les ambulances, il les a soignés avec une délicatesse presque maternelle, délicatesse inattendue de la part d'un homme, mais dont il trouvait, lui, Tinépuisable source dans son sacerdoce éternel.
Or, tout cela ne se fait point en vain.
A ce contact quotidien du prêtre et du soldat en campagne, bien des préventions sont tombées, bien des préjugés se sont heureusement évanouis. Quelques-uns pourront renaître, je le sais. Mais beaucoup ont été fauchés dans leurs racines et par conséquent fauchés pour toujours.
Si rude que soit son âme, si fruste que soit son esprit, le peuple a du bon sens et une droiture foncière de laquelle on peut beaucoup attendre. Il a vu de ses yeux, il a touché de ses mains. Et, comme ses sens sont plus perspicaces que son intelligence, il n'oubliera pas, espérons-le, ce qu'il a ainsi vu et touché.
Voilà pourquoi ils sont nombreux dans son sein ceux qui parlent comme ce blessé, ouvrier parisien, que le correspondant de la Gazette de Lausanne interrogeait et qui lui répondait : « Il n'y a pas, il faut reconnaître qu'il y a quelque chose en eux qu'il n'y a pas dans les autres... Un qui était avec nous, je Tai vu monter sur le remblai afin qu'on pût le voir de toutes les tranchées, et rester là au milieu d'une volée de balles, faire la prière pour le bataillon et donner la bénédiction... Il était sur la brèche, on peut bien le dire... Il n'a pas été touché. Et ils savent nous parler... Nous autres, quand on voit un camarade touché gravement, on ne sait que dire, on dit : « Allons, mon vieux, ça ne sera rien... » Pour eux, il y a autre chose!... J'ai vu des rouges alors, des vrais rouges, leur serrer la main et leur dire merci.
Le moral de l'armée française leur doit beaucoup; là, il n'y a pas d'erreur. ' »
Même aveu sur les lèvres de ce « prolétaire conscient », qui disait dans une ambulance devant un journaliste :
« Quand un de nos camarades est touché à mort, nous autres, nous n'avons rien à lui dire que des bêtises : « Ne te fais pas de bile, mon vieux; ça ne sera rien. » Nous ne le croyons pas. Lui ne nous croit pas non plus. Mais si les curés arrivent, c'est une autre affaire. Ils ont de quoi causer, eux, avec leur religion, leur bon Dieu, leur je ne sais pas quoi. Et c'est vrai qu'ils vous remontent un homme. 11 n'y a qu'eux pour parler comme ça. 2 »
« Il y a quelque chose en eux qu'il n'y a pas dans les autres... ». « Il n'y a qu'eux pour parler comme ça ». Les « curés », c'est-à-dire ceux que, pendant des années, une certaine presse et ses lecteurs après elle, avaient appelés « les tonsurés », « les ensoutanés», «les sacs à charbon», pouvaient-ils souhaiter sur les lèvres du peuple un plus bel éloge que celui-là3?