V. Etudes, t. CLIX, pp. 293 et suiv
tament qu'il écrivit, en prévision de sa fin prochaine, la veille du jour où il tomba devant Yermandonviliiers1.
Les pressentiments qui avaient dicté ce touchant adieu au P. Bouvier ne l'avaient pas trompé ; le 17 septembre 1916, son bataillon s'élançait à l'assaut de Vermandonvilliers. La première vague d'assaut fut prise sous le feu d'une mitrailleuse et presque entièrement fauchée. Le Père se précipita au secours des blessés. Il en avait déjà administré quelques-uns, quand il fut atteint lui-même. Il n'en continua pas moins son ministère; mais une seconde balle le blessa au ventre et, cette fois, le coup était mortel. Etendu les bras en croix sur le sol ensanglanté, il récitait son chapelet, lorsqu'un blessé qui était à ses côtés lui indiqua qu'à trois pas un autre blessé agonisait. Alors* levant péniblement son bras que la mort lentement alourdissait de plus en plus, le P. Bouvier donna une dernière absolution à son camarade et, laissant retomber sa main, épuisé par ce dernier acte de charité il expira quelques inslanls après2.
1. « Je ne sais si la mort me laissera le temps de dire un dernier adieu à tous mes amis du 86e. Je prie M. l'Aumônier de leur faire savoir qu'en mourant, j'ai pensé à eux.
a J'olïre bien volontiers ma vie pour eux, en même temps que ; pour la France. Je l'offre spécialement pour que tant d'âmes droites et bonnes, à qui ne manquait plus que de vivre en Dieu ou de vivre conformément à leur loi, se tournent vers Lui et n'hésitent plus à faire ce que leur conscience et la grâce les invitent à faire. Je les ai tous beaucoup aimés. J'aurais désiré le leur faire sentir davantage. Je n'ai cherché qu'une chose : leur apporter un peu de consolation et de courage dans leur dure vie, en leur montrant les vraies sources de la joie...
« Je les remercie de la prévenante amitié avec laquelle ils m'ont tous reçu, même ceux qui ne partageaient pas notre foi. Je me sentais en famille au milieu d'eux... Je demande à ceux qui croient de vouloir bien prier pour le repos de mon âme. »
2. Bouvier Frédéric, aumônier volontaire au 86e d'infanterie. « Exemple parfait de l'abnégation et du dévouement, toujours
prêt pour les missions les plus périlleuses. Tué glorieusement, le
Aussi modeste que le P. Bouvier était le P. Louis Rivet. Sorti 14e de Saint-Cyr (il y était entré 20e sur 420), il avait servi d'abord comme sous-lieutenant au 30e chasseurs alpins. La guerre le trouva à Rome, professeur de Droit canon à l'Université grégorienne et consultcurde la Congrégation des Réguliers. Interrompant ses travaux, ( il publiait alors un Cours de Droit canonique très remarqué dont les deux premiers volumes seulement ont paru1,) il passa les Alpes et fut affecté comme lieutenant au 1er régiment de la Légion Etrangère, cette légion héroïque dont tous les champs de bataille de la Grande Guerre ont enregistré les exploits. C'est en cette qualité qu'il fit campagne dans la division du Maroc. Que le milieu fût des plus faciles, nul n'oserait le prétendre, car si les cœurs y étaient admirablement braves, les têtes y étaient redoutablement chaudes aussi. Mais le lieutenant Rivet s'y imposa vite, doucement, sans bruit, par le seul ascendant de sa vertu souriante et de son inébranlable abnégation. « C'est un saint », disaient ses hommes, qui ne l'étaient guère. Mais, si imprécise que fût dans leurs âmes frustes la notion de la sainteté, ils ne se trompaient guère, et leur lieutenant devait leur montrer un jour comment à l'appel du devoir un saint marche avec sérénité à la mort2.
