Lettre d'un aumônier Sem. relig. de BLois
— Je vais mourir. — As-tu vu l'aumônier ? — Non, et je voudrais tant le voir ! — Je suis aumônier, moi, et je viens à toi ». Il essaye alors de relever la tête pour me regarder. « Confessez-moi bien vite, préparez-moi à mourir ; c'est bientôt fini ». Après l'avoir confessé et lui avoir donné lextrême-onction, je lui dis : « As-tu encore ta famille? — Oui, j'ai papa, maman, sept frères et deux sœurs. — Serais-tu content que je leur envoie de tes nouvelles. — Oh oui, écrivez-leur bien vite.
— Et que veux-tu que je leur dise. — Eh bien, vous leur direz que je leur demande pardon du fond du cœur des peines que j'ai pu leur faire ». Il s'arrête un moment et ajoute : « Dites-leur aussi que je suis content de mourir, puisque je meurs pour mon pays ».
Quelle mort magnifique aussi que celle du jeune enseigne Rolin, de la compagnie de mitrailleurs des fusiliers marins! L'aumônier du 1er régiment, l'abbé Fouchard, chevalier de la Légion d'honneur, en rapporta le surlendemain, 13 mai 1915, les détails émouvants au père de ce vaillant officier l. J'emprunte à sa lettre quelques lignes seulement :
« Quand le pansement fut terminé, lui tenant toujours la main, je lui dis : « Rolin. — Oui. — Il y a un prêtre, à côlé de vous (outre trois blessures en pleine poitrine, le jeune enseigne avait été aveuglé par un obus). — Ah, dit-il, c'est l'aumônier du 1er régiment, bien sûr. C'est vous, monsieur Fouchard? Que je suis content ! Rien ne m'aura manqué »
« Il se confessa dans les sentiments les plus touchants de foi, de piété et d'attendrissement. Il me dit : « Ce ne sera plus long; j'ai beaucoup de peine
1. Cité par Georges le Bail, La Brigade des Jean le Goain, Perrin etO, Paris, 1917, pp. 87 et suiv.
« à respirer. J'étouffe, mais ne craignez rien, j'offre « cela; c'est pour la France et pour Dieu. »
« Un peu plus tard, à l'ambulance, comme il était tranquille, je lui dis : « Vous souffrez beaucoup, mon petit. — Oui, assez, monsieur l'aumônier, mais n'ayez pas peur, je suis chrétien et il est bon que je souffre, je le sais. » Je lui donnais à boire un peu d'eau qu'il avala sans trop de difficultés. « Vous n'avez rien à dire à vos parents? — Oh si, vous leur direz que je les aimais bien, mais que je ne leur ai pas assez montré, je les aime beaucoup. »
« Voulez-vous que je vous embrasse pour votre maman? — Oh oui, tout de suite. » Il me passa son bras autour du cou et comme tout le haut du visage était enveloppé je l'embrassai longuement, pieusement, sur ses lèvres décolorées, comme on baise le crucifix ou les reliques des Saints. IL était dans une paix, une sérénité, une douceur infinies...
...« Vingt minutes après sans effort, sans spasmes, il mourait. Le commandant Cayrol et moi ne pouvions déjà plus nous contenir; nous avons alors éclaté en sanglots. Puis, tous les deux, nous avons fait sa toilette comme celle de notre enfant, lavant ses mains et son menton plein de sang, pendant qu'un infirmier recousait la manche de sa tunique. Nous lui avons mis une petite croix sur le cœur et, à côté, j'ai placé un petit brin de muguet trouvé dans sa poche avec un mot de sa mère.
