V. Echo de Paris, 23 décembre
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me penche sur le cadavre et le baise au front. J'entends, autour de moi, des hommes qui sanglotent. Puis le capitaine commande à voix basse, car il ne faut pas éveiller l'attention de l'ennemi : « Présentez armes! » Les assistants font alors le cercle; on couche l'homme dans la tombe ; chacun, à son tour, prend un peu de terre et la jette sur le corps en se signant. On plante la croix. Je me retourne vers mes hommes, je leur serre la main et chacun part de son côté. C'est chaque fois ainsi, quand l'ennemi nous laisse le temps de procéder à cette touchante cérémonie. »
Le prêtre-soldat dans les camps de concentration en Allemagne. — Camps de prisonniers militaires. — Camps d'otages civils. — Le prêtre-soldat y remplace les aumôniers. — Rôle consolateur qu'il joue au milieu des souffrances dont on abreuve nos prisonniers. — Confiance qu'on lui témoigne. — Heureux ascendant qu'il y prend.
Après les champs de bataille et les tranchées, les camps de concentration d'Allemagne furent un autre théâtre où le dévouement infatigable des prêtressoldats s'exerça avec une exceptionnelle efficacité.
Un certain nombre d'aumôniers furent faits prisonniers durant la guerre ; mais la plupart d'entre eux se virent, après un temps plus ou moins long, rendus à la liberté.
Si donc les prêtres-soldats faisant partie des corps de troupes ne s'étaient point trouvés au milieu de leurs camarades en captivité, la presque totalité des prisonniers de guerre auraient été privés des secours religieux nécessaires et, par suite, ils auraient été
mis dans l'impossibilité de se ravitailler d'énergie morale, en puisant à Tune de ses sources les plus profondes, au moment môme où ils en avaient le besoin le plus angoissant.
Or, ce fut une des singularités delà grande guerre que, tant du côté des Austro-Allemands que du côté de la Quadruple Entente, on y fit les prisonniers par centaines de milliers.
Les cent et quelques camps de concentration et dépôts (casernes, forts, écoles et lazarets), où furent internés en Allemagne les prisonniers français, n'étaient pas tous d'étendue ni de population égales. Mais quelques-uns étaient très vastes et très peuplés. Le camp d'Ingolstadt, par exemple, réunit jusqu'à 25.000 prisonniers et Ton en compta près de (20.000 dans celui de Zossen, près de Berlin.
La vie fut inégalement dure dans ces dépôts, suivant Thumeur des chefs qui y commandaient, mais cependant elle y fut dure partout et toujours, parfois [même absolument afFreuse. Il n'y a qu'à interroger quelques-uns de ceux qui y vécureut pour s'en assurer. Dans certains de ces camps, les prisonniers avaient pour logement des baraquements en planches couverts de carton goudronné, comme à Grafenwœhr, en Bavière, par exemple. Dans d'autres, ils vivaient sous a tente ou dans des casemates fort humides ; ailleurs, ls turent simplement parqués dans des écuries améîagées d'une façon sommaire pour les recevoir.
Là, derrière une, deux, trois barrières de fils de er barbelés, s'élevant de trois à dix mètres de hauîur i et dans lesquels on faisait passer, pour rendre
1. Renauld de la Frégeollière, pilote militaire. A tire -d'ailes, arnet de vol d'un aviateur et souvenirs d'un prisonnier. Plon-Nourrit, aris, 1916, p. 139. M. de la Frégeollière était prisoDnier au camp e Mersebourg. — Lieutenant Niox, Mes six évasions, p. 17. Hachette H9. Le lieutenant Niox était pilote aviateur, lui aussi.
toute évasion impossible, des courants électriques d'une grande intensité dont on faisait varier chaque jour le niveau,, sous la garde de factionnaires flanqués de chiens de police et à la merci de feldwebels trop souvent brutaux, ils vivaient de privations multiples. Ils souffraient du froid, particulièrement ceux qui furent internés dans la Poméranie et le Brandebourg. Ils souffraient de la faim aussi, car, non seulement leur nourriture était détestable, mais en outre elle était notoirement, — implacablement, — insuffisante dix-neuf fois sur vingt.
