BRANCARDIER, INFIRMIER, MÉDECIN
Le clergé réglementairement affecté au Service de santé par la loi du 13 juillet 1889. — Loi du 28 mars 1905. — Loi du 20 février 1917. — Brancardiers de corps d'armée, brancardiers divisionnaires, brancardiers régimentaires.
« Ils n'ont certes pas tous une allure très martiale,, les brancardiers ! écrivait en 1916 un officier.
«Etl'ennemi n'éprouve qu'une crainte modérée en les voyant. Sur leurs épaules, la capote du fantassin a des ampleurs de péplum et le pantalon rouge, toujours trop grand, n'est pas pour augmenter leur prestance.
« Souvent, des lunettes abritent des yeux qui paraissent un peu effarés au premier abord et leurs figures rasées attestent que tout dernièrement encore, les murs du séminaire ou de la sacristie protégaient leur paisible existence ! On les a mis dans les brancardiers et dans les infirmiers. Au départ, les camarades les ont un peu blagués : il semblait que l'absence d'un fusil sur leurs épaules cbétives écartait pour eux tout danger ! Quand ils reviendront au logis, ne riez pas de ces humbles ; ils auront eu leur
part de gloire en ce labeur obscur et le cœur qui bat dans leurs poitrines est aussi solidement accroché que celui d'un gros frère sous sa cuirasse d'acier... Car ils ont aussi leur Martyrologe, les brancardiers, et quand la mort les frappe, ce n'est pas dans la griserie du combat, en défendant les armes à la main le sol qu'on leur dispute; l'idée seule du devoir les soutient et la confiance en Celui qui récompensera sûrement l'abnégation de leur obscur labeur...
« Quand ils reviendront au pays, ne riez donc pas si leurs capotes sont trop larges et leurs pantalons trop longs. Saluez au contraire ces humbles, ce sont les brancardiers qui reviennent : saluez-les bien bas »4,
C'est parmi les brancardiers et les infirmiers que la moitié environ des membres du clergé séculier mobilisé au début de la guerre fut appelé à servir. Réglementairement cette affectation était obligatoire pour tous les ecclésiastiques âgés de plus de trente ans. La loi militaire du 13 juillet 1889 (loi de trois ans) qui les régissait disposait en effet qu'en cas de mobilisation « ils devaient ôtre affectés au Service de santé ». Un certain nombre de prêtres et de séminaristes soumis à la loi du 21 mars 1905 (loi de deux ans) leur furent adjoints, soit que leur état de santé les eût fait classer parmi les infirmiers à titre d'auxiliaires, soit qu'ils y eussent été versés par une décision libre de leurs chefs, comme les textes l'autorisaient2.
1. Capitaine Oudanc. Parmi les humbles : les brancardiers. Un pasteur Wesleyen, aumônier aux armées anglaises, où il a rang de colonel, n'a pas craint d'écrire. « Dans l'armée anglaise, il n'y a vraiment pas d'hommes plus braves et plus remplis d'abnégation que les infirmiers et les brancardiers du corps médical » Owen Spencer Watkins. Avec les Français, en France et en Flandre, p. 42,
i Berger-Levrault, Paris, 1915. Ce magnifique éloge semble pouvoir s'appliquer aussi à nos infirmiers et à nos brancardiers.
2. Le 17 novembre 1915, répondant à une question écrite, qui lui avait été posée par la voie du Journal officiel par un membre de la Chambre, le ministre de la Guerre indiquait qu'il y avait, à cette
232 l'église de France pendant la guerre
Leur arrivée au corps ne se lit point, sans éveiller certaines appréhensions, au moins chez quelques médecins militaires. L'un d'eux, chef d'une importante formation, avouait à un journaliste qu'au commencement il redoutait un peu les infirmiers prêtres ou ecclésiastiques.
Gomment supporteraient-ils les fatigues, les dangers qui les attendaient? Quelle attitude auraient-ils en face du spectacle horrible de l'enfer des champs de bataille? Et puis n'allaient-ils point se grouper ensemble, former un petit clan qui ne se fondrait pas dans la camaraderie générale, camaraderie aux tutoiements un peu grossiers parfois et qui tend à tout niveler? Rien n'eût été plus naturel du reste, car il n'était pas rare de rencontrer dans les formations sanitaires des groupes de 30, 40, 60 ecclésiastiques.
Mais le médecin-major en question ajoutait : « Mes craintes étaient vaines. Dans le service, rien ne distingue les prêtres-infirmiers de leurs compagnons, sinon qu'ils sont toujours prêts à toutes les corvées et que leur zèle reste souriant et discret... Ce sont des soldats tout pareils aux autres. Je les estime et je les admire ».
Affectés en qualité de brancardiers au Service de santé, les prêtres envoyés sur le front y devenaient brancardiers de corps d'armée, brancardiers de division ou brancardiers régimentaires, suivant les cas.
date « 12.580 ecclésiastiques classés dans les sections d'infirmiers et que leur affectation à une Section résultait des dispositions combinées des articles 23 et 24 de la loi du 15 juillet 1889 ». La loi du 20 février 1917. amendement Sixte-Quenin, donna la faculté au ministre de la Guerre de verser tous les ecclésiastiques dans les unités combattantes et, le 22 avril suivant, M. Justin Godart, sous-secrétaire au Service de santé, ordonnait de faire ce versement pour tous les infirmiers militaires ecclésiastiques du service armé.
