‹ En ligneChapitre 43 sur 77 · Echo de Paris, 30 septembre · texte numérisé non relu

Echo de Paris, 30 septembre

lans leurs unités, il est à peu près impossible d'en Évaluer le chiffre un peu exactement1.

Comme les prêtres mobilisés, ces aumôniers l'étaient recrutés dans tous les rangs du clergé sécuier -, depuis les simples vicaires de village jusqu'aux

1. A la môme époque, une soixantaine de pasteurs protestants et ine quinzaine de rabbins étaient aumôniers pour les soldats apparenant à leur religion.

A titre de comparaison, j'indique ici qu'en décembre 1917, il y ,vaittilS aumôniers catholiques dans l'armée britannique métropoitaine, exclusion faite de ceux qui étaient attachés aux armées des ndes et des Colonies. A cette môme date, 105 de ces aumôniers .vaient été tués, blessés ou réformés. Ces chiffres sont empruntés à ine lettre du cardinal Bourne, archevêque de Westminster, désigné »ar Home, en mai ly!6, comme Supérieur ecclésiastique de tous les umôniers militaires catholiques et immédiatement reconnu comme el par le Gouvernement anglais. C'est en cette qualité que le carinal liourne fut invité par le Grand Quartier Général Britannique venir visiter les troupes catholiques et leurs chapelains. Le Carinal répondit avec empressement à cette invitation vers la fin octobre 1917. 11 parcourut tout le front anglais et reçut partout ;s honneurs militaires.

Dans l'armée américaine, un aumônier ayant rang et traitement 'ofticier, fut affecté à chaque régiment II était catholique ou proistant, suivant que la majorité des hommes de troupes de l'unité tait de l'une ou de l'autre religion. Mais une association libre se >rma pour compléter le service de l'aumônerie, en rétribuant fans chaque régiment un prêtre catholique ou un ministre proistant, suivant les cas, pour assurer la liberté de culte à la minute. Les aumôniers catholiques étaient tenus en une particulière >time par les hommes, même par les protestants. Le fait suivant, iconté par un journaliste américain le prouve bien. L'évêque •otestant Brent, aumônier général de toute l'armée, désireux de partir les aumôniers de culte différent, suivant le principe que viens d'indiquer plus haut, avait ordonné un recensement tnfessionnel dans tous les régiments. Or, il se trouva que ce censément donna, dans un de ces régiments, une proportion de 0 pour 100 de catholiques. Etonné de ce fait, tout à fait anormal, même impossible étant donné la formation des unités aux ,ats-Unis, l'aumônier général ordonna une enquête et cette entête donna vite le mot de l'énigme. Le régiment en question ait un aumônier catholique que tous les hommes entouraient de plus vive affection. Aussi, plutôt que de s'exposer à le perdre, us les soldats protestants du régiment s'étaient-ils faits inscrire rame catholiques « pour la durée de la guerre ». Cet « engageant » n'était guère canonique, mais outre qu il fleurait tout à lait américain », ne prouvait-il pas la haute estime que l'aumônier tholique avait su inspirer à tout le régiment?

2. Je parlerai plus loin des religieux qui servirent durant la erre en qualité d'aumôniers.

chanoines, aux vicaires généraux et aux évoques, car, abstraction faite de Mgr de Beaumont, qui ne fut nommé coadjuteur de la Réunion qu'en 1917 alors qu'il était au front, et de Mgl' Durand, décoré de la croix de guerre, qui fut appelé à TEpiscopat comme auxiliaire de Tévêque de Marseille, en jan-j vier 1919, avant néanmoins d'avoir été démobilisé,! le corps des aumôniers militaires en France comptai deux évèques dans ses rangs, Mgr Ruch, d'abord! coadjuteur, puis évèque de Nancy1, et Msl de Llobet, évêque de Gap, qui termina sa première « Lettre pastorale pour le Carême » de cette façon peu banale assurément, Donné an front des Armées, le 15 avril 1915, veille du dimanche des Rameaux*.1 Ces deux prélats finirent l'un et l'autre la guerre portant sur leur soutane violette, à côté de la Croix de guerre, la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

Il y eut parmi ces aumôniers des prédicateurs de renom, des théologiens et des directeurs de grands séminaires. Il s'y trouva des professeurs, des censeurs des études, des supérieurs de collèges ; on y

1. M«r Ruch a été nommé, en avril 1919, évêque de Strasbourg, le même jour où Msr Pelt était nommé évèque de Metz. Ces nominations lurent faites par le Gouvernement français après entente avec Rome. Les négociations furent conduites par S. E. le cardinal A mette. Lorsque le vénérable archevêque de Paris fut reçu, àii cette occasion, par M. Clemenceau, président du Conseil des ministres, celui-ci l'accueillit par les paroles suivantes : « Ah! je suis bien content de vous voir. Le clergé a été tout à fait chic durant ta guerre... Tellement chic que moi, vieil anticlérical, j'en ai été tout retourné ». Ce propos, publié par Excelsior, a été reproduit p presque toute la presse. Il n'a jamais été démenti. Il constitue donc un nouveau témoignage à l'honneur du clergé qu'on peut citer.

