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Lettre du P. de Lanversin, lieutenant d'artillerie

début des opérations, il provoque chaque jour l'admiration des hommes et des officiers par son courage et par son abnégation » l. Sa blessure le retient plus longtemps qu'il ne le voudrait loin du front. — Aussi dès qu'il le peut et quoiqu'il ne marche encore qu'avec une canne, il se hâte de rejoindre « ses enfants » au régiment.

Quelque temps après, sa division était envoyée à Salonique. 11 partit avec elle et n'en revint pas. C'est là en effet qu'une mort héroïque l'attendait devant Monastir.

Le 9 mai 1917, son régiment était d'attaque. A 6 heures et demie les premiers détachements s'élancèrent. Les positions ennemies étaient des plus fortes. Car elles se trouvaient au sommet d'une colline aux pentes très raides et dont les flancs rocheux étaient minutieusement organisés. Les vagues d'assaut décimées furent par suite obligées de s'arrêter et, en attendant la nuit, leurs survivants s'abritèrent

\. Louis Lenoir, aumônier titulaire. « Depuis le début des opéraliions, provoque chaque jour l'admiration des hommes et des officiers par son courage et son abnégation. Dans tous les combats a toujours été aux premiers rangs pour porter secours aux blessés, se prodiguant à tous indistinctement, soit qu'il s'agisse de l'accom-

Elissement de son ministère, soit qu'il s'agisse de seconder les rancardiers. Vient d'être blessé le 5 lévrier d'un éclat d'obus, alors qu'il transportait un blessé au poste de secours ». Journ. off., 7 avril 1915, p. I9t)7.

A ce témoignage des chefs du P. Lenoir, ajoutons-en un autre, émané d'un de ses camarades, le capitaine C. llearty, des Chasseurs à pied.

« Ce pauvre jésuite avait pris sur les Coloniaux une influence qu'il [faut avoir vue pour la croire possible Elle faisait comprendre les grandes vagues de l'esprit passant sur les peuples dans le sillage j,béni de certains convertisseurs d'autrefois. Les Coloniaux sont j braves... mais ils n'ont jamais prétendu être de petits saints. Or, fti voilà des régiments, des brigades, une division, qui, sous le rayon- ||nementde surnaturel et de pureté du P. Lenoir, s'étaient, en masse, n:ransl'ormés en peu de semaines. Ces âmes frustes, et parfois lévoyées. souvent ignorantes de toute notion religieuse... ne montaient plus aux tranchées, ne sortaient plus à l'assaut, sans avoir communié » {Etudes, 5 mai 1918).

sur le terrain même, un peu partout. Communiquer des uns aux autres de ces groupes disséminés par petits paquets isolés était tout ce qu'il y avait de plus périlleux, à cause des mitrailleuses dont les bandes se déroulaient presque automatiquement, dès qu'une tête se montrait. Impassible, le P. Lenoir n'en circula pas moins sous les balles pour panser les blessés et administrer les moribonds. A deux heures, on lui indiqua que quelques hommes et un officier grièvement atteint gisaient à peu de dislance des fils de fer de l'ennemi. Aussitôt il résolut d'aller vers eux. En vain, le sous-lieutenant G... et les hommes qui étaient-là le supplièrent-ils de n'en rien faire, car il fallait franchir un terrain absolument découvert et sans cesse battu par les Allemands. Sa charité l'emporta sur sa prudence. « Il descendit à une source voisine, a écrit le lieutenant Mounier, afin de remplir d'eau son bidon pour les blessés. Puis il remit au sous-lieutenant G... sa canne qui l'embarrassait et il partit en rampant dans un champ d'avoine. Une mitrailleuse le vit et tira sans l'atteindre. Il s'arrêta un instant et reprit sa marche. De nouveau la mitrailleuse crépita. Et, cette fois, une balle le frappa à la tête et une antre dans la région abdominale. » Lorsque, quatre jours plus tard, on put enfin aller chercher ses restes, on le trouva étendu sur le dos, son crucifix à la main, la figure souriante, les yeux au ciel. « L'aumônier héroïque » était mort de la mort dont il était digne et qu'il n'avait pas cessé de désirer1.

Lorsque les hostilités prirent fin, sur les 132 au-

1. Après la mort du P. Lenoir, le lieutenant-colonel du k* colonial porta à la décision la communication suivante :

« Le lieutenant-colonel communique au régiment la note cidessous trouvée dans les papiers du P. Lenoir, aumônier militaire, tombé au champ d'honneur le 9 mai 1947, victime de son dévoue-

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môniers jésuites — aumôniers titulaires, aumôniers volontaires ou combattants faisant fonctions d'aumôniers — qui avaient fait campagne sur le front, 23 avaient été tués à l'ennemi ; plusieurs autres avaient été blessés sur le champ de bataille, certains môme Irois ou quatre fois. 30 étaient chevaliers de la Légion d'honneur1, 8 avaient reçu la médaille militaire et 98 portaient la Croix de guerre après

ment aux blessés, après avoir, durant trente mois, fait l'admiration de tous, par sa bonté, sa foi patriotique, la sainteté de sa vie.

