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Journ. o(f., S août 4915, p

La France, pourvoyeuse des Missions Etrangères. — L'exode des religieux après la loi sur la Liberté des Associations. — Les « Revenants ». — Incidents émouvants. — Rapport de M. Bompard, ambassadeur de France à Constantinople. — Retour par les frontières de terre.

La France, et c'est une de ses gloires, est la grande pourvoyeuse des Missions. Aucun peuple ne fournit plus de missionnaires à l'Eglise, aucun n'envoie plus d'apôtres aux pays lointains. Au lendemain delà loi du 1°' juillet 1901, « sur la Liberté des Associations », — quelle ironie! — le nombre de ces missionnaires augmenta beaucoup. En ce qui concerne les hommes, cette loi ne frappait pas seulement les associations religieuses d'hommes non-autorisées qu'elle dispersait brutalement. Elle atteignait encore, on ne l'a pas toujours assez signalé, les associations religieuses d'hommes légalement autorisées pour renseignement, dont elle chassait les membres de toutes les écoles et de tous les collèges, en leur enlevant radicalement, tout comme aux autres religieux, le droit d'enseigner à l'avenir.

A combien s'éleva le nombre de ces victimes ?

Si l'on prend pour base le dernier « Etat des Gon-

grégations, Communautés et Associations religieuses, autorisées ou non, » dressé officiellement par l'Administration, on peut l'évaluer environ à 30.000 religieux l.

Dépouillés, les uns de la capacité d'enseigner, c'est-à-dire de leur unique gagne-pain, les autres, non seulement de ce droit, mais encore de leurs maisons, saisies d'abord, vendues ensuite aux enchères, ces religieux, reconnus ou non, étaient pratiquement acculés à l'exil. C'est par milliers que, de fait, ils en prirent la route amère.

Il y avait parmi eux des vieillards, des infirmes : ils partirent comme les autres, destinés à fermer tristement les yeux hors de leur pays. Et si, la frontière franchie, quelques centaines de ces religieux purent s'arrêter dans des contrées limitrophes plus hospitalières, en Italie, en Suisse, en Belgique, en Espagne ou en Angleterre et en Hollande, beaucoup d'entre eux quittèrent l'Europe et allèrent renforcer au loin l'inlassable armée, toujours trop insuffisante, hélas ! des Missions.

Bannis pour la plupart dans la force de Fâge, ces hommes, pionniers indiscutables de l'influence française à l'étranger2, autant qu'infatigables semeurs de l'Evangile parmi les païens, étaient encore astreints, pour un bon nombre du moins, aux obligations militaires, qui pèsent sur tous les Français. Dès que la mobilisation générale eut été décrétée, ils

1. D'après « L'Etal des Congrégations, Communautés et Associations religieuses, autorisées ou non autorisées, dressé en exécution de l'article \2 de la loi du 28 décembre 1876 » (Paris, Jmprim. nationale, 1878, pp. VII et VIII), il y avait en France au moment de l'impression de ee doeumcnt 7.444 religieux non reconnus, et -0.341 religieux reconnus, voués à l'enseignement, soit 27.785 religieux en tout. Ce chiffre avait été certainement dépassé en 1901.

2. V. Fréd. Rouvier. « Loin du pays. » Les religieux Français et l'influence française dans les Missions, Paris, V. Retaux, 1 895.

LE CLERGÉ RÉGULIER A l'àRMÉE 313

se levèrent pour partir. La France n'aurait-elle pas pu se montrer plus maternelle vis-à-vis d'eux, treize ans auparavant? Ils ne se le demandèrent même pas. Elle était attaquée, elle avait besoin de leurs bras, de leur sang, de leur vie peut-être pour se défendre : au nombre de près de 6.000, ils s'empressèrent d'accourir '.

Et on les vit débarquer en foule dans tous nos grands ports : au Havre, venant de l'Amérique septentrionale, Etats-Unis, Canada, Alaska; à Saint- Nazaire, arrivant du Mexique, de l'Equateur, de la Colombie; à Bordeaux, rentrant de toute l'Amérique du sud, Guyane, Brésil, Uruguay, Argentine. Mais nulle part leur troupe ne fut plus nombreuse, ni plus bigarrée qu'à Marseille. C'est de notre grand port méditerranéen, en effet, que partent tous les missionnaires qui évangélisent l'Afrique, du Maroc à Madagascar et du Sénégal à l'Egypte; ceux qui défrichent au point de vue religieux l'Asie, des Echelles du Levant jusqu'au Japon, en passant par l'Inde, la presqu'île indo-chinoise et la Chine aux 400 millions d'habitants; ceux enfin qui prêchent la loi de Jésus- Christ dans l'Australie et dans FOcéanie, poussière

1. Sur les 43 missionnaires que la Société des Missions africaines de Lyon avait en Egypte, 23 réendossèrent la capote militaire ; et, sur les 22 qui formaient le personnel de la mission de la Côte-d'Ivoire, Kl. L'Evêque en tète, M«r Moury, furent mobilisés.

Dans la mission de l'Ouganda, au centre de l'Afrique, 32 Pères Blancs du cardinal Lavigerie furent mobilisés et partirent pour la France.

Les Rédemptoristes de la seule province du Midi fournirent 71 hommes à l'armée, au début des hostilités. Sur ces 71 combattants. 63 étaient des proscrits et rentraient de l'étranger.

Dans les missions étrangères ressortissant des autres Ordres ou des autres Congrégations, le nombre de religieux qui rejoignirent atteignit en moyenne la même proportion.

Un certain nombre de ces missionnaires, d'abord mobilisés sur place, —par exemple, à'fien-tsin.à Madagascar, à la Nouvelle-Calédonie, en Guyanne, —furent ensuite rapatriés pour être incorporés dans les formations métropolitaines.

d'îles de toutes grandeurs, semée à travers l'immensité bleue du Pacifique par la main du Créateur.

Spectacle pittoresque et réconfortant tout à la fois que celui de ces « revenants » au teint hâlé par le soleil et les rudes travaux apostoliques, à la barbe drue et longue. où aucune taille habile ne se laissait môme deviner. Intrépides missionnaires dans les rangs desquels se remarquaient tous les frocs et toutes les robes, la soutane noire du Jésuite et la robe blanche du Dominicain, la bure du Capucin et le froc noisette du Franciscain, l'ample manteau du Carme et le large capuchon du religieux: de l'Assomption, la soutane sans pli du Frère des Ecoles chrétiennes et le rabat bleu du Frère de Saint-Gabriel.

Et lorsqu'on rencontrait dans les rues ces religieux, dont beaucoup étaient casqués sur des habits si différents du môme casque colonial, — moelle de sureau et toile blanche, — c'était partout des sourires de symphatique bienvenue. Les Pères Blancs du cardidinal Lavigerie, dont quelques-uns accouraient du Nyanza, c'est-à-dire du cœur de l'Afrique, avec leur chéchia crânement posée sur la tête et leur grand burnous blanc flottant au vent attiraient particulièrement l'attention . Mais, sans s'arrêter au chapelet noir à gros grains passé autour de leur cou, le peuple, qui est simpliste, les prenait pour des cheiks arabes qui, du fond du désert, venaient pour nous secourir.

Un jour, on vit descendre d'un paquebot venant de l'Extrême-Orient, et parmi d'autres mobilisés, un prêtre à la figure bronzée, qui portait la croix de vermeil sur la poitrine et dont le chapeau usé se distinguait par un flot vert et or bien fané. C'était le Vicaire Apostolique de Siam, Mgr Perroz, des Missions Etrangères. Evêque missionnaire, il avait

quitté Bangkok, dès que l'ordre de mobilisation y avait été connu, et il arrivait en France, pour rejoindre, lui aussi, son régiment.

Presqu'au môme moment, Mer Moury, des Missions Africaines, Vicaire Apostolique de la Côted'Ivoire, était mobilisé et il devenait le soldat de 2e classe Moury à Dakar.

Atteint, lui aussi, par la mobilisation, Ms1" Hermel, Vicaire Apostolique de Tahiti, fut nommé sur place aumônier militaire. Il fit preuve en cette qualité, lors du bombardement de Papaëte par deux croiseurs allemands, d'un courage si magnifique et de tant de sang-froid que le lieutenant de vaisseau Destrémeau, commandant supérieur des troupes, le porta à Tordre du jour.

Le départ des missionnaires mobilisés donna lieu plusieurs fois à des incidents émouvants.

M. Bompard, ambassadeur de France à Constantinople, a signalé dans son rapport officiel au ministre des Affaires étrangères le caractère saisissant qu'emprunta aux circonstances l'embarquement des Français et des innombrables missionnaires disséminés dans tout l'empire ottoman.

« Le départ des mobilisés français, dit-il, fut un événement à Constantinople... Ce fut du délire. Tous les bateaux en rade qui étaient français, alliés, ou amis, c'est-à-dire à peu près tous, car il ne s'y trouvait que quelques bâtiments allemands réfugiés dans la Corne d'Or, avaient hissé le grand pavois et, au moment du départ, ils saluèrent nos mobilisés de coups de sifflets stridents et prolongés, pendant que nos compatriotes restés sur le rivage faisaient entendre de chaleureuses acclamations. A peine avaient-ils tourné la pointe du Sérail que les bateaux

allemands jusque-là silencieux prenaient la parole à leur tour et par leurs antennes de T. S. F. annonçaient tous ces départs au Gœben.

Malgré la traditionnelle gravité de ton qui préside à la rédaction de ces sortes de pièces, M. Bompard, continuant son rapport, ne put pas résister à la tentation de crayonner pittoresquement au passage deux ou trois jolies silhouettes parmi les partants.

« Une des particularités de la mobilisation en Turquie, écrit-il, a été le grand nombre de religieux mobilisés. Il y en avait de toutes robes et de tous styles : Capucins, Dominicains, Jésuites, Assomptionnistes, Franciscains, Lazaristes, Frères de la Doctrine chrétienne, Frères Maristes, et certes j'en oublie, car quelle est le congrégation religieuse qui n'ait des représentants en Turquie? Sur certains bateaux, les religieux formaient le quart du contingent des mobilisés. Ils y arrivaient sous la conduite de leurs supérieurs. J'ai encore présent devant les yeux ce Frère de la Doctrine chrétienne sonnant au clairon toutes les sonneries de la caserne et les marches du régiment, pendant qu'un Lazariste mobilisé chantait la Marseillaise à pleine voix. Notez que ce Lazariste n'était rien moins que le Supérieur d'un collège de Constantinople, réputé pour sa tenue que d'aucuns même trouvaient trop compassée.

