LE CLERGÉ SÉCULIER A L'ARMÉE LE PRÊTRE AUMÔNIER
Les aumôniers titulaires au début des hostilités. — Démarche d'Albert de Mun. — Les aumôniers auxiliaires. — Les aumôniers volontaires. — Les prêtres-soldats faisant fonction d'aumônier. — Recrutement hétérogène des aumôniers. — Accueil empressé qu'on leur fait indistinctement partout.
Au commencement de la guerre chaque corps d'armée comprenait quatre aumôniers catholiques titulaires, deux aumôniers au groupe de brancardiers du corps d'armée lui-même et un aumônier à chacun des groupes de brancardiers de division. Lorsque le corps d'armée avait une division de cavalerie sans groupe de brancardiers, à ces quatre aumôniers se surajoutait un cinquième aumônier titulaire. Le rang et la solde de capitaine étaient attribués à chacun de ces aumôniers officiels1.
Quatre ou cinq aumôniers par corps d'armée, c'està-dire pour une quarantaine de mille hommes environ, c'était tout ce qu'avait prévu le règlement. Ce chiffre était manifestement insuffisant. Les catholi-
1. Décret du o mai 1913. Ce décret disposait aussi qu'il y aurait & chaque groupe de brancardiers de corps d'armée un aumônier du culte protestant et un aumônier du culte Israélite.
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qucs le virent dès les premiers jours et ils s'en alarmèrent. Confident de leurs angoisses, le Cardinal Archevêque de Paris s'en émut aussi. Albert de Mun dont les trois fils partaient pour le feu ne pouvait pas ne point partager cette émotion. Il la ressentit d'une manière profonde et, soulevé par elle, son cœur lui suggéra une démarche que le Gouvernement, heureusement inspiré, accueillit avec faveur.
Le 11 août, il se rendit chez M. Viviani, président du Conseil des ministres. Il lui exposa l'anxiété des familles catholiques. Il lui dit la consolation qu'elles éprouveraient, à la veille d'être cruellement décimées, à voir multiplier les secours religieux dans l'armée, cette armée dont tant des leurs faisaient partie. Il le conjura enfin d'obtenir du ministre de la Guerre et du Généralissime que les aumôniers titulaires fussent doublés par des aumôniers auxiliaires agréés par le haut commandement. Pour supprimer toutes les difficultés d'ordre budgétaire, il ajouta que, partis à titre volontaire, ces aumôniers s'offraient à remplir sans toucher aucune solde les fonctions qu'ils sollicitaient.
Le grand orateur, peut-être plus persuatif encore dans la conversation qu'il ne Tétait à la tribune, eut l'immense joie de convaincre le président du Conseil. Un coup de téléphone avertit le ministre de la Guerre, il fut décidé que le nombre réglementaire des aumôniers militaires serait augmenté de deux aumôniers par division1.