^es brancardiers de corps d'armée formaient une sorte de réserve qui n'allait sur le champ de bataille Ique dans certaines circonstances, tandis que les >rancardiers de division marchaient régulièrement )lusieurs fois par semaine pour prendre au poste de secours, afin de les en ramener, ceux qui y avaient i§té transportés. Quant aux brancardiers régimen- ;aires, placés immédiatement derrière la ligne des combattants, c'était à eux qu'incombait ordinairement le soin de recueillir les soldats restés sur le errain ou ceux qui avaient été frappés dans la tranchée.
La relève des blessés, la nuit et le jour. — Humbles héros.
En somme, les diverses catégories de brancardiers vaient pour mission, quoique dans des mesures ifférentes, de ramasser les blessés.
Ramasser les blessés, trois petits mots, trois mots tien vile dits ou bien vite écrits. Et cependant que .'efforts, que de fatigues, que de dangers, ils suppoent ! Ecoutez plutôt.
Ce soir, une relève de blessés doit avoir lieu. Les rancardiers commandés sont prêts. On part sous la onduite d'un aide-major, ou d'un médecin-auxilaire, l'aumônier en tête assez souvent. On marche ans la nuit noire et, si c'est un inconvénient, c'est ne sauvegarde aussi, car cette obscurité protège, •'ailleurs, dès qu'on a franchi les premières tranchées u'on rencontre, les fusées éclairantes de l'ennemi, a allumant dans le ciel d'énormes étoiles filantes, i chargent de fournir de la lumière, et plus qu'on 'en voudrait souvent !
A leur lueur, le petit groupe, bien qu'il se défile en silence et par équipes de deux, est découvert : les bons Samaritains en capote bleue sont accueillis par la fusillade. On se plaque par terre pour éviter les balles dont on entend le bruit aigrelet, la chanson métallique, au-dessus des têtes. Et, comme on est repéré, on ne peut plus avancer que collé sur le sol :i on rampe donc le long des haies, dans la boue gluante, à l'abri des fossés.
Enfin, après bien des péripéties, après s'être couché vingt fois sous les décharges, on finit par arriver. Si Ton est à un poste de secours, les blessés sont livrés tout de suite et il n'y a pas à les chercher. Mais si l'on est sur le terrain, dans les champs, dans un de ces bois, dont il ne reste plus que des troncs d'arbres déchiquetés semblables à d'énormes pieux fichés en terre, il faut bien aller à leur découverte et s'éparpiller au milieu des ténèbres1. De se servir de lumière, il n'y faut point songer : on se ferait vite abattre par une balle. Alors, on s'avance avec précaution. Lorsque le pied heurte quelque chose, on
1. Pour donner une idée de ce que représentait à certains jours certains champs de bataille, je transcris ici la description qu'a faite M. Marcel Prévost, du plateau de la Malmaison, le 24 octobre 1917, c'est-à-dire le second jour de l'offensive française sur l'Ailette :
« L'aspect du sol sur ce grand plateau?... une terre labourée... Mais le laboureur funèbre, qui a remué ce plateau, au lieu de sillons, y a creusé des trous, des trous sans nombre, incroyablement juxtaposés, chevauchant cercle sur cercle, entonnés les uns dans les autres, les plus petits comme des baquets à lessive, les plus grands comme des cuves à vendanges. On n'aperçoit rien qui ne soit trou, bord de trou, fond de trou...
« ...En dehors de ces innombrables pustules de terre crevées, sur le champ de bataille, il n'y a rien. Entendez qu'après vingt-quatre heures écoulées, il peut demeurer quelques casques, quelques débris d'équipement, quelques enveloppes de sacs de terre, et même quelques cadavres; mais tout cela est si dispersé, si petit, si rare dans un si vaste espace que réellement on ne saurait exprimer plus exactement l'aspect intégral du champ de bataille qu'en disant : « Il n'y a rien ». Marcel Prévost, de l'Académie française. D'unpostede commandement. Paris, Flammarion, 1918, pp. 153-135.
s'arrête; on taie ; on touche du froid, c'est un cadavre, il n'y a qu'à passer, après avoir donné peut-être une absolution sous condition. Un peu plus loin, celui qu'on a heurté remue ou pousse un gémissement, un cri plaintif. On le soulève, car il gît dans une mare de sang; on lui rafraîchit les tempes avec l'eau qu'on a dans son bidon. On tâche de le ranimer avec une gorgée de rhum ou de vin de sa gourde. S'il est mourant, on lui donne l'absolution, on reçoit et on note sa recommandation dernière. S'il n'en est point là encore, on le rapporte dans les bras ou sur les épaules quand on le peut, sinon avec l'aide d'un camarade. Et pendant ce temps balles et shrapnells continuent à déchirer l'air dans l'obscurité.
Il faut maintenant ramener les blessés en arrière. On les porte sur un brancard ou dans des brouettes, et dans les pays de montagnes à dos de mulet dans des cacolets. Que de fois sur la route défoncée par les obus, une de ces brouettes s'arrête, un de ces brancards stoppe dans la nuit. C'est un blessé qui va [mourir : et l'un des infirmiers, un prêtre, se penche vers lui, l'absout, lui donne en hâte l'ExtrêmejOnction pour l'aider à entrer, la paix dans l'âme, dans ^éternité.
Cependant la longue file s'avance toujours dans les ténèbres. Mais au prix de quelles difficultés ! On butte dans des trous faits par les « marmites » ou contre des cadavres. On tombe blessé souvent et hélas ! avec le fardeau gémissant qu'on porte, mais on ne l'abandonne pas pour cela.