« On vit donc à Constantinople d'étranges processions; à Jérusalem, ce fut bien autre chose. Là, les moines formaient la majorité des mobilisés. Il en est arrivé un si grand nombre au Consulat général, venant de tous les coins de la Palestine, que notre agent demanda au chemin de fer un train spécial pour les conduire à Jafïa. On vit, ce jourlà, un retour de pèlerinage d'un genre tout nouveau, dont on parle encore sur la ligne de Jérusalem :

un train de moines chantant en chœur l'hymne de Rouget de Lisle. »

Quelques lignes plus loin, l'ambassadeur de France ajoute :

« La mobilisation était finie depuis une quinzaine de jours, je reçus un télégramme de notre agent de Mossoul, qui me signalait l'arrivée d'un mobilisé : un missionnaire dominicain qui avait appris la guerre au fond du Kurdistan, Dieu sait comment! et qui avait immédiatement enfourché sa monture pour rejoindre son poste de combat. Mais, de Mossoul à Beyrouth, quel voyage à faire encore ! Le Consul me demandait aide et assistance pour son mobilisé qui, c'est le cas de le dire, lui tombait du ciel. J'interviens auprès du Gouvernement ottoman, qui à ma demande envoie des instructions aux gouverneurs des régions à traverser. Je le télégraphie à Mossoul. Ces démarches avaient pris quelques jours. Notre dominicain avait perdu patience : après un arrêt de vingt-quatre heures, il n'avait plus voulu entendre raison et il était reparti à ses risques et périls. Il a rejoint son régiment » 1.

L'un des religieux qui avait embarqué sur le 4 paquebot Saghalien, courrier de France, — le Supérieur du collège français de Philippopoli, — a raconté que sur les 300 mobilisés du bord, ilyavait70 religieux de diverses congrégations venant de Gonstantinople, d'Àndrinople et de la Bulgarie; que la veille la Phrygie, en avait emmené autant et que beaucoup d'autres, n'ayant pas pu trouver de place même sur le pont, attendaient le départ suivant.

1. Le R. P. Joseph Rabaux, dont parle ici M. Bompard, servit comme sergent dans un régiment d'infanterie, futgrièvementblessé, le 22 juin 1916, et cité pour sa belle conduite au feu à l'Ordre du jour de l'armée.

318 L EGLIbE DE FRANCE PENDANT L.\ GUERRE

« Dans le groupe du Saghalien, poursuit-il, on voyait beaucoup de vénérables quadragénaires aux longues barbes grises, un Supérieur provincial et huit Directeurs de collèges ou d'importantes missions. Pour quelques-uns, c'était la première fois qu'ils retournaient vers Ja Patrie. Plusieurs étaient volontaires : dispensés légalement, ils tenaient quand même à servir. L'un d'eux, dans la guerre balkanique, avait reçu pour sa belle conduite une décoration du Gouvernement français. Il vint me supplier de le laisser partir, malgré ses quarante-neuf ans. Quand j'eus dit : « Oui », il pleura de joie et m'embrassa ».

« La religion du Christ fait du patriotisme une loi », a écrit le cardinal Mercier, archevêque de Matines, dans sa belle lettre pastorale sur « Le patriotisme et l'endurance », qui lui valut d'être si durement molesté par les Allemands. Et il ajoute : « Il n'y a point de parfait chrétien qui ne soit un parfait patriote ».

Le religieux, dont la vocation consiste essentiellement dans une tendance plus appliquée vers la perfection chrétienne par la voie des conseils évangéliques, tend aussi par le fait même vers le patriotisme parfait. De là, bien certainement, l'ardeur joyeuse avec laquelle les missionnaires accoururent de tous les coins du monde au secours de la patrie en danger1.

Non moins empressés d'accourir furent les reli-

1. Pour ne citer qu'un exemple ou deux, les Pères du Saint-Esprit, qui eurent dès la première année de la guerre 2.>0 mobilises, durent revenir pour rejoindre leurs régiments du Canada, des Etats- Unis, de Haïti, de la Trinité, de l'Amazonie, de la Nigérie, de Sierra- Léone, de l'Angola, du Congo belge et du Zanzibar.

Les Jésuites rentrèrent en France de la Turquie d'Europe, de l'Arménie, de la Gappadoce, de la Syrie, de la Judée, de l'Egypte, de Madagascar, des Indes, de Ceyian, de la Chine, du Canada, .lu Mexique, des Etats-Unis, du Brésil, etc., et les Pères Blancs du car-

gieux, qui bannis de France après la loi du 1er juillet 1901 avaient trouvé un asile dans les payscirconvoisins. Certains monastères s'y vidèrent de moitié en un seul jour.

Les Bénédictins de Ligugé s'étaient transportés à Chevetogne, en Belgique. 22 d'entre eux rentrèrent en France, le 2 août, pour se faire incorporer. A Besalu, en Espagne, sur 32 moines, 16 étaient mobilisables. Ils passèrent immédiatement la frontière. Et la foule les ovationna en gare de Cerbère, quand ils descendirent du train d'Espagne sous la conduite du P. Dom Augustin, ancien capitaine de cavalerie, qui venait de quitter la robe de bure noire de Saint- Benoit pour reprendre le dolman azur soutaché de blanc des petits hussards de France.

Tandis que 11 novices Assomptionnistes arrivaient du Luxembourg, 44 Dominicains quittaient leur maison du SauTchoir, près Kaïn en Belgique, dans l'espace de trois jours. Tous se rendaient à la caserne, jaloux d'y répondre au premier appel. Ils devaient s'y rencontrer avec le P. Vincent, le savant archéologue, qui, laissant inachevé son grand ouvrage sur Jérusalem ancienne, s'était embarqué à ses propres frais sur le Calédonien plutôt que de perdre quelques jours à attendre le paquebot suivant à Jaffa.

A la Trappe d'Aiguebelle, la mobilisation prit 12 moines, à celle des Bombes 16, et à Notre-Dame des Neiges 22, parmi lesquels le Père Abbé, heureux

final Lavigerie de tout le centre de l'Afrique. Ce fut l'un d'eux, Mst Lemaitre, vicaire apostolique du Soudan, qui fut envoyé en mission officielle par M. Clemenceau, ministre de la Guerre, dans ;ous les camps et cantonnements de soldats nègres en France et en Afrique pour y entendre les doléances et les desiderata de ces braves gens. Et l'on vit, en ce temps de séparation de l'Eglise et de Etat. « l'Evèque blanc», comme l'appelaient les troupiers, à cause le sa robe de laine blanche, reçu officiellement sur la Côte d'Azur •I sur le iront.

de partir à la tête de ses religieux et fier de partager les dangers qu'ils allaient courir.

Exilés du Dauphiné, les Chartreux s'étaient réfugiés à Farneta (Italie), à Tarragone (Espagne) et à Valsainte (canton de Fribourg). Dès que la guerre eût été déclarée, plus de 20 parmi eux quittèrent leurs silencieuses cellules. Mais ils ne quittèrent point leur habit. C'est dans leur ample robe de laine, blanche comme les glaciers des Alpes Dauphinoises, leurs éblouissants voisins pendant plusieurs siècles, qu'ils se présentèrent dans les diverses casernes où ils étaient appelés. Et, en plus d'une, ils furent accueillis, non seulement aux cris de « Vivent les Chartreux », mais encore à celui de « Vive Dieu ».

Le froc de saint François n'eut pas moins de succès dans certains quartiers militaires que la robe neigeuse des Chartreux.

« Jamais, écrivait un Père Franciscain à la Liberté de Fribourg, le 9 septembre 1914, je n'oublierai mon entrée dans la cour de la caserne. Les officiers sont tous venus vers moi, me tendant la main. Quant aux soldats ils m'ont proclamé « le curé du régiment ». | « Un lieutenant s'approche et me demande : Pourrez-vous entendre les confessions, mon Père, même quand vous aurez revêtu l'uniforme de soldat. — Certainement. — Eh bien, je m'inscris. » Au dépar pour la ligne de feu, un officier me demande à ■ confesser, là, dans la salle d'attente de la gare. »

« On n'a rien exagéré, écrit un autre, en décrivan les sympathies dont nous sommes entourés. Quelque: jeunes Capucins sont entrés à la caserne en froc e en sandales, et on les a acclamés avec transport »*

4 . L'amusante anecdote qui suit est rapportée dans le Bulletin d l'Archidiocèse de Rouen, de septembre 1914 : « En présence des soldats, on revêt de la capote un jeun

« Les deux Frances » de Jules Ferry. — Le « Nuisibles souvent, inutiles toujours » de Waldeck-Rousseau. — La réponse des faits.

Quand, en 1879, Jules Ferry, alors ministre de l'Instruction publique, inventa le trop fameux article 7 contre l'enseignement libre religieux et quand il inaugura ainsi la longue série d'attaques qui pendant trente-cinq ans fomentèrent la guerre religieuse dans le pays, l'un de ses arguments favoris fut l'argument des « Deux Frances ».

L'enseignement congréganiste constituait à lui seul un danger national, affirmait-il, parce que, en face de la France universitaire il élevait une autre France, parce qu'il scindait ainsi criminellement la

'patrie en deux et parce que, par l'antagonisme qu'il

I créait entre les deux jeunesses, il. mettait l'existence môme de la patrie en danger, toutes ses forces étant

I nécessaires pour la défendre et pour la sauver.

Plus tard, en 1901, lorsque Waldeck-Rousseau résolut de supprimer les religieux, après son retentissant et fallacieux discours de Toulouse sur le « Milliard des Congrégations », il reprit cette accu-

| sation. Mais, avec son grand talent, il lui donna une forme nouvelle, grâce à un raisonnement spécieux. Il disait : les Congrégations ont leurs chefs à l'étran-

Capucin, nouvellement arrivé à la caserne. Tout à coup l'un d'eux t'interpelle : — Dites donc... — Que voulez-vous ! — Est-ce que cela ne vous ferait rien ? — Quoi donc ? — Votre barbe. . . — Ma barbe ? J — Oui... est-ce que cela ne vous ferait rien de la couper? — Et |f pourquoi? — Ah ! voilà. C'est qu'ainsi, quand on se battra, on vous reconnaîtra mieux, et si on a besoin de votre ministère... — Compris ! E* la barbe fut coupée ».

ger. C'est de l'étranger que les ordres leur arrivent. Elles ne sont donc pas françaises ; romaines oui, françaises non. En outre, par leur vœu de chasteté, elles se soustraient à leurs obligations de citoyens français. Nuisibles souvent, inutiles toujours, pourquoi hésiterait-on à les frapper ?

Et on les frappa, — avec quel acharnement impitoyable ! — dans leurs biens, dans leurs personnes, dans leur liberté, jusque dans leur honneur même quelquefois.

A ces misérables accusations quelle superbe, quelle irréfutable réponse les religieux n'ont-ils pas faite pendant la grande guerre! Ils n'ont point parié : ils ont agi, agi en plein soleil, agi sous les balles, agi sous les obus.

Et maintenant que reste-t-il du sophisme essoufflé de Jules Ferry? Les deux Frances, où les a-t-on rencontrées ? Qui donc les a vues? Où se sont-elles fraticidement dressées l'une contre l'autre, sous les yeux de l'Allemand rugissant d'allégresse ?

Bien plus : ironie cruelle des événements, ce fut précisément parmi les élèves de ces religieux, et notamment de ces jésuites visés d'une façon si particulière, que beaucoup de chefs furent choisis, et quels chefs, Foch, Castelnau, Fayolle, Franchet d'Esperey, pour ne nommer que ceux-là.

