‹ En ligneChapitre 48 sur 77 · Journ. o/l'., 24 octobre · texte numérisé non relu

Journ. o/l'., 24 octobre

-■. Les P. P. Bénédictins obtinrent 2b citations.

dont M. Louis Madelin nous a si joliment campé en quelques coups de plume la sympathique silhouette :

« Une de nos patrouilles, écrit-il, avait pour chef un capucin revenu d'Orient. On avait pu voir, une journée entière dans les cours du quartier, ce singulier sous-officier promener sa robe de bure et sa corde blanche et sur la tête un képi, qui seul affirmait son nouvel état. Par surcroît de singularité, ce moine soldat portait un nom de chanteuse légère. Quelle originale et prenante physionomie ! 11 avait l'air d'un jeune Christ avec sa barbe blonde et ses yeux bleus ; je ne le vis jamais se départir de cet air angélique, comme nous disions enriant, étonnant chez un homme qui, je vous assure, n'y allait pas de main morte. Un jour, je le vis arriver au fort de Douaumont chargé de dépouilles : étant allé avec sa patrouille faire audacieusement un tour aux Jumelles d Ormes, il y avait surpris tout un peloton de hulans qui, descendus de leurs bêtes et se croyant en complète sécurité, se reposaient le dos sur l'herbe fraîche, — bucolique! « Notre patrouille les avait cernés, abattus ou capturés; l'officier avait été tué. Le Révérend Père T

posa sur la table de notre colonel le portefeuille, les pattes d'épaule, le casque noir à aigle doré de l'officier abatlu; il y avait sur la coiffe du casque du sang et de la cervelle ; je verrai toujours de quel air et combien digne le moine nous remit le trophée; il devait avoir prié pour l'homme, car il était également vigoureux soldat et bon prêtre. On m'a dit que, devenu sous-lieutenant, il avait été tué plus tard dans la mêlée de Verdun »\

M. Madelin était fort bien renseigné. Le P. Marcel Théresette, après avoir été trois fois cité à l'ordre du

1. Louis Madelin. « Devant Verdun». Revue Hebdomadaire A'ô octobre 1917, pp. 155-156.

jour, avait reçu l'épaulette. Le 27 février 1916, dans une attaque il s'était porté en tête de sa section sur l'objectif assigné. Blessé aux entrailles par une balle de shrapnell, il n'en continua pas moins, malgré une perte de sang considérable, à conserver le commandement de son unité ; mais une demi-heure plus lard, une seconde balle l'atteignait en pleine poitrine. Comprenant que sa blessure était mortelle, il ne voulut pas permettre que ses hommes s'attardassent autour de lui, au risque d'être faits prisonniers par l'ennemi. «Je vais mourir : laissez-moi. Adieu à tous et dites à ma mère que je meurs en religieux et en vrai Français. »

Grièvement blessé dans une action excessivement dure, le sous-lieutenant Raymond, Dominicain, était resté étendu sur le terrain. La nuit venue, non seulement il eut l'énergie de ramper douloureusement vers nos lignes, mais il y ramena un de ses soldats blessés comme lui. Il avait été magnifique durant la bataille. Menacé d'enveloppement, il se dressa tout droit sous les balles et il obtint de ses hommes qu'ils combattissent debout comme lui pour mieux refouler l'ennemi. « Le sang-froid, la bravoure, la décision, la fermeté » dont il fit preuve lui valurent, après deux citations, le ruban rouge \

Trop imparfaitement remis pour reprendre son service, le P. Raymond voulut encore faire quelque chose pour la France. Et, en juin 1917, la Hollande entière applaudit le vaillant officier dans la tournée de conférences qu'il fit sur « les petits soldats français et leur bravoure », en robe blanche dominicaine,

1. Journal officiel, 21 mai 1916. Sur 206 Dominicains mobilisés, 21 tombèrent au champ d'honneur. Trois reçurent la Légion d'honneur, 3 la médaille militaire, 74 la croix de guerre, avec 112 citations.

avec la Légion d'honneur et la Croix de guerre sur son ample manteau noir.

Chevalier de la Légion d'honneur aussi, le P. Gustave-Paul Le Gallois, de la Congrégation du Saint- Esprit, qui partit comme sergent au 70e, dès le mois d'août 1914. Evacué, six semaines après, il repart pour le front comme volontaire, à la place d'un père de famille. Il y reçoit deux blessures, s'y fait citer deux fois à l'Ordre du jour, est promu successivement sous-lieutenant et lieutenant et finit par décrocher la croix.

