Bucaille. Lettres de prêtres aux armées, pp
ner l'absolution générale. » Et, de fait, déjà agonisant, mais plus fort que cette agonie elle-même, il lève sa main défaillante pour donner l'absolution. A peine la formule abrégée terminée : « Mon Dieu, je vous adore », s'écrie-t-il et, presque aussitôt il tombe dans le coma d'où il glisse lentement et doucement dans la mort.
Il ne faudrait point croire que les prêtres-soldats attendent d'être blessés pour exercer leur ministère ou qu'ils ne l'exercent que d'une manière exceptionnelle et lorsqu'on se bat.
A vrai dire, le recours à l'aumônier est plus facile et, par suite, plus habituel, que le recours au camarade avec lequel on vit côte à côte tout le long du jour. Néanmoins le prestige du sacerdoce est tel qu'il confère toujours au prêtre-soldat, gradé ou non, une mystérieuse autorité et qu'à certaines heures on n'hésite pas à s'adresser à lui.
Que la veille d'une fête ou simplement le samedi, au cantonnement, l'aumônier confesse rien de plus naturel en vérité. Mais pourquoi donc derrière l'autel, à l'ombre des piliers, le long des murs, ce petit infirmier, ce brigadier de hussards en dolman bleu, ce « logis » d'artillerie* en font-ils autant ? Pourquoi cet adjudant de zouaves, ce lieutenant aviateur, ce capitaine de fantassins ou de chasseurs alpins écoutent-ils eux aussi les confessions de leurs camarades ? Est-ce la scène de Bayard se confessant à son écuyer, qui se renouvelle en se multipliant? Non, c'est que l'aumônier a compris qu'il serait impuissant à suffire seul à la besogne. Pour ne pas être débordé, il a crié à l'aide et fait appel à tous les concours. Ces soldats sont prêtres; ils se sont présentés et leurs camarades, s'agenouillant aux pieds
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de ceux avec lesquels ils plaisantaient tout à l'heure, ne Font aucune difficulté de leur livrer leurs secrets les plus intimes et de se confesser à eux.
Souvent, le prêtre-troupier a tellement inspiré de. confiance à ceux au milieu desquels il vit que, sans quitter la capote, il est devenu pour ainsi dire le curé de cette paroisse ambulante, qui s'appelle une compagnie ou un escadron. Une mère chrétienne demandait anxieusement à son fils s'il pouvait se confesser sans aller chercher l'aumônier trop loin. « Soyez tranquille, maman, lui répondit celui-ci : mon confesseur est toujours à ma portée. Car c'est mon maréchal des logis. Il ne me confesse pas seul, du reste ; il confesse toute la batterie avec moi. »
Mais, quand l'attaque est imminente, le temps manque pour entendre individuellement en confession tous ceux qui désirent se réconcilier avec Dieu. L'absolution générale est là pour parer à cette impossibilité. Les aumôniers la donnent, quand ils sont présents. Mais, bien plus souvent, en leur absence, c'est un prêtre-troupier, qui, pour absoudre ses camarades, sort des rangs. Le lieutenant Patella, le lieutenant Mauduit, le capitaine Ruffié, le lieutenant Marcorelles et cent autres ont raconté comment ils avaient, à plusieurs reprises, donné l'absolution générale à leurs hommes, avant de s'élancer à leur tête à l'assaut des retranchements ennemis. Et le fait a été d'ailleurs relaté dans maintes citations.
Parfois c'était à la requête des chefs que l'absolution générale était donnée. Ainsi durant la bataille de la Marne, au moment de se ruer de nouveau sur le château de Mondement perdu, puis repris par les Allemands, le commandant de Beaufort, du 77e d'in^ fanterie, appelle un prêtre-soldat, le caporal Gallard^ pour qu'il absolve ceux de ses camarades qui le
peuvent désirer. Et tous immédiatement, — c'étaient des gars de Gliolet — de mettre genoux en terre et de soulevé»' leur képi. L'absolution donnée, ils s'élancent : la position est enlevée ; mais, sur le terrain, le commandant de Beaufort et le capi laine de Montesquieu gisent dans une mare de sang mortellement frappés tous les deux1.
Deux ans après, en novembre 1916, devant Douaumont qui vient d'être délivré, les 116e et 102e bataillons de chasseurs se trouvent sur les pentes de la Caillette qu'ils vont grimper. Ils sont tous débordants de mâle allégresse. « Au 116e bataillon, le capitaine adjudant-major Desombourg a pris le commandement. Avant le départ, le sergent- prêtre Nozeran passe dans les sections et donne l'absolution à ceux qui la demandent ; puis, debout à côté de l'aumônier qu'un obus tuera tout à l'heure, tous deux bénissent les chasseurs qui vont partir. 11 h. 40 : c'est l'heure fixée. Le capitaine Desombourg lève sa canne. La première vague s'élance, suivie de près par les deux autres2. » Cinquantehuit minutes après, les petits vitriers avaient atteint les deux objectifs qui leur avaient été assignés.
Laplupartdu temps d'ailleurs, c'étaient les hommes eux-mêmes qui demandaient l'absolution. Car la simple présence des prêtres dans les rangs y fut, je ne dis pas pour tous, hélas ! mais pour beaucoup un levain de foi dont on ne peut pas nier les effets. Cette simple présence y était même un véritable réconfort pour bien des officiers. L'abbé Joseph Guérin, du clergé de Paris, avait été désigné pour servir
1. Les Marais de Saint-Gond, par Gh. Le Goi'fîc, pp. 178-179. Pion, Paris, 1917.
2. Capitaine Henry Bordeaux. Les captifs délivrés : Douaumont- Vaux, p. 131, Paris, PIon-Nourrit, 1917.
comme officier adjoint au colonel. Cette affectation devait le laisser moins libre dans l'exercice de son ministère au moment de l'action. Sitôt que ses camarades la connurent, ils s'empressèrent de réclamer auprès du colonel : « Laissez-nous l'abbé, mon Colonel, lui dirent-ils, il nous appartient. Nous voulons nous faire casser la figure au combat en toute sécurité, et, cette sécurité, nous l'aurons, si un prêtre est là prêt à venir vers nous au premier appel » K
« Revanche magnifique du bon Dieu, écrivait le 31 mars 1915 du front un religieux, le P. Durouchoux, S. J., qui portant lui-même les trois galons de capitaine, en pouvait juger de plus près et qui, quinze mois plus tard, était mortellement blessé sous Verdun. Les curés sac au dos sont par milliers les aumôniers des soldats de France. Us les réconcilient avec le prêtre. Nous avons un rôle providentiel. Et si vous saviez comme on nous respecte, comme on nous salue... Et puis, combien ont été assistés, absous par nous ! »
Oui, absolutions très nombreuses. Et absolutions qui revêtaient parfois aussi un caractère peu banal.
« Dans une de nos tranchées, un prêtre-sergent, il est professeur au petit séminaire de Montauban, est tapi avec sa section. De la tranchée voisine sort avec mille précautions et s'avance en rampant un pauvre petit soldat qui n'a pas la chance d'avoir un curé dans sa tranchée. Il parvient sans être atteint par la mitraille jusqu'à l'ouverture du gîte souterrain de notre curé-sergent.
« Là, à plat-ventre, nez contre terre, il appelle comme dans son sou file : « Salvan, es-tu là ? — Oui.