La Croix, 9 mars
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« Pendant toute cette scène les blessés de la salle restaient recueillis, hypnotisés en quelque sorte par la grandeur et la sainteté du cher mourant, qui allait quitter la terre dans toute la splendeur de sa jeunesse. Les Allemands eux-mêmes étaient remués jusqu'aux larmes. Ils s'étaient découverts et gardaient un silence recueilli.
« Puis la conversation reprit de plus en plus faible et pénible, toujours plus belle et plus céleste... Son visage s'illuminait de plus en plus aussi. Mais son souffle devenait plus faible, sa respiration plus pénible. Bientôt il suffoqua... Comme je pus, je le relevai un peu, de manière à lui placer la tête un peu plus haute sur son oreiller. Ses yeux si doux se fixèrent sur moi avec affection. Ils semblaient vouloir me remercier et surtout me faire comprendre quelque chose. Ses lèvres remuèrent enfin. Je m'approchai plus près de lui encore. Et de sa voix de mourant il me supplia : « Dites, mon Père, je vou- « drais vous demander une faveur, mais c'est tellece ment vous demander que je n'ose pas... — Parle, « mon petit, tu es mon frère, parle, n'aie pas peur... « — Eh bien ! si vous le permettiez, je voudrais vous I « embrasser... et que vous m'embrassiez aussi vous- « même... pour ma mère. »
« Me penchant alors sur lui, je lui donnais ce baiser maternel » qu'il réclamait si tendrement avant de s'endormir dans la paix du Seigneur. Lui me pressa sur sa poitrine meurtrie, et doucement, — j'allais dire religieusement — m'embrassa pour sa mère.
« Un instant après, en m'embrassant encore comme un frère : « Au revoir... au ciel... » me dit-il.
« Il s'endormit paisiblement en ma présence, ayant repris sa respiration régulière, quoique très faible.
A ce moment, on vinl me chercher pour un blessé dont l'état très grave nécessitait mes soins...
« Lorsque je revins, mon cher petit frère venait de rendre le dernier soupir, sans que personne s'en fût aperçu. »
Les prêtres-brancardiers n'eussent-il pas fait autre chose que de consoler à leurs derniers moments nos petits soldats agonisants, qui donc oserait dire qu'ils n'auraient pas bien mérité de la France, dont ces petits soldats étaient les enfants si méritants et si aimés !
Un adjudant, retour du feu, disait un jour en pleine caserne, en rappelant tout haut ses convictions anticléricales : « Je ne suis pas le copain des< curés. Mon témoignage n'est donc pas suspect. Eh bien, croyez-moi, les amis, sans les curés, bien des blessés mourraient sur le champ de bataille sans y être relevés ».
C'était la réplique de cette parole, plus laconique, mais aussi expressive, d'un blessé causant dans une ambulance avec un autre blessé : « Mon vieux, c'est égal, mais sans les curés, ni toi, ni moi, nous ne fumerions notre pipe ici en ce moment ».
Ce que furent le dévouement, l'abnégation, l'esprit de sacrifice des prêtres-brancardiers sur le champ de bataille, les 72 médailles militaires et les 1.923 Croix de guerre avec 2.426 citations qui, à ma connaissance, leur furent décernées ! le disent haute-
1. Je cite quelques noms des prêtres séculiers, aumôniers-brancardiers ou simples brancardiers et infirmiers, qui ont reçu la médaille militaire et dont les uns ont été tués les autres mutilés :
Aumôniers-brancakdiers : Amiens, Kerespert. Autun, Falconnet. Carcassonne, Alibert, Pennavayre. Carthage, Ousset. Chartres. Lhomme. Laval, Guiller. Lyon, Joly, Clément, Valette. Montpellier, Berger. Poitiers, Turpault, Bergier, Blandin, de Ghalain, Froger.
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ment1. Et si cela ne suffisait pas, le souvenir des centaines et des centaines de prêtres-brancardiers, qui tombèrent à l'ennemi, le proclamerait sans discussion possible.
Mais ce que l'on ne saura jamais, c'est la délicatesse avec laquelle les blessés, « ces christ souffrants de la Patrie » comme on les a appelés, furent soignés par eux; c'est l'atmosphère de compatissante tendresse dont ils entourèrent leurs angoisses morales et leurs souffrances physiques, le jour et la nuit; c'est l'ingéniosité doucement infatigable avec laquelle ils endormirent leurs craintes et réveillèrent leurs 'espoirs ; c'est le nombre de ceux qui, sur le champ ;Ie bataille ou à l'ambulance inclinèrent pour tou-
ours leur tête entre leurs bras en murmurant une iernière fois, dans un dernier souffle, le nom de
eur mère, de leur femme ou de leurs enfants ! Gela, on ne le saura jamais, parce que c'est le
ecret de Dieu !