« Aux obsèques tous ses hommes, qui rendaient les honneurs, pleuraient et beaucoup d'autres aussi... « Je ne sais, Madame, Monsieur, si je dois vous plaindre ou vous féliciter. Je partage votre douleur. Je puis vous dire que j'ai eu le cœur brisé. Soyez fiers cependant de votre enfant et dignes de lui pour le courage et l'esprit de sacrifice. La seule
parole que je ne vous ai pas citée est celle-ci : Vous direz à papa et à maman que leur fils a su souffrir et mourir. — C'est fait. »
Le chargement des blessés effectue, et il était souvent alors 3 ou 4 heures du matin, l'aumônier distribuait parmi eux chocolat et cigarettes, si toutefois les majors n'y voyaient point de difficulté. Puis le convoi s'ébranlait. Triste défilé où l'on transportait avec des blessés moins graves, de glorieuses mais véritables loques humaines. Quelquefois le cahot des voitures sur les routes défoncées s'ajoutant aux cuisantes lancinations de la blessure, un délire furieux saisissait un de ces blessés. Et alors, obligation particulièrement lamentable, il fallait pour son propre bien attacher l'infortuné patient à son brancard. Quand un pareil fait se produisait, l'aumônier était là, redoublant d'affection, de délicatesse, tâchant de calmer le pauvre malade comme sa mère elle-même l'aurait fait.
Le retour était-il mouvementé? L'aumônier tâchait de donner l'exemple du calme et réconfortait ainsi les blessés. « J'ai déjà rencontré pas mal de prêtres, aumôniers ou infirmiers, écrivait un chasseur ) d'Afrique. J'en ai vu à pied, à cheval, en auto et en vélo. Mais il y en a un surtout dont j'ai admiré le sang-froid... Il conduisait une ambulance et il est passé au milieu d'un affolement général au pas, sous i une grêle effroyable d'obus, en disant son chapelet ».
Parfois l'aumônier s'adjoignait spontanément à des expéditions nocturnes où il semblait n'avoir que faire et où il trouvait providentiellement à exercer son ministère k point nommé.
Lorsque le fort de Vaux eut été récupéré, un coup de téléphone donna l'ordre au médecin-chef de la
division Andlauer d'y organiser immédiatement un poste de secours. Il était neuf heures du soir. Le D1' Antoine désigna aussitôt un de ses médecins auxiliaires, le D1" Agostini, et quatre infirmiers. « Poste de secours, dit alors l'abbé Rochias, aumônier divisionnaire, chevalier de la légion d'honneur, c'est mon affaire, j'y vais aussi. — Tenez-vous tranquille », lui répond le médecin chef. Peine inutile. Quand sous la conduite d'un guide le petit groupe se mit en route, l'abbé Rochias marchait avec lui.
On n'arriva au fort qu'à 3 heures et demie du matin. C'est qu'il pleuvait à torrents. L'obscurité était complète, les trous nombreux et profonds, les obus tombaient et, pour comble de malheur, le guide se perdit.
« Sans s'en douter, a raconté le commandant Henry Bordeaux, ce guide a contourné le fort et il conduit son monde aux nouvelles tranchées esquissées en première ligne à deux cents mètres en avant sur les glacis, face à la Woëvre. On n'y attend pas de visite et l'on est fort surpris de cette arrivée. Le chef de section qui reçoit la petite troupe s'informe à voix basse, car l'ennemi n'est pas loin, de ce qu'elle vient faire en ces lieux. « Nous allons au fort. — Vous l'avez dépassé. 11 faut retourner en arrière. Un peu plus, vous tombiez chez les Boches. On va vous montrer le chemin. Combien êtes-vous ? — Un médecin, quatre infirmiers, le guide et l'aumônier. — Ah, vous avez un aumônier. Passez-moi votre aumônier. » — Dans un trou d'obus, l'abbé Rochias entend la confession de l'officier. Celui-ci le passe à un sergent, qui le passe à un soldai. De trou en trou, le prêtre fait la première ligne. Cependant les infirmiers attendent et leur attente se prolonge. Malgré notre impatience, me dit l'un d'eux, nous ne pouvions qu'admirer cet homme qui, sans
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ordre, par simple devoir sacerdotal, était parti avec nous et trouvait le moyen sous un feu sévère, sans compter une pluie diluvienne, de donnera de pauvres poilus trempés et en danger permanent quelques paroles de paix et de consolation qui ne devaient pas leur faire du mal. Enfin la caravane prend le vrai chemin du fort. Mauvais chemin terriblement battu. Un obus tombe presque sur eux. C'est la fin. ïl n'éclate pas. « Çà n'est pas étonnant, déclare un des pèlerins à l'arrivée. Cet homme-là est un magicien ». — Et il montre le pauvre abbé Rochias tout transi et réduit qui voudrait bien se sécher »\
Le champ de bataille vit encore tomber, et mourir parfois sur le terrain lui-même, toute une phalange d'aumôniers titulaires ou volontaires, MM. Passeron (Nevers), Thinot (Reims), Bounemayre, 33e Artillei| rie, Coulbois (Sens), 4e Chasseurs à pied, Gayraud [ (Rodez), Evrard (Arras), 3° Zouaves, Lestienne (Lille), 51e division, Henry (Nancy), 11° division3.