17 septembre 4916, en partant à l'assaut avec le deuxième élément. Déjà cité à l'ordre du régiment. » Le P. Bouvier reçut la médaille ji militaire après sa mort.
1. lnstitutiones Juris Eccle&iastici privati, Roruee, Typogr. Pont. Le P. Rivet avait publié précédemment un autre ouvrage : Quaestiones juris Ecclesiastici,habilœ in Universitate Gregoriana. Romœ, 1912. '
2. « Le lieutenant Rivet a laissé parmi nos troupes, cependant difficiles, la réputation d'un savant et d'un saint » (sergent d'Anselme) « Le P. Rivet est pleuré par tous comme un saint » (capitaine R ). « Je ne suis guère pratiquant, et peut être guère croyant. Mais, si jamais il existe des saints, le P. Rivet en est un » (un oiïî-
Le 9 mai 1915, la Légion était en Artois, devant les fameux « Ouvrages blancs », entre la Targette et Garency. A 10 heures, le rideau mobile des tirs de barrage du 75 se déplaçant, le P. Rivet sortit des tranchées, en même temps que sa compagnie. L'artillerie adverse faisait rage, ponctuant de formidables arpèges le crépitement pressé des mitrailleuses. « Calme et résolu », Rivet était quelques mètres en avant de ses hommes. Il marchait, le sabre au fourreau, le revolver à l'étui, car, devenu prêtre, l'ancien officier de chasseurs alpins répugnait à tuer de sa propre main : il estimait suffisant de donner l'exemple et de mourir lui-même, s'il le fallait.
Entraînée par lui, sa section le suivait. L'avalanche mortelle des balles devenant de plus en plus redoutable, on prit le pas gymnastique et en fort peu de temps quatre kilomètres lurent franchis. Parvenu en face du bois de la Folie, très solidement occupé par l'Allemand, Rivet donna l'ordre à ses hommes de se dérober autant que possible à la mitraille en se couchant sur le terrain. Mais, lui, il demeura debout. Sa canne ferrée accrochée à l'avant-bras, il promena longtemps sa jumelle sur les champs qui s'étendaient devant lui. Comme toujours, beaucoup plus soucieux de la vie de ses hommes que de la sienne propre, il étudiait avec soin les lignes à l'attaque desquelles il allait repartir, afin d'y faire tuer le moins de monde possible. Tout d'un coup, lâchant sa jumelle, il s'écroula par terre, sans pousser un seul cri. « C'est sans doute ma dernière messe », avait-il dit le matin même d'un air grave à un ami, en sortant de l'église
cier de la Légion). Le P. Rivet était notamment connu par sa grande charité. On l'avait vu plusieurs fois vider le contenu de son porte-monnaie dans le porte-monnaie de ses légionnaires blessés, lorsque celui-ci lui paraissait trop dégarni.
d'Acq. Il ne s'était pas trompé : une balle en plein front venait de le tuer net et de le renverser tout d'une pièce sur le sol.
Professeur de théologie au scolasticat d'Ore-Hastings, deux fois cité à Tordre du jour, le P. Xavier Roiron était simple soldat-aumônier au 9e d'artillerie. Il fut enseveli dans sa tranchée, en même temps que la pièce qu'il servait : c'était durant l'offensive de Champagne de 1915, le 22 septembre, en face de Saint-Hilaire-le-Grand. Erudit aussi remarquable que solide théologien, il avait été fort remarqué en Sorbonne lors de son Doctorat ès-lettres, poury avoir présenté une thèse sur Virgile, écrite en grec, ce qui ne se rencontre pas tous les jours, même dans cette savante maison.
Docteur ès-lettres comme lui, et professeur de théologie aussi, mais à la Faculté catholique de Paris, son ami, le sergent Pierre Rousselot n'eut pas la joie de mourir au bruit de la canonnade, en pleine action. Il fut ramassé sur le terrain par les Allemands, après la sanglante attaque des Eparges, en avril 1915, avec l'épaule fracassée, la poitrine trois fois perforée et deux balles dans la région du cœur. C'était trop de sang versé pour y survivre. Le P. Rousselot mourut, le soir même, à Calonne, sur la paille sanglante d'un poste de secours ennemi.