Dans ces camps il n'y avait pas seulement des soldats : il s'y trouvait encore des otages civils, et parmi ces otages des femmes. Gomme s'ils avaient tenu en effet à accumuler les infamies les unes sur les autres, — qu'on se rappelle, par exemple, le massacre d'un certain nombre de prisonniers français par leurs propres gardiens au camp de Langensalze, en décembre 1918, plus de trois semaines après la signature de l'armistice, — les Allemands arrêtèrent comme otages les femmes appartenant à toutes les classes de la société et ils les envoyèrent dans des camps de représailles. C'est ce qu'ils firent notamment à Lille, à Laon, et dans plusieurs autres villes, dans les premiers jours de janvier 1918, dix mois seulement avant leur défaite définitive. Les traitements qu'on fit subir, dans certains de ces camps, à Holzminden entre autres, à ces « femmes otages », sans respect je ne dis pas seulement pour la faiblesse, mais encore pour la pudeur féminine, sont véritablement écœurants et l'on se demande si ces bourreaux avaient des mères, des femmes, des filles et des sœurs *.
1: Henriette Célarié. « Les otages féminins dans les camps do représailles. » Rev. des Deux Mondes, l6' décembre 1918, pp. 653-660
Tous les prisonniers avaient donc à compter dans les camps allemands avec des privations multiples. A ces privations ajoutez pour les soldats l'inaction, une inaction relative au moins.
Àjoutez-y encore la nostalgie, provenant de la longueur exceptionnelle de la captivité et du manque de nouvelles de pays. Ajoutez-y enfin la séparation des hommes de troupes d'avec leurs officiers. N'en était-ce pas assez pour qu'à la longue la démoralisation gagnât les prisonniers?
Heureusement, parmi eux, les prêtres-soldats se trouvaient. Dans certains camps ils étaient même assez nombreux. Il y en eut à un certain moment, huit à Minden, douze à Zosscn, une vingtaine à Ingolstadt.
Ces prêtres-soldats savaient, — on les en avait avertis, — qu'en suite d'une démarche faite au nom du Pape auprès du Gouvernement Impérial, ils pouvaient être traités en officiers et avoir chambre à part, avec deux marks par jour pour leur entretien. Mais peu parmi eux acceptèrent cette concession : la plupart préférèrent demeurer soumis au régime ordinaire pour être en contact de tous les instants avec les prisonniers.
Grâce à ce dévouement, les secours religieux furent largement organisés un peu partout. Dans quelques camps on érigea des chapelles. Celle dlngolsladt pouvait contenir 4.000 soldats, celle de Zossen 1 .200, celle de Limburg, autant. Mais à Mersebourg, on
Voir également du même auteur. « Les otages civils dans les camps de représailles. » Revue des Deux Mondes, 1er janvier 19J 9, pp 200-214. « Dans certains camps, les commandants avaient imaginé de stigmatiser les capturés civils, en coupant une raie de cheveux aux: 1 hommes sur le cAté de la tète : c'est le bagne ou l'écurie Ceci dit tout, ht la comparaison pourrait être poussée beaucoup plus loin. » (MlloL. Chaptal. « Une semaine avec les évacués. » Rev. des Deux Mondes, lor juin 1915, p. 549).
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n'avait qu'une demi-baraque. Malgré cette misère « beaucoup qui n'avaient jamais pratiqué, a écrit un prisonnier, M. de la Frégeolière, sont venus, rappelés soudain à Dieu par les pensées qu'éveille la souffrance ».
Toutes les fois que le temps le permettait, on célébrait la messe en plein air, sur des autels portatifs. A certains jours, ces messes étaient dites, au milieu de leurs tombes, pour les camarades qui étaient morts des suites de leurs blessures ou de maladie en captivité. L'assistance était toujours très nombreuse et dans ses rangs il y avait invariablement des places réservées pour les amputés, pauvres infirmes qui venaient sur leurs béquilles auprès de Jésus-Christ, comme autrefois en Palestine les malades y accouraient.
