Rucaille. Lettres de prêtres aux armées, p
Que veux-tu? Tu vas te faire descendre, imbécile ; si les Boches te voient, Ion affaire est claire. — Pas tant de discours, dis-moi, pourrais-tu nie confesser? — Oui, tout de suite. — Ah ! mais c'est que je ne peux pas me mettre à genoux, on me déquillerait. — Pas nécessaire, reste comme tu es. »
« Et là, à plat-ventre, au-dessus de la tranchée où se tient le prêtre-sergent, le petit soldat reçoit le pardon du bon Dieu. Puis, rampant comme un ver, il regagne lentement sa tranchée. »
Et le chanoine de F aiguière, à qui nous devons ce récit, ajoute : « Ce trait est absolument authentique. C'est l'abbé Salvan lui-même qui me l'a raconté ».
« Revanche magnifique », le P. Durouchoux a raison, et revanche si manifeste qu'il n'y a pas que des prêtres-soldats à la signaler.
Bien d'autres en ont été frappés. Et, maintes fois dans des journaux, qui ne sont pas catalogués comme des feuilles religieuses, le fait a été relevé, et pleinement mis en lumière, comme il le méritait.
Les prêtres-soldats ne se bornaient pas à assister, à absoudre leurs camarades. Quand la mort était venue, ils ne les abandonnaient pas pour cela. Ils les conduisaient jusqu'à leur dernière demeure. Que de fois, ils bénirent ainsi l'humble fosse où Ton allait déposer quelques camarades, disant doucement, posément, les dernières prières devant la troupe qui demeurait immobile et tête nue, tandis que les balles et les obus sifflaient tout autour !
Ces pauvres tombes surmontées d'une croix, toujours rudimentaire et souvent formée simplement de deux bâtons ficelés, ces tombes où repose la fleur de la race française, brutalement fauchée par la mi-
traille, et sur lesquelles viendront un jour s'agenouiller tant de veuvages et tant de crêpes noirs se mouiller de pleurs, où ne les rencontre-t-on pas dans ces régions du sacrifice que furent pendant plus de quatre années nos départements envahis ? Où ne furent-elles pas hâtivement creusées, pendant les longs mois que dura l'occupation allemande, festonnant de deuil — et de gloire — , nos lignes de l'automne 1914, de l'Alsace à la Flandre, par la Lorraine, la Champagne et l'Artois? Ici, leurs pauvres croix sont glorieusement coiffées d'un béret troué par les balles, d'un képi fané par la pluie et le soleil ou d'un casque déchiré par un éclat d'obus; là, elles gardent en sautoir le petit chapelet trouvé dans la poche du mort; ou bien elles sont surmontées d'un drapeau défraîchi, d'un de ces drapeaux minuscules, dont un journal neutre, le Handelsblad d'Amsterdam écrivait, à la fin d'un article sur le champ de bataille de la Marne : « Petits drapeaux de France, vous flottez sur des tombes de héros ! » Plus souvent, elles sont toutes nues. Nombre d'entre elles portent un nom, une date écrite à l'encre ou au crayon. Mais beaucoup d'autres déçoivent la curiosité émue de ceux qui s'inclinent vers elles avec respect : aucune inscription ne s'y trouve : elles couvrent de leur ombre apaisante les anonymes de la mort1.
Ces tombes sont tantôt isolées dans l'humble et mélancolique poésie de leur solitude, et tantôt elles
1. Sur ces tombes, d'ordinaire si uniformes, le regard rencontrait parfois un rien dont la vue pénétrait l'âme dune manière aiguë et faisait passer un tressaillement dans le cœur. Tel ce détail relevé par un officier d'artillerie. « Si je parle ici de ce petit cimetière si pareil à tous les autres, si banalement sublime, si magnifiquement pauvre, c'est qu'au milieu de ces tombes silencieuses il en était une qu'une chose poignante fleurissait d'une immatérielle couronne de mélancolie ; point de képi sur sa petite croix de bois, mais une baïonnette enfoncée, et, clouée par elle sur le bois blanc, pendait
hérissent le sol, rassemblées en groupe où dorment des « spécialités », sapeurs, brancardiers, mitrailleurs, ou simplement les hommes d'une môme unité. À Verdun, par exemple, entourant d'une funèbre ceinture les ruines de la ville, sept cimetières se suivent dont les uns comptent cinq et six mille ;tombes, les autres dix mille. Et, de voir tant de croix serrées les unes contre les autres, on songe à des formations compactes se disposant coude à coude pour l'attaque et qui auraient été soudainement immobilisées dans l'éternelle rigidité de la mort. Mais, de quelque manière qu'elles se présentent, on les rencontre partout, au revers des tranchées, derrière le talus des routes, sur le bord des ruisseaux, dans le village éventré où l'on a tenu malgré les obus asphyxiants et les liquides enflammés, sur la pente des crêtes que l'on a enlevées à la baïonnette, tout contre le mur d'une église dont il ne reste que le squelette désolé, à l'ombre d'un clocher dont le sommet emporté par les obus ne se découpe plus sur le ciel que taillé en sifflet, dans le parc d'un château pris et repris quatre ou cinq fois sur l'ennemi !