ïaint-Dié, Rémy. Séez, Savary. Sens, Paillot. Diocèse non identifié, ■eynave, Gallet, Tusseau.
Brancakuieks et infibmiers : Angers, Davian, Péron. Angoulême, Jadeau. Annecy, Bogain, Clavel. Auch, Lauzers. Belley, Souhonnax. Besançon, Millot (f), Bichot. Bourges, Raimbault. Châms, Merle Clermont, Bœuf. Coutances, Leveilley. Grenoble, Gatier, •revêt, Jaillet, Masson. Langres. Girard. Laval, Quinton, Guillet. Le 'ans, Beunèche. Le i'uy, Delolme. Limoges, Beaubert, Pény. Lyon, .lanc. Montpellier, Marne. Moulins, Vichy. Nancy, Godefroy.Munier. :evers, Bocquet. Orléans, Fauvin. Quimper, Tassin (f). Paris, Decoinck. Rodez, Poujol. Saint-Brieuc, Huet, Le Merdy. Saint-Dié, eivet, Poirot. Saint-Flour, Lescure, Saint-J ean-de-Maurienne, Bellet. ■arentaise, Sévessant. Tours, Brémond, Poucet. Troyes, Grillet. annes, Questel.
1. Plusieurs infirmiers ou brancardiers ree-urent aussi la croix de iint-Georges de Russie, réservée « aux caporaux, brigadiers et •ldats qui se sont signalés sur les champs de bataille par des •tions d'éclat ou des actes d'héroïsme ». Je cite parmi eux les )bésBaravalle(Fréjus),Palavret (Rodez), Perraton (Viviers), Ferbay ■yon), Vichy (Moulins), Le Foll (Quimper).
Le prêtre chirurgien ou médecin. — Les trains sanitaires. — Le prêtre-infirmier dans les hôpitaux de l'arrière. — L prêtre dans les services de contagieux, — Les « donneur: de sang ». — Témoignage ministériel.
Parmi les prêtres mobilisés, un certain nombr< n'étaient entrés dans les ordres qu'après avoir pass par les Facultés de médecine. Ils y avaient fait régu lièrement leurs études et soutenu leur thèse, ils 1 avaient été reçus docteurs. Ces ecclésiastiques ser virent naturellement dans le Corps de santé comirn chirurgiens ou médecins. Pour n'en citer qu quelques-uns, l'abbé Bonifay (Marseille) fut méde cin-chef dans diverses ambulances, notamment i Marseille et à Antibes ; l'abbé Boismard (Angers remplit le même emploi dans une ambulance di front et fut tué en Italie, sur le Piave ; l'abbé Lan crenon (Paris) fut cité à l'Ordre du jour en qualit d'aide-major de l'e classe au 39e d'artillerie; l'abb Monnier (Marseille) dirigea une des ambulances d Dinan. L'abbé Papillon (Paris) fut chirurgien-majo en divers postes et l'abbé Chevreau (Evreux), méde cin-chef d'un groupe du 320e d'artillerie lourde, fq deux fois cité à l'Ordre du jour.
D'autres prêtres, sans avoir fait leur médecine s'étaient livrés à des études scientifiques : histoir naturelle, physique, chimie, biologie, radioscopie électricité, qui les rendirent particulièrement utile dans les hôpitaux. Plusieurs y eurent la direction dp services forts délicats. Et Tun d'eux bien connu pa ses travaux antérieurs sur la télégraphie sans fi l'abbé Tauleigne (Sens), inventa même, à Menton o
il était affecté, un instrument, le radiostéréomètre, qui permet aux chirurgiens de déterminer rigoureusement la position d'un projectile quelconque chez un blessé.
Quant aux prêtres mobilisés dans les sections du Service de santé, ils ne furent pas tous employés sur le front comme brancardiers. Ils y desservirent également en qualité d'infirmiers les ambulances fixes où on ne laissait que les « intransportables », les ambulances volantes ou divisionnaires et, à ; l'arrière, les hôpitaux militaires avec les hôpitaux auxiliaires qui en dépendaient.
Un certain nombre d'entre eux constituèrent aussi là ce titre le personnel affecté aux trains sanitaires et aux gares d'évacuation.