Vingt-deux blessures dans un seul combat, voilà qui certes n'est pas banal. « C'est mon compte », écrit à un ami le capitaine Santenac, Carme déchaussé. Le 1er septembre 1914, n'étant encore que lieutenant, il se trouvait à 150 mètres d'une forte tranchée ennemie au nord de Verdun. Feu d'enfer. Déjà son capitaine avait été tué et le plus jeune officier de la compagnie mis hors de combat. Soudain, la charge sonne. En avant ! Sous une averse de mitraille, la baïonnette haute, on part vivement. « Qui reste en arrière? Personne ». Le lieutenant Sanienac, qui est en tête, reçoit une balle, deux balles, trois balles dans le bras. Il va toujours entraînant ses hommes « jusqu'au moment, dit sa citation, où, grièvement atteint, il tombe à 100 mètres des tranchées allemandes » l. Transporté au poste de secours, on relève sur son corps vingt-deux trous. Le lieutenant Santenac n'en meurt pas et « revenu au front à peine guéri, il ne cesse de donner l'exemple d'un sang-froid à toute épreuve et dune rare intrépidité ».

Qui est un rude combattant aussi, c'est le sergentfourrier Suynghedan, en religion F. Estier de Jésus,

i. Jauni, off.y 8 mars 1916.

Frère des Ecoles chrétiennes, médaillé militaire. « Revenu sur le front à peine remis », après en avoir été évacué une première fois pour blessure, « il saute un matin dans un poste d'écoute et pénètre seul dans un boyau ». Il y est accueilli par une grenade qui le blesse grièvement. Deux Allemands se précipitent sur lui pour le faire prisonnier, il les transperce l'un et l'autre de sa baïonnette et, tout sanglant qu'il est, il se maintient dans son boyau jusqu'à ce que ses amarades, électrisés par sa vaillance, viennent lui orter secours.

Digne fils du cardinal Lavigerie et membre de cette

intrépide Congrégation des Pères Blancs d'Afrique

ui envoya 362 mobilisés à l'armée, qui eut 48 tués

u disparus, et qui reçut 3 croix de la Légion d'hon-

eur, 4 médailles militaires, 87 Croix de guerre et

45 citations, le zouave Baert demeure également dans

la tranchée, le 3 février 1915, jusqu'au soir. Il est

ourtant dans un état lamentable, car un éclat d'obus

uia fracassé l'épaule. Mais il refuse obstinément de

se laisser emporter par les brancardiers. Pourquoi?

3arce qu'il a autour de lui des camarades qui sont

ombés comme lui sous les balles et qu'il veut rester

vec eux pour les soutenir et les encourager.

Chasseur à pied au 15e bataillon, le P. Ponsard,

rappiste « s'est toujours offert spontanément pour

es missions les plus périlleuses ». Atteint au cours

'un bombardement très vif, il « continue son service

'agent de liaison de compagnie, ne se fait soigner

ue le soir et revient à la tranchée aussitôt que pos-

ible ». Trois fois, il est cité à l'Ordre. Le jour où il

btint sa première citation, son général, le général

erret, qui s'y connaissait en bravoure, car il fut tué

îi-même au feu, lui dit : « Ce que vous avez fait

ujourd'hui est trop beau pour ne pas être récom-

pensé tout de suite ». Et sur le champ de bataille môme, il lui décerna la croix de guerre devant tout le bataillon.

Dans les premiers jours de juin 1915, un Père Rédemptoriste était étendu à plat ventre, avec tous ses hommes, au fond dune tranchée transformée en ruisseau boueux. L'artillerie faisait rage et son feu était si intense qu'à la fin de l'affaire le cheval de cet officier avait reçu plus de vingt blessures. «J'ai bien cru que ma dernière heure était arrivée, écrivait le Religieux quelques jours après... » Alors, au milieu du sifflement et de l'éclatement des obus et de la terre qui sautait de tout côté, j'ai dit à ceux qui m'entouraient : « Mes enfants, n'ayez pas peur. Nous en réchapperons. Cependant, comme on ne sait pas ce qui peut arriver, préparons-nous à paraître proprement devant le Bon Dieu, s'il nous appelle. Faites un acte de contrition, regrettez ce qu'il y a eu de mal dans votre vie. Je vais vous donner l'absolution et le Bon Dieu nous pardonnera à tous ». — Et, après avoir récité un Pater et un Ave, j'ai donné l'absolution.