Ainsi furent sérieusement blessés aussi MM. Tessier (Le Mans), Bergey (Bordeaux), tous deux décorés de la Légion d'honneur, et Quénet. Ce dernier « grièvement atteint par des éclats d'obus, dit sa
1. Henry Bordeaux. Les cap tifs délivrés, Douaumont, Vaux. Plon- Nourrit, Paris, 19L7, pp. 307-309. L'abbé Rochias étaitavant la guerre aumônier au lycée de Glermont.
2. Tous ces aumôniers furent cités à l'Ordre du jour, beaucoup d'autres le furent aussi, sans être tués heureusement, pour le courage qu'ils montrèrent, en secourant les blessés sous les obus et sous les balles. Je cite quelques-uns de ceux dont j'ai relevé les noms : MM. Humbricht, ofticier de la Légion d'honneur, Chan. Malaurie (Alger), officier de la Légion d'honneur, Dauger (Blois), Dubourg (Besançon), d'Orgeval (Paris), Pavillard (Bourges), Feivet (Saint- Uié), Lorrain (Alger), Le Masson (Saint-Brieuc), Le Douarec, le Grall (Quimper), Le Blanc (Bourges), Fessier, Fontaine (Le Mans), Fourneau, Grosjean (Saint-Dié), Pouchard (Bennes), Rottureau (Angers), Rudinscki, Weber (Verdun), Vitel, Zalm, Léon Durand évoque auxiliaire de Marseille, Sahut (Montpellier), de Saiserey (Autun), Tessier (Le Mans). Presque tous ces aumôniers reçurent durant la campagne la croix de la légion d'honneur.
citation à l'Ordre de Farmée ne voulut pas se laisser panser avant d'avoir donné les derniers secours de la religion à un homme mortellement blessé à ses côtés ».
C'est que, blessés eux-mêmes, les aumôniers continuaient à secourir aussi religieusement les autres blessés autour d'eux aussi longtemps qu'ils le pouvaient.
Dans la nuit du 25 octobre 1914, une surprise eut lieu à Dixmude occupée par nos héroïques mathurins. L'abbé Le Helloco, aumônier du 2e régiment de la brigade des marins, depuis chevalier de la Légion d'honneur, et le D1 Duguet, médecin principal, sont touchés.
Le D1 Duguet avait été frappé d'une balle au ventre, l'abbé le Helloco était atteint à la tête, au bras et au rein droit. Les deux corps se touchaient. « Monsieur l'abbé, murmura le Dr Duguet, nous sommes perdus. Donnez-moi l'absolution... Je regrette... ». L'abbé trouva la force de lever son bras alourdi et de tracer sur le mourant le signe du pardon. Puis il s'évanouit et ce fut son salut1.
Malgré ses affreuses blessures l'abbé le Helloco eut le bonheur d'en réchapper. Mais combien de ses confrères tombèrent glorieusement à l'ennemi !
Les petits soldats de France n'étaient pas seuls en effet à mourir dans la nuit noire. Parfois une contreattaque se déclanchait, quand aumônier et brancardiers étaient sur le terrain. Il n'était pas besoin du reste, d'une contre-attaque pour que les balles et les obus vinssent à pleuvoir autour d'eux. Et les aumôniers tombaient, ajoutant leur sang au sang de ceux qu'ils venaient secourir et relever "2.