À ces messes, où des chorales improvisées chantaient des cantiques français entraînants, souvent les prêtres-soldats prêchaient et leur parole énergique y raffermit bien des courages chancelants. Au surplus, ils exerçaient auprès de leurs camarades' tous les actes de leur ministère, faisaient des baptêmes, enseignaient le catéchisme, préparaient à la première communion, entendaient les confessions. Ils visitaient aussi les malades et leur prodiguaient leurs soins, souvent aiip-éril de leur propre vie. C'est ainsi que, lorsque le typhus éclata parmi les 11.000 prisonniers entassées dans le camp de Gardelegen, sur les 10 prêtres français qui se trouvaient alors au camp et qui se consacrèrent tous, spontanément, nuit et jour au soin des malades, plusieurs furent terrassés par le typhus et 5 finalement jetés au cercueil par lui1.
1. La Commission Gouvernementale anglaise a publié sûr les horreurs dont le camp de Gardelegen l'ut le théâtre, un Rapport d'où
Ce dévouement admirable explique pourquoi les prisonniers français allaient avec une si entière confiance aux prêtres qui partageaient leur triste captivité \ Les malades surtout les voulaient le plus sou-
j'extrais les détails suivants : « Les prisonniers étaient parqués à Gardelegen dans des huttes des plus exiguës, sans meubles, sans les ustensiles les plus nécessaires. On leur avait seulement distribué des paillasses innommables. Dans un air fétide, mourant à moitié de faim, mal vêtus, un grand nombre d'entre eux périrent de privations. Les Anglais et les Français pouvaient encore subsister, grâce aux colis envoyés par leurs familles. Les Russes étaient moins fortunés.
« Journellement, déclare un témoin, le capitaine anglais Bronn, on pouvait voir des rassemblements de Russes agenouillés devant les boîtes à ordures, fouillant dans les débris, dans l'espoir de découvrir quelques pommes de terre oubliées, ou plus simplement des épluchures. Les conditions sanitaires étaient épouvantables. La tache de vider les tinettes incombait plus particulièrement aux Anglais, jusqu'à ce que le nombre de ceux-ci lut absolument réduit par l'épidémie Les prisonniers, dévorés par la vermine, étaient dans un abattement profond dû aux brutalités incessantes des sous-officiers allemands, qui, sans motif, les bourraient de coups de poing et de coups de crosse.
« Quand le typhus éclata, tous les Allemands s'enfuirent du camp, livrant les prisonniers à leur sort. Les sentinelles, placées à une distance respectable des fils barbelés, reçurent l'ordre de tirer sur quiconque essaierait de franchir la clôture. 16 médecins prisonniers, de nationalités diverses, furent amenés au camp. 12 contractèrent le typhus et 2 moururent. Ces médecins durent donner leurs soins dans des conditions absolument désastreuses ; aucun antiseptique, pas de bandages, pas de savon, très peu de médicaments.
« 11 était impossible d'obtenir une alimentation spéciale pour les malades. Sur M.OUO prisonniers, il y eut 2. 000 cas de typhus, tt la mortalité fut de 15 p. 100. Les docteurs devaient journellement aller prendre les ordres des autorités allemandes du camp, près des barrières de fil de fer barbelés, les Allemands refusant de pénétrer dans le camp. Dix prêtres catholiques français se trouvaient au camp. Tous y firent preuve d'une abnégation, d'un dévouement admirables, prodiguant à leurs compagnons de souffrance leurs soins dévoués, jour et nuit. Plusieurs contractèrent le typhus et 5 moururent. »
1 . A propos du rôle rempli par les prêtres français dans les camps de prisonniers, M. Gérard, ambassadeur des Ltats-Unis à Berlin, a écrit dans ses « Mémoires » :
« Je me suis trouvé en présence d'un certain nombre de prêtressoldats, dans les camps de prisonniers en Allemagne. Ils sont en .rain de faire œuvre pie et ont mérité le respect et l'affection que eur témoignent leurs compatriotes, leurs compagnons d'exil et le geôle. Un certain nombre de ces prêtres étaient internés à Dyrotz, irès de Berlin. Je me rappelle les attentions dont ils étaient l'objet
vent possible à leur chevet. Ils ne pouvaient, pour ainsi dire, se passer d'eux. Et, lorsque le mal, inexorablement réfractaire à tous les soins, amenait sa victime au seuil du tombeau, lorsque venait la mort, cette lourde mort du prisonnier de guérie, incomparablement plus dure que la mort auréolée du combattant sur le <;hamp de bataille, c'était au prêtresoldat, plus habituellement qu'à tout autre, que le mourant faisail ses recommandations suprêmes; c'était lui qu'il chargeait de transmettre ses derniers adieux à ceux qui désormais l'attendraient en vain au
de la part de tous les soldats français sans exception. Quelle consolation devaient éprouver ces nobles lutteurs qui avaient combattu — si victorieusement — pour leur pays et pour leur loi ! »
\ oir aussi Kiou. Journal d'un simple soldat, guerre et captivité. Hachette, Paris, 1916. L'abbé Aubry. Ma captivité en Allemagne, Perrin et O, Paris.