« Par une sorte de miracle, lorsque, deux heures après, le bombardement s'arrêta, pas un soldat n'avait été touché. Il fallait voir mes hommes, comme ils étaient contents d'être vivants, et aussi d'avoir pu recevoir l'absolution ! Ils sautaient en l'air de joie, et, me serrant la main, ils disaient : « Ah ! merci, merci, mon lieutenant ! Jamais on n'oubliera cela, jamais ! »

Le sous-lieutenant Gallard, Rédemptoriste, 17e de ligne, chevalier de la Légion d'honneur, n'en réchappa point, comme celui de ses confrères dont je viens de parler. Il compta parmi les 38 victimes que la guerre prit sur les 177 mobilisés de sa Congrégation et tué un soir d'octobre 1915, à la tombée de la nuit, il fut cité à l'Ordre de l'armée pour la

bravoure remarquable avec laquelle, au sortir de la tranchée, il avait enlevé ses soldats en les entraînant à l'assaut1.

Le Père Gallard était parti pour le front comme caporal. C'est aussi avec les sardines de laine sur la manche que le Père Guillermin, des Missions africaines, avait rejoint le 3e zouaves, au début des hostilités. Trois fois cité à l'Ordre du jour, il avait été rapidement promu officier. Et, ce qui lui était autrement plus cher que l'épaulette, il avait profité d'un congé consécutif à une blessure grave pour se faire ordonner prêtre à Lyon, le 29 juin 1915. Le lendemain, il disait sa première messe et, en descendant de l'autel, il repartait pour le front. Il s'y dépensa avec sa crânerie habituelle et, le 9 mai 1916, il tombait foudroyé par un éclat d'obus, au bois d'Avocourt.

« Guillemin était le type du héros, écrivait son colonel, en annonçant cette mort au Supérieur du Grand Séminaire de Dijon. C'était l'officier modèle, l'entraîneur d'hommes. Je savais que je pouvais compter sur lui pour toutes les missions difficiles. En dehors de ses citations j'avais voulu le récompenser en le faisant nommer lieutenant et il était nommé, le jour de sa mort.

« Eu dehors de l'officier tout à fait remarquable qu'était Guillermin, c'était encore un apôtre. Vous ne sauriez croire le bien qu'il faisait à mon régiment, quelle heureuse influence il avait sur tous ses hommes. Aussi j'espère qu'il a reçu aujourd'hui la

1, Journ. off., 10 février 1916. Les Pères Rédemptoristes eurent trois de leurs religieux décorés de la Légion dhonneur, dont un aumônier militaire, le P. Nouais et un aviateur, le lieutenant Cordonnier, qui fut tué dans un combat aérien. Trois autres religieux- reçurent la médaille militaire, 38 la croix de guerre et 60 furent cités à l'Ordre du jour.

récompense qu'il a méritée et qu'il protège mon cher 3° zouaves » *.

Un témoin : M. Vandervelde, socialiste, ministre d'État de Belgique. — Les Trappistes et les Pères restés à l'intérieur.

— Gomment ceux qui le peuvent coopèrent au bien commun.

— Les religieux au loin. — Le camp et l'hôpital de Zeitenlik. — « La France d'hier est morte : Vive la France de demain ! »

La vaillance des religieux, officiers ou soldats, ne fut pas reconnue seulement par leurs chefs militaires. D'autres personnages y rendirent hommage que leurs convictions personnelles n'inclinaient point d'une façon bien particulière vers eux.