Quant à l'astucieux, quant au perfide argument de Waldeck-Rousseau, qu'en demeure-t-il ? Ces religieux dans lesquels le ministre, un moment oublieux de son flegme hautain, dénonçait avec une vertueuse indignation des étrangers; ces religieux dont le patriotisme anémié était tenu en laisse, affirmait-il, par leurs supérieurs généraux, ces religieux soi-disant « nuisibles souvent, inutiles toujours ». où donc ont-ils été nuisibles pendant la grande tourmente?

Où donc ont-ils été simplement inutiles? Ne se sontils pas empressés d'accourir eu France à l'heure du danger? Ne se sont-ils pas assez dévoués, assez battus? Ne se sont-ils pas fait tuer assez noblement et en assez grand nombre pour leur pays?

Le nécrologe des religieux tombés à l'ennemi n'a pas été encore complèlement dressé, mais quelquesuns des chiffres qui y seront portés sont connus déjà et ils nous laissent entrevoir ce qu'il sera, lorsqu'il aura été rédigé.

Au feu les Eudistes eurent 25 tués, les Bénédictins 10, les Pères des Missions africaines 21, les Dominicains 29, les Pères des Missions Etrangères 45, les Rédemptoristes 38, les Pères Blancs du cardinal Lavigerie 48, les Pères du Saint-Esprit 52, les Capucins 39, les Franciscains 18, les Assomptionnistes au moins une vingtaine, les Lazaristes 15, les Oblats de Marie 18, les Salésiens 16, les Jésuites 162, les Trappistes 58. Et parmi les Congrégations de Frères, pour ne citer que les Congrégations les plus nombreuses, les Frères de Ploermei ou de la Mennais comptèrent 30 morts, les Frères du Sacré-Cœur 29, les Frères Maristes 94, et les Frères des Ecoles chrétiennes 115.

Si l'on ajoute à ces chiffres, celui des tués appartenant à des Congrégations moins nombreuses comme membres, on arrive d'après mes recherches et mes fiches, à un total qui dépasse un peu un millier.

De pareilles listes ne méritent-elles pas, quelque opinion que Ton professe, le respect à tous le moins?1

i. On ne s'étonnera pas, en présence des chiffres que je viens de donner, que de nombreux religieux aient reyu pendant la guerre la croix de la Légion d'honneur et beaucoup d'autres la médaille militaire. Je cite quelques noms parmi les premiers :

Assomptionnistes, lieutenant Haidt, Delatre (57 ans), Pruvost,

324 l'église de france pendant la guerre

Les religieux dans les Services de santé. — Le Père aumônier.

Dans les humbles postes d'infirmiers militaires ou de brancardiers où un certain nombre d'entre eux servirent, l'abnégation des religieux se révéla douce, infatigable, sans bruit, parce que dans leurs blessés ils voyaient « non pas seulement des martyrs de la patrie, mais encore des martyrs de la plus sainte des causes », comme l'écrivait l'un d'eux1.

Dabescat, capitaine de Causan(j-). P. P. Blancs, lieutenant Clément, Joyeux, Muller. Dominicains, lieutenant Raymond, Delor, Berchon. Capucins, Laurent, lieutenant Piedallu, Cocard. Eudistes, Branquet. Franciscains, Kœler, Philippe, Bouchery. Lazaristes, Barbet, Théveny, Dagouassat (-]-), Lobry, Davoust. Missions Etrangères, lieutenant Tranier, Choquel, capitaine Audren. Frères Maristes, lieutenant Goutaudier. Rédemptoristes, Nouais, lieutenant-aviateur Cordonnier (-|-) Passionnistes, Jean. Ploermel, lieutenant Carnet. Saint- Esprit, lieutenantLeGallois.de Saint-Léger, Richet, Brottier, vicaire général de M«r Jalabert au Sénégal, Trilles, commandant Catlin, (officier), Le Sellier. La Salette, lieutenant Sougey.

Quelques noms également parmi les médaillés militaires dont les ; citations sont les plus remarquables.

Assomptionnistes, Lathuille, Duchêne, Montmorency, Bornand, Boudon. Pères Blancs, Jauréguy, Marcaut. Bénédictins, Girod, Moreau. Capucins, Yvon Lequeau, Clovis Leborgne, Boucher, Geslin (P. Exupère gardien à Lorient) (+), Richard, Souverain, Giudicelli. Franciscains, Bezange. Ecoles chrétiennes, Swynghedauw (F. Estier de Jésus). Lazaristes, Barbet. Missions africaines, Papin (f), Bounaud, Rozier (y), Le Corre. Missions Etrangères, Bellon, Bulliard, Rédemptoristes, Jay. Sulpiciens, Baisnée. Ploermel, Mathieu. Allory. Missionnaires d'Haïti, Dozol, Ferté. Trappistes, Dumoutier, Tourtellier. Oblats de Saint François de Sales, Firmin. Pères de Lourdes, Fontan.

1. Le P. Chabert, des Missions africaines de Lyon, l'héroïque infirmier des contagieux de Rethenans (Belfort). Ce religieux disait encore dans la même lettre : « J"ai un vrai culte pour mes malades. Quand je les porte dans mes bras, aux bains et aux pansements, je sens que je porte des martyrs. Lorsque je visitais, il y a quelques années, les catacombes de Rome, je collais mes lèvres sur les tombeaux des martyrs. Je ne pensai pas éprouver plus tard la même émotion, en portant dans mes bras les membres de mes frères mourants ».

Aussi est-ce bien souvent que les citations dont ils furent l'objet parlent de dévouement, d'esprit de sacrifice rare, de renoncement, de total oubli de soimême, etc.

Je feuillette, dans l'impossibilité de les reproduire toutes, ces citations à l'Ordre de l'armée, car je ne parle que de celles-là, et je retrouve ce que nous avons trouvé déjà dans les belles citations à l'Ordre décernées aux prêtres-infirmiers et brancardiers. Les deux clergés, le clergé séculier et le clergé régulier, n'ont-ils pas en effet rivalisé de zèle, de sang-froid, de délicatesse, d'intrépidité? De même, quelque habit que portent ces religieux, cet habit couvre toujours le même cœur chaud et dévoué et, à quelque Ordre qu'ils appartiennent, Bénédictins, Trappistes. Dominicains, Franciscains, Oblats, Assomptionnistes, Missionnaires ou Moines, ils sont toujours les serviteurs passionnés des soldats malades et blessés. Qu'on en juge d'ailleurs parles quelques extraits suivants :

« Beaucoup de zèle et de dévouement sous un bombardement violent » (P. Astoul, Missions Etrangères). — « Zèle et dévouement tout particulier, malgré la violence des bombardements (P. Roux, Capucin). — « Soldat d'un dévouement à toute épreuve, sert d'exemple à tous les hommes de sa compagnie » (P. Pruvost, Assomptionniste). — «Magnifique exemple donné malgré un bombardement d'une violence inouïe » (P. Audouard, Dominicain). — « D'une bravoure au-dessus de tout éloge » (P. Monginoux, Oblat)1. — a Caporal brancardier d'un dévouement héroïque » (P. Raphaël Bernard, Dominicain). — Admirable de dévouement, sans aucun

1. Les Pères Oblats de Marie-Immaculée, dont 190 furent mobilisés, perdirent 18 religieux tués à l'ennemi. Ils obtinrent 3 médailles militaires et 80 citations.

souci de danger » (P. Duval, Rédemptoriste). — « Dévouement, activité inlassable, depuis le début la guerre » (P. Nemoz-Moral, Missionnaire de la Salette). — « Sang- froid remarquable, dévouement inlassable » (P. Bringuier, des Pères Blancs). — « Dévouement et esprit de sacrifice des plus rares, opérant sous le feu par tous les temps, le jour et la nuit, sans vouloir se reposer » (P. Tourtelier, Trappiste). — « Zèle extrême, du plus grand courage dans ]e danger » (P. Herbelin, Trappiste). — « Revenu du Japon, s'est distingué partout » (P. Cottrel, Missions Etrangères). — « D'un dévouement surhumain, fait l'admiration de tous » (P. Duchêne, Assomptionniste). — « Actes d'héroïsme incontestables, deux fois cité à l'Ordre du jour » (P. Claverie, Dominicain) . — « A fait preuve d'un dévouement sans bornes... en donnant pendant plusieurs jours et plusieurs nuits consécutifs ses soins aux blessés. Epuisé par la fatigue n'a consenti à prendre un peu de repos qu'après l'évacuation de tous les blessés » (P. Mauduit, des Missionnaires de Saint-James)". — « D'un dévouement à tout épreuve, méprisant le danger, est allé relever les blessés jusque dans les fils de fer ennemis » (P. Balmès, Oblat de Marie). — « D'un dévouement remarquable, s'est constamment distingué par son courage et son abnégation, et particulièrement pendant le bombardement et l'attaque des 22, 23, 24, 25 septembre 1915, allant chercher les blessés et les morts jusque dans les lignes ennemies » (P. Bertrand, Dominicain).

Je lis encore ces autres belles citations : de Commines (novice Bénédictin) : « Est connu de tout le régiment pour son dévouement. Depuis le début de la campagne, ne cesse d'accomplir son devoir avec autant de modestie que de bravoure ». Y von

LE CLERGE RÉGULIER A l' ARMÉE 327

le Qucau (Capucin) : « Infirmier modèle admirable de dévouement, a transporté plus de douze cents blesses de divers régiments, homme de grand dévouement et de toute confiance ». — Douze cents blessés recueillis et transportés, si ce chiffre n'était pas fourni par la citation elle-même, qui le croirait ?

Ce dévouement, ce mépris du danger, ce n'est pas seulement quand leur tour de marche arrive, quand ils sont en service commandé, que les religieux en font preuve. Beaucoup d'entre eux s'offrent spontanément pour les expéditions les plus risquées. Ils quittent au besoin pour cela un poste tranquille, comme le F. Mariste Coudert quitta aux Dardanelles le bureau où il était secrétaire de son colonel, « afin d'aller impassible sous la mitraille turque secourir nos blessés ». — C'est ainsi que le P. Bonnet (Missions Etrangères) est porté à l'Ordre, comme « s'otfrant toujours pour les missions les plus périlleuses dans tous les combats où la division est engagée », le P. Martin (Capucin), « pour avoir fait preuve en toutes circonstances depuis le commencement de la guerre d'un dévouement sans limite en sollicitant les tâches les plus difficiles et en les accomplissant avec le plus grand courage » et le P. Legrand (Missions africaines), pour « s'être spontanément porté au secours des blessés d'une compagnie voisine très éprouvée sous le feu le plus violent ».

Et la citatiou se termine par ces lignes : « Par son dévouement, son humilité et l'élévation de son caractère, est l'objet de l'admiration de tous. »

En présence des restes sanglants de leurs camarades fauchés par la mitraille les religieux éprouvent autant de pitié respectueuse qu'ils éprouvent de compassion en face des blessés.

