Un grand nombre d'infirmiers ecclésiastiques, reçurent la
A ces postes on ne gagne pas seulement d'être cité à l'Ordre, on y contracte aussi la contagion, fièvre typhoïde, angine, méningite cérébro-spinale, et ce fut le cas d'un bon nombre d'infirmiers ecclésiastiques1. On y meurt aussi parfois, et d'une mort qui est peut-être plus méritoire que celle qu'on affronte sur le champ de bataille,, parce qu'on s'y expose plus solitairement et plus froidement que dans l'exaltation du combat.
Ainsi tombèrent, pour n'en citer encore que quelques-uns seulement, — c'est toujours ce que je suis obligé de répéter, on le comprendra facilement, dans l'impossibilité où je suis de grossir démesurément ce livre de listes quasi-interminables — l'abbé Abel (Saint-Dié), l'abbé Michot (Nevers), cité à l'Ordre de l'armée, l'abbé Tardivel (Saint-Brieuc), l'abbé Barat (Versailles), l'abbé Marcelin (Bourges) et l'abbé Queneau (Tours).
Infirmier militaire àTroyes, ce prêtre vaillant contracta auprès de ses typhiques la terrible maladie. Bientôt son état empira et il le comprit si clairement qu'il demanda lui-même les derniers Sacrements. Un soir, l'aumônier, en quittant l'hôpital, lui confia son voisin de lit dont la fin approchait à grands pas. Il le pria de renouveler l'absolution à son camarade au dernier moment. Pendant la nuit, l'abbé Queneau sent son propre mal s'aggraver. Mais une mission lui a été donnée : il la remplira fidèlement. Et on le voit avec admiration rassembler ses forces défaillantes,
médaille des épidémies qui se confère, comme on le sait, pour dévouement aux malades contagieux. J'en ai relevé, en ce qui me concerne, 160 déjà.
1. Je cite parmi eux les infirmiers Goutaret (Lyon), Cassaing (Montauban), Barthélémy (Grenoble), Turlote (Arras), Verhille (Arras),Béchet (Rennes), Fontaine (Tours), Colleret(Troyes), Dufourd (Lyon), Poyet-Pourlet (Clermont).
se lever et donner une dernière absolution à celui qu'il va lui-même suivre au cercueil. Il ne regagna, en effet, son lit que pour y mourir, ayant fait acte de prêtre jusqu'à son dernier souffle, s'étant oublié pour les autres jusqu'au bout.
Et les « donneurs du sang » ! c'est le mot très heureux dont on s'est servi dans une citation à l'Ordre et il a fait fortune. Quel magnifique exemple ne nous ont-ils pas fourni, eux aussi?
Le 23 février 1915, on apporte à l'hôpital de Greil, un grand blessé, le soldat Beau. Père de famille, c'est un de ces héros obscurs qui, sur l'Yser, ont fait de leurs poitrines françaises une muraille vivante, contre laquelle sont venues se briser les ruées allemandes. Il a eu la jambe emportée par un obus. Cette horrible blessure a amené une hémorragie effroyable. Exsangue, le malheureux blessé est livide déjà des lividités dernières. Pour essayer de le sauver, il n'y a plus qu'un dernier moyen à tenter : la transfusion du sang. Mais ce sang, où le prendre? à qui le demander? « A moi », dit alors très simplement un infirmier qui a entendu les réflexions que les chirurgiens échangent entre eux. « Votre offre est fort belle, réplique un des majors, mais l'opération est dangereuse, le savez-vous? Elle peut même dans certains cas entraîner la mort; vous l'a-t-on dit? » — « Qu'importe? Je m'abandonne à la Providence? Vous pouvez aller. »
Et on va en effet.
Sur deux tables d'opération on étend les deux patients côte à côte, Beau et le prêtre infirmier, l'abbé Bourdoncle, du diocèse de Rodez. Les incisions sont faites ; un tube d'argent réunit les deux artères. La transfusion commence. L'héroïque prêtre sent
les battements de son cœur se ralentir lentement dans sa poitrine et la vie sur le point peut-être de l'abandonner. Mais sa calme intrépidité ne se dément pas pour cela. Vingt minutes — interminables — ont passé. Un grand litre de sang est donné. L'opération a réussi : Beau est désormais hors des atteintes de la mort1.
Sept semaines après, le 14 avril 1915, dans ce même hôpital de Greil, la même scène héroïquement belle se renouvelle. Le soldat Briand qu'on y apporte a perdu tant de sang par ses multiples blessures qu'il est, hélas ! complètement épuisé. Une chance de salut subsiste peut-être encore néanmoins, mais une seule : c'est qu'on procède à la transfusion du sang.
Aussitôt l'infirmier de la salle, Fabbé Marme (Montpellier), s'offre; non seulement il s'offre, mais il demande avec insistance d'être choisi comme « donneur de sang ». On accepte son offre. On procède à l'opération. Mais, hélas! cette fois la faiblesse du blessé est trop grande et Briand meurt le lendemain2.
1. « Citation: Bourdoncle Joseph. Ambulancier. Consciencieux et zélé en tout temps s'est spontanément offert, le 25 février 1915 pour fournir le sang nécessaire à une transfusion effectuée sur un blessé arrivé à l'hôpital d'évacuation, exsangue et dans un tel état de faiblesse générale que la survie obtenue est manifestement duc à son généreux dévouement ». Journ. off., 28 mars 1915. La nuit qui suivit l'opération, des complications se produisirent qui faillirent un moment mettre la vie de l'abbé Bourdoncle en danger. Heureusement le péril fut conjuré et, quinze jours après, le prêtre infirmier était rétabli.