2. Un décret de la Consistoriale, en date du 10 no\embre 1917," nomma Msr Ruch et Msr de Llobet, inspecteurs canoniques, ayec pouvoir ordinaire, de tous les prêtres et séminaristes français, qui se trouvaient dans l'armée française, à quelque titre que ce lût. M«r Guilibert, évêque de Fréjus, reçut le même titre et les mêmes pouvoirs pour les ecclésiastiques mobilisés dans la marine.

vit également des aumôniers de lycées, des directeurs d'oeuvres militaires, parfaitement à leur place au milieu des soldats, et des aumôniers de religieuses qui semblaient au premier abord devoir y être moins à leur aise, rien ne ressemblant moins à une nonne qu'un poilu, mais qui somme toute ne s'y trouvèrent pas du tout dépaysés.

Les uns appartenaient à d'humbles familles et sortaient de milieux ouvriers. D'autres venaient de la bourgeoisie; plusieurs étaient de grandes familles industrielles et un certain nombre de la noblesse. Ceux-ci dans toute la force de l'âge, ceux-là des vétérans déjà. Tels le chanoine Morette de Montauban et le chanoine Malaurie d'Alger. Engagé volontaire en 1870, le premier avait terminé la campagne comme lieutenant de hussards et il fut décoré en ,1915. Le second, le doyen des aumôniers, partit pour le front, malgré ses soixante et onze ans, et il s'y ^conduisit si bien qu'il y reçut, avec la Croix de guerre, la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Pour l'extérieur, pour les aptitudes physiques, pour les habitudes, même variété que pour la naissance, l'âge, l'éducation première ou la formation ntellectuelle.

Il y avait l'aumônier bon écuyer, qui, ayant fait on volontariat d'un an, comme cavalier ou comme rtilleur, s'en souvenait et qui, au dire des officiers e légère, montait d'une façon épatante pour un ;uré. Et celui-là avait souvent de fort belles bêtes ious lui.

Il y avait l'aumônier encore novice en équitation, |ui avait trouvé bien dur tout de même de comnencer à monter en selle entre quarante-cinq^ et inquante ans, mais qui s'y était décidé pourtant, misqu'il le fallait. Et à ce cavalier peu expert la

délicate prévoyance des chefs octroyait souvent une bête tranquille ayant bien le pas ecclésiastique, une sorte de « mule de pape », absolument de tout repos.

Il y avait enfin l'aumônier qui se défiait sagement de tous les chevaux, même des plus doux. Et celuilà allait philosophiquement à pied ou en bicyclette. La longueur de la route le lui interdisait-elle? Il utilisait sans respect humain la voiture quelconque que lui concédait la bienveillance amicale du chef de la formation sanitaire à laquelle il appartenait.

Mais qu'il fût haut placé ou non dans la hiérarchie ecclésiastique; de noble, de bourgeoise ou de plébéienne extraction; jeune ou vieux; qu'il montât une bête fringante ou une placide monture ou qu'il se fît prosaïquement véhiculer sur quatre roues ou sur deux; qu'il portât crânement le calot à trois galons ou son vieux chapeau de prêtre; qu'il fumât comme un grognard une bouffarde savamment culottée ou une simple cigarette, l'aumônier militaire était presque toujours l'homme de devoir absolu, l'homme de complet oubli de soi-même, l'homme dont la bravoure pouvait prendre des formes diverses plus ou moins saisissantes, mais l'homme dont la conduite, avant, pendant et après l'action, était telle que sur sa soutane l'étoile des braves, ou tout au moins la Croix de guerre, venait fréquemment s'épingler à la grande joie de tous.

C'est de toutes sortes de manières que ces hautes qualités sont signalées dans les 149 nominations au grade de chevalier ou d'officier de la Légion d'honneur1 et les 1.042 citations à l'Ordre de l'armée obte-

1. Voici, classés par diocèses, les prêtres du clergé séculier, dont j'ai pu retrouver la promotion dans lOrdre de la Légion d'honneur à titre d'aumôniers :

Aire, Borde. Albi, Birot, vicaire général, Canquil, Hue. Alger, Malaurie (oi'iicier), Périer. Amiens, Quenet, Hénocque. Angers,

nues par les aumôniers du cierge séculier,* que j'ai pu relever, en attendant une statistique plus complète et qui viendra plus tard.