Nulle part les souffrances qu'eurent à subir nos prisonniers, — prisonniers de guerre ou otages civils. — ne furent aussi terribles que dans les « camps de représailles » inventés par les Allemands. Ces tortures, — car c'en étaient vraiment, — étaient froidement infligées par ordre supérieur. La circulaire, émanant de Berlin, qui réglementait le régime des prisonniers en représailles est là pour le prouver. Ln voici quelques extraits :
« Aucun confort ne sera toléré, spécialement en ce qui concerne la nourriture et les soins de propreté...
« Une cuiller pour trois hommes, he môme un plat à manger pour trois Les prisonniers ne doivent posséder ni bidon, ni bouteille, ni quarts, ni aucun récipient pour le liquide 11 est prévu un litre d eau par homme et par jour pour tous les usages.
« 11 est expressément ordonné de laisser ignorer aut prisonniers pour quelles raisons ils sont en représailles et pour quelle durée ..
« Parmi les prisonniers, les plus haut gradés seront punis de préférence. Trois sortes de punition : le conseil de guerre, le poteau, par fraction de deux heures, et la prison pour six jours. Les prisonniers seront attachés au poteau, chaque bras ramené en arrière, les mains écartées et plus haut que la tète, le corps penché en avant, les pieds ne reposant pas sur le sol. Le travail devant passer avant tout autre considération, la peine du poteau sera infligée de préférence à la prison, punition exceptionnelle.
« A moins de 39° de lièvre, pas de visite médicale et pas d'exemption... »
Cette circulaire est reproduite in extenso dans deux ouvrages, où Ton trouvera en outre toute une série de faits révoltants dont les « représailles » furent les victimes. En représailles, par hugène- Louis Blanchet, Payot, Paris, 1918. pp. 111, 112 et Dans les camps de représailles, par Jean-Jules Dufour. Hachette, 1918, pp. 160, 161.
foyer; c'était entre ses bras amis qu'il voulait rendre le dernier soupir1.
1. On sait la triste mortalité qui sévit parmi nos prisonniers, civils ou militaires, par delà le Rhin. — Comment en aurait-il pu être autrement, étant donné la manière dont ces malheureux furent traités dans un trop grand nombre de camps ! — Pour en avoir une idée, il suffit de lire les lignes suivantes, par lesquelles la « Commission française d'enquête » a terminé son Second Rapport, qui fut présenté par elle, après son enquête auprès des prisonniers civils qui venaient d'être rapatriés d'Allemagne, sous la date du 8 mars 1915. Qu'aurait donc écrit la Commission si elle avait enquêté sur les traitements infligés à nos prisonniers, vers les derniers temps de la guerre, c'est-à-dire trois ans plus tard !
« 11 nous est impossible de taire complètement la tristesse et l'indignation que nous avons ressenties, en voyant l'état affligeant dans lequel les Allemands nous ont rendu les otages qu ils avaient enlevés de notre territoire, au mépris du droit des gens. Pendant le cours de notre enquête, nous n'avons cessé d'entendre la toux obsédante qui déchirait les poitrines. Nous avons vu de nombreux jeunes gens dont la gaieté semblait morte et dont les visages émaciés et palis décelaient la tare physique, déjà peut-être irréparable. — Aussi la pensée nous venait-elle malgré nous que la scientifique Allemagne qui se targue si volontiers d'avoir toujours marché à la tète des nations dans la lutte contre la tuberculose, semble avoir appliqué son esprit de méthode à préparer dans notre pays sa propagation du fléau redoutable qu'elle a si ardemment combattu chez elle ». — IIe Rapport, p. 15. — Imprim. Nat. 1915.