Dans une de ses visites au front. M. Poincaré, président de la République, fut salué devant le poste de commandement du colonel du 18° de ligne par le drapeau du régiment. Ce drapeau, il le connaissait bien, car il y avait épingle quelque temps auparavant la Croix de guerre. En souvenir de sa visite et pour reconnaître la brillante conduite au feu de l'officier qui le portait, le président lui remit un bracelet-montre : ce porte-drapeau était le lieutenant Bertrand de Bellaing, en religion le Père Gonzalve, Franciscain. Revenu de son exil du Canada, au début de la guerre, il avait été appelé à ce poste d'honneur par son colonel à cause de la bravoure dont il avait fait preuve dans les dures batailles qui marquèrent le commencement des hostilités. Le

1. Sur 205 religieux, les P. P. des Missions africaines eurent 145 mobilisés. Vingt-un d'entre eux furent tués à l'ennemi, 6 turent médaillés militaires et 40 obtinrent la Croix de guerre avec 05 citations.

choix était bon et la bravoure indéniable, car, quelques mois après, le Père Gonzalve était tué en pleine bataille, portant haut et ferme le drapeau du 18e dans sa main 1.

Un autre hommage encore à signaler. Et celui-là est particulièrement caractéristique, car il émane de M. Emile Vandervelde, leader du parti socialiste en Belgique, devenu ministre d'Etat dans le cabinet de concentration qui présida pendant si longtemps au sort de son pays.

« Pendant que j'étais à P..., écrivait donc M. Vandervelde dans le Journal, du 7 avril 1915, des officiers me proposèrent de visiter l'un des avant-postes k l'extrême pointe des lignes belges.

« Vous y rencontrerez, me dit-on, un homme peu ordinaire. Hier, c'était un moine, aujourd'hui c'est un officier. Après de brillants débuts dans l'armée, :il entra un beau jour dans un couvent de franciscains. La guerre l'y surprit et l'en fit sortir. Son froc jeté, il reprit l'uniforme et le voici maintenant lieutenant, décoré pour faits de guerre, réclamant comme une faveur d'être envoyé à des postes pénibles et périlleux.

« Nous partîmes donc pour aller voir ce moine guerrier dans son ermitage.

« Après avoir marché pendant une heure, le bâton k la main pour ne pas trébucher, nous atteignîmes le rillage d'O... ou plutôt ce qui reste du village d'O..., quelques pans de murs, un clocher écroulé, une orme éventrée par les projectiles. C'est là que se trouve la grande garde commandée par le lieutenant. « Le chef est là-haut dans une sorte de pigeon-

1. Plusieurs autres religieux furent nommés porte-drapeaux dans leurs régiments, par exemple les capitaines (alors lieutenants) Janot. Védrines, Decroix (tué à l'ennemi) jésuites.

366 l'église de frange pendant la guerre

nier qui lui sert d'observatoire. Nous montons et il nous fait les honneurs de sa cellule : 5 mètres de long sur 4 de large ; pour meubles, une paillasse, une chaise trouée, une table boiteuse ; pas d'autre luminaire qu'une lanterne sourde, invisible du dehors. Notre ermite vit dans ce taudis depuis plus d'un mois. On relève ses hommes toutes les vingtquatre heures; lui, refuse d'être relevé.

« Observateur pour l'artillerie, il ne bouge pas de son poste, sans autre lien avec le monde extérieur que le fil de téléphone qui le relie au Quartier Général.

« On le ravitaille comme on peut les nuits de calme ; mais parfois les communications sous le feu des mitrailleuses deviennent impossibles. Il y a quelques semaines pendant trois jours, on n'a pu envoyer deau potable. L..., pourétancher sa soif, prit de l'eau des inondations, de l'eau salée où macèrent des cadavres, la fit bouillir dans une marmite et lécha les gouttelettes qui se déposaient sur le couvercle.

« L'autre soir, un obus est entré chez lui. Il éclata, mais par un hasard extraordinaire, peut-être, dit-ii, miraculeux, L... n'eut d'autre mal qu'une écorchure.

« A qui lui demande si la vie dans ces conditions n'est pas insupportable, s'il ne meurt pas d'ennui et de solitude, notre hôte répond : « Le temps passe vite. Je fais mon petit ménage, je surveille mes hommes, je communique mes observations, j'ai conscience d'être utile à mon pays. » Et comme pour compléter sa pensée, il nous montre sur la muraille ces mots gravés au canif : « Vive le roi ! »

« Quelle distance entre cet homme, ce religieux, ce conservateur, ce royaliste et le républicain, le socialiste, l'incroyant, auquel il fait accueil ! Et

cependant, lorsque je lui serre la main en toute sympathie, cette distance s'efface, nous sommes fort près l'un de l'autre; nous voulons, nous sentons, nous espérons les mêmes choses. Si les modes d'expression diffèrent, les sentiments sont identiques. Il est sorti de son couvent, j'ai quitté ma Maison du Peuple. Nous nous défendons coude à coude contre l'agression brutale et injuste. La Belgique d'hier est morte, vive la Belgique de demain ! »

Donnant sans compter à la France leur sang et leur vie, les religieux voulurent aller plus loin encore et à cette offrande, la plus belle de toutes, ajouter une offrande de plus.