On se relève sauf à être obligé de se recoucher une seconde fois sur le sol, à cause de quelques nou-
P"lles rafales de plomb ou d'acier. On arrive enfin, souvent c'est pour repartir immédiatement, c'est ur faire à nouveau le tragique voyage, avec cette
différence qu'on sera peut-être moins nombreux cette seconde fois que la première, parce que la mitraille a déjà couché quelques infirmiers tout sanglants sur le chemin.
S'agit-il d'aller bien loin? Est-on avisé que les blessés à ramener sont nombreux? L'équipe de brancardiers part dans ce cas-là avec une ou plusieurs grandes voitures d'ambulance et des brouettes-brancards. Quelquefois plusieurs équipes se groupent ensemble. Elles constituent alors un convoi véritable, un de ces convois fantômes comme les appelaientnos soldats; convois silencieux qui s'avançaient sans lanterne, dans un mutisme complet. Ne sont ce pas des ombres dantesques, ces ombres qui cheminent ainsi dans l'obscurité profonde? Non, ce sont les brancardiers qui vont à la recherche des blessés.
Leur défilé silencieux sur la grande route est saisissant. Mais bien plus saisissant encore leur retour.
Lorsque avec des précautions quasi-maternelles, ils ont transporté dans les voitures d'ambulance les pauvres soldats qu'ils ont relevés, le douloureux cortège se met en marche. Quelques blessés moins grièvement atteints suivent les voitures, « tous saignants et boueux, comme un chapelet de misère et de gloire ». C'est toujours la nuit noire, mais ce n'est plus le silence absolu. Ce silence, comment pourrait-on l'obtenir des pauvres gens qu'on transporte et dont les blessures sont si horribles parfois ? Comment empêcher qu'instinctivement ils crient ou gémissent à un cahot plus fort? Alors, les brancardiers-prêtres les encouragent : « Courage mon petit, nous allons arriver bientôt ». Ils leur disent le mot d'affection, qui, en allant au cœur, fait un moment au moins oublier la lancinante acuité de la
douleur. Mais si tout d'un coup une fusée lumineuse éclaire la scène, si le convoi est repéré, et si les shrapnelis se mettent à tomber ah ! cette fois, ils ont peur, les brancardiers, vraiment peur, parce qu'ils ne sont plus seuls à être exposés et qu'en éclatant au milieu des voitures les obus peuvent mutiler à nouveau, tuer peut-être, ceux qui ont iéjà donné tant de sang à la France, ceux que leurs olessures rendent si dignes de pitié !
« Si les fantassins mènent dans la tranchée une i/ie de taupes, écrivait un jour un prêtre-infirmier, la nôtre ressemble singulièrement à celle des hiboux ». I ne faudrait pas croire cependant que les brancarliers fussent des noctambules par destination, car ce l'était pas toujours pendant le nuit que s'opérait le •elèvement des blessés. On y procédait aussi le jour, [uand il le fallait. — Un îlot de blessés est signalé îans une ferme particulièrement menacée; un poste le secours était établi dans un village et l'ennemi le )ombarde d'une façon si furieuse que les malheureux qui s'y trouvent ne sont plus en sûreté. Un '-oup de téléphone se fait entendre. C'est l'ordre l'aller chercher ces pauvres gens. On part immédiaement. On marche debout dans les zones où la nitraille, terrible et sournoise faucheuse, abat tout it où les combattants eux-mêmes ne progressent que »ar bonds sous l'ouragan de fer, s'applatissant de listance en distance sur le sol. Un conducteur est-il ué? Un brancardier prend sa place à la tête de 'attelage. Chemin faisant on rencontre un des ►lessés au milieu de ces flaques rouges qui étoilent a terre autour d'eux, ailleurs des paquets d'hommes battus par les mitrailleuses et où blessés et morts ont restés enchevêtrés. Et on sauve tout ce qui peut litre sauvé.
238 l'église de frange pendant la guerre
Du reste il n'est pas d'endroit, si dangereux qu'on le suppose, où le brancardier ne puisse se trouver avec ses camarades des unités combattantes. Quelles effroyables luttes, par exemple, que celles à la suite desquelles nous nous emparâmes du bois d'Ailly ?
« Dans un étrange chaos, dit le Communiqué Officiel du ministère de la Guerre, dans le Bulletin des Armées, les pierres, les cadavres et les armes s'entremêlent. On aperçoit çà et là des débris de boucliers, des gabions éventrés, des morceaux d'équipement, le tout revêtu d'une uniforme couleur grise par la poussière d'un sol pierreux.
« Dans cet enfer, sous une tempête de fer et de feu, nos hommes se sont maintenus. Il n'y avait plus d'abris; notre artillerie les avait détruits. Certaines tranchées avaient été comblées ; les parapets s'éboulaient ; les boyaux de communication étaient coupés. »
Et le communiqué ajoute : « Et cependant les agents de liaison passaient à travers la mitraille. Les brancardiers passaient et transportaient les blessés. »
Et Verdun ? Durant les interminables et sanglantes semaines où la France, frémissante et fière, brisait les assauts des Allemands, les brancardiers étaient là aussi, à Damloup, à Douaumont, à Vaux, au Mort- Homme, à Thiaumont...
De même, en Picardie, pendant l'offensive anglofrançaise de juillet 1916, qui acheta au prix de tant de sang le succès incomplet hélas ! de la glorieuse trouée.