Nous y lisons, par exemple : « A fait preuve de courage, de dévouement et d'un esprit d'abnégation remarquable » « a donné à tous l'exemple de la plus complète abnégation et de la plus grande bravoure », « dévouement sans égal... insouciant du danger », « dévouement inlassable auprès des blessés », « dévouement héroïque », « inlassable dévouement et mépris absolu du danger », « prodigue sa vie avec un dévouement au-dessus de tout éloge », « zèle et dévouement dignes des plus grands éloges », « a fait l'admiration de tous par sa belle conduite sur le champ de bataille », « abnégation audessus de tout éloge, crânerie exceptionnelle, com-

Pallu, Pineau. Arras, Yitel, Lefebvre. Audi, Ducurron. Autun, de Saiserey, Falconnet. Bayonne, Narfs, Bordeclarrère, Etcheber. Beauvais, Trousselle (•]-). Besançon, Yerchot, Payen, Raison, Jay, Clère, Gogney, Dubourg, Lagardère (officier) (-J-). Bordeaux, Léonard, Gas, Burbaud, Bergey, Bacheré. Bourges, Rager, Pirot, Pavillard, Leblanc, Klein. Cambrai, Thellier de Poncheville, Thibault (-J-). Carcassonne, Saglio, vicaire général (-[-). Châlons, Prieur. Chambéry, Revel, Voiron. hier mont, de Chabrol (■}-), Rochias, Lestrade, Montalban. Evreux, Louis Rigot. Gap, M«r de Llobet. Langres, Camus, Henry. Le Mans, Grandin, Hubert, Tessier. Lille, Régent, Vendevoghel. Luçon, Lesaffre. Lyon, De vert. Meaux, Formé. Monlauban, Morette. Montpellier, Cabanel, Sahut, Barrandon. Moulins, Limagne. Nancy, Mer Ruch, Umbricht (officier), Martin, Gérardin, Deramond. Nantes, Ragueneau. Nîmes, Delattre. Oran, Loustau. Pamiers, Vida!, Fougeray. Paris, Berthaud, Filleux, Périer, Revel, Coqueret, Davoust, d'Orgeval, Guiard, Martin, Mercier, Nicolas, Viollet, Delepouve. Rudynski, Souris, Massot, Amann, Turgis, Flynn. Quimper, Bellu, Le Gall, Madec. Reims, le cardinal Luçon, Andrieux, Boizard. Rennes, Serrand, Beauregard, Couasnon, Le Helleco, Pouchard, Léonard (simple soldat). Rouen, Pasquet, Carrel. Saint-Brieuc, Le Douarrec. Saint-Dié, Friesenhauser, Henry, Rémy. Sens, Bornot. Toulouse, Castaing, V. Guérin, Lassalle. Tours, Bruley des Varennes, vicaire général (officier), Troyes, Boulard, Saillard. Tulle, Bourdoux. Vannes, Moisan. Verdun, Wéber. Versailles, Brousse. Diocèse non identifié. Arnal, Blanc, Bouchery, Constant, de Dartein, Dépret, Desprez, Dumas, Gouin, Lainard, Falconnet (simple soldat), Hertz, Leliévre, Liénard, Mercher, Mommeja, Nick, Pelletier, Tenant de la Tour, Crevât, Jezequel, Lestrade, Georges Roux, Subtil, Belleney, Béai, Corvisy.

plet mépris du danger, bel exemple pour tout le bataillon » 1.

Nous y lisons souvent aussi ces quelques mots fort courts, mais qui expliquent cependant bien des choses : « Ne quitte pas les soldats... vit continuellement avec eux passe sa vie avec la troupe... »

Beaucoup d'aumôniers, en effet, ne perdaient pour ainsi dire jamais le contact d'avec les hommes, ils étaient sans cesse au milieu deux.

Les soldats les voyaient partout : dans les cantonnements, quand ils venaient s'y reposer; dans les postes de secours, et dans les ambulances, lorsqu'ils étaient blessés; dans les tranchées, où l'aumônier allait les visiter, quand il ne s'y installait pas avec eux; sur le champ de bataille enfin, où bien souvent il les accompagnait.

La vie de l'aumônier en campagne. — Au cantonnement. — Aux postes de secours. — Dans les tranchées. — L'aumônier,, ami et confident des soldats.