« Il laisse parmi nous un souvenir impérissable.

« C'est avec la plus respectueuse et la plus douloureuse émotion que nous nous inclinons devant la dépouille mortelle de celui qui lut l'ami, le confident, le consolateur, le bienfaiteur de tant de braves du régiment. » Le lieutenant-colonel : Thiry.

« En cas de mort :

« Je dis « au revoir » à tous mes enfants bien-aimés du 4° colonial. Je les remercie de l'affectueuse sympathie et de la confiance qu'ils m'ont toujours témoignées, et si parfois, sans le vouloir, j'ai fait de la peine à quelques-uns, je leur demande bien sincèrement pardon. De tout mon cœur de Français, je leur demande de continuer à faire vaillamment leur devoir, à maintenir la tradition d'héroïsme du régiment, à lutter et à souffrir tant qu'il faudra, sans faillir, pour la délivrance du pays, avec une foi inconfusible dans les destinées de la France. De tout mon cœur de prêtre et d'ami, je les supplie d'assurer le salut éternel de leurs âmes, en restant fidèles à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à sa loi, en se puriiiant de leurs fautes, en s'unissantà Lui dans la Sainte Communion aussi souvent qu ils le pourront.

« Et je leur donne à tous rendez-vous au Ciel, où nous nous retrouverons pour toujours dans la vraie vie, la seule heureuse, pour laquelle Dieu nous a faits.

« Pour eux et à cette intention, j'offre joyeusement à notre Divin Maître Jésus-Christ le sacrifice de ma vie.

« Vive Dieu ! Vive la France ! Vive le 4° colonial !

P. Lenoir.

1. Les Pères Amblard, de Force ville, Y-M. Gauthier (f), Lenoir (f), Le Texier (-J-), Rameau (+), Pupey-Girard, Pelletier, Sainte- Marie, Jamin, Roullet, d'Herbigny, Dassonvillc, Doncœur. Dhalluin, Lefebvre, Rigot, Screpel, Ducoulombier, Soury-Lavergne (-f), Décisier, Decoster, Emonet, Berlier de Vauplane, Danset, Burgaud (-J-), Albert Fournier (y), de Contagnet (f ), Perrot (-f-), Joseph Vittrant(-f).

Outre les 132 aumôniers du front, 60 autres jésuites ayant dépassé l'âge de la mobilisation, avaient servi en qualité d'aumôniers delà Croix-Rouge dans les hôpitaux de l'arrière, plusieurs dans les bases et ambulances anglaises, et 7 dans les camps de prisonniers allemands.

Je transcris simplement quelques-unes des citations qui accom-

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159 citations à l'Ordre du jour, dont bon nombre au corps d'armée ou à l'armée.

Ce dévouement des Jésuites, comme du reste le

pagnèrent les nominations ci-dessus indiquées dans la Légion d'honneur.

Doncœur, aumônier, 28e brigade d'infanterie. « D'une énergie et d'un courage au-dessus de tout éloge . A sauvé la vie à de nombreux blessés en exposant journellement la sienne. Ne cesse de rendre les plus éminents services par l'exemple qu'il donne et la haute notion du devoir qu'il sait inculquer à tous. Déjà trois fois cité à l'Ordre. »

L'une de ces citations rapporte que « le 16 septembre 1914, aumônier d'une ambulance cernée par les Allemands, le P. Doncœur a par la fermeté de son attitude empêché le massacre des blessés ».

« De Forceville, aumônier à la S0 division, très gravement blessé par un éclat d'obus. « Sur le front depuis août 1914, fait l'admiration de tous par ses hautes vertus morales, son zèle et son dévouement inlassables vis-à-vis des blessés Toujours dans les endroits les plus exposés pour apporter le réconfort de sa parole aux combattants. A déjà reçu la croix de guerre ».

La citation à la suite de laquelle la croix lui fut remise est à signaler. On y lit : « Dès le début de la campagne, s'est affirmé par son affection pour le soldat, le soutenant dans les moments difficiles, non seulement par ses exhortations, mais aussi en poussant le dévouement jusqu'à porter le sac des soldats fatigués... 8a valeur morale n'a eu d'égale que sa modestie; a su conquérir la haute, estime et le respect affectueux de tous au 4e corps. »

Jamin, aumônier militaire. « Grande intelligence et grand cœur, qui depuis le début de la campagne, apporte au régiment son aide morale avec une modestie et un dévouement admirables. A toujours fait preuve d'un grand dédain du danger dans l'exercice de son ministère sous le feu. »