De même, durant l'offensive de 1917 sur l'Aisne, le long de ce Chemin des Dames, si paisible jadis que, seules, les carrioles des bons fermiers allant à la foire en rompaient le silence et qui fut pendant de si longs mois éventré de tant d'obus, couvert de
tant de cadavres et jonché de tant de débris humains ! De même en mars 1918 et les mois suivants, au cours de ce faisceau de gigantesques batailles qui inondèrent de sang les rives de l'Ancre, de la Somme, ie la Luce, de l'Avre et de l'Oise, pendant rofïensive illemande pompeusement appelée par nos ennemis ( la bataille du Kaiser ».
De même, du 18 juillet à l'armistice du 11 novembre,
pendant « la bataille de France », cette titanesque
suite de victoires épiques sous la poussée desquelles
i'ennemi fut triomphalement ramené vers la fron-
ière pour toujours.
Mais, du reste, pourquoi cette longue énuméraion, quand il est si simple de tout dire d'un seul lot : de même partout?
Et c'est la raison pour laquelle le grand commanement cita si souvent à l'Ordre de l'armée les actes e vaillance et d'incessante abnégation de tant de rêtres-brancardiers.
Ici encore, il est absolument impossible de les
ter tous. Quelques noms seulement par conséquent.
L'abbé Masson (Grenoble), médaillé militaire,
n'a cessé de choisir parmi les blessés tombés sur
ligne de feu ceux qui étaient exposés au feu le
us nourri pour se porter à leur secours et, sous une
.nonnade d'artillerie lourde, a coopéré au transport
i commandant d'artillerie mortellement blessé » l.
Médaillé militaire aussi, l'abbé Fauvin (Orléans),
après avoir relevé pendant plusieurs jours et plu-
îurs nuits les blessés sur le champ de bataille,
us le feu de l'ennemi, rapporte dans nos lignes le
rps de son chef de bataillon, qui venait d'être tué ».
. Les parties du texte que je cite entre guillemets sont empruns mot par mot, comme dans le chapitre précédent et les chapitres ■ vants, à l'Ordre de l'armée ou du corps d'armée.
Tous les deux médaillés militaires également, I l'abbé Bergier (Poitiers), atteint d'une blessure grave, | refuse d'être enlevé, avant qu'on ne l'ait « transporté pour son ministère, auprès d'un soldat moribond qui qui venait d'être frappé en même temps que lui », et l'abbé Turpault (Poitiers), « grièvement blessé, le 6 octobre 1916, se traîne auprès de son colonel, qui vient d'être grièvement atteint pour essayer de le secourir ». Quant à l'abbé Clément (Lyon), médaillé militaire toujours, « d'un dévouement absolu et d'une baute valeur morale, il a su conquérir l'admiration de tous, autant par la bravoure simple avec laquelle il va, par tous les temps, jusque dans les réseaux ennemis rechercher les blessés, que par sa modestie et la bonne humeur avec laquelle il s'astreint aux besognes les plus rudes ».
L'abbé Lorieau (Luçon) « se portant spontanémenl auprès d'un chef de bataillon mortellement blessa pour le panser et lui apporter, en tant que prêtre, les secours de la religion, est lui-même grièvement blesse d'une balle au cou, laquelle détermina une paralysie partielle du larynx ».
« Grièvement blessé par un éclat d'obus en accom plissant son double devoir de prêtre et d'infirmier blessure qui lui fait perdre un œil, l'abbé Bicho (Besançon) reprend son service après un pansemen sommaire et il ne quitte la place qu'après un ordr< formel. » Guéri, il « demande à revenir sur le fron et il reprend son service à l'ambulance ».
L'abbé Dupas (Angoulême) « après avoir coopéré dans la nuit du 29 au 30 mai 1915, à l'évaeuatioi d'un poste de secours sous une rafale d'obus » s présente immédiatement « comme volontaire po remplir une nouvelle mission dans une zone battv par les projectiles ».
fe
Commandé pour « relever des morts à 400 mètres de l'ennemi un simple infirmier du 98e de ligne, l'abbé Vichy (Moulins) « accomplit cette tâche pendant six jours et six nuits consécutifs, dit sa citation, sans vouloir se faire relever par ses camarades ». Un autre jour « il sauve quinze blessés qu'il transporte sur son dos au milieu des obus ». Une troisième fois il est mis à l'ordre du jour pour « être allé pendant la période du 6 au 26 octobre 1914, ramasser nuit et jour, au péril de sa vie, les nombreux blessés et morts qui se trouvaient en avant de nos tranchées jusqu'à une centaine de mètres à peine des tranchées ennemies, entraînant par son exemple les brancardiers qui lui étaient adjoints ; il put réussir pendant cette période à faire inhumer ou incinérer plus de 300 cadavres i ». Enfin il reçoit, après la médaille de Saint-Georges de Russie, la médaille militaire pour son admirable conduite sous Verdun.
1. « Gomment pourra-t-on qualifier la mission du brancardier qui s'en va la nuit ramasser sur le champ de bataille les cadavres des combattants tombés parfois depuis plusieurs jours? Elle est héroïque. Je ne sais pas si un homme peut remporter sur lui-même une plus belle victoire. Pour soutenir son courage, il n'a pas l'excitation du combat, pas de cris, pas de clairons, pas de drapeau déployé. 11 est seul, sans témoins. Il n'aura pas de merci de ceux qu il portera sur son dos : ils sont muets à jamais. Pour vaincre l'horreur instinctive qu'il y a à toucher des cadavres en putréfaction, il faut faire appel à sa conscience ; il faut, dans le silence de cette nuit effroyable, entendre la voix de cette conscience qui parle plus haut que la nature, et qui, au nom de tous ces frères d'armes dont on ramasse dans ses mains tremblantes les restes sacrés, chante : merci.