2. Citation à l'Ordre de l'armée : « Marme Léopold, ambulancier. Fait preuve depuis le début de la guerre de la plus intelligente initiative et du plus absolu dévouement. A demandé avec instance d'être choisi comme « donneur de sang » au cours d'une transfusion qui, seule, pouvait sauver un blessé de la salle dont il avait la garde. » Journ off., 20 mai 1915. L'abbé Marme était au commencement de la guerre préfet des Etudes au collège catholique de Montpellier. Il reçut la médaille militaire.
A Saint-Lô. c'est l'abbé Ballouard, aumônier des Sœurs de la Croix de Tréguier, qui donne son sang à un blessé. Il contracte de ce fait une maladie grave et il est porté à l'Ordre du jour par le général Vautier, commandant la 10e région.
Cité également pour le même acte d'héroïque dévouement accompli à l'hôpital n° 9 de Fontenay-le- Comte, l'abbé Perrochain, missionnaire diocésain de Luçon.
A l'hôpital mixte de Caen, pour conserver à ses sept enfants, un père de famille, qui venait d'être amputé d'une cuisse et qu'il fallait en outre trépaner, le prêtre-infirmier Godart (Caen) s'étend à son tour avec joie sur la table d'opération et offre son artère radiale à la périlleuse incision.
L'abbé Pujol, vicaire à Saint-Sernin de Toulouse, fait de même dans l'ambulance où il est infirmier. L'abbé Julien, curé de Jambles, près de Chalon-sur- Saône, l'imite sans hésiter, à l'hôpital mixte du Creusot pour sauver le soldat Dubois, qui déjà presque agonisait. L'abbé Trousselle, curé dans l'Oise, contribue par un acte de dévouement du même genre à ramener à la vie un aide-major très grièvement blessé. Et, le 13 juillet 1918, l'abbé Le Troadec, de Saint-Brieuc, devient grâce au même héroïsme le sauveur d'un jeune bleuet de la classe 1916, le soldat Mespoulet.
Brancardiers sur le front ou infirmiers à l'arrière, les prêtres qui furent affectés au Service de santé eurent à accomplir des tâches moins brillantes que d'autres ; mais ces tâches n'en furent souvent pas moins belles pourtant. Et quand dans une prise d'armes, devant les troupes rassemblées, le chef attachait sur leur humble tunique la Médaille militaire ou la Croix.de guerre, la récompense ne sur-
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payait certainement pas le dévouement qu'ils avaient déployé.
Ce dévouement n'échappa cependant point aux attaques. Eclatant il était : nul ne le pouvait nier. La malveillance n'en chercha pas moins à jeter sur lui la suspicion. Au mois de février 1917, un projet de loi portant renvoi des exemptés et des réformés devant un nouveau conseil de révision fut soumis au Parlement. Un député socialiste que son âge soumettait encore aux obligations militaires, mais qui pour défendre la patrie envahie se contentait valeureusement, en s'en vantant, de « bouffer du curé » dans l'Humanité, iVL Sixte-Quenin, en profita pour déposer un amendement dont j'ai parlé plus haut et sur la signification vraie duquel personne ne se méprit. Malgré la Commission, malgré le Gouvernement, cette disposition fut votée à la Chambre. Elle le fut aussi au Sénat, mais là du moins, justice fut loyalement rendue à ceux qu'elle visait haineusement.
Après avoir déclaré que, si la Commission sénatoriale de l'Armée proposait l'acceptation de l'amendement Sixte-Quenin, c'était à la demande du ministre, à cause de l'urgence et pour que la loi ne retournât pas au Palais-Bourbon, le rapporteur, M. Chéron, ajoutait :
« La Commission n'entend d'ailleurs donner à son vote aucun caractère de suspicion contre les personnes visées dans la disposition additionnelle dont il s'agit.
« Depuis le début de la guerre, les membres du clergé, les ministres des divers cultes, comme toutes les autres catégories de citoyens, ont eu une attitude digne des plus grands éloges. Des religieux sont revenus de l'étranger pour défendre la France.
« Les ecclésiastiques qui ne relevaient point de
l'article 23 de la loi du 15 juillet 1889, et ils étaient nombreux, se sont rencontrés dans les tranchées avec nos braves instituteurs dont l'héroïsme honorera à tout jamais l'école et la nation.
« Beaucoup de prêtres ont été tués glorieusement à l'ennemi. Ceux qui étaient visés par l'article 23 ont fait leur devoir dans les ambulances ou dans les hôpitaux. Ils ne demandent ni exception, ni faveur, ni privilège.
« C'est dans cet esprit que la Commission, qui ne peut que défendre ici comme sur les autres points le principe de l'égalité des charges militaires, accepte la proposition rapportée, en laissant au ministre de la Guerre, responsable du bon fonctionnement de l'armée, le soin d'en faire une équitable application ». (Sénat, séance du 16 février 1917).
Deux jours après, à la tribune du Sénat également, le général Liautey, ministre de la Guerre, disait à son tour :
... « De même qu'en toute conscience j'ai rendu récemment hommage à nos admirables instituteurs, c'est avec la plus entière conviction que je m'associe au témoignage rendu par l'honorable Rapporteur à ces ecclésiastiques qui ont, eux aussi, si largement payé leur dette à la Patrie [Applaudissements) .
« En service aux armées, comme brancardiers ou aumôniers, nos statistiques disent quel pourcentage ils ont donné de morts, de blessures et de citations1 » ( 1res bien, très bien) .
L'hommage était sans réserve .* il faisait pleinement justice des misérables soupçons que l'on avait essayé de semer dans les esprits. Voilà pourquoi j'ai tenu à le rappeler ici.
1. Journ. off., 18 février 1917, Sénat, page 203, lro et 2° colonnes.