Dès que l'heureuse nouvelle eut été rendue publique par les journaux, et tandis que la souscrip-
1. A la demande de l'amiral Bienaimé, député de la Seine (lettre du 2 août 1014 au ministre de la Marine), l'armée navale Tut dotée, elle aussi, de quelques aumôniers. Malheureusement ces aumôniers furent très peu nombreux, une douzaine environ. Le ministre de la Marine, M. Augagneur, ayant désigné cos aumôniers sous le nom
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tion ouverte dans Y Echo de Paris produisait plus de 100.000 francs en quinze jours (14-29 août), les demandes arrivèrent des quatre coins de la France. 1 Albert de iVlun s'était offert, et le Gouvernement avait accepté son offre, à servir d'intermédiaire entre les candidats et le ministre de la Guerre. Il
« d'aumôniers temporaires », Junius écrivit à ce sujet un de ses meilleurs « Billets » {Echo de Paris, 19 août 1914). Ce billet débutait ainsi :
« Je ne sais pas de plus éclatant hommage à la vérité religieuse que l'adjectif dont un des plus anticléricaux parmi nos Ministres a cru devoir accompagner le rétablissement des aumôniers dans la flotte. H les a qualifiés de « temporaires ». Temporaires? Qu'est-ce à dire, sinon que ces prêtres rappelés sur nos bateaux sont les ouvriers qui conviennent aux temps où nous sommes, temps de danger et de sacrifice, temps de souffrance et de dévouement. Gomme si le Ministre leur avait crié malgré lui, puisqu'il reste incroyant, et cette restriction le prouve trop : « Nous avons besoin de gens qui supportent, qui obéissent et qui meurent. S ous avez le secret des mots qui suscitent ces vertus et qui les exaltent. Venez les prononcer à nos hommes. »
« Temporaires? qu'est-ce à dire encore, sinon que cet appel n'enveloppe aucune promesse, qu'il demeure menaçant même, puisqu'il revendique le droit de congédier de nouveau ces pauvres prêtres, quand cette terrible crise sera finie. Mais n'est-ce pas là une preuve d'estime d'autant plus haute qu'elle est plus involontaire? « Il y a une tâche de charité à accomplir. Elle est périlleuse. Elle ne sera pas récompensée. Nous comptons bien que vous allez l'accepter. » « Y courir, monsieur le Ministre », répondent ces prêtres ; et ils y courent.
« Le Dieu qu'ils servent veut qu'ils reprennent les postes dont ils avaient été chassés, non seulement sans récrimination, mais avec gratitude. Ah 1 la noble rentrée, et qui nous venge nous autres, catholiques, de tant d'années de persécution I Vous voyez biej que nous étions des Français utiles, des Français nécessaires. , ous avez fermé nos couvents, proscrit nos Congrégations, confisqué nos Palais épiscopaux et nos Séminaires, affligé notre Pape. Vous nous conviez dans ces heures tragiques au service des âmes. Nous ne vous avons jamais demandé que cela. Merci ».
1. C'est sur les fonds provenant de cette souscription que les premiers aumôniers touchèrent une sorte d'indemnité d'entrée en campagne. Plus tard, M. Millerand, ministre de la Guerre, t' moin on ne peut plus avisé des services que rendaient à l'armée les aumôniers volontaires leur accorda une solde. C'est la même pensée de gratitude certainement qui l'amena à proclamer le droit à la Croix de guerre pour les aumôniers cités à l'Ordre, et qui pratiquement, durant les premières années de la guerre au moins, lit presque partout choisir des aumôniers volontaires pour remplacer les aumôniers titulaires évacués ou disparus.
devait procoder à une première vérification des titres qui seraient produits. Ce fut donc vers le « Bureau » improvisé par lui, rue François Ier, dans une remise de l'hôtel de la Croix-Rouge, que télégrammes, lettres et visites affluèrent d'un peu partout.
M. Geoffroy de Grandmaison, qui dans cette œuvre de l'aumônerie militaire fut le collaborateur d'abord et l'infatigable continuateur ensuite d'Albert de Mun, a raconté quelques-unes des scènes qui se passèrent dans ce petit bureau et dans la cour qui le précédait !.
« Le défilé commença, écrit-il. Jamais gens vertueux ne furent plus impatients. Tous voulaient s'enrôler, parce qu'ils pensaient que le dévouement était la seule condition requise... Quelle rivalité dans l'ardeur du zèle!... Simple spectateur de ces instances généreuses, nous n'en pouvons parler que les larmes aux yeux et le souvenir en reste une leçon que le temps n'affaiblit pas.