Au cantonnement, la messe dite de forl bonne heure, afin d'être prêt à tout événement, l'aumônier commençait à circuler. Il engageait un bout de conversation avec ceux qu'il connaissait. Il se mêlait aux groupes et causait familièrement avec les

1. Ces témoignages flatteurs sont empruntés aux citations obtenues par MM. les aumôniers militaires Bergey (Bordeaux), Birot (Albi), Grandin (Le Mans), Laflitte (La Rochelle), Le Helloco (Rennes), Martin (Paris), Tribault, Morette (Montauban), Ballu (Angers), Billard, de Boissières (Arras), Hénoque (Amiens), Kerespert (Amiens), Lagardère (Besançon), Lestrade (Glermont). Sahnié (Gahors).

troupiers; à leur tour ceux-ci répondaient volontiers sur Je même ton.

« Monsieur l'aumônier, disait à l'un d'eux un pilote d'aéroplane, vous devriez venir avec nous. Vous monteriez soir et matin en aéro, et vous pourriez donner une absolution générale à tous ceux qui restent en bas ». L'invitation était parfois acceptée et l'abbé Vidal raconte qu'il eut ainsi la consolation de bénir toutes les tombes et tous les combattants de son secteur du haut d'un avion, à 1.600 mètres d'altitude.

L'aumônier apportait aussi des nouvelles : on n'en avait pas tellement au front. Il expliquait, quand c'était nécessaire, les communiqués officiels et répondait aux questions que ces communiqués provoquaient. Au cours de ces randonnées quotidiennes, la Providence lui réservait quelquefois aussi de douces surprises. Un jour que l'abbé Thellier de Poncheviile visitait une compagnie du génie qui n'avait pas .vu de prêtre depuis plusieurs mois, il communia plusieurs soldats dans des conditions bien touchantes.

« Les sapeurs rient à pleine gorge au seuil

d'un logis qui s'intitule « Les Increvables », racontet-il. J'entre dans une ancienne écurie de mulets transformée en salle à manger : l'âne de Bethléem se retrouverait ici dans son étable. Mes pénitents groupés à l'extérieur s'approchent de moi, l'un après l'autre. « Où c'est que ça se tient », me crie l'un d'eux en entrant. Je les guide par la main jusqu'au milieu de la pièce où nous pouvons nous redresser, tant bien que mal, sous les chemises qui sèchent pendues au fil de fer du plafond. La séance du confessionnal est terminée. La porte s'ouvre toute grande cette fois, une douzaine de sol-

dats s'avancent. Nous retrouvons l'émotion des premiers chrétiens, lorsqu'ils se retiraient dans leurs cachettes souterraines pour la fraction du pain. La porte est close. Dehors les camarades jouent aux cartes dans leurs cagnas. Sur la table encore graisseuse où ils ont mangé tantôt, une toile de tente se déplie propre comme une nappe. Le souvenir d'Emmaùs s'évoque de lui-même à notre pensée. « Entrez dans notre pauvre abri, Seigneur, et restez avec nous, car il fait sombre sur la route où sont engagés nos pas ». La terre est trop humide pour que nos genoux s'inclinent. Le Maître acceptera que ses disciples le reçoivent debout. Sur mon petit corporal, je dépose la custode. En silence, nous adorons. J'invite les communiants à s'asseoir sur les bancs de bois plantés de chaque côté. Immobiles, la figure toute grave, les bras croisés, le regard tendu vers le trésor divin, ils m'écoutent. Je leur parle de Notre-Seigneur, je parle d'eux à Notre-Seigneur. Ils redisent lentement mes invocations. Un nouveau silence, chacun prie à sa manière, Puis, je leur distribue mes hosties, allant de l'un à l'autre, autour de la table ainsi que Jésus dut le faire à la Gène. Emu autant qu'euxmême, je respecte le recueillement profond des visages et des hommes. Peu après, des mots me reviennent aux lèvres, une prière à haute voix qui exprime les pensées de tous. Nous confions à Dieu nos vies, nos familles, nos camarades, la France. Au dehors de jolies étoiles semblent briller d'allégresse ».