L'un, le F. Mariste Guyot, ne peut pas se résigner

à laisser sur le terrain^ où il est tombé, le 14 février 1916, son capitaine mortellement blessé. Cet officier git à quelques mètres seulement de l'ennemi. Essayer de ramper jusqu'à lui, c'est se vouer à une mort à peu près certaine. N'importe, le F. Guyot va sans hésiter le relever et il réussit à le ramener au prix des plus grandes difficultés. L'autre, le F. Desmurger, Mariste comme Guyot, malgré un feu intense ramène, le 4 novembre 1915, dans nos lignes sept cadavres pour les inhumer, après les avoir identifiés1. Celui-ci, le P Ménard, des Missions Etrangères, qui, d'après sa citation, est « toujours dévoué, toujours prêt, au premier signai, à aller de jour et de nuit chercher les blessés dans la tranchée » se distingue en outre par le zèle qu'il déploie « en recherchant, malgré le danger, nos soldats sans sépulture, ou en enterrant les cadavres allemands dont la présence à proximité des tranchées pourrait être un danger pour la santé de nos hommes. Et il inhume ainsi en quelques jours 13 Français et 17 Allemands »2. Celui-là, c'est un Oblat de Marie cette fois, le P. Prioux « bien qu'ayant été relevé de son service va, sous un violent bombardement en première ligne, le 6 mai 1915, au bois de Chauffour pour y rechercher trois camarades tués par des obus allemands. Il les rapporte, attachés sur son dos, par les tranchées inondées, sur une distance de 2 kilomètres en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture ». Et, de nouveau, comme un refrain émouvant revient le

1. Frères Maristes : 080 mobilises, 04 tués, 1 croix de la Légion d'honneur, 7 médailles militaires, 81 croix de guerre et 103 citations à l'Ordre.

2. Sur 325 mobilisés, qui étaient accourus de tous les points du monde pour ainsi dire, les Pères des Missions étrangères eurent 45 de leurs membres tués au feu. Trois furent décorés de la Légion d'honneur, 4 médaillés militaires, 82 obtinrent la croix de guerre, avec 135 citations.

magnifique témoignage : « N'a cessé depuis le début de La campagne de donner l'exemple de l'abnégation et du dévouement avec la plus grande simplicité ».

Tant de dévouement se devait payer par bien du sang. Et en effet les religieux infirmiers ou brancardiers tombèrent souvent à côté de ceux qu'ils allaient secourir et relever. C'est en plein champ de bataille, comme le témoignent leurs citations que furent blessés, quelques-uns mortellement, le P. Roudant (Oblat), le P. Clément (Rédemptoriste), « brancardier d'une vertu rare », le P. Boucher (Capucin), « deux fois atteint à la tête, le 7 juillet 1915, en pansant sous les rafales des blessés non transportables », le P. Bouchard (des Pères du Saint-Esprit), « blessé au moment où il administrait un blessé mourant, sous un feu violent », le F. Àrcone Vialle (Assomptionniste) « tombé mortellement frappé en cherchant à dégager au cours d'un bombardement violent un camarade pris par un éboulement ».

Ainsi frappés eux-mêmes bien des religieux s'oublient et, tout sanglants, ils continuent leur office d'infirmiers auprès des blessés.

Le P. Zoé d'Albert, des Frères de Saint-Vincent de Paul, que sa citation à l'Ordre de l'armée qualifie « d'infirmier d'une haute lenue morale prêchant de parole et d'exemple... » pansait à 50 mètres de l'enuemi, le 25 juin 1915, des camarades blessés. Survient un projectile qui lui fait une large blessure à la poitrine. Loin de se retirer du champ de bataille, il y reste, il continue sa mission et il demande comme une faveur de ne pas quitter le bataillon.

Après avoir « donné dans les tranchées le plus bel exemple d'intrépidité, de courage, et de dévouement, m secourant les blessés sur un terrain battu par un Vu violent d'artillerie », le P. Bezauge, Franciscain,

330 l'église de frange tendant la guerre

ancien Maître des novices, tombe « atteint de trois blessures. Ses vêtements couvert de poussière et de sang, il se relève et il prodigue ses soins aux blessés pendant plusieurs heures encore; il assure leur évacuation sur le poste de secours et il ne rejoint ce poste lui-même qu'au moment où sa mission est terminée ».

Quelques semaines après, sur le lit d'hôpital où, à jamais écrasé par la fatigue, il gisait le cœur exsangue et le visage livide des lividités dont on ne revient pas, l'ancien Père Maître des novices, proscrit par la loi Waldeck-Rousseau était décoré. Et, aux applaudissements des blessés de son hôpital sympathiquement massés autour de lui, les officiers saluaient du sabre l'humble caporal-infirmier moribond, sur la poitrine haletante duquel on venait d'épingler, avec la Croix de guerre, la Médaille militaire, preuve de son dévouement sur le champ de bataille et de sa| vaillance au feu.

Sur le champ de bataille et au moment où il secourait les blessés, tomba aussi pour toujours, après tant d'autres infirmiers comme lui, le P. Gobigo, Eudiste. Simple caporal-infirmier au 170° d'infanterie, il fut cité trois fois à l'Ordre de l'armée. On l'y dépeint « restant toujours en première ligne, se tenant aux postes les plus dangereux et réclamant comme lui étant dues les missions les plus périlleuses. D'un dévouement et d'un courage faisant l'admiration de tous... et d'un admirable mépris de la mort, qui enthousiasmait les combattants » l;

C'est, à peu près dans les mêmes termes, l'éloge touchant que nous trouvons dans la citation d'un

1. 128 mobilisés, 22 morts, 1 croix de la Légion d'honneur, 2 médailles militaires, 37 croix de guerre et 69 citations, telle lut la part des Pères Eudistes dans la grande guerre.

autre brancardier, le P. Guilloux, des Prêtres de

Betharan frappé mortellement lui aussi, le 27 sep- \ tembre 1915, sur la ligne de feu, où il portait secours \ aux blessés : « Prêtre-brancardier d'une modestie ! qui n'avait d'égale que son sang-froid et son courage I admirable. Toujours en toute première ligne, aux

tranchées comme au combat, il avait fait l'admiration

de tous ».

Parmi ces religieux infirmiers ou brancardiers, beaucoup n'avaient pas reçu le sacerdoce, soit qu'ils fussent encore étudiants, soit qu'ils fussent de simples convers, d'humbles frères lais.

Les religieux aumôniers au contraire, — aumôniers titulaires ou aumôniers volontaires — étaient tous prêtres naturellement, et dans leurs rang tous les Ordres, toutes les Congrégations se trouvaient représentés.

De quelque habit du reste qu'il fût revêtu, froc ou soutane, le Père aumônier, on l'apercevait partout. On le rencontrait, coiffé de la bourguignotte d'acier bleuté, crotté jusqu'aux genoux, soutane boueuse relevée, dans les bois les plus marmites, dans ces |; cadavres de villages dont il ne restait plus debout, » au milieu d'innombrables monceaux de décombres, que quelques pans de murs calcinés, aux postes de secours les plus exposés. On l'avait suivi, la nuit, conduisant au cimetière les restes des camarades tués dans la journée, blessé parfois lui-même et ne pouvant marcher qu'appuyé sur un bâton. On avait assisté à sa messe dans des églises aux trois quarts détruites et visitées encore par des obus, ou dans les tranchées, à 100 mètres, à 50 mètres seulement peutêtre des Allemands.

Que de fois, dans le crépuscule blafard du matin,

en plein midi, ou dans les reflets rougeoyants du jour tombant, ne l'avait-on pas vu donner la communion, administrer l'extrême-onction, sous le sifflement des éclats d'acier, dans des granges incendiées, dans les fossés de la route, au pied de quelque arbre du chemin, dans des trous d'obus, où il fallait se courber pour échapper aux balles, tant elles en rasaient de près les rebords ! On l'avait aperçu dans les tranchées, confessant derrière un gabion, derrière un pare-éclat, baptisant à la hâte un soldat avec la « pauvre eau de son bidon », à défaut, avec celle dont la tranchée était pleine, ou encore avec l'eau qui filtrait du plafond de l'abri où l'on se trouvait1. On l'y avait croisé plus d'une fois, rapportant quelque blessé sur ses épaules. Qui ne l'y avait retrouvé, dans ces tranchées, alors que, immobiles, sachant qu'à chaque instant une balle sournoise pouvait vous livrer à la mort, on restait des heures entières sous la pluie des obus et des grenades à main, qui éclataient dans l'étroite et longue fosse? « Moments d'attente pleins d'angoisse », où l'on pouvait vérifier avec certitude si l'on avait ou non le cœur bien accroché, « attente du signal qui allait précipiter des flots d'hommes vers la victoire ou vers la mort » 2.

1. De quelques lettres : « Je confessai derrière un gabion qui nous abritait des balles » (P. Goudareau). « Je baptisai ce petit gars dans la tranchée avec la pauvre eau de son bidon» (P.Soury-Lavcrgne, S. J. tué à l'ennemi). « Je le baptisai dans le réduit blindé, au moyen de quelques gouttes d'eau, filtrant du plafond de l'abri et recueillies dans un quart » (P. Yves Gauthier, S. J. tué àl'ennemi). «Je le baptisai, en plein bombardement et. tout confiant, il se remit à sa mitrailleuse. Le lendemain, deux baptêmes encore dont un officier et cinq premières communions, toujours à la tranchée» (P. LenoirS. J.,tuéà l'ennemi). « A minuit, au moment de la contre-attaque, un jeune et beau garçon me demande le baptême. Pas moyen de trouver une goutte d'eau, alors que dans d'autres tranchées, on en a jusqu'aux genoux » (P. Lenoir).

2. Maurice d'Hartroy. Au f vont, p. 185. Perrin, Paris, 1916.

« Pendant que l'artillerie arrosait les tranchées adverses, je passai. moi, dans nos tranchées à nous, causant, interpellant, et surtout

LE CLERGÉ RÉGULIER A l'âRMÉE 333

Enfin, l'heure de Fattaque venue, on l'avait vu aondir sur le parapet et s'élancer des premiers « sur la ligne des officiers »; ou, debout sous la mortelle violée de plomb, attendre pour partir à son tour l'avoir donné au passage l'absolution générale à chacune des vagues bleues qui déferlaient successivement vers l'ennemi ; mais, dans l'un et l'autre cas, :>n l'avait vu remplir son ministère de consolation, secourir, administrer les blessés, sous l'éventail meurtrier des balles de mitrailleuses ou sous l'avaanche homicide des obus.

Aussi, généralement, le Père Aumônier était-il :rès bien vu des hommes et leur affectueuse reconnaissance ne se manifestait pas seulement par des Daroles, elle se manifestait parfois aussi par de petits cadeaux, cadeaux dont quelques-uns n'avaient certainement rien de banal. Tel, par exemple, ce beau fusil boche, avec sa baïonnette au canon, qu'un soldat offritun jourau P. Goupil S, J., en souvenir de sa première communion faite un mois auparavant. Pour une image de première communion originale, n'en était-ce pas une, et bien digne d'un poilu !

La joie que les blessés éprouvaient quand l'aumônier arrivait, prouvait bien, elle aussi, l'affection qu'ils lui portaient?