« 11 s'en va en rampant... Il tâtonne. Tout à coup sa main touche quelque chose. A ce contact l'homme le plus maître de sa sensibilité se révolte. Dès qu'on remue ces chairs en putréfaction, les odeurs horribles qui sommeillaient s'éveillent... Faisant alors un suprême effort pour vaincre une invincible répugnance on saisit dans ses bras cette masse... C'est la vie et la mort qui s'embrassent. Sans souci du danger, on court comme un fou, pour se débarrasser
Elus vite de ce fardeau. Et, quand on l'a déposé, on retourne làas, en aspirant à pleins poumons les bouffées d'air pur, chercher un autre calvaire. » F. -A. Yuillermet. Avec les Alpins, pp. 199-200, Lethielleux, Paris. — Le R. P. Vuillermet est dominicain.
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Et cet abbé Foin (le Mans) qui, d'après l'Ordre de l'armée lui-même, « a fait preuve d'un zèle et d'une bonlé jamais démentis qui l'ont fait surnommer « par ses camarades le père des blessés ! »
Un autre prêtre-brancardier était légendaire par son dévouement et sa bravoure dans toute sa division. Soldats, officiers, officiers supérieurs même, tous le connaissaient par son nom. Cet homme, écrivait au Supérieur du collège de Sainte-Marie la Roche l'abbé Périer, son camarade au régiment, « c'est celui qui m'a donné cette carte, celui qui habille de pèlerines en caoutchouc tout notre état-major et qui, au besoin, le nourrit et paye des cigares allemands à toute une compagnie : je ne dis que la vérité. Ici il va ramasser des blessés aux pieds d'une sentinelle allemande, là il croise une ambulance allemande et essuie des coups de feu. Il s'avance à deux kilomètres des avant-postes, ramène trois bicyclettes alboches, des manteaux, des blessés ennemis prisonniers, reprend par trois fois les lettres du Ne et du Ne saisies dans une alerte Personne n'ose le suivre et
chaque matin notre première pensée est pour lui : est-il rentré? est-il mort? Hier, il nous a permis de dire la messe ! Pas de clés ! Il en a fait une. On ouvre, pas de calice ! Un quart d'heure après, il en apporte un d'une paroisse voisine. Aussi tout le monde réclame la médaille pour Duret... le curé. »
Duret le curé, comme l'appelaient ses camarades, ne fut pas médaillé ; ou plutôt la médaille n'arriva qu'après sa mort. On ne put donc que l'agrafer sur la capote militaire dans laquelle on l'enveloppa, une étole violette au cou, lorsqu'on l'enterra. Mais, sur la croix plantée sur son humble tombe, on inscrivit, témoignage aussi précieux que la médaille militaire,
ces quelques mots dictés par le médecin-chef, son supérieur immédiat :
« Ci-gît un héros, Fabbé François Duret, prêtresoldat brancardier au 230e d'infanterie, tombé au champ d'honneur, mort dans la paix de Dieu, au service de la patrie, le 11 septembre 1914 ».
En présence d'actions si belles, on n'est plus étonné de la façon dont le haut commandement parle dans les citations qu'il leur accorde de certains infirmiers ou brancardiers.
Pour lui, l'un, l'abbé Guiller (Laval), « est pour le régiment le vivant symbole de la charité, du dévouement, de l'abnégation et du sacrifice » ; un autre, l'abbé Poirot (Saint-Dié), « modèle de bravoure et de dévouement, fait constamment preuve d'un courage devenu légendaire dans tout le bataillon ». Un troisième, l'abbé Masson est « un modèle de courage calme et de belle humeur française ». Pour l'abbé Joly (Lyon), l'Ordre de l'armée renchérit sur les éloges précédents : « C'est, dit-il, le plus brave de tous les soldats du bataillon »... Même note pour l'abbé Léonard séminariste (Rennes), « ce brancardier est l'honneur du régiment» et, pour l'abbé Falconnet, brancardier aumônier au 42e d'infanterie (Autun), qui est « le type de l'apôtre et du héros ».
Il faut bien, du reste, que le mérite de ces deux derniers brancardiers soit exceptionnel, car ils font partie tous les deux des très rares simples soldats qui, pendant la guerre, reçurent, après la croix de guerre et la médaille militaire, la croix de la Légion d'honneur.
Lorsque le généralissime eût agrafé le ruban rouge sur la capote de l'abbé Falconnet, il mit familièrement sa main sur les épaules de celui qu'il venait de décorer et le regardant de très près : « Que faites-
vous dans le civil, lui dit-il. — - Prêtre, mon général. — Ah ! c'est très bien : vous faites honneur à votre robe et je vous félicite de tout mon cœur ». Et, une seconde fois, Pétain donna Paccolade au vaillant brancardier.
Beaucoup de prêtres tombèrent en allant ramasser sur le terrain leurs camarades, territoriaux à la barbe grisonnante, jeunes « Marie-Louise » ou imberbes « Bleuets ».
L'abbé Montreau et l'abbé Bertrand furent ainsi fauchés par la mitraille, tandis qu'ils secouraient des blessés.