1. Ch. le Cioffic. Dixmude. Rev. des Deux Mondes, 45 mars 191b, p. 384.
2. « A un croisement de sentiers, une lente caravane de blessés se rencontre avec une colonne de porteurs* de matériaux... Les civières en profitent pour se reposer sur le sol. Je m'agenouille près de
C'est en plein champ de bataille que tomba le chanoine Saglio, vicaire général de Carcassonne. Mobilisé au mois d'août 1914 en qualité d'infirmier, il avait sollicité comme un honneur d'être envoyé sur le front. On fit droit à sa demande et on le nomma aumônier. Le feu révéla en lui un brave. Aucun bombardement ne l'arrêtait, dès qu'il s'agissait de secourir ou d'administrer un blessé. C'est auprès de l'un d'eux qu'il fut grièvement frappé en Champagne, en octobre 1918. Amputé d'une jambe, il reçut la croix de la Légion d'honneur sur son lit d'ambulance, à Epernay, et simplement, comme simplement il avait toujours passé dans la vie, il mourut quelques jours après.
L'abbé de Chabrol était parti comme aumônier, dès le début de la guerre. « 11 vit les boucheries de Lorraine, et celles de la Somme, et celles de Belgique. H fut cinq mois sans coucher dans un lit, plus d'un mois à coucher dans l'herbe, mais cette vie-là lui paraissait « bien attachante », car « on assiste, écrivait-il, à des choses admirables ». Il n'était pas encore content de lui pourtant. [« Je voudrais rendre « plus de services à mes hommes ; je voudrais sur- « tout faire aimer le bon Dieu davantage, mais, pour
l'une d'elles, pour faire boire un inconnu qui ne cesse de gémir... Ah 1 l'horrible explosion ! Avec une violence infernale, un 150 éclate dans cet attroupement qu'il met hideusement en pièces.
« Dieu a mis sa main entre la mort et moi. La commotion n'a fait que m'allonger sur mon blessé, qui veut s'enfuir, fou d'épouvante. Ma canne, suspendue à mon poignet, a été brisée en trois morceaux. A droite, à gauche, des corps sont étendus déjà tout raides. L'un d'eux exhale un dernier râle. Plusieurs hurlent de douleur et de terreur... Me redressant au milieu de ces moribonds et de ces cadavres, dans l'aveuglement de la fumée, je crie de toute ma voix : « Il y a ici un prêtre. Demandez à Dieu pardon de vos péchés. Je vous donne l'absolution. » Et, à tâtons, trébuchant dans ce tas de chairs sanguinolentes, je marque plusieurs fronts de l'onction suprême. Il est déjà trop tard pour quelques-uns, qui sont morts sans agonie, sans prière ! ». Abbé Thellier de Ponchevillc. Dix mois à Verdun, pp. 140-1 il, de Gigord, Paris, 1919.
« une œuvre pareille, il faudrait être un saint et « je suis loin de l'être. » C'est le propre de la sainteté de s'ignorer; elle n'existe qu'en s'accusant de ce qui la limite et ne peut se complaire qu'en Dieu vers qui la mort la fait monter... Trois citations et la décoration de la Légion d'honneur furent pour l'abbé de Chabrol des étapes de gloire pour lui trop humaine et, iinalement, il trouva la mort qu'il ne cherchait ni ne fuyait *. »
L'abbé Delahaie (Angers), aumônier au 68e de ligne, fut tué au moment où il recueillait les dernières volontés d'un mourant qu'il venait d'administrer.
Fils du Sénégal, l'abbé Gabriel Sané avait spontanément quitté le sol natal pour venir en France au milieu des combats soutenir et réconforter ses frères noirs. Nommé aumônier du régiment des Sénégalais, où se trouvaient nombre de chrétiens, il faisait campagne dans leurs rangs depuis plus de six mois, lorsque, le 8 avril 1917, il tomba, un éclat d'obus à la tête, un autre à l'aine, le poumon perforé, le bras et l'épaule droits brisés.