Chemin faisant, l'aumônier visitait les ambulances où les derniers blessés attendaient d'être évacués. Trop souvent, hélas! dans ces visites, il avait à assister des mourants. C'était lui alors, qui, après avoir reçu les derniers adieux, avait la charge de les

transmettre, l'âme endeuillée, avec d'infinies précautions. Que de malheureuses femmes qu'une balle allemande avaient condamnées à se trouver seules en face du vide, que de pauvres mères qu'un silence plus long que d'habitude commençait à tourmenter furent doucement, délicatement prévenues de l'irréparable perte faite par elles sur le front! Parfois, un souvenir du disparu accompagnait la lettre... humble objet, pauvres petits riens, mais qui n'en étaient pas moins reçus avec reconnaissance et mouillés de larmes, parce qu'ils rappelaient celui qu'on ne reverrait pas, mais qu'on n'avait point cessé, qu'on ne devait jamais cesser d'aimer1.

Après les blessés l'aumônier voyait les éclopés, s'il y en avait dans le cantonnement. Une parole ici, quelques mots d'encouragement plus loin, un service rendu en passant, une lettre qu'il se chargeait d'écrire et aussi la distribution de quelques gâteries très opportunément arrivées par colis postal, pastilles de menthe, chocolat, dragées, cigares ou cigarettes, suivant le cas, le faisaient uniformément bien voir partout et par tous.

L'après-midi, l'aumônier montait souvent aux tranchées.

« Quand il a plu et surtout quand il pleut, écrivait du front de Champagne, le P. Soury-Lavergne, jésuite, à un de ses amis qui l'avait interrogé amicalement sur l'emploi de ses journées, c'est laborieux, héroïque même parfois, la montée aux tran-

1. De la lettre d'un aumônier : « J'ai là, dans mon sac d'aumônier, des lambeaux de lettres, des médailles, des couteaux, des pipes, derniers souvenirs qui m'ont été coniiés, dans un suprême effort, pour que je les lasse parvenir aux êtres aimés qui pleurent là-bas au foyer familial, dans l'attente d'une lettre qui n'arrive pas. Et que de lettres douloureuses, mouillées de mes larmes, j'ai dû écrire à de pauvres mères pour leur annoncer avec mille précautions la mort de leur enfant et leur envoyer son suprême adieu » î

chées ; les boyaux longs, étroits, tortueux, sont des couloirs, des labyrinthes de boue, de cette boue crayeuse, lourde, froide, qui a un « cran » formidable. Au bout des boyaux, au débouché dans la tranchée occupée, habitée et soignée, on respire. Sans compter qu'alors souvent on risque un peu moins les obus, on est plus au sec et on est en compagnie.

« Et je commence à parcourir le front des tranchées de première ligne, causant, distribuant petites friandises et plus ou moins bonnes paroles. Je regarde aux créneaux, observe les travaux boches, juge des points de vue et des points de tir, comme un profane habitué. Et puis, la Providence me conduisant, je tombe au détour d'une tranchée sur un blessé, ce qui vient d'être touché à la minute », me dit-on parfois ; on le panse comme on peut et, s'il est gravement atteint, je l'administre; on fait prévenir les brancardiers du bataillon ; je peste contre eux, car c'est l'habitude : quelque héroïques et dégourdis qu'ils soient, ces braves brancardiers, le blessé et ceux qui l'assistent trouvent toujours qu'ils sont trop lents à venir et trop portés à attendre la nuit. Souvent, je partais d'un endroit très dangereux, très pris en enfilade, quand, une ou deux'minutes après on me rappelait : « Monsieur l'aumônier, un tel à qui vous causiez vient d'être touché d'un éclat ou d'une balle ; il va mourir ». J'accourais et administrais. « En voilà un qui a de la chance », me dis-je, avec une souffrance cruelle au cœur. Parfois, j'arrive cinq minutes trop tard. Providence aussi, mais pourquoi? En cas qu'il ne soit pas alors trop tard absolument ; j'administre sous condition bien des victimes après la mort « apparente », avant sans doute la mort « réelle ».

« Entre temps, je fais escale ou étape aux postes

de commandement, guittounes un peu moins inconfortables ou un peu plus abritées, gourbis d'un lieutenant, d'un capitaine, d'un commandant. « Vous voilà encore, me dit-on? Toujours avec nos hommes! Et quoi de nouveau? Que dit-on en bas chez le Colonel? » Je suis reçu comme le bon Dieu, si j'apporte, ce qui est rare, le journal de la veille. « Quand pensez-vous que finira cette guerre? Enfin, voyons, le Bon Dieu qui est juste devrait donner le coup de balai. » Et l'on cause. Je demande s'il y a des blessés et lesquels, etc.. Et je repars. Au hasard des rencontres, je m'arrête à l'un plutôt qu'à l'autre; je cause, questionne, et parfois confesse et communie. Je reçois au passage des réflexions exquises de gentils troupiers ou de vieux réservistes; parfois au contraire, c'est un peureux, ou un affolé, ou un demi-fou à rassurer, à stimuler, à calmer...