« Ce fut une émulation entre les séculiers et les réguliers, Pères du Saint-Esprit, vétérans des missions étrangères, Lazaristes, enfants de Saint-Ignace et de Saint-François, Dominicains, Sulpiciens, Assomptionnistes, Missionnaires déjà formés au Maroc, au Congo, en Tunisie, en Chine, accourus les uns de Terre-Sainte, les autres . du Canada ; curés de campagne, professeurs de collèges, vicaires de nos faubourgs de Paris, prêtres bretons, vendéens, angevins, lyonnais ou basques; des Lorrains qui prétendaient bien posséder un droit particulier à voir des premiers la délivrance de la terre natale et à réserver leur bénédiction aux soldats qui tomberaient
1. Correspondant, 10 décembre 1914. La dernière œuvre du comte Ubert de Mun, pp. 662-663.
sur ce sol reconquis. Il fallait saluer ces ardeurs et les calmer, redescendre aux détails matériels : interroger sur l'âge, le diocèse, la fonction, le service militaire, les aptitudes physiques de santé... C'était bien le plus étrange conseil de révision au rebours des espérances ordinaires. Et quels mauvais arguments pour de si bons désirs ! « Inscrivez-moi, « mon père a été tué en 70. » — « J'ai cinq frères « sous les drapeaux : vous voyez bien qu'il faut que « je parte à mon tour comme aumônier... »
« Aussi combien étaient joyeux les élus et quel ravissement dans leur regard, lorsqu'on spécifiait qu'ils allaient partir pour « la ligne de feu » : une ambulance à l'arrière leur eût paru une déchéance. »
Dès que les lettres de service arrivèrent du ministère, les nouveaux aumôniers s'empressèrent de quitter Paris. Les premiers, un trentaine, partirent le 27 août 1914. Le lendemain, vingt-huit autres les suivirent et quelques jours après un troisième groupe, cinquante, se dirigea à son tour vers les champs de bataille du Nord et de l'Est.
Depuis ce moment-là l'Œuvre ne chôma plus. Gomme il fallait s'y attendre, bien des aumôniers furent fauchés par les balles ou par les obus ; d'autres tombèrent moins glorieusement, mais non moins méritoirement, terrassés par l'épuisement et par les maladies. Quelques-uns furent faits prisonniers par l'ennemi. Tous, ils furent aussitôt remplacés, car, toujours alimentées par le môme patriotisme et le même zèle, les demandes ne firent jamais défaut rue François Ier.
Aussi, lorsque l'expédition des Dardanelles eut été décidée, fut-il aisé de fournir d'aumôniers le corps expéditionnaire. Là encore, un certain nombre d'aumôniers disparurent, tués ou évacués pour cause
d'épuisement ou de blessures. Mais leurs postes ne restèrent jamais longtemps inoccupés. Et, sur le front de la presqu'île d'abord, de Salonique ensuite, comme sur le front français, les vides furent toujours promptement et joyeusement comblés.
En marge des aumôniers titulaires et des aumôniers volontaires fournis par le Comité de Mun, l'armée compta aussi d'autres aumôniers. C'étaient des prêtres qui, libres de toute obligation militaire, se joignirent à certaines unités avec l'agrément des chefs et qui y firent campagne à leurs frais, risques et périls. Tous ces aumôniers ne suffisant pas encore et la guerre se prolongeant, bien des colonels ou des chefs de corps chargèrent un de leurs prêtressoldats de faire fonction, avec ou sans soutane, d'aumôniers dans leur régiment ou dans leur unité1. Il se trouva même des corps assez favorisés pour compter un aumônier-soldat de ce genre par chaque bataillon. C'est ainsi qu'à la division d'Afrique presque tous les bataillons eurent un prêtre-aumônier. Et, chose qui n'était guère à prévoir, cette mesure fut prise à la demande instante des « Joyeux ». « C'est dégoûtant, ■ — disaient ces braves à la tête un peu chaude, mais au cœur demeuré bien français — parce que nous sommes des « Joyeux », on ne veut pas nous donner des curés. Pourtant, on se fait tuer comme les autres. Et, quand on crève, on est bien content d'avoir un curé à côté de soi 2. »
Albert, de Mun avait donc raison de le dire, en relevant, après le sous-préfet de Chateaubriand,
i. Par suite du remplacement de ces officiers supérieurs, il arriva dans certains régiments que la situation des aumôniers régimentaires devint délicate et, tranchons le mot, vraiment pénible parfois. Mais, par affection pour les hommes, ils restèrent toujours et malgré tout lidèles à leur poste de dévouement.