En certains endroits, ces cimetières se sont tristement élargis. C'est que « lentement, jour par jour, a écrit le lieutenant Paul Dubrulle, jésuite, tué à Verdun, les tombes s'y sont alignées et ont peu à peu envahi le champ quelles recouvrent à présent de leur glorieuse moisson de croix. Sur les inscriptions,
une lettre toute tachée de pluie et jaunie de soleil. Et, dans cette lettre, d'une grosse écriture gauchement appliquée de paysanne, la QQère du soldat lui disait : « ...Mais la Louise voudra peut-être de ,oi, mon petit, maintenant que tu t'es bravement conduit... » Quel Doète transfiguré par la guerre en soldat, quel artiste cruellement sensible au tragique simple et profond a cloué là, d'un coup de mïonnette cette lettre, en fermant la tombe du « petit » cama- •adec? » Ch. Nordmann. A coups de canon, 4° édit., pp. 153-154. }errin et Gio éditeurs, Paris. 4917.
nous suivons la progression inexorable de la mort. Voici tout d'abord des Anglais, qui, les premiers, ont reconquis ce coin de notre France : leurs croix s'alignent avec cette brève mention : X... dead in the action. Puis, voici les Français, et le défilé des régiments commence. Enfin, voici le nôtre : déjà nous avons payé notre tribut. Grand cimetière ! Et combien d'autres pareils jalonnent l'immensité du front ! »i
Plus tard, la ligne Hindenburg enfin rompue, cette ligne qu'avec ses lignes d'appui, — Hunding, Brumehilde, Kriemhilde, Stellunget, plus en arrière encore, Hagen Stellung, — nos ennemis croyaient plus puissamment résistante et plus infranchissable que des remparts d'acier, quand, à leur tour, les armées françaises pénétrèrent sur la rive gauche du Rhin pour l'occuper, ces tombes de soldats furent creusées le long du fleuve légendaire. Et si ceux qui y sont couchés, moins heureux que les morts des quatre premières années de la guerre, n'y reposent pas en terre française, du moins n'y sont-ils descendus qu'après la victoire définitive. Ne sont-ils pas dès lors les plus à envier?
Partout émouvantes, qu'elles fussent fraîches encore ou que le tumulus qui les marquait commençât à s'affaisser insensiblement, ces tombes étaient tantôt des tombes individuelles, tertres anonymes bien souvent, et tantôt des tombes collectives, immenses tranchées où, après avoir combattu côte à côte dans la vie, des frères d'armes de toutes les conditions, ouvriers de nos usines, paysans de nos
1. Môme note à relever sous la plume des Drs Huot et Voivouej Le Courage, Alcan. Paris, p. 248 ; sous celle de Marcel Dupont. L'attente, Pcrrin, Paris, pp. 67-70; sous celle de F. A. Vuillermei Avec tes Alpins, pp. 64-70. Lethielleux, 1918, et sous celle de beau coup d'autres officiers et soldats.
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champs, bourgeois de nos villes, riches et pauvres, dormaient leur dernier sommeil côte à côte dans l'inéluctable égalité de la mort.
Sur ces tombes collectives, c'était souvent un aumônier qui récitait les dernières prières, mais, parfois aussi, l'aumônier ne pouvant pas être présent partout, le triste devoir de bénir les dépouilles raidies et sanglantes qu'on y ensevelissait incombait à un prêtre-soldat.
« Lorsque tous les corps furent alignés dans leurs tombes, a écrit l'un d'eux, un prêtre sort des rangs. Aussitôt, le silence se fait, et, sans commandement ni ordre, par un geste tout spontané, officiers et soldats se découvrent et tracent sur eux-mêmes le signe de croix que le prêtre vient de faire sur les tombes.
« Celui-ci, deDout sur le talus, récite à haute voix les prières de l'absoute, auxquelles répondent un grand nombre de soldats.