Les trains sanitaires permanents furent d'abord peu nombreux. 11 n'en existait que cinq au début de la mobilisation. Ils furent augmentés dans la suite et ils rendirent de très précieux services, durant toute la guerre. Cependant, malgré leur ingénieuse organisation, les hommes, surtout ceux dont les blessures étaient un peu graves, y avaient pas mal à souffrir. Comment en aurait-il été autrement lorsqu'un ;train partant de l'Argonne s'en allait avec son chargement de misère et de souffrance jusque sur la Côte d'Azur? Ou quand, descendant des Flandres ou de l'Artois à travers toute la France, il transportait ses lorieux mutilés jusque dans les Pyrénées ?
Les blessés souffraient donc dans les trains sanitaires. Il y avait dès lors place auprès d'eux pour la charité. La charité fut fidèle à ce poste, si ingrat qu'il fut par certains côtés. Elle s'exerça par les mains du personnel tout entier des trains sanitaires, et par conséquent par celles des prêtres-infirmiers.
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Le prêtre-infirmier des trains sanitaires, « c'est, a écrit l'un d'eux d'une plume très fine, un croquis amusant que l'on dessinerait dans toutes nos gares du Service de santé : l'infirmier ecclésiastique, l'excellent curé d'hier, dont on reconnaît encore sous la capote, en dépit de la barbe maladroite, la silhouette et la démarche professionnelles. Il est assis au seuil de son wagon, un livre de prières en mains,... ou bien il fait les cent pas le long des voies de garage, récitant son chapelet sans que nul homme d'équipe n'en soit blessé dans sa pudeur anticléricale de jadis. Chez les passants qui les regardent, jamais un sourire de plaisanterie, mais plus d'une fois un respectueux salut...
« Nos blessés n'ont pas besoin qu'on leur enseigne « de quelle opinion nous sommes ». Même là où rien d'extérieur ne nous trahit, ils ne tardent pas à nous deviner : « Vous êtes prêtre? » Ils le savent déjà et n'en sont nullement faciles... Ils font effort pour trouver des souvenirs communs, des points d'attache d'église. « Mon oncle était curé, vous ne l'avez pas connu? — (Il faudrait les connaître tous.) — J'ai un cousin de parti au séminaire pour se faire comme vous. — Moi, j'ai fait enfant de chœur jusqu'à douze ans. — ■ M. le vicaire, c'était le plus fort homme de la commune. Aux fêtes, il portait « le gros Saint-Sacrement » d'une seule main. C'est M. M. qui m'a marié, vous savez bien? » Et les variantes se succèdent sur le même ton amical...
« Ne me quittez pas, je souffre tant î » suppliait un de mes compagnons de voyage dont une balle avait cruellement percé le pied. « Restez près de moi pendant qu'on refera mon pansement. » Et peu après, alors qu'on déchirait les linges et qu'on touchait la plaie, deux cris : « Monsieur le major, que
vous me faites mal... Monsieur l'abbé, donnez-moi la main... »*.
« Nous sommes dans un train sanitaire, raconte un autre prêtre-infirmier, la soirée se prolonge assez gaiement sans que personne ne songe à dormir. Les blessés, copieusement ravitaillés de bonnes boissons, bavardent, blaguent, chantent... Ces joyeux compagnons parlent du curé de la paroisse, de l'aumônier de la division. « Je n'allais plus à la « messe, il y a déjà longtemps, du temps que le « Gouvernement a retiré la paye. Mais la femme et |'i<c les enfants n'y auraient jamais manqué. Depuis l<( la guerre, c'est différent. Quand on était au can- « tonnement le dimanche, l'église était « foulée », « tant il y avait de soldats. Notre aumônier nous |« faisait des sermons comme on n'en fait pas de m pareils... On chantait tous ensemble. Je vivrai « cent ans, je ne l'oublierai jamais. Vous pouvez j« être tranquille maintenant, je ferai ma messe tous « les dimanches, si je retourne au pays, et personne « ne m'en empêchera. Je ne serai pas seul : il y en « aura beaucoup de changés comme moi. »
« La chambrée entière l'écoute : elle semble partager son sentiment. Au milieu de ces indifférents i'hier, le prêtre se trouve en pays ami. »
Le travail des infirmiers des trains sanitaires Vêlait pas absolument continu. Le point terminus itteint, lorsque les blessés avaient été remis au Serrice de santé des villes sur lesquelles ils avaient été ;vacués, le train retournait à vide. Parfois aussi on e garait non loin du front et il y demeurait un
1. Revue pratique d'apologétique, 45 juillet 1915. L'atmosphère reliieuse, par T. de P., pp. 435-436. L'abbé Thellier de Poncheville, evenu plus tard aumônier, fut eité à l'Ordre de l'armée et nommé hevalier de la Légion d'honneur.
temps plus ou moins considérable « sans rouler ». Celaient tout autant de périodes où les infirmiers qui les desservaient pouvaient se reposer.