« Et, enfin vers 6 heures et demie, je redescends. Dans les jours de presse, parfois je suis descendu chargé d'un blessé ou d'un mort « précieux ». Mais quel labeur que celui de charrier ou de traîner de ces malheureux par les boyaux boueux et mitraillés !

« Vient le souper ou dîner. Et puis c'est la visite aux postes de secours, la visite officielle de l'aumônier à 5, 6, 8 postes de secours échelonnés le long du versant, parfois dans des abris misérables, où on entre en rampant et couvert de boue ; je fais mon apparition dans la nuit noire jusqu'à 10 heures, 11 heures, 11 heures et demie du soir : « Vous avez des blessés? » et j'ajoute à voix très basse : « Graves »

— «Oui, Monsieur l'aumônier, ici, là , tenez, là au

ventre, aux reins, à la tête », etc ... et je fais des prodiges d'équilibre et d'acrobatie pour me glisser sur la paille, entre les brancards et les corps, pour dire un mot, entendre une confession, donner absolution,

extrême-onction. C'est fort pénible et ardu. Chemin faisant, chapelet et prière.

« Puis, je rentre. Parfois un bout de bréviaire et je me couche, fermant les yeux sur les visions très crues et troublantes, énigmatiques ou consolantes, de ces journées de guerre.

« A l'époque des attaques, les émotions sont plus drues et plus terribles; mais le sommeil recouvre et appesantit tout : on a vu, mais on oublie. Et voilà ma vie de tous les jours depuis le 4 mars ».

Entre temps, le soir, avant ou après le dîner, l'aumônier retrouvait ses poilus à l'église pour la prière. Programme presque toujours le môme sur tout le front; prière pas trop longue et très simple; le chapelet le plus souvent, avec indication soigneuse de l'intention à chaque dizaine : « La France, nos familles qui prient pour nous, les morts du régiments », etc., etc. Courte allocution, puis la bénédiction du Saint-Sacrement, pendant laquelle beaucoup plus d'hommes qu'on n'aurait pu s'y attendre, comme on l'a vu déjà, soutenaient le chant des prêtres-brancardiers. Enfin le cantique final, un cantique bien populaire où le tonnerre des voix se déchaînait sans contrainte et, chacun y allant de tout son cœur et de tout son souffle, roulait sous les voûtes de la vieille église avec un joyeux fracas.

Assez souvent dans ces églises privées de pasteurs, ceux-ci étant eux-mêmes mobilisés ou peut-être otages en Allemagne, hélas ! les aumôniers faisaient fonction de curés. Ils y conféraient les sacrements aux populations de ces paroisses dépourvues par la force des choses de tout secours religieux. Plus d'un y célébra, par procuration, desmariages de soldats. Un jour même* il se déroula dans l'une d'elles une cérémonie à laquelle on se serait bien peu attendu : six

diacres, tous brancardiers, y furent ordonnés prêtres par MBr Ruch, aumônier au 20e corps, aujourd'hui évoque de Strasbourg. Si le sacerdoce est l'immolation de l'homme ajoutée à l'immolation de Dieu, comme l'Evêque le rappela aux ordinands, quel lieu plus magnifique pour y être ordonnéprêtrc que cette église en tenue de guerre, avec des panneaux de bois en guise de vitraux, etque l'ennemi tenait sous son feu?

Grâce au contact si fréquent qu'il avait avec eux l'aumônier devenait rapidement l'ami des hommes, l'ami respecté, auquel on réservait ses confidences les plus délicates, auquel on confiait ses peines et ses soucis, mais auquel on venait aussi demander naturellement ce dont on avait besoin. L'aumônier était si largement fourni d'ordinaire, et puis il avait tant de plaisir à donner !

Cette confiance s'établissait vite; généralement elle durait. Maisjamais elle ne s'affirmait avec plus de vivacité qu'en cours ou à la fin d'une action. « Marmites » et shrapnells s'abattaient-elles comme une trombe, la mort pleuvait-elle rageusement sur les tranchées? Si i'aumônier était là, s'il recevait avec la troupe la mortelle douche de feu et de fer, il devenait le consolateur 3ar excellence, celui dont on écoutait la parole avec e plus d'avidité et à qui, sans respect humain, on "aisait de préférence ses dernières recommandations.

i'aumônier à la relève des blessés. — En pleins villages bombardés. — Sur le champ de bataille, la nuit. — Morts attendrissantes.