Pour les Congrégations non reconnues, la spoliation qui avait suivi la Loi des Associations avait été complète. « Nous n'aurons rien fait contre les religieux, si après la dispersion des personnes nous ne procédons pas à la dispersion des biens », avait dit avec une froideur implacable Waldeck-Rousseau. Et tous ceux qui étaient ce jour-là à la Chambre, — je m'y trouvais, — n'oublieront jamais de quelle manière sinistre cette parole tomba du haut de la tribune; ainsi le couperet tombe sur la nuque du condamné à mort. Afin d'assurer « la dispersion des biens », savoureux euphémisme pour dire « le vol des biens », on avait donc dépouillé les religieux. ^On avait vendu à vil prix leurs monastères et leurs couvents, afin que les acquéreurs, nouvelle bande noire, pussent ensuite les éventrer, les dépecer et les revendre à prix d'or. Ce fut une belle curée. 11 n'y eut pas seulement que les spéculateurs et la bande noire à s'enrichir. Il y eut aussi d'autres personnages louches. Il se trouva même tel ou tel liquidateur pour prendre part au pillage et pour

368 l'église de France pendant la guerre

puiser sans vergogne dans la caisse de la liquidation. L'un d'entre eux n'offrait-il pas un collier de diamants de 100.000 francs à l'amie avec laquelle il villégiaturait dans une station thermale, à seule fin de lui prouver sa bonne amitié? Le fait fut signalé en cour d'assises et les débats ne remontent pas si loin en arrière que les vieillards seuls puissent s'en souvenir. Bref, le scandale alla si loin que la justice, dont les liquidateurs étaient les mandataires, ne l'oublions pas. fut obligée d'intervenir. Obligée d'intervenir : pour qui sait comprendre, ces trois petits mots en disent long !

Cependant trois ou quatre Congrégations d'hommes n'avaient pas été immédiatement exécutées. Le sort de certaines Trappes était resté en suspens et les Frères des Ecoles chrétiennes qui devaient avoir 115 religieux tués sur 1.230 mobilisés et moissonner sur le champ de bataille 2 croix de la Légion d'honneur, 9 médailles militaires, 123 croix de guerre avec 220 citations avaient pu sauver quelques rares immeubles du naufrage; en particulier ceux où leurs vieux religieux étaient hospitalisés et attendaient, en égrenant leur chapelet d'une main tremblante, que à la vieillesse la mort succédât pour eux.

Dès le mois d'août 1914, le P. Justinus, Secrétaire général de l'institut, écrivit au ministre de la Guerre pour mettre à sa disposition l'une de ces maisons de retraite située en Seine-et-Oise, celle d'Athis-Mons. L'offre ayant été immédiatement acceptée, on y installa 200 blessés ou convalescents. Après Athis, les Frères donnèrent le vaste noviciat de Caluire, près de Lyon, puis, en totalité ou en partie, leurs maisons de Valence et d'Avignon, leur pensionnat de Froyennes, leur maison de Lembecq-le-Hal, près de la frontière belge, et plusieurs autres établissements

LE CLERGIÎ RKGULIKR A L ARMEE 369

Dans la plupart de ces établissements et dans quelques autres ambulances, dont l'Institut n'avait pas la charge complète, un certain nombre de Frères servaient en qualité d'infirmiers auxiliaires. Plusieurs d'entre eux, qui portaient la médaille de 1870, connaissaient le métier de longue date, car ils avaient fonctionné comme brancardiers durant le siège de Paris. Ils reprenaient volontairement du service, comme en reprenait volontairement aussi à la même heure le vieux Frère qui, après la prise de Thann par nos troupes, y rouvrit une école et le premier refit en Alsace la classe en français.