L'existence studieuse du professeur, — professeur de Faculté, professeur de scolasticat, — n'a rien de commun avec la vie du soldat en campagne.
Sereine, à l'abri de l'imprévu et soustraite à tous les à-coups, elle ignore les grandes fatigues, et les ■seuls combats qu'elle connaisse sont les joutes philosophiques on théologiques, où on lutte sans doute, mais uniquement à coups d'arguments. Or, pour
redoutables qu'on les suppose et qu'ils soient parfois en réalité, les arguments, Dieu merci, n'ont jamais fait de mal aux personnes : les idées et les systèmes sont seuls exposés à en pâtir.
Bien autre est la vie du missionnaire. Autant l'existence du professeur est calme et paisible, autant celle du missionnaire est mouvementée. De plus, quel que soit le champ où s'exerce son apostolat, sables brûlants de l'Afrique centrale ou steppes neigeux de l'Alaska, montagnes libanaises ou brousses malgaches, Chine aux villages innombrables ou Amérique méridionale aux interminables et solitaires pampas, il n'est pas de fatigue que le missionnaire, au cours de ses expéditions apostoliques, ne doive affronter; pas de souffrance, faim, soif, froid, insomnie, qui ne le guette; pas de privations avec lesquelles, dans sa vie errante, il ne lui faille compter.
Or, si les hommes d'étude, parmi les Jésuites, si peu que leur vie antérieure les y eût préparés, s'étaient si simplement trouvés à la hauteur des devoirs militaires et des sacrifices qu'ils imposent, lorsqu'ils avaient été appelés aux armées, à plus forte raison les Missionnaires, inlassables vagabonds de l'apostolat parmi les païens, devaient-ils s'y élever à leur tour.
Ils s'y élevèrent, en effet, simplement et sans bruit.
La Mission d'Arménie avait donné à la France le P. de Contagnet, tué aux Dardanelles, comme je l'ai raconté plus haut. La Mission chinoise du Tchi-Li lui donna le P. Albert Perrot, chevalier de la Légion d'honneur qui tomba dans une charge, au milieu du 2e zouaves, durant l'offensive de septembre 1915, en Champagne. C'est en plein réseau des fils de fer allemands jusqu'où il s'était
avancé que deux balles l'abattirent, au moment où il venait d'administrer le commandant Chassaigne et quelques autres blessés l.
En Champagne aussi et àTahure, trois jours après le P. Perrot, le P. Soury-Lavergne fut renversé par un obus. En apprenant sa mort, le colonel du 81e de ligne, son régiment, écrivait : « 11 s'est conduit en héros. Il est mort en héros ». Et pour appuyer un témoignage si magnifique, cet officier supérieur ajoutait : « Dans cette guerre qui a suscité une si abondante floraison de dévouement et de bravoure, je n'ai jamais rencontré de plus belle figure que celle de notre cher aumônier.
«... Cité à la division, au corps d'armée, à l'armée2, ses actes de dévouement et de courage ne se comptaient plus, et l'exemple de ses vertus, comme l'exemple de sa bravoure, l'avaient rendu populaire parmi les soldats qui l'admiraient et qui l'aimaient ».
Le religieux, auquel son chef immédiat rendait un si splendide hommage, avait été réformé pour hypertrophie du cœur. C'est donc comme volontaire qu'il avait fait campagne. D'abord aumônier de la division de cavalerie Beaudemoulin, passé ensuite au 16e corps et affecté au 81e de ligne, il avait vu
1. Le P. Perrot fut cité à l'Ordre du jour de la 4e armée, général (le Langle de Carry.