« Dans ma vie de soldat, j'ai peu connu d'hommes aussi impétueux et aussi résolus que notre cher aumônier. Travaillant toujours, dormant à peine, mangeant au petit bonheur, ne comptant ni avec sa santé, ni avec ses fatigues, sachant vouloir et faire, disant à tous avec une franchise et une charité sans égards la vérité... il était estimé de tous, tant il nous avait rendu à tous des services à des heures critiques et dans des circonstances douloureuses. Cela ne s'oublie pas et le souvenir de tels prêtres ne peut que survivre dans la France de demain. »
Celui dont on parlait ainsi était un prêtre du dio-
1. Georges Goyau. « L'église de France durant la guerre ». fie». des Deux Mondes, lor décembre 1916, p. 503.
LE PRÈTRti AUMÔNIER 301
cèse de Cambrai, l'abbé Thibault, aumônier au 1er régiment d'infanterie, chevalier de la Légion d'honneur. Petit, frêle et presque usé déjà à trentetrois ans, il conduisait un convoi de blessés, lors des affaires de la Somme, lorsqu'il fut mortellement frappé par un éclat d'obus. Un brancardier s'étant précipité à son secours, il lui dit : « Laissez-moi, vous avez de l'ouvrage là-bas ». On le hissa quand même dans une auto sanitaire, mais quand, à l'arrivée à l'ambulance, on l'en descendit, il avait rendu le dernier soupir1.
L'offensive de mai 1915, en Artois, où le général Pélain se révéla vraiment d'une manière définitive, vit tomber d'une manière bien héroïque l'abbé Dubreuil. « Nous venons de sortir d'une fournaise dont je me souviendrai longtemps, écrivait à son père un zouave du 8e. C'est, en effet, notre division qui a, le 9 mai, fait la trouée dont il a été longuement question dans tous les journaux de ces jours derniers et c'est mon bataillon qui a lutté, les 9, 10 et 11, pour progresser jusqu'à Neuville-Saint- Vaast et s'y établir.
« C'est là que j'ai assisté à une scène qui m'a profondément touché. Nous venions de franchir les trois lignes allemandes remplies de cadavres et de prisonniers gardés et nous étions tous arrivés à une crête traversée par la route de Béthune, lorsque j'eus la surprise d'apercevoir l'aumônier de la divi-
1. Trois jours après le lieutenant-colonel, qui commandait son régiment, portait à l'Ordre l'héroïque prêtre dans ces termes émouvants :
« Le chef de corps a l'immense douleur d*annoncer au régiment la mort de notre cher et vénéré aumônier, l'abbé Thibaut, mortellement atteint, le 26 au soir, d'un projectile au côté gauche et décédé, le t~, en arrivant à 1 ambulance.
« Sans trêve ni relâche, ne tenant aucun compte de l'impérieux besoin de repos qui arrête parfois les plus dévoués, il ne cessait d'aller, toujours souriant, encourager les vivants que pour1 prodiguer aux blessés des soins vraiment maternels et.pour donner aux
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sion, l'abbé Dubreuil, qui, sous une pluie de balles, courait de blessé en blessé, pansant l'un, absolvant l'autre, un crucifix en argent dans la main gauche, déjà blessé lui-même au bras et les doigts ensanglantés. Avant que j'aie eu le temps de lui faire signe de s'abriter derrière un talus, il disparaissait sur la gauche et tombait quelques instants après sous le feu des mitrailleuses allemandes. En vain avait-il agité son bras pour montrer le brassard de la Croix- Rouge, et même son mouchoir blanc ; malgré sa soutane, il reçut plusieurs balles qui le tuèrent net. »
Sans combattre directement et les armes à la main, les aumôniers prenaient parfois à la bataille une part vraiment active, avec une crânerie qui leur valait l'admiration des soldats.
« Un jour, racontait un mitrailleur, notre « moulin » fut repéré par l'artillerie allemande. Etant homme de liaison, le lieutenant m'envoie en informer le commandant et lui demander des ordres. Je pars, maisbientôt j'aperçois notre «piston» (c'est l'aumônier divisionnaire que je veux dire), un prêtre de Paris à barbe blanche, son bâton à la main. Il vient vers moi et me demande où je vais. Je lui explique ma mission. Pas de boyaux pour se cacher, on était exposé aux balles et aux marmites. Le prêtre
dépouilles de ceux qu'il avait tant aimés une sépulture aussi digne que possible. La plus grande partie des rares heures qu il passait seul dans un abri quelconque, il la consacrait à prodiguer de touchantes consolations aux familles de nos pauvres victimes.