« Un dernier signe de croix, et l'on se remet au ! travail pour recouvrir de terre les cadavres...
« Mais, quand après avoir accompli son ministère, le prêtre redevenu soldat, revient occuper sa place au milieu de ses camarades et prendre une pelle pour travailler lui aussi comme eux, ceux-ci protestent : « Non, Monsieur l'abbé, laissez-nous faire notre travail ; et vous, priez pour nous!
« Comme ils ont bien saisi, devant la leçon des choses, le beau rôle du prêtre, ces hommes dont quelques-uns affectaient peut-être, jadis, de méconnaître l'utilité et la nécessité du sacerdoce au milieu de la société moderne. Et comme devant ces cadavres de héros inconnus, morts glorieusement pour la patrie a fui, loin de leurs cœurs, ce respect humain ridicule qui les retenait à la porte de l'église, lorsque autrefois ils suivaient le convoi d'un ami. »
Quand il s'agissait d'une inhumation individuelle, s'il n'y avait pas d'aumônier volontaire attaché au régiment, c'était généralement un prêtre-soldat aussi qui procédait à la cérémonie religieuse.
A l'endroit désigné par le commandant de la compagnie, ou par un officier supérieur, on creusait une fosse, à moins qu'on n'eût préféré utiliser le trou d'un obus, tombeau particulièrement glorieux au ! lendemain d'un combat. On jetait au fond un peu de paille ou quelques branches vertes, Puis, un homme s'approchait. Tunique boueuse, simple troupier en apparence, un prêtre en réalité. Au nom de tous, il priait pour le camarade tombé à son poste. Oui, au nom de tous, car il n'y avait pas d'esprit fort qui eût songé seulement à protester alors. Et quel que fût le mort, simple soldat ou officier, la terre, quand on le lui remettait pour toujours, semblait le recevoir avec la muette tendresse avec laquelle la mère reçoit l'enfant endormi qu'on dépose sur son sein.
Une balle avait-elle suffi pour accomplir la funèbre besogne? Le mort était enseveli dans sa capote ou dans son manteau militaire, de tous les suaires lô plus beau assurément pour un soldat. Mais était-ce un obus qui avait renversé le brave, et surtout cet obus avait-il fait quelqu'une de ces horribles blessures, auxquelles les plus forts ne parvenaient presque jamais à s'habituer; avait-il décapité ou déchiqueté le cadavre, c'était dans un sac, ou dans un pan de tente comme un Trappiste dans un pan de toile, qu'on inhumait la glorieuse victime.
Tandis que les pelletées de terre tombaient sur \ elle avec un bruit sourd, le prêtre-soldat récitait un De Prof midis pour le repos de son âme, un Pater et un Ave pour tous ceux qui l'avaient précédé dans le tombeau : et, parmi les soldats présents, il n'en était
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pas un qui, pouvant retrouver dans sa mémoire quelques brjbes de ces prières familières à son enfance, ne répondît au prêtre avec un recueillement saisissant.
D'ailleurs, cette suprême prière, on la sentait telement nécessaire, on en éprouvait un besoin si impérieux qu'à défaut d'un aumônier ou d'un )rètre-soldat, on demandait à un homme de la laisser tomber sur la fosse entr'ouverte plutôt que de s'en passer.
Un officier supérieur a raconté d'une manière saisissante1 Tune des nombreuses inhumations de ce genre-, qui eurent si souvent lieu sur le front.
« Quelques soldats sont venus me demander à queJ endroit je désirais que le sous-officier fût enterré. Je désigne l'emplacement; ce sera ici, contre le talus de la roule, au pied de ce grand sapin qui servira de point de repère si, plus tard, les parents veulent retrouver le corps de leur fils. Alors, dans le jour qui tombe, les piocheurs se mettent à l'ouvrage ; l'excavation est faite ; on y jette de la paille pour que le lit soit plus doux. On apporte le corps qu'on a retiré de la tranchée ; des soldats, précédés de leurs officiers, l'accompagnent...
« On dépose le corps à terre. Le capitaine se découvre, les soldats aussi. Le capitaine demande à un soldat de dire une prière. Tous se signent alors. Je .me mets à genoux devant le corps et, pendant que le )etit soldat dit le « Notre Père qui êtes aux cieux », a prière de son enfance, la seule qu'il ait retenue, nais qu'il récite avec une émotion qui vous remue, e demande au bon Dieu pour ce brave, mort au champ ihonneur, la paix éternelle. La prière est finie. Je