L'aumônier était très souvent de la relève des dessés. Généralement c'était la nuit que cette relève

se faisait, je l'ai dit déjà. On partait du cantonnement, plus ou moins tôt dans l'après-midi, suivant qu'on allait plus ou moins loin et qu'on devait visiter plus ou moins de postes de secours. Un convoi d'ambulance est une si belle cible pour le canon. Pourquoi l'offrir sans nécessité absolue à l'artillerie allemande? C'est la même raison qui faisait qu'on s'avançait dans l'ombre, toutes lanternes éteintes. Du reste trop souvent une grange qui brûlait près de la route ou la torche, furieuse ici, mourante là, de fermes qui flambaient à travers les champs éclairaient dangereusement les ténèbres au milieu desquelles on marchait.

En route, on croisait de temps en temps des hommes, le front bandé, le bras en écharpe, s'appuyant péniblement sur leur fusil comme sur un bâton pour soutenir leur marche, ou à moitié portés par des camarades moins abîmés ; c'étaient des blessés qui, pouvant encore marcher, profitaient du peu de forces qui leur restait pour se traîner péniblement jusqu'à l'ambulance.

Dans la nuit, le convoi continuait à s'avancer. Les postes de secours n'étaient pas toujours faciles à trouver et les atteindre était encore bien plus malaisé : dès qu'on en approchait, on avait en effet à compter avec les obus. D'ailleurs souvent le poste était établi dans quelqu'un de ces villages flamands, artésiens, Ri champenois ou lorrains, qui autrefois, poules pico- i rant,chiensjappantaupassaged'uneautomobile, s'étalaient paresseusement au soleil et qui maintenant d n'étaient plus que des amas de décombres, d'où émergeaient lamentablement quelques pans noircis de murailles. Vraiscadavres de villages, où parfois plus d'un brasier rougeoyaitencoredanslanuitet surlesquelsles obus ennemis continuaient à s'acharner. C'est donc

sous la mitraille et au milieu des flammes qu'il fallait fréquemment aller chercher les blessés, dans l'église, dans l'école, dans l'écurie, dans les granges où les brancardiers régimenlaires les avaient momentanément déposés.

Il se passait alors des scènes parfois bien tragiques. « Quand j'entre dans le village, écrivait le 25 octobre 1914 à l'archevêque de Besançon, le chanoine Lagardère, aumônier de la 8e division de cavalerie, qui, après avoir été successsivement nommé chevalier, puis officier de la Légion d'honneur, devait être tué à l'ennemi en novembre 1918, je constate qu'on le bombarde. Je laisse la voiture derrière la première maison du pays et je gagne l'église à cinq cents mètres. Les obus tombent autour de moi.

« Arrivé à l'église, je me trouve en présence d'un spectacle navrant : vingt blessés viennent d'y être apportés à l'instant même des tranchées, cinq morts sont couchés dans l'allée de la nef du milieu et les soldats qui les ont apportés sont terrifiés, car les bombes tombent toutes les trois minutes sur l'église. Je panse de mon mieux chacun de ces pauvres êtres ; je les couche sous le clocher, en les consolant.

« Cette besogne achevée, comme les vitraux volent en éclats, comme la croix du clocher tombe sur la nef de droite, comme la toiture est enlevée, je propose à tous ces pauvres enfants de faire un acte de contrition et de se préparer à la mort. Tous se découvrent avec respect, s'agenouillent. Les blessés pleurent, les autres prient ; je leur donne l'absolution et, tous, nous récitons le chapelet devant la statue de Notre-Dame de Lourdes, placée au milieu même du sanctuaire. Tout à coup, la nef de gauche s'effondre et nous sommes couverts de plâtras et de

poussière, mais sans autre accident. Puis, c'est le milieu de la grande nef et enfin le mur auquel est adossé l'autel de la Sainte Vierge. Il est d'ailleurs inutile de chercher une cave ou un abri dans le village. Il m'a paru qu'il valait mieux se fier au bon Dieu. A 5 heures, les obus cessaient de tomber. »

C'est une scène du môme genre qu'un jeune officier a décrite dans la Liberté.

« A peine le groupe auquel j'appartenais s'était-il installé dans une maison du village de X..., située sur la place, que celle-ci, toute petite qu'elle fut, recevait une pluie d'obus. Evidemment les Allemands avaient repéré la maison où nous nous trouvions et s'efforçaient de la détruire pour nous supprimer. Peu à peu tout le centre de ce village groupé autour de sa vieille église fut inondé d'obus. L'église au clocher de laquelle flottait le pavillon de la Croix-Rouge ne fut pas épargnée, tout au contraire elle fut particulièrement visée. Sans doute encore, les Allemands pensaient-ils que les blessés qui y étaient soignés étaient des soldats français. Or, c'étaient des soldats allemands. Ils étaient près de 400.