L'abbé Léost (Quimper) fut troué de sept balles auprès de son co-brancardier qui venait d'être grièvement atteint et qu'il confessait. •
Blessé mortellement aussi, auprès du soldat qu'il pansait l'abbé Billet (Saint-Jean-de-Maurienne).
Terrassé par un éclat de 77, en transportant un de ses camarades, l'abbé Demelun (Goutances).
E ventre par une balle, son brancard sur l'épaule, l'abbé Devilliers (Amiens).
Tué d'une balle dans le crâne, tandis qu'il rappor* tait un blessé sur son dos, l'abbé Aprile (Lyon).
Ecrasé par un obus, au moment où sur le terrain, il donnait les derniers sacrements à un colonel, l'abbé Leprince (Bayeux).
Et des centaines et des centaines d'autres comme eux.
Si ce n'est pas en plein combat, c'est du moins dans le pur accomplissement de son ministère sacerdotal, que l'abbé Anthenès, aumônier-brancardier au 110e de ligne, fut tué par un obus. « Dans la bataille de la Somme, on le voyait partir tout seul.
après les actions, sans aucun souci des obus et des halles, avec une pioche et des croix de bois dans les bras II allait recueillir les cadavres et bénir la terre qui les recevait. Le régiment n'a pas laissé un seul mort à l'air, le brancardier Anthenès ne l'eût pas permis. Il avait été cité au Corps d'armée, mais il ne travaillait pas dans les citations. Donc, le matin du 15 avril, comme les artilleries écrasaient le sol, il apprit qu'un agent de liaison venait d'être tué près du poste de commandement du colonel. Il se mit aussitôt en marche avec une croix de bois, rendit les derniers devoirs au mort, et, comme il tenait la croix des deux mains pour la planter en terre, un obus éclata près de lui et le tua sans délier l'étreinte de ses doigts sur la croix.
« Or il n'y avait qu'un autre prêtre dans le régiment, un petit basque nommé Lacroutzet. A vrai dire, il fallait connaître son caractère sacerdotal, que nul n'eût soupçonné ; joueur de pelote, braconnier ou contrebandier, oui, mais curé, allons donc ! Celait le modèle des troupiers : toujours astiqué, reluisant, pimpant, et gai champion de lancement de grenades, hardi, trapu, prêt aux reconnaissances périlleuses, le premier à l'assaut, le dernier au retour. Cependant ce petit homme terrible perdait tout son aplomb dès qu'il entreprenait de dire la messe. Alors, on le voyait presque tremblant, avec une figure toute illuminée.
« Le colonel l'avait nommé sergent-major, ce qui excita sa colère : « Ah ! non, mon colonel, trop de papiers, j'aime mieux une section. » En qualité de sergent-major, il devait rester au train de combat, pendant l'attaque. Le soir du 15 avril, — donc la veille de l'offensive, — il apprend la mort d'Anthenès. Aussitôt il écrit au colonel et fait dare dare por-
ter sa lettre par une corvée : « Mon colonel, disait-il à peu près, je demande à rendre mes galons de sergent-major et à redevenir simple brancardier. Mon camarade Anthenès a été tué, je suis le seul prêtre désormais dans le régiment. Ma place est au feu avec mes camarades... » Ces prières-là ne se refusent guère. Le colonel l'autorise à rejoindre. Il se met en marche la nuit même et rattrape les brancardiers. Comme son bataillon, le 16 au matin, s'engouffrait dans la tourmente, il sort de son poste : « Où vastu? lui demandent les camarades. Tu vois bien qu'il y a des barrages. Attends : nous irons après. » Il se tourne vers eux, tranquillement, et il leur dit, et personne n'a plus entendu le son de sa voix : « Vous, vous devez attendre ; mais moi, on m'attend. » Il s'avança seul et il mourut1 ».
A l'occasion, des prêtres-brancardiers s'offrirent comme volontaires pour des tâches qui ne leur incombaient pas en leur qualité d'ambulanciers. Le 15 décembre 1916, sur la côte du Poivre, près de Verdun, la division Muteau donnait à fond. « La section Palanque, raconte le Bulletin des Armées (janvier 1917), dépasse le but et va s'accrocher d'un seul bond à quelque trois cents mètres au delà ; si on l'avait laissé faire, elle allait enlever la côte du Talou; mais Tordre était formel, il fallait revenir.
« Déjà un barrage effroyable s'abat sur la troupe téméraire il faut le traverser pour aller jusqu'à elle et lui intimer l'ordre d'avoir à se replier. Et cela, c'est se jeter dans le feu. Qui se dévouera?
i. Henri Bordeaux. « La chronique d*un régiment », Rev. Hebd., 27 octobre 1917, pp. 489-491.
« Jean Lacroutzet est tombé en héros, mandait son colonel à sa famille. Sa mort est digne du bon prêtre et du bon soldat qu'a était. 11 emporte les regrets et l'admiration de tout le régiment ».
« Moi », fit le brancardier Gallet, et il partit ; même il revint. Gomment?
« Il y a des choses qu'on ne s'explique pas. Dix fois, ses camarades, qui le suivaient des yeux, le crurent tué, volatilisé, perdu, et il réapparaissait mystérieusement intact. Il resta le dernier dans la place intenable et trouva même le moyen de panser, dans un trou d'obus un blessé épuisé après la perte de son sang. Le brancardier Gallet est prêtre, il n'a pas mal gagné sa médaille militaire, n'est-ce pas ? »
Souvent aussi, les prêtres brancardiers firent le coup de feu avec les camarades.