Lefebvre, aumônier divisionnaire. « Poursuit avec une âme héroïque sa mission d'encouragement et de consolation. Toujours aux premières lignes quand la bataille fait rage, s'est particulièrement distingué aux combats des 4 et 6 septembre, des 18, 2 i et 29 octobre 1916. Le 21 a réussi, au prix des plus grands dangers, à communiquer avec des isolés à travers un terrain bouleversé par le bombardement. Le 29, malgré un commencement d'intoxication par les gaz, n'a cessé d'apporter aux combattants et aux blessés le réconfort d'une présence qui leur est devenu très chère. »

Pupey-Girard, aumônier, G. B. D... « Aumônier militaire d'un dévouement exceptionnel et d'une haute valeur morale. Toujours dans les tranchées ou en première ligne pour apporter ses secours. En juin 1915, comme en septembre, est parti avec les vagues d'assaut, donnant à tous un magnifique exemple par un mépris complet du danger. »

Roulet, aumônier militaire G. B. D... « Modèle de modestie et de bravoure. A l'attaque du 29 mars 1916, est parti avec la première vague d'assaut et a pénétré en même temps qu'elle dans la position ennemie ; n'a cessé de circuler en première ligne, le 29 et le ;>0 mars,

dévouement non moins incontestable et non moins éclatant de leurs camarades, les aumôniers militaires du clergé séculier et des autres ordres religieux, ne pouvait pas échapper aux hommes. Gomment, au surplus, les troupiers n'en auraient-ils pas été frappés?

Ils savaient, en effet, que beaucoup de leurs aumôniers, — en particulier tous les aumôniers du Comité de Mun, — faisaient campagne à côté d'eux, non point parce qu'ils y étaient obligés, mais en qualité de volontaires et parce qu'ils s'étaient spontanément engagés. Ils n'ignoraient pas que certains de ces religieux avaient dépassé l'âge d'être soldats, comme par exemple (pour ne parler que des morts),

réconfortant les blessés et mourants, donnant à tous le plus bel encouragement, ainsi que l'exemple d'un mépris absolu du danger. »

Sainte-Marie, aumônier divisionnaire . « A volontairement accompagne un régiment en première ligne au cours des attaques du 4 au 15 juillet 1916. Toujours au poste le plus avancé et le plus périlleux, de jour etde nuit, n'a cessé d'assister les blessés et d'exalter l'enthousiasme des combattants par sa parole et son attitude.

« Très grièvement blessé, a donné à tous le plus bel exemple d'héroïsme et d'abnégation. »

Dans sa 8e citation le P. Sainte-Marie était donné comme « l'incarnation du devoir le plus absolu. »

Decisier, Auguste-François, aumônier titulaire territorial, groupe de brancardiers de la 4e division d'infanterie.

« Aumônier réputé par sa bravoure, son dévouement et sa bonté. En toute circonstance depuis le début de la campagne a été un précieux auxiliaire pour le commandement, entretenant partout le bon esprit et la belle humeur. Constamment sur le front en première ligne, et même en avant des lignes, dès qu'il pouvait s'y rendre utile, a de superbes services de guerre dont témoignent deux blessures et six citations. »

Fierlier de Yauplane, aumônier d'une division d'infanterie coloniale :

« Bien que classé dans le service auxiliaire, puis réformé au cours de la guerre, a volontairement repris du service. Grièvement blessé le 28 septembre 1915, en relevant un ofiicier tombé sur le champ de bataille, est revenu prendre sa place au front à peine guéri. S'est dépensé sans compter avec une activité et un courage inépuisable, apportant à tous et dans les circonstances les plus critiques, le concours de son ministère. S'est particulièrement distingué au cours des opérations sur la Suippe, du 5 au 12 octobre, par sa vaillance et sa charité inlassables envers les blessés. »

les PP. Fournier, Le Texier, Rameau, Petit et que d'autres, tels que les PP. Soury-Lavergne, Gaillaud (pour ne citer ici encore que des aumôniers tués à l'ennemi) régulièrement réformés par des conseils de révision, auraient pu avec un peu moins de patriotisme, vaquer légitimement à leurs occupations ordinaires, à l'abri de toute fatigue et de tout péril.

Ils voyaient enfin avec quel dévouement ces aumôniers se consacraient à leur service et combien peu ils s'épargnaient au feu. Et c'est pour cela qu'insensiblement en eux de l'estime était née la confiance et de la confiance l'affection.

Cette affection se manifestait de bien des manières différentes.

Elle éclatait dans les éloges, tout à fait « nature », qu'elle inspirait. A vrai dire, ces grands enfants ne savaient la plupart du temps que d'une façon vague ce que c'était qu'un Jésuite. « Le lieutenant est un curé, disait du P. Rivet, si bravement tombé à Carency, un de ses légionnaires. — Mais non, c'est un Jésuite, que je te dis. — Ren alors, qu'est-