« Aucun danger ne l'arrêtait, et ce fut vingt fois chaque jour et vingt fois chaque nuit, qu il affronta follement la mort. L'épopée sublime et glorieuse du régiment, il l'a vécue tout entière, et chacune de ses morts fut ressentie profondément par son cœur très affectueux.
« H fut un saint par le mobile de ses actes, il fut un Français exemplaire et un patriote ardent, il fut un ami de chaque jour pour chacun de ses soldats ».
me dit de retourner à la mitrailleuse, tandis que lui ira voir le commandant. Je lui explique que c'est impossible, que celui-ci se trouve, à au moins trois kilomètres d'ici et qu'il sera tué avant d'y arriver, surtout ignorant qu'il est de la route à suivre. Mais rien n'y fait, voilà le «piston» parti. Une heure après, il était de retour avec des ordres. Ah! mon vieux, quel homme ! On croirait qu'il cherche à se faire tuer. Il vient dans la tranchée de première ligne et rien ne le trouble. L'autre jour, il vient s'asseoir sur une marmite de cuisine et se met à nous raconter une histoire de Jérusalem... Je ne sais quoi... Les obus se mettent à tomber. Nous, on essaye de se protéger ; lui, il reste comme un caillou, sans bouger. Et dire qu'il vient là sans y être forcé ! Ah ! ce sont des hommes qui sont dévoués ! Je ne suis pas dévot, mais on est forcé de se rendre, quand on voit cela... et je ne suis pas le seul. Ça leur en a bouché un coin aux types! Celui-là, il est épatant ! mais, tiens, il ne vaut pas encore celui des fusiliers-marins ; celui-là, il atout de l'apache. » Et mon interlocuteur meparleainsilonguementdenosaumôniersavec une admiration indescriptible, me racontant maints autres faits qui l'avaient frappé. Ce qu'il avait remarqué surtout, c'était le calme et le sang-froid de ces prêtres, qui viennent d'eux-mêmes, « sans fusil, en plein jour, sans utiliser les boyaux »*.
« Une cinquantaine de fantassins, couchés les uns contre les autres, attendaient l'heure de l'assaut. Debout au milieu d'eux, un grand diable d'homme casqué leur adressait un discours véhément. Son bras, armé d'un lourd bâton, décrivait de terribles moulinets. Ma stupéfaction fut grande en constatant
l. Lettre du P. LeuMÛro, s« J«» 2o juillet li>iU.
que cet homme d'aspect farouche était un prêtre. Sa soutane, relevée jusqu'aux genoux, était tellement recouverte de boue qu'on la distinguait à peine des capotes qui l'entouraient. Sous son casque, on voyait une figure maigre, jaune, à la longue barbe noire et inculte. Il hurlait littéralement pour faire entendre sa voix par dessus le fracas de la canonnade. Tous les visages des soldats étaient calmes et graves. Et, comme je m'approchais de cette scène étrange, il esquissa un signe de croix, car des coups de sifflet perçaient le bruit de la bataille. On entendit des commandements qui se répétaient de proche en proche : En avant!... En avant!...
« En avant ! rugit-il... En avant, les enfants ! » « Et, le bâton haut, il s'élança. Derrière lui, les soldats se précipitèrent1. »
Le 16 juin 1916, l'abbé Bacheré (Bordeaux), aumônier dans un régiment de marche de zouaves, chevalier de la Légion d'honneur, avait accompagné les hommes jusqu'à la ligne de feu la plus avancée pour y donner ses soins, en même temps que le secours de la religion, aux blessés. Survient inopinément une violente attaque de l'ennemi. Sous le choc, et si vaillants qu'ils soient, les zouaves fléchissent. C'est que tous leurs officiers ont été tués. L'abbé Bacheré s'en aperçoit et plus prompt que l'éclair, « son bonnet de police d'une main, son bâton de l'autre, dit sa citation à l'Ordre de l'armée, il s'élance. « Allons, les zouaves, s'écrie-t-il, ne ferons-nous pas aussi bien que les camarades du 9 mai ? En avant ! en avant ! » Et, brandissant son bâton, il part le premier. Electrisés par « cette attitude admirable », les zouaves bondissent sans souci