La tâche des infirmiers affectés aux ambulances fixes, aux hôpitaux militaires, était au contraire sans relâche. Tous les matins, elle reprenait fasti dieusement identique, coupée de deux nuits de garde par semaine, tâche qui impliquait l'accomplissemen de devoirs bien humbles, de devoirs répugnants è la nature parfois. Les prêtres-infirmiers y mirent tout leur cœur.
Comme sur le front l'aumônier devenait rapide ment Fami, le confident de ses hommes, à l'hôpital le prêtre-infirmier devenait souvent l'ami, le confi dent de ses blessés. Dès qu'on s'était dit entre camarades : « Mon vieux, c'est un curé », oh savaf qu'on pouvait lui demander bien des petits services, lettres à écrire, démarches à faire, nouvelles à donner. Il ne savait presque jamais refuser. C'est que, dans ces hôpitaux qui fuient pendant de si longs mois le douloureux abri de la France meurtrie.: la plupart des prêtres gardaient sous la rude capote! de l'infirmier une âme exquise et soignaient leurs blessés, non seulement avec délicatesse, mais avee un véritable amour1.
1. Les prêtres-infirmiers furent parfois maintenus des mois entiers dans des besognes infimes et auxquelles on ne se serait pas attendu à les voir affectés, je ne dis pas seulement à cause de leur caractère sacerdotal, mais encore et tout simplement pour le capital d'intelligence et d'instruction qu'ils représentaient Je sais desj hôpitaux, hôpitaux militaires ou hôpitaux auxiliaires de Croix- Rouge, — je ne récrimine pas, je constate simplement — , où des prêtres remarquables de pensée et d'une distinction de manières; parfaite, furent laissés des semaines durant à la cuisine pour lavei la vaisselle ou employés à laver les vitres ou les parquets.
N'ayant pas, comme les brancardiers du front la joie de relevei les blessés sous la mitraille et de les sauver ; ne goûtant pas davan tage, comme les infirmiers de salle en contact avec les malades la consolation de soutenir leur courage, de diminuer leurs tris
Voilà pourquoi ils étaient heureux d'être employés aux postes les plus périlleux. Exempt du service militaire et n'ayant pas pu se faire agréer comme aumônier, un prêtre du diocèse de Toulouse, l'abbé St..., vicaire à Villefranche-de-Lauraguais, s'était engagé comme infirmier volontaire. Dès les premiers jours, il est envoyé chez les typhiques. Il n'en sort plus, ni jour, ni nuit. On le fait remarquer au médecinchef : « Il est à un poste d'honneur, répond celui-ci ; c'est une preuve de la confiance qu'on a en lui ».
Et, en effet, les postes dangereux sont des postes d'honneur aux yeux des prêtres-infirmiers. Aussi, non seulement y vont-ils avec joie, mais ils les sollicitent. Et ils s'y conduisent si bien qu'ils méritent d'y être cités à l'Ordre de l'armée, — tels l'abbé Lauret (Rodez) «pour avoir soigné trente typhiques», l'abbé Michon (Goutances) « pour s'être particulièrement dévoué pendant de longs mois dans le service des typhiques, avec une paternelle sollicitude et une charité vraiment sacerdotale, passant ses nuits bénévolement au chevet des malades », l'abbé Martocq (Paris) « pour le dévouement qu'il n'a cessé de prodiguer aux malades atteints de méningite cérébro-spinale » et l'abbé Ghampdavoine (Orléans) « pour avoir donner ses soins sans compter depuis plusieurs mois à un malade atteint de méningite cérébro-spinale, affection éminemment contagieuse ît nécessitant une attention de tous les moments, et m demandant comme une faveur de continuer à soigner deux autres malades contagieux » i.
esses, ils se pliaient à ces tâches et ils y persévéraient sans se •laindre, ni murmurer.
Ce stoïque esprit de dévouement n'est-il pas aussi à remarquer, omme révélateur d'une âme forte que le courage du champ de ataille et la vaillance devant l'ennemi?