L'abbé Aubert, de Vannes, s'élança à l'assaut des tranchées ennemies, le G juin 1915, et entraîna ainsi à sa suite les zouaves du 3e, avec lesquels il se trouvait. Son sang- froid et son courage furent si remarqués dans cette circonstance qu'ils lui valurent une belle citation à l'Ordre de l'armée.
L'abbé Brunet, de Bourges, se trouvait en première ligne occupé à panser des blessés, quand l'ennemi, déclanchant une contre-attaque violente, se rua vers nous. Le vaillant infirmier termine avec calme le pansement qu'il faisait. Puis, dégrafant son brassard, il le jette, il ramasse un fusil, des cartouches et bravement il se met à tirer. Cité à l'Ordre de l'armée, lui aussi.
Les prêtres brancardiers ne se contentaient pas d'aller ramasser les blessés au péril de leur vie. Ils les soignaient ensuite, ils veillaient sur eux, comme de véritables mères, et ils étaient assez heureux parfois pour les sauver.
Le 24 août 1914, dans une ville abandonnée par
mous, après une nuit d'angoisses passée à deux pas des
Allemands vainqueurs, l'abbé Lauzers (Auch) « le
caporal héroïque » comme on l'appelait dans son
248 L ÉGLISE DE FKANCE PENDANT LA GUEKRE
bataillon, réussit avec l'aide de trois infirmiers de son escouade, à ramener dans nos lignes 38 blessés, qui allaient tomber entre les mains de l'ennemi, et le surlendemain il était tout à la fois proposé pour la médaille militaire et nommé sergent.
Au Montoy, l'abbé Gortyl (Paris) sauve aussi les blessés auprès desquels il a été laissé tout seul, pendant la nuit du 8 septembre 1914, sous un feu violent d'artillerie. Et une citation à l'Ordre de l'armée récompense ce bel acte de dévouement. La même distinction est accordée aux brancardiers Bardonneau (Sens), Vernédal et Tréfon, tous deux du diocèse d'Orléans, qui « restés après le départ des troupes auprès de leurs blessés à Neuville- Saint-Waast, évacuent ces blessés, le 4 octobre 1914, par les moyens de fortune qu'ils imaginent et ne rentrent dans nos lignes que lorsque Neuville est rendu absolument intenable par les obus allemands ».
Le 20 août 1914 en Lorraine, l'abbé Robert et un de ses confrères, tous deux du diocèse de Bordeaux, se refusent, malgré l'ordre donné de battre en retraite, à laisser seul leur médecin-major, qui demeure sur le champ de bataille pour y soigner les blessés. « Ils sont restés auprès de moi, a écrit cet officier supérieur au cardinal Andrieux, sous une pluie de balles et d'obus qui a duré deux heures encore après le départ de nos troupes. Pendant ce temps, ils ui'ont été du plus grand secours pour panser nos blessés, pour les transporter. Dans cette tempête de fer, ils ont exercé plusieurs fois leur ministère. Leur dévouement ne s'est pas démenti un instant ».
Deux fois cité à l'Ordre de l'armée, l'abbé Dieux (Beauvais), brancardier au 254e de ligne, reste seul avec ses blessés, le 2 novembre 1914, à Soupir, dans l'Aisne, et il devient ainsi par abnégation prisonnier
des Allemands. L'abbé Legeais (Poitiers), fait de m<Mne en Belgique plutôt que d'abandonner les turcos blessés qui lui ont été confiés. Combien d'autres n'ont-ils pas agi avec le même oubli d'eux-mêmes, sans que leur acte ait franchi les limites de la formation sanitaire à laquelle ils appartenaient !
Le prêtre-infirmier auprès des blessés.
Au milieu de tant de fatigues, de tant de peines, de tant de dangers, une pensée les soutient tous : c'est le bien qu'ils font au petit soldat de France, à cette belle jeunesse, fleur guerrière de la race que la mitraille a fauchée sur le terrain. « J'ai fait hier seize heures de marche, écrit un prêtre-brancardier du 7e corps d'armée. ...On part vers midi, avec une )rouette-brancard que l'on traîne par équipe de iquatre, et l'on rentre vers trois heures du matin, exténué de fatigue, quelquefois trempé jusqu'aux os, somme c'est le cas depuis dix jours... Mais la perspective de relever durant la nuit quelque brave troupier français qui attend qu'on le conduise h l'ambuance voisine, d'où il pourra être évacué sur un îôpital de province, fait braver toutes les fatigues et )ublier tous les dangers ».
« Plus je vais, plus je suis frappé par le sens
nystique de la guerre! mande un prêtre encore
i sa famille, quelque chose comme une messe où 'autel serait l'Europe entière et les victimes les oldats qui tombent chaque jour. Dans cette image umineuse et grandiose, les petites misères quotiiennes se fondent et la réalité brutale s'efface. Le
blessé que je transporte devient le membre visible du Christ immolé et les bruits tragiques de la luttel deviennent l'accompagnement de cet office. Je ne! suis qu'un petit rouage, qu'un petit choriste dans! cette messe immense, mais j'y joue mon rôle obscuïj ici-bas, tandis que nos chers morts y continuent le
leur dans la splendeur du ciel Voilà comment,
dans la poussière des routes, entre les brancards de ma voiturette, suant et soufflant, je trouve, mes chers parents, que, malgré tout, la vie est bonne et j'attends avec calme et patience tout ce que Dieu voudra... »*.