Trois cent seize Trappistes avaient été mobilisés au début de la guerre, sur lesquels près de 50 devaient être cités à l'Ordre et une soixantaine glorieusement rester sur le terrain. Ceux qui, après leur départ étaient demeurés dans le monastère s'ingénièrent à servir, eux aussi, la cause commune, en adaptant aux besoins les plus divers leur dévouement silencieux.

On en vit sortir de leurs cloîtres, la faucille à la main, pour faire la moisson dans les fermes de cantons entiers. Tels les religieux de Cîteaux. Mgr Monèstès, évoque de Dijon, en félicitait Dom Robert, leur Abbé, qui n'avait pas hésité à aller à leur tête, en pleins champs, le capuce sur son crâne rasé et la croix pastorale sur sa robe de laine blanche, pour lier les gerbes et aider à les engranger. Après avoir rappelé la parole de Philippe-Auguste à ses hommes de guerre, au moment où à Bouvines il allait foncer sur les Anglais : « C'est l'heure où les moines de Cîteaux vont chanter l'office ; nous, nous allons remporter la victoire », Tévêque ajoutait délicatement : « Mais vous ne chantez pas seulement Ma-

tines, mon Révérendissime Père, vous associez encore l'action charitable et fraternelle à la prière. Que votre modestie ne s'offusque pas si je le dis tout haut et si je vous remercie, au nom de tous d'un cœur bien affectueux et très reconnaissant.

« On vous a vu, dans tout le pays environnant l'Abbaye, à la tête de vos moines, donnant l'exemple du courage et du plus absolu dévouement. Sous les feux du soleil ardent de la semaine dernière, les Pères et les Frères, sortis du cloître, faisaient les moissons. Les familles désemparées se demandaient, dans les fermes, comment elles suppléeraient les membres absents appelés sous les drapeaux. Elles avaient compté sans les fils de Saint-Bernard dont quelques-uns attendaient aussi de rejoindre l'armée. De telle sorte que, grâce à l'activité de vos saints religieux, malgré l'accident qui vous est survenu, tant vous vous êtes porté vous-même avec ardeur au travail, tous les blés furent logés la veille de l'Assomption. »

A l'étranger l'accueil fait aux soldats par les religieuses leur alla particulièrement au cœur. Cet accueil était-il plus chaleureux ? Ou le sentit-on davantage parce que, loin du pays, tout ce qui rappelait la France devenait plus pénétrant et plus doux? Je ne sais. Mais ce qui est incontestable, c'est que ce fraternel accueil remua jusqu'au fond de l'âme nos troupiers bleu casqués. La reconnaissance déborde de leurs lettres et les mots semblant leur manquer pour l'exprimer dignement, ils se répètent, ils redisent les mêmes choses et ils les redisent encore, crainte de ne pas être assez compris.

« Quand le Natal, qui nous ramenait de Moudros,

écrit l'un d'eux, d'une fort jolie plume ', entra le 7 octobre dans la rade de Salonique et que, des flancs d'un cuirassé français, une musique nous salua d'une marche guerrière, un frisson d'enthousiasme me secoua : c'était la France, à Salonique depuis deux jours, qui accueillait ses enfants. Et lorsque mes yeux aperçurent sur le quai grec les blanches cornettes des sœurs de Saint-Vincent de Paul, ces filles de France, une nouvelle émotion me saisit : c'était encore la France qui venait au-devant de nous...

« Sac au dos, nous sortons de la ville... Après quatre kilomètres, un majestueux bouquet d'arbres verts, abritant deux édifices immenses, aiguillonne notre désir d'arriver : « C'est là ! » indique notre guide.

« C'est là ! »... C'est Zeitenlik ! A l'entrée des établissements, nous sommes chaudement accueillis par un Père Lazaiïste et par une Sœur de Saint-Vincent de Paul : un Père français et une Sœur française. Nous avons aussitôt l'impression que nous sommes en France : ce qui est vrai, c'est que nous sommes chez des Français, dans une immense propriété appartenant à des Français. Nous sommes reçus « à la française » avec visages souriants, à cœurs ouverts et avec une expression inoubliable de bonté, de joie et comme de reconnaissance. Et là, sur cette motte de terre française, nous prenons un réconfortant repas.

« Le lendemain, nous apprenons le reste.

« A la première nouvelle d'un débarquement français, à Salonique, les Lazaristes elles Sœurs de Saint- Vincent de Paul avaient ouvert à leurs compatriotes

Page 1