« Le magnifique château de Carlepont, écrit un aumônier, domine son parc labouré d'obus. Le periron s'encombre d'arbres brisées, d'effets déchirés et

I donnant des absolutions générales. Ah I elles étaient bien reçues, je vous assure 1 Tout était prêt. Les baïonnettes aux fusils bleuâtres, les petites échelles au parapet, et les hommes très graves. Oui, très graves. Il y en avait qui pleuraient. Mais on sentait dans leurs sourcils serrés une telle volonté qu'on devinait ce qui allait se passer et qui s'est passé en effet. J'étais écrasé de respect et d"émotion, devant ces cœurs qui sentaient si Tort et qui allaient agir si bien.

pTenez, j'aurais voulu tous les embrasser» (P. Gascua, S.J.tué à l'ennemi, lctt. du 5 mai 1915).

sanglants, de pailles, de matelas souillés. Quand je parais au vestibule, c'est un cri de délivrance qui jaillit : « Monsieur l'aumônier î oh ! quel bonheur ! » Ils sont là deux ou trois cents, dans les salons et les bureaux, dans les escaliers et les chambres, dans les corridors et les antichambres.... Ils sont soignés avec le plus grand dévouement par quatre médecins et dix infirmiers français. L'aumônier ne leur* apporte ni vin, ni pain, ni lit ; et cependant tous ont senti le réconfort de sa présence... Les pauvres enfants sont radieux, comme si le salut entrait avec moi. J'écoute, je console, j'absous »*.

Le même aumônier rapporte un autre fait qui montre également, avec quelle impatiente ardeur l'aumônier était attendu par le blessé, avec quelle joie il était reçu !

« Des officiers allemands me font dire qu'il y a dans la campagne un blessé français abandonné. En effet, dans ces betteraves où l'on s'est battu hier, je trouve un corps étendu, un caporal du 115e, il a la tête toute noire de sang, le haut de la figure est fracassé, il ne voit rien. Je m'agenouille : « Eh! bien, mon petit, nous voilà. — Qui? — L'aumônier du 115e, mon petit, c'est nous. — Ah, monsieur l'Aumônier, quelle joie ! c'est vous?» Il me prend les mains et, doucement, d'une voix qui coule entre des lèvres immobiles : « Oh ! que je suis heureux! Enfin ! toute la nuit, dans les betteraves, sous la pluie, j'ai dit mon chapelet; toute la nuit, pour que

1. Parfois le soir, quand 1 aumônier était loin de toute église et n'avait pour prendre quelques heures de repos qu'un peu de paille dans une grange ou dans une maison éventrée par les obus, il arrivait qu'il déposait à côté de lui les Saintes Espèces, après les avoir respectueusement enfermées dans son sac ou dans sa musette. Et alors le Dieu de Bethléem retrouvait la même pauvre couche qu'à son premier jour.

rous veniez! Oh ! comme je suis heureux! » Je 'embrasse : « Eh bien ! mon petit, la sainte Vierge n'amène. Tu vois. Nous allons te rapporter ». Le )lus doucement possible, on le soulève. Il a une ;uisse brisée. C'est hier, à sept heures du matin ju'il est tombé, puis il est resté là tout le jour. Vers juatre heures, les Allemands sont venus sur lui, 'ont retourné ; il a montré sa cuisse brisée et, à )out portant, ils lui ont tiré deux balles dans la ete; une lui a arraché les deux yeux. Et il est •esté là toute la nuit à dire son chapelet et à m'atendre !

« Quand il est installé sur un matelas, un peu avé du sang qui l'encroûte, je l'absous et, dès lors, l ne cesse de me redire : « Je suis au paradis ! je mis si bien ici ! » Pas une plainte, pas un mot de louieur, toujours le remerciement et la joie comme Tune extase. Il ne voit plus rien de la terre et c'est oujours la nuit pour ce pauvre petit sans yeux. Mais e ciel est là devant lui.

« Il a bu un peu, il est étendu et ne bouge pas » \

Mais la meilleure preuve, la preuve la plus indéniable que les hommes pussent donner de leur iffectueux attachement au Père Aumônier, c'était .eur docilité à recevoir ses enseignements et à suivre ses conseils. Cette preuve ne fit pas plus défaut que es autres. On va en juger. Et une seule lettre y pourra suffire, si Ton veut bien se souvenir qu'il serait facile d'en citer cent autres aussi probantes, si : était nécessaire. Malheureusement, pour intéressant jiie ce fût, ce serait beaucoup trop long.

Cette lettre porte la date du 7 avril 1915. Elle est lu P. Louis Lenoir, jésuite, aumônier au 4e colonial,

1. Impressions de querre. Etudes, 5-20 décembre 1914, pp. 292- >93.

chevalier de la Légion d'honneur, tué, comme je l'ai dit plus haut, dans l'exercice de son ministère, devant Monastir.

« Chez ces pauvres coloniaux, il y a bien des âmes abandonnées. Beaucoup n'ont pas la moindre notion d'une vie future. Parmi les jeunes recrues, façonnées par l'école sans Dieu, la plupart, devant mon crucifix, sont incapables de se dire ce qu'il représente ; ... « Probablement quelqu'un qui avait fait « beaucoup de mal, me répondit l'un d'eux ». En revanche, le travail de la grâce dans ces âmes, quand elles se laissent faire, est merveilleux. Plantes sauvages qui, une fois transplantées dans les jardins du bon Dieu, y croissent et y fleurissent de façon exquise.

« Hier encore, j'enterrais un de ces enfants que la Sainte Communion, reçue aussi fréquemment que le permettaient les tranchées, avait transformé et sanctifié en quelques semaines. Quand il fut frappé, mutilé dans tout le corps par un obus, il demanda aussitôt Notre-Seigneur. Mais un énorme éclat avait pénétré l'abdomen et le faisait vomir sans cesse. Impossible de lui donner la Sainte Hostie. Ce fut sa grande souffrance et il mourut peu après, en parlant du ciel.

« De même, il y a quelque temps, je n'ai pas pu donner Notre-Seigneur à un petit caporal qui avait tout le bas de la figure, depuis les yeux, emporté par un obus. Quand j'arrivai près de lui, dans le bois où il venait de tomber, il eut encore le courage de tirer son carnet et de griffonner dessus, en lettres sanglantes, ses dernières volontés. Il me chargea ainsi d'écrire à sa mère, à sa fiancée, à son curé. Je lui dounai l'absolution et l'extrême-onction : il ne pensait plus qu'au ciel. Quand les brancardiers

LE CLERGE REGULIER k L ARMÉE 337

arrivèrent, il reprit son crayon : « Je suis perdu, « emmenez tous les autres avant moi ; mais après, s'il « vous reste du temps, souvenez-vous que je suis « ici ».

« Et ce petit Léon, tombé dans le dernier assaut : orphelin de dix-sept ans, il s'était attaché comme un frère à un autre orphelin de dix-sept ans aussi, le petit

i-Jean. Ensemble ils avaient, en attendant le signal, récité l'acte de contrition et le chapelet. Je leur lavais renouvelé l'absolution, mais je savais combien I leurs deux âmes étaient pures et prêtes à partir pour le ciel.

« On donne le signal, ils sortent de la tranchée, font quelques pas, Léon tombe frappé au cœur : « Jean, embrasse-moi... Mon Dieu!... Maman!... « Jean, tâche de venir me rejoindre là-haut... » Et ce fut tout; le bonheur commençait pour lui. Ce brave petit était une conquête de la communion quotidienne, ou du moins aussi fréquente que le permettaient les tranchées.

« Combien se sont ainsi transformés du tout au out au contact du corps de Noire-Seigneur !

« Un engagé vient un jour tomber dans mes bras, n sanglotant : « Mon Père, c'est plus fort que moi, k j'ai peur! » En quelques communions, il était out autre et je le vois encore accourant, plein de aieté : « Mon Père, devinez ce qu'a fait en moi ( Notre-Seigneur : je n'ai plus peur du tout. » Il 'est battu et est mort comme l'un des plus braves. « A Massiges, l'un des baptêmes que j'ai faits, — ;ar il y en a eu beaucoup à faire dans ce corps coloîial — eut lieu en plein bombardement. Les marites tombaient tout autour de nous et nous couraient de terre. Le pauvre catéchumène tremblait le tous ses membres. Après le baptême, je lui don-

338 l'églisk de France pendant la guerre

nai aussitôt la Sainte Eucharistie : changement complet, il cessa de trembler et, tranquille, gai, riant, reprit son poste de mitrailleur.

« Ici, à Beauséjour, nous venons de vivre des jours affreux (car depuis le 7, j'ai dû interrompre et reprendre cette lettre bien des fois). La tuerie s'est terminée par un splendide assaut du 4e colonial, notre régiment. Depuis le début de la campagne, je n'ai rien vu encore d'aussi beau, d'aussi bien mené, d'aussi tranquillement héroïque de la part de tous. Or, la plupart de ceux qui donnaient l'assaut avaient d'abord reçu la Sainte Communion et beaucoup m'ont dit depuis : « Jamais je n'avais donné l'assaut « avec autant de courage, parce que j'avais reçu le « bon Dieu et qu'avec Lui je me sentais plus fort « que tout ». L'un des officiers qui les conduisait, et qui y trouva la mort, me criait en s'élançant : « Monsieur l'aumônier, nous sommes à la fête! »

« La plus merveilleuse conquête de la Sainte Eucharistie dans notre division est celle d'un petit israélite, tué à Massiges à la fin de décembre. Il ï s'était converti un mois avant, et depuis lors, ne cessait de réclamer la Communion. Toutes les fois que je le rencontrais aux tranchées, il me disait : « Donne-moi la petite hostie qui me donne tant de force ». Je la lui donnais, car je porte toujours le Saint-Sacrement sur moi, et, avec Notre-Seigneur, il partait intrépide en patrouille. Tous les soirs, il demandait à aller jeter des grenades dans les tranchées allemandes. Son capitaine me disait : « Depuis son baptême, il est épatant ! »

« Parmi les innombrables premières communions faites ici, j'ai eu le bonheur de compter celle d'un suicidé de dix-huit ans. Elève de l'école laïque, ce pauvre enfant n'avait pas la moindre notion de Dieu

et de la vie future, il avait tout préparé et exécuté dans le plus grand calme, sûr que tout serait fini avec la mort. Le bon Dieu permit qu'il ne mourût pas sur le coup et pût faire sa première et dernière communion sur un brancard. Il rayonnait de joie et mourut en prédestiné. De même plusieurs condamnés à mort, qui firent en prison leur première et dernière communion. Il y a quatre jours, première communion d'un acrobate qui, maintenant, derrière son créneau, apprend ses prières avec une ferveur exemplaire. Avant-hier première communion d'une nouvelle recrue, qui sort d'une maison de correction. Ce petit en se relevant de sa communion, m'embrassa en me disant : « Je ferai mon devoir tant que je pourrai ». Pour réparer le mal qu'il avait fait, il entreprit de sauver l'âme de ses camarades; il y a travaillé ces deux jours, avec une ferveur digne des premiers chrétiens. Hier soir, triste, mais pas découragé du tout : « J'ai dit à un camarade de se confesser, il s'est foutu à rire ! » Ce matin il m'en amène un autre : « Tenez, en voilà un ». Et c'était un gros poisson. Je félicite et remercie mon petit apôtre. Il me répond : « Je vous les amènerai tous ».

« Vous voyez qu'il y a encore de la générosité lans nos pauvres marsouins. L'un deux (ordonnance l'un capitaine, qui fait enlever le crucifix partout où il le rencontre, parce que « les crucifix étirent les marmites »), s'échappe presque tous les latins et se glisse furtivement jusqu'à moi pour •ecevoir en cachette la Sainte Communion, qui est ou te sa force. — J'aime mieux la croyance d'un vieux aporal, ancien déporté au bagno, une fripouille nuaéro un il y a six mois encore, et depuis converti ar la grâce. Il me montrait l'autre jour dans sa

3i0 L EGLISE DE FRANCE PENDANT LA GUERRE

tranchée, un petit crucifix suspendu par lui et, devant toute l'escouade, faisait sa profession de foi : « Ce crucifix nous a déjà protégés tel et tel jour, il nous suivra partout; près de lui, je suis tranquille ». — Et la générosité de ce petit engagé de dixsept ans, que de vieux soldats corrompus sollicitent au mal et veulent prendre de force, et qui pour leur échapper, renonce à dormir plusieurs nuits de suite et s'en va tout seul, sous la pluie, dire son chapelet. « Mon Père, me disait-il en larmes chaque « matin, donnez-moi Notre-Seigneur, avec Lui je « résisterai à n'importe qui. »

De même que tous les Ordres, toutes les Congrégations eurent des aumôniers militaires, tous les Ordres, toutes les Congrégations figurèrent par plusieurs de leurs membres à l'Ordre de l'armée.

Parmi les aumôniers qui furent portés sur ces listes glorieuses les Pères Blancs du cardinal Lavigerie eurent les PP. Muller, Burtin, Joyeux, tous trois chevaliers de la Légion d'honneur ; le P. Cadet, aumônier au 291e tué par un obus; le P. Margot- Duclot, tué en secourant un officier blessé. La balle qui le frappa en plein cœur traversa les Saintes Espèces qu'il portait sur la poitrine dans une custode, et cette custode fut transpercée elle-même de part en part. Un jeune séminariste, qui suivait le vaillant religieux, prit d'une main tremblante les parcelles sacrées, déchirées et teintes du sang de celui qui les portait, et s'en communia en plein feu.

A l'Ordre de l'armée figurèrent aussi comme aumôniers les PP. Delattre et Dabescat, Assomptionnistes, chevaliers de la Légion d'honneur l'un et l'autre ; le P. Guihéneuf, des Religieux du Bienheu^ reux de Montfort ; le P. Nouais, Rédemptoriste,

chevalier de la Légion d'honneur; le P. Moillier, des Missions africaines, tué à Verdun; le P. de Lacroze, Sulpicien, tué le matin de Pâques 1916; le P. Compagnon, des Missions Etrangères, grièvement blessé, comme le P. Moreau, Bénédictin, qui reçut la médaille militaire, et les PP. Bunel, Jouanncaux, et Henri Trilles, chevaliers de la Légion d'honneur, des Pères du Saint-Esprit. Ce dernier est signalé comme étant « sorti des lignes françaises pendant sept nuits au risque de sa vie pour relever et ramener des blessés restés sur le terrain du combat ».

Les Pères Oblats, de Marie furent inscrits eux aussi à l'Ordre de l'armée en la personne du P. Majorel, du P. Vasseur, grièvement blessé, et du P. Déléglise, aumônier au 13e bataillon de chasseurs, dont la citation mérite d'être rapportée ici. « D'un dévouement absolu, exerçant ses fonctions avec un tact et une intelligence au-dessus de tout éloge, apprenant à ses hommes le plus profond mépris de la mort et montrant une indifférence complète du danger, a suivi la colonne à l'assaut du 14 juin 1915, donnant à tous le meilleur réconfort. Frappé à son tour

in portant un blessé sur ses épaules, s'est relevé

>our continuer sa marche avec son glorieux fardeau et a été tué presque aussitôt par une balle au

front. »

Toutes ces mentions à l'Ordre sont fort courtes,

nais leur laconisme couvre des actes d'une beauté lagnifique, parfois môme d'une tragique splendeur. Le P. Barbet, Lazariste, est porté par exemple à l'Ordre du jour en ces termes : « A été grièvement

jlessé près de Gompiègne ; ses deux chefs tués a,

enant son crucifix en mains, entraîné sa section

ur le champ de bataille ».

Très beau, mais très simple, n'est-ce pas? Et bien,

voyons ce qu'il peut se cacher d'héroïsme sous trois lignes. C'est un témoin de la scène, qui va nous le dévoiler.

« Son nom ? Il s'appelle Paul Barbet. Pour ceux qui le connaissent, c'est le vieux caporal brancardier volontaire delà brigade du Maroc, pour d'autres, un peu mieux renseignés, c'est le curé du 4e zouaves. Les uns le nomment « Monsieur l'abbé », les officiers l'appellent « Monsieur Barbet ».

« Infatigable malgré ses quarante-deux ans, sans peur sous la mitraille, il allait ramasser les blessés et les transporter en lieu sûr. Pas un ne pouvait rivaliser en dévouement et en courage avec lui. Là où çà chauffait, on le voyait accourir aussitôt. Que de blessés lui doivent la vie ! Que de morts aussi lui doivent de reposer en terre bénite.

« Hélas ! nous ne le reverrons plus de sitôt sur la ] route et dans les tranchées, avec son costume moitié zouave, moitié biffin, ses insignes de brancardier au bras, sa musette de pansement au côté, son bâton à la main, les jambes protégées jusqu'aux genoux par de belles bottes toutes neuves, cadeau d'un ami, le visage encadré par un passe-montagne de laine noire que des mains dévotes avaient tricoté entre deux rosaires.

« Nous ne reverrons plus cette pâle figure d'ascète, où brillaient deux yeux vifs et francs comme sa belle âme de saint. Les balles allemandes l'ont frappé, lui aussi, et il est tombé en héros.

« C'était le jour de Noël. Il y avait une furieuse attaque au bois de X... Le P. Barbet était là, mandé par téléphone. A un moment donné, quinze hommes partent à l'assaut d'une tranchée allemande. Mais la mitraille fait rage et, sous la pluie de fer et de plomb, la demi-section est fauchée comme du blé

mur. Une autre attend en réserve. Un lieutenant commande : (( En avant à la baïonnette ! »

« Il s'élance. Mais il est seul. Les hommes se regardent. C'est la mort qui les attend. Ils voient les camarades qui les ont précédés, jonchant le sol. Déjà le lieutenant a disparu. Cependant Tordre est formel : vaincre ou mourir. 11 faut prendre la tranchée, coûte que coûte.

a Le P. Barbet, voyant l'hésitation de la troupe, s'écrie: «Allons, mes enfants, du courage». Sa parole reste sans écho. Ces soldais français, des braves pourtant, et qui en ont vu d'autres, hésitent devant la mort qui pleut en une averse folle sur les têtes, dès qu'elles se montrent au dehors.

« Allons, mes enfants, crie de nouveau le vieux brancardier, il faut prendre la tranchée aux Allemands. Je vais avec vous : en avant, suivez-moi. »

« Saisissant son crucifix, et sans armes (il n'en voulait jamais porter), il s'élance le premier. Les hommes le suivent et chassent l'ennemi de son repaire. Mais, écrasés par le nombre, ils doivent bientôt regagner leur abri. Le Père n'était plus avec eux, il gisait tout sanglant sur le sol. Ils l'aperçoivent entre eux et les Allemands. Un vieil Alsacien de cinquante ans se dévoue pour l'aller chercher. Il lance au blessé une corde, faite de trois ceintures mises bout à bout. Le Père la saisit et se traîne péniblement jusqu'à son sauveur.

« Cependant, le médecin-chef et l'aumônier divisionnaire accourent et font transporter le blessé à l'ambulance. J'y cours aussitôt. Le bon Père est vivant, mais son état laisse peu d'espoir au major. « Il ne pas- « sera pas la nuit, dit-il tristement. La cuisse droite « est fracassée par un obus, la main est atteinte en « deux endroits, une balle a traversé la poitrine. »

34 i- l'église de France pendant la guerre

« Le Père me reconnaît. « Priez pour mon âme, « dit-il doucement, je suis content de vous voir. »

« Nous avons fait dire une messe pour lui hier. Nous ne le reverrons probablement plus dans les tranchées. C'était notre grand ami et notre soutien dans les épreuves. Si vous saviez combien nous l'aimions et combien il nous aimait, lui aussi ! »

Malgré ces sombres pronostics, le P. Barbet finit par se remettre. Le 2 janvier 1916, il reçut à Gompiègne la médaille militaire. 11 rejoignit ses zouaves, remplit à la 37e division les fonctions d'aumônier adjoint et fut de nouveau grièvement blessé en octobre 1916 sous Verdun; mais il guérit encore et, cette fois, fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Le P. Py est franciscain. Il compte de plus en qualité de brancardier-aumônier au « Régiment du Diable », qui, comme tel, pensera-t-on peut-être, ne devrait pas avoir besoin d'aumônier. Et cependant, non seulementil compte un aumônierdansson effectif, mais il a de plus un aumônier d'honneur, qui, s'il vous plaît, porte la pourpre, car c'est le cardinalarchevêque de Reims en personne. 11 faut dire que le 152e régiment de ligne n'est «Régiment du Diable» que pour les Allemands et, s'ils l'ont ainsi baptisé, on peut croire que la sympathie n'y est pour rien.

Dans l'armée française, le 152e, régiment du Diable ou non, est surtout connu par sa légendaire bravoure, bravoure qui lui a valu l'honneur de recevoir le premier, en même temps cependant que la Légion étrangère, la fourragère jaune et vert aux couleurs de la médaille militaire, le 14 juillet 1917, à la Fête des Drapeaux.

Au milieu de ces braves, le P. Py n'est pas du

tout déplacé. Il lui est môme arrivé une aventure qui Ta singulièrement mis en relief parmi eux et qu'avec son fort accent de la Catalogne française, ce pétulant compatriote de Joffre raconte avec une joj viale simplicité. C'est lui en effet, qui dans l'affaire d'Hurtebise, en juillet 1917, pendant qu'à son habitude le 152e fonçait de l'avant, descendit seul dans la caverne du Dragon. 11 y allait à la recherche des blessés. Il y trouva 300 Boches, ce qui était tout de môme assez différent. Le crucifix passé dans sa cor- I delière, le P. Py n'avait en main que sa petite i lampe électrique de poche : en fait d'armes, cela [n'allait pas loin. Mais au Brésil, où il était mission- Inaire avant la guerre, il en avait probablement vu [ bien d'autres, quoique pas du môme genre évidem- : ment. Aussi ne se déconcerta-t-il pas pour si peu. Et, un lieutenant parlant français s'étant avancé, il I se mit à lui expliquer avec une magnifique assurance ique nos troupes avaient dépassé la position, que lui j et ses hommes étaient cernés par conséquent et que le plus sage était dès lors de se rendre et de se lais- Iser diriger vers l'arrière où, du reste, on se ferait un vrai plaisir de les accueillir.

La conviction ne sefitpastoutdesuitedansl'espritde ■!3on interlocuteur, pas plus du reste que dans l'esprit de ceux qui étaient venus prendre part au coloque; car ce colloque dura un grand quart d'heure. Mais, au bout de ce temps, le caporal-brancardier Dufour étant descendu à son tour dans la grotte, es 300 Allemands se laissèrent convaincre et, sorant docilement l'un après l'autre de leur souricière, ls se constituèrent prisonniers.

Un autre fils du Poverelo d'Assise le Père Laurent vlartin, fut décoré, lors de la terrible offensive allemande du printemps 1918, dans des conditions qui

défrayèrent un moment la chronique et qui valurent au héros de l'aventure les honneurs d'un cliché en première page dans X Illustration.

« C'était le 6 mai 1918, a raconté le Père Laurent, dans une lettre particulière, indiscrètement peut-être, mais dans tous les cas très opportunément publiée1. Je venais d'enterrer nos chers morts et je m'apprêtais à remonter au Mont-B., quand le commandant N..., du 3e bataillon, m'invite à déjeuner avec lui. J'accepte, comptant retourner aux premières lignes dans la soirée. Sur les dix heures, arrive, sans s'être fait annoncer, M. le ministre de la Guerre, escorté des généraux Mordacq, Humbert et Mareschal. Le président s'avance vers le commandant N... et les officiers du bataillon réunis pour le déjeuner. Ils causent quelques instants; puis, son attention ayant été attirée par ma soutane (je me tenais à la gauche du groupe, un peu à l'écart) : — Tiens, dit-il au commandant, vous avez un aumônier I — Oui, monsieur le Président, et c'est un héros ! — Ah ! qu'a-t-il donc fait ? Racontez-moi çà. »

« Alors chacun de dire son mot à l'éloge du pauvre aumônier, vraiment dans ses petits souliers... Les généraux renchérissent sur le commandant. « Mais, si c'est comme ça, je vais le décorer... Il ne faut pas attendre davantage ! »

« Et le président du Conseil s'en vient vers moi. Tout rondement il me prend la main, me regarde bien en face, et dit : — Eh bien, monsieur l'Aumônier, qu'est-ce que vous avez fait? — Monsieur le Président, j'ai fait comme tous les poilus : mon devoir simplement. — Oh ! non, vous avez fait davantage, et je vais vous donner la Croix. — A ce

!. Sem. relig. de la Rochelle, 6 juillet 1918. Le 1er octobre 1945, les Pères Capucins avaient déjà. 302 mobilisés.

compte-là, monsieur le Président, permettez-moi de vous dire que chez nous, officiers et soldats, je les vois à l'œuvre, méritent tous la Croix! — C'est entendu, mais comme je ne peux la donner à tous, je veux vous la donner à vous qui l'avez bien gagnée... Où étiez-vous avant la guerre? — A Carcassonne? — Que faisiez-vous ? — J'étais capucin. — Ah, vous êtes capucin?... » Et il m'épingla la croix sur la poitrine, en disant : — « Monsieur l'Aumônier, je ne suis pas capucin, mais c'est bon quand môme. . . — Oui, monsieur le Président, puisque c'est une Croix... — Et que c'est la France qui vous la donne.

« Au nom de M. le Président de la République, je vous fais chevalier de la Légion d'honneur. Et maintenant, monsieur l'Aumônier, permettez-moi de vous embrasser ! »

Et le vieux Tigre mit sur les joues hâlées du capucin deux baisers qui y claquèrent si fort qu'on vit bien que c'était de tout cœur qu'il les donnait!

La bure de Saint-François se distingua bien d'autres fois devant l'ennemi. Si souvent elle avait paru sur les champs de bataille de la chrétienté dans les siècles précédents, et si souvent elle s'y était fait remarquer ! Tandis que les Pères Franciscains Kœier et Philippe, aumôniers aux troupes marocaines, méritaient qu'on y épinglât le ruban rouge et le Père Dapzol la croix de guerre « pour l'exquise belle humeur avec laquelle il stimulait le moral de tous dans les tranchées avancées, les jours de combat », plusieurs Pères Capucins aumôniers l'empourpraient de leur sang, joyeusement versé sous le treillis des balles pour le pays.

Le premier d'entre eux qui tomba, le Père Biaise

Baraquy, s'était engagé à quarante et un ans, comme simple soldat dans un régiment de Basques et de Landais où il n'y avait pas d'aumônier, à seule fin qu'il s'y trouvât un prêtre à l'heure du danger. Dirigé à sa demande sur les tranchées, en novembre 1914, il y était frappé trois ou quatre jours après par un éclat d'obus, qui lui ouvrait la poitrine et il expirait en murmurant : « Mon Dieu, je vous donne mon cœur et ma vie ».

Le second, le Père Edouard Laffitte, était un ancien missionnaire dans l'Amérique du Nord. Aumônier de zouaves à la 37e division, il fut trois fois porté à l'Ordre de l'armée, qui relate « son attitude exemplaire, son énergie et son patriotisme », « son dévouement et son abnégation au-dessus de tout éloge... son complet mépris du danger... et sa crânerie exceptionnelle ». — Comme il l'avait déjà fait, le 6 juin 1915, à l'assaut du saillant de Quennevières, il « entraînait les hommes par son ardeur », durant l'offensive de Champagne, quand, une contre-attaque s'étant produite, il fut « tué en absolvant des blessés ».

Non moins belle fut la mort du Père Albert Gaillot, sur l'Yser. Le Père Gaillot, encore un proscrit revenu du nord de l'Amérique, encore un aumônier de zouaves (47e division)! Le dernier des aumôniers volontaires recommandés au ministre par Albert de Mun, la veille même de sa mort si brusque, l'intrépide Capucin fut pourvu d'une nomination officielle dès le lendemain même par M. Millerand, noblement jaloux de rendre ainsi un dernier et délicat hommage à la mémoire de son glorieux collègue. 11 partit. Aumônier titulaire au 33° corps en premier lieu, il y fut cité à l'Ordre pour sa belle conduite dans les tranchées de Roclincourt et d'Ecurie. Puis, ayant

demandé un poste plus rapproché du front, il fut dirigé sur l'Yscr. Il s'y trouvait, le 22 avril 1915, en première ligne, quand un nuage d'un vert jaunâtre sale s'élève au ras de terre et roule vers nous. Ce sont les Allemands, qui pour la première fois attaquent en lançant devant eux des gaz asphyxiants. Aussitôt, le Père Gaillot court avertir le colonel Mordacq, commandant la brigade et aujourd'hui général et chef de cabinet de M. Clemenceau. Puis, ce devoir accompli, il repart sans perdre une minute ; il se précipite au plus fort du combat pour y relever, y consoler et y absoudre ceux de ses zouaves qui ont été blessés. Et c'est au milieu d'eux qu'à son tour il tombe pour rendre son dernier soupir. La journée finie, on retrouva son cadavre aux environs du pont de Bœsinghe. Il avait été tué à cent mètres seulement des lignes allemandes.

Les religieux dans le rang : officiers, sous-officiers, soldats. Quelques belles figures.

Au feu, lorsqu'ils y parurent, non pas en qualité d'aumôniers ou de brancardiers, mais dans le rang et en combattants, les religieux se montrèrent dignes de l'Eglise et de leur pays.

Ils semblaient cependant encore moins faits peutêtre que le clergé séculier pour la violence des batailles; car, plus que le prêtre des paroisses, les reliieux vivaient loin du monde, les uns dans une solitude absolue comme les Chartreux et les Trappistes, les autres dans une retraite relative, mais

350 l'église de france pendant la guerre

réelle néanmoins, en leurs cloîtres ou dans leurs couvents.

Et pourtant, simples soldats, gradés ou officiers, ils se montrèrent sans peine à la hauteur du devoir militaire, même lorsque ce devoir les convia aux sacrifices les plus rudes, aux actes les plus héroïques, à la mort, — cette mort sanglante des -champs de bataille, à laquelle beaucoup d'entre eux allaient, du reste, comme à une sorte de martyre, le cœur largement, sereinement épanoui.

Mais la sérénité intérieure n'empêche pas toujours la chair de frissonner. Les religieux, comme les antres soldats, en font la triste expérience et, ce frisson, ils l'éprouvent à certaines heures. Ils le confessent sans fausse honte, avec simplicité. Ils ne posent pas en effet pour une impassibilité surhumaine qui, dans F enfer des batailles, sous le filet fatal des balles, dont l'air semble comme enrésillé, les rendrait étrangers à des impressions presque inévitables. Le courage ne consiste pas d'ailleurs à ne rien ressentir de l'horreur instinctive sous le sursaut de laquelle la vie se cabre en face de la mort. Il consiste à dominer cette horreur et à pousser de l'avant quand même, l'àme ferme et le regard droit. C'est ce que firent, comme tant d'autres du reste, les religieux.

Un tout jeune capucin, le Père Crispin, va au feu pour la première fois. Ce ne sont pas seulement les balles qui sifflent de tous les côtés ; suivant une pittoresque expression de troupiers, « les marmites tombent aussi du ciel par wagons ». Sous cette pluie de fer, les rangs se creusent, les camarades sont jetés à terre ensanglantés. Alors, le jeune religieux se sent pris d'épouvante, Il l'avoue sans respect humain dans une lettre. Mais il se ressaisit. Si bien même que, quatre semaines après, sur la Marne, il se fait bra-

vemenl tuer. « Mon sacrifice est fait » avait-il écrit. Ce sacrifice, il le consomme comme il l'avait fait. Un autre capucin, le Père Evangéliste, défile avec sa compagnie par colonne sur quatre, quand un 105, tombant en plein sur sa section, y fait vingt-quatre [victimes, dont dix tués. Sergent au lor bataillon de chasseurs à pied, il n'en est pas à son coup d'essai; car, précédemment, enterré jusqu'à la ceinture par un obus dans la tranchée, il a du attendre que le bombardement cessât pour qu'on vînt le déterrer. Et, pendant ce temps, il méditait, raconte-t-il, sur la résurrection générale, ce qui prouve, n'est-ce pas? un joli brin de sang-froid. Mais, cette fois, il éprouve, sans la connaître peut-être, la vérilé du mot de notre vieux d'Aubigné : « Dieu ne donne pas le courage, il le prête. » Et le carnage est tel, la boucherie est .si effroyable que « le courage lui manquait le lendemain pour aller au feu », c'est le bon religieux qui le confesse ingénuement. 11 y va pourtant; et de si ;rand cœur qu'il se fait crânement tuer à Ypres, n tête de sa section émerveillée de son intrépidité. A Arras, une demi-section d'infanterie devait aller )rendre un poste des plus dangereux. Le sergent qui a commandait, père de plusieurs enfants, pâlit un •eu en recevant cet ordre, car il s'agissait d'aller à •eu près sûrement à la mort. Alors, un autre sergent 'approche, légèrement pâle, lui aussi : « Tu es père le famille. Moi, je suis prêtre et je ne laisserai ni euve, ni orphelins après moi. Je ne suis pas de sériée en ce moment. Eh bien, je vais te remplacer. uà y est, n'est-ce pas? Topons, tu acceptes... » Le apitaine de la compagnie consent au remplacement. <e Père Alexis Ménard, des Missions Etrangères, -— était le nom de ce sergent volontaire, — se confesse l'aumônier, l'abbé Umbricht, sur la poitrine duquel

brille la rosette de la Légion d'honneur. Et il part à la tête de ses hommes. Quelques heures après, on le rapportait en arrière : une balle allemande l'avait tué net en lui perçant le cœur.

« L'oubli descendra sur nos héroïsmes, comme le corbeau du soir sur les cadavres. Et jamais un poète ne dira le geste des séminaristes de France. Il n'y ai pas d'épopée que de la légende. Et notre mort serai trop vraie pour être jamais chantée. Notre âme sera seule au monde à savoir le ravin où notre corps aura roulé »\ Lignes bien mélancoliques assurément. Ne craignez rien : cette mélancolie n'empêchera pas le jeune novice dominicain qui les a écrites de mourir avec héroïsme. Et, lui aussi, il tomba face à l'ennemi.

« Il y a des heures d'angoisse inexprimables et l'on se demande à chaque instant, si Ton ne va pas; être broyé par les obus... Ah! la guerre! quelle chose horrible, indescriptible, qu'on ne peut pas imaginer, si on ne l'a pas vue et vécue ! » Ce cri, c'est le cri de la nature, le cri de l'instinct de la conservation que nous portons tous dans notre cœur. Celui à la plume duquel il échappait un jour, le Père Haidt, Assomptionniste, ne fut pas fauché pai la mitraille, mais il se battit si bien que, mis par son colonel à la tête d'un corps franc de volontaires, chargé des missions particulièrement dangereuses, il parvint en quelques mois à l'épaulette. Puis, dam une autre circonstance, ayant enlevé une tranchée dont il tua ou fit prisonniers tous les défenseur sans exception, il fut nommé chevalier de la Légior d'honneur.

Le ruban rouge, vermeil comme le sang frais don

1 . Cité par le chanoine Augustin Sicard. « Nos morts, nous-mêmes » Correspondant, 10 novembre 1915, p. 388.

si souvent on le paye et qui signale spécialement dans le cœur sur lequel il brille la bravoure militai iv, 102 religieux au moins (j'en ai les fiches) le reçurent pendant la guerre, soit comme officiers, soit comme aumôniers. Une centaine d'autres obtinrent la médaille militaire. Quanta la Croix de guerre, elle fut accordée à 1.259 d'entre eux, pour un total, car plusieurs religieux turent cités deux et trois fois à l'ordre, de 1.894 citations.

Voici, suivant le classement que j'ai pu en faire, comment se répartissent un certain nombre de ces distinctions les renseignements me manquent pour la classification du surplus.

Officiers, 40 croix de guerre pour 87 citations; sous-officiers et hommes de troupes, 214 croix et 280 citations ; aumôniers, 53 croix et 103 citations, aumôniers brancardiers, 23 croix et 43 citations, brancardiers et infirmiers, 105 croix et 243 citations.

1 .259 croix de guerre, 1 .894 citations, quels chiffres éloquents que de pareils chiffres ! Et cependant, si saisissants qu'ils soient en eux-mêmes, ils pâlissent tèn face des magnifiques actes de bravoure dont ils ifurent la juste récompense devant l'ennemi1 !

1. Je cite entre mille autres, les noms de quelques religieux portés l l'Ordre du jour :

Assomp Honnis tes, Bouillon, Girard-Reydct, Trannoy, Lapène.

jftomand. Bénédictins, de Gommines, Laennens, Deroitte, Girot, lodu. Pères Blancs, Rollin, Grison, Maillard, Bringuier, Joyeux, le

Doaie, Capucins, Yvon le Quéau, Roux-Martin, Mulsant, Clovis, )aigout, Depré, H al ter, Marcel, Raymond, Michel-Ange, Biaise,

fearaqu y, Compte, Albert Gaillot, R. de Courcerault, Bertin-Lefcbvre. Dominicains, Glaverie, Bertrand, Audouard, Auciaux, Dhorme,

. ^abaux./'è?*es du Saint-Esprit, Bouchaud, Le Gallois, Brica, Eudistes, '^obigo. Franciscains, Bonnet, Boucher, Bezanges, Cloarec, Elvarec, Savary. Frères des Ecoles chrétiennes, Arcis. Hilaire, Blanc. Frères Waristes, Guyot, Desmurget, Coudert, Pères Maristes, Gouy. Missions africaines, Guillemin, Papin, Mollier, Gaudeul, Rozier, Le Gorre, ."ion, Vert, Gesson, Chazette, Brouze, Boursin, Bounaud, Bouti, iBgrand. Missions Etrangères, Lury, Ménard, Cotrel, Bonnet, Anger.

|;\stoul, Varengues, Bernât. Oblats de Marie, Godot, Prioux, Rou

Dans une guerre, l'immense majorité des actes de courage, des grands sacrifices, sont accomplis, sans que personne les note et les relève sinon la conscience sur la terre et Dieu au ciel. Pour deux ou trois de ces actes qui sont récompensés ici-bas, des milliers d'autres restent non seulement sans reconnaissance officielle, mais encore complètement inconnus ou à peu près.

C'est la loi commune de toute guerre et ce qui donne à la valeur militaire tout son lustre, s'il est vrai, comme La Rochefoucauld l'a écrit, que « la parfaite valeur est de faire sans témoin ce qu'on serait capable de faire devant tout le monde ». Ça été en particulier la loi de la grande guerre, qui se présente à nous, comme « la bataille des dévoués anonymes, par excellence, la bataille des sacrifiés qui n'ont pas eu d'histoire, mais qui ont arrêté des canons avec des poitrines d'hommes... lutte à la fois indomptable et résignée, acharnée et lente, morne jusqu'à la détresse, exaltée jusqu'au sublime, dans la fange, parmi les trous d'obus, les décombres et les cadavres, les éclatements et les incendies... » *

Cette loi fut aussi celle des Religieux soldats.

Cependant un certain nombre de ces faits glorieux émergèrent de l'immense nappe d'oubli, qui en engloutit tant d'autres, les uns pour s'être produits dans des circonstances particulières, les autres pour avoir été mentionnés en quelques lignes à l'Ordre de

daut. Balmès. Récollets, Chapdeleine. Rédemptoristes, Bernard, Wagenheim, Duval, Clément, Vaillant, Sarrazier, Lefebvre. Trappistes, Le Garrec, For veille, Tourtelier, Herbelin, Catberineau, Berchmans, Carlier, Garnier. Sacré Cœur cl' lssoudun, Bescout, Bourjade. Ce dernier, un de nos as — 24 victoires — reçut en novembre iyi8, de l'aéro-club de Paris la grande médaille d'or pour l'aviation de chasse.

1. P.Bourget. « Raymond Jubert ». Rev. des Deux Mondes, 13 juin 1918, p. 737.

l'armée. Se reporter à quelques-uns d'entre eux suffit pour se faire une idée, dans une certaine mesure au moins, du fond de dévouement et de magnifique bravoure d'où ils découlèrent, le moment venu.

Quel splendide officier, par exemple, que le lieutenant Robinei, Frère des Ecoles chrétiennes, chevalier de la Légion d'honneur. On l'a chargé de s'emparer, près d'un bois, d'une position difficile à enlever. Vaillant émule du lieutenant Durand, son frère en religion, qui sera, lui aussi, tué au feu, il part et s'en empare, en faisant prisonniers tous les Allemands qui l'occupent. « Puis, sans perdre une minute, il organise sous la canonnade la lisière du bois qui flanque cette position. Mais ce succès lui a coûté presque tout son monde. Va-t-il se retirer? Non, il envoie simplement un homme rendre compte et il fait dire à son colonel : « Je n'ai plus que sept à huit hommes avec moi. Je demande des ordres. Si je dois rester, je resterai malgré tout ». — « Restez », lui répond son chef; et il reste. Mais, quand on vient à son secours, il gît par terre mortellement blessé \

Le capitaine Savatte, des Frères de Ploermel2, prend la tête de sa compagnie pour la conduire vers une position que le feu de l'ennemi balaie et qu'on lui a donné l'ordre d'occuper. U s'avance, calme, impassible. Impressionnés par son exemple, ses hommes le suivent comme s'ils élaient sur le terrain de manœuvre. La position est occupée, mais à quel

1. Citation à l'Ordre de l'armée. Journ. off., 27 février 1915.

2. Les Frères de Ploermel eurent 267 religieux mobilisés, dont 30 -uront tués au feu. Us y obtinrent 1 croix de la Légion d'honneur, 6 médailles militaires et 81 citations.

Les Frères du Sacré-Cœur du Puy perdirent de leur côté à l'enlemi 21) des leurs sur 108 mobilisés et ils y recueillirent 23 citations.

356 l'égltse de France pendant la guerre

prix! Beaucoup d'hommes gisent sur le sol, tués ou blessés. Nul ne récrimine cependant, car le capitaine se trouve au premier rang de ceux qui sont tombés pour ne plus se relever jamais.

Plus heureux, un de ses camarades, le capitaine Catlin, des Pères du Saint-Esprit, échappe aux balles. Cependant, durant une semaine entière, c'est cent fois qu'il a défié la mort. Le 21 juin 1915, il a chargé à la baïonnette avec un tel entrain et un si grand courage, que, d'un seul bond, ses petits chasseurs du 9e, ont enlevé deux lignes de tranchées ennemies, en y capturant hommes, armes et munitions. Alors contre-attaque furieuse, suivie d'autres contre-attaques plus furieuses encore. Pendant deux jours et deux nuits, le capitaine Catlin livre des combats acharnés dans les boyaux, soutenant ses hommes par son calme imperturbable sous le feu. Enfin, le 26, il s'élance et avec ses diables bleus, dans un effort suprême, il enlève les 150 mètres de tranchées où l'ennemi avait réussi à se maintenir1. On le décore pour ce beau fait d'armes. Et tous ses chasseurs, qui l'aiment comme un père, d'applaudir !

Le capitaine Catlin ne s'arrête pas en si beau chemin. Dans l'espace d'un an, il moissonne quatre citations. Et l'une d'elles, où on loue « l'intelligence de la guerre » de cet ancien Directeur au Séminaire Français de Rome, Santa-Chiara, se termine par ces mots : « Coutumier des actions d'éclat, avec des résultats heureux »2. Enfin, après de nouvelles prouesses, le premier des prêtres qui sont sous les armes, il est promu officier de la Légion d'honneur et bientôt après chef de bataillon pour « l'ascendant exceptionnel qu'il a sur ses chasseurs » et pour

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