« J'ai songé avec joie à la parabole du Samaritain, relate un autre infirmier, jésuite celui-là. Lui, avait son âne pour porter le blessé de la route de Jéricho Nous n'avons que nos épaules. Nous sommes les bêtes de somme du champ de bataille... Nous sommes les Samaritains des âmes... Nous t'avons donc porté, pauvre Christ saignant, sur nos épaules. Nous avons étanché tout le sang de tes plaies. Nous t'avons donné de notre pain et de notre vin. Surtout, nous t'avons aimé et respecté.
« Et ils ont compris, vaguement, ce qu'ils étaient pour nous. Un prêtre les porta sanglants sur ses épaules jusque à la halte. Peut-être quelques-uns s'en souviendront-ils un jour » 2.
1. Croix de Nantes, 26 septembre 1915, lettre du prêtre brancardier « Arvor ».
2. Albert Bessières. S. J. « Le Chemin des Dames ». Eludes, .') février 1918, pp. 372-373.
L'influence de la foi du prêtre sur sa conduite un feu a été souligné, même par des hommes totalement étrangers aux conditions religieuses. C'est ainsi que les Drs Huot et Voivenel ont écrit la page suivante dans leur livre sur le Courage, Alcan, ti'17, pp. 192-193.
« Voyez l'infirmier V..., un prêtre. Sa figure rouge et pleine,, son estomac excellent, n'en font pas un mystique. Il tient à sa peau Un obus démolit une maison, tue et blesse des hommes ; le nom
« Les jours et les nuits y passent, écrit un autre brancardier; à longueur de journée on a les mains teintes de sang, mais c'est de ce sang français qui trace dans notre histoire une si belle page! Et puis il y a les soins spirituels... Nos efforts sont récompensés. A quelles morts nous assistons ! Nos petits soldats souffrent généralement et meurent fréquemment en héros et en saints qui s'ignorent. Je sais telles et telles morts capables de racheter un peuple et je ne puis croire à la fin d'un pays où Ton meurt ainsi ».
De combien de morts superbes en effet, les prêtres brancardiers furent les témoins émus ! L'un d'eux, a raconté l'une de ces morts touchantes. Je le cite sans hésiter. Rien vaut-il en effet ces impressions glanées sur le front ou vécues dans les ambulances, en fait d'émotion et de vérité?
La scène se passe cette fois dans le petit hôpital vosgien de Gerbéviller. On vient d'y apporter sur un brancard improvisé, fait de deux fusils et d'une capote tendue, un pauvre petit blessé, criblé de )alles Le prêtre-infirmier qui l'a confessé en route, e panse de son mieux.
•ardement s'exagère... Y... frémit et pâlit... Son organisme, se abre, mais sa toi profonde intervient. Il fait le signe de la croix t se précipite dans la maison effondrée autour de laquelle les prosctiles font rage.
« Voyez le caporal brancardier Delb... ; pâle, maigre, épaules troitcs ; grand travailleur, il lit des livres de philosophie et d'exéèse... C'est l'homme calme et dévoué... qui ne demande qu'à ester dans son coin ; mais voici qu'un soldat, marié, commandé e patrouille dangereuse, se lamento ; Delb... lui dit : « Tiens, mon rassard, passe-moi ton fusil..., je te remplace. » Et notre prêtre îena la patrouille... en pensant peut-être au dernier chapitre 'Ollé-Laprune qu'il venait de lire ..
« Voici l'abbé Paul..., aumônier de brigade, passionné de Bergson...
ne âme qui use le fourreau... Il est la providence de deux ataillons de chasseurs auxquels il s'est attaché II quitte notre sec- 'uv avec eux... le jour de l'attaque, monte à l'assaut à leur tête et !'i«mbe, le front troué d'une balle. »
ce Depuis ce moment, rapporte-t-il1 il ne voulut plus que je le quittasse. D'une main il prenait le crucifix sur sa poitrine, de l'autre il me serrait mes mains à moi. Et il me disait : « — Oh ! comme le bon Dieu est bon de m'avoir fait rencontrer un prêtre avant de mourir! C'était mon plus grand désir! Merci, mon père, oh ! merci ».
Puis, il reprenait : « — Pensez-vous que je puisse aller au ciel? — Mais oui, mon petit, tu vas y aller... et tout droit. — Oh ! répétez-moi cette bonne parole. Gomme cela me fait du bien !... Mais, pour aller au ciel, que faut-il faire encore? — Rien, mon ami! Rien ! Tu as déjà fait suffisamment. Le bon Dieu ne t'en demande pas davantage. Allons, repose-toi, dors ! »
« Mais lui ne voulait pas de ça !... Il sentait venir la mort, il voulait l'attendre les yeux ouverts, la regardant bien en face, en brave et en saint !
« Que faut-il dire au bon Dieu pour lui faire plaisir? — Dis-lui que tu laimes et que tu acceptes sa volonté sainte, quelle qu'elle soit. — Mon Dieu! je vous aime de tout mon cœur ! répétait-il. — Faislui le sacrifice de ta vie; pour la France, pour tes camarades, pour ta famille et tes amis, pour obtenir le pardon complet de tous les péchés de ta vie. — Oh! oui, mon Dieu! je vous la donne ma vie, de tout mon cœur ! »
« Il reçut avec empressement l'Extrême-Onction. Alors, épuisé, il me pressa encore les mains. 11 couvrait de baisers le crucifix de plâtre que je lui avais fait passer. 11 l'embrassait avec ardeur, passionnément, avec des soupirs d'amour, de langueur du ciel, comme s'il avait déjà la nostalgie du paradis...