« Quand les premiers obus tombèrent sur l'église, crevant le toit, incendiant la paille sur laquelle les blessés étaient étendus, en tuant môme quelquesuns, un vieil aumônier militaire et un jeune prêtre, aidés de brancardiers et d'infirmiers, entreprirent de sauver ces malheureux, en les transportant hors de la zone du bombardement : mais les obus de nouveau furent lancés sur la place et plusieurs des blessés que ces braves gens évacuaient avec un admirable héroïsme furent tués par les projectiles que lançait sur X..., leur propre artillerie.

« Nous eûmes alors sous les yeux un spectacle effroyable. Nous vîmes les blessés essayer de quitter

leur couche pour gagner la porte. Si gravement qu'ils fussent atteinls, des hommes qui n'avaient plus qu'une jambe faisaient de vains efforts pour se soulever. Toute l'église sur laquelle les obus continuaient à pleuvoir était pleine de cris horribles, de hurlements de douleur et d'effroi. Le jeune prêtre cependant ne perdit pas courage. Malgré le danger, impassible sous la mitraille, il dirigea les secours, toujours aidé avec un magnifique dévouement par Jes infirmiers et brancardiers.

« Quant au vieil aumônier, après avoir, lui aussi, prêté la main autant qu'il le pouvait à 1'évacualion des blessés, il rentra dans l'église, lorsqu'il vit que la pluie des obus ne permettait plus de poursuivre ce sauvetage en raison de l'incendie qui faisait rage à l'intérieur de l'édifice. Là, montant en chaire, il exhorta les blessés à se préparer à la mort et, calme au milieu des flammes et des balles des shrapnells, il donna à tous ces malheureux une dernière absolution ».

C'est en secourant les blessés dans des villages bombardés que furent tués entre beaucoup d'autres, 'abbé Marchai, ancien directeur des OEuvres Miliaires à Epinal, et l'abbé Voisin, aumônier du ^ycée de Saint-Etienne, aumôniers divisionnaires, ous les deux1.

La relève des blessés ne se faisait pas seulement lans les postes de secours. Ele avait lieu aussi irectement sur le terrain. Comme les brancardiers, aumônier parcourait alors dans les ténèbres le hamp de bataille, qui était parfois très étendu. Il

1. Pour des faits du même genre furent cités à l'Ordre de l'armée lusieurs autres aumôniers militaires, l'abbé Prieur, nommé cheva- 2r delà Légion d'honneur, l'abbé Barlier de Saint-Dié. Le chanoine ibanel, aumônier du petit lycée de Montpellier, fut promu chevaîr de la Légion d'honneur pour la même raison.

lui arrivait d'être guidé par des gémissements, par des cris plaintifs : « Maman, maman,... ma pauvre femme... mes chers petits... »

S'il n'entendait rien et si l'ennemi n'était pas trop à proximité, il appelait lui-même pour signaler sa

présence : « Blessés blessés y a-t-il des

blessés?... »

Mais, si l'ennemi était proche, si par exemple les blessés étaient tombés entre les lignes de tranchées, la relève devenait plus périlleuse. Il fallait y procéder avec des précautions plus grandes, sans quoi les balles sifflaient bientôt de tous côtés. D'autre part, la lugubre besogne était bien trop délicate pour être faite avec rapidité. Il s'agissait de reconnaître les blessés au milieu des morts parmi lesquels ils gisaient livides et parfois bien tristement entremêlés. Des tranchées, quand ils le pouvaient au moins, les hommes les guidaient à mi-voix : « Non, pas celui-là, il est mort depuis deux jours..., pas celui-là non! plus, il a été tué ce matin... Celui du milieu... oui..J prenez garde... abritez-vous a1.

Trop souvent le blessé sur lequel on se penchait agonisait déjà. L'aumônier lui donnait alors les derniers sacrements en toute hâte et il oubliait toutes ses fatigues dans la joie qu'il éprouvait d'avoir soutenu un petit gars de France à cet instant suprême et, en. lui parlant de ceux qu'il aimait, de l'avoir aidé à mourir.

Certaines de ces morts en plein champ de bataille étaient si belles ! « Es-tu bien malade, mon enfant"? dit à un jeune zouave couché sur le terrain la tête cachée entre ses mains, le Chanoine Grandin.aumô nier au 4e corps, chevalier de la légion d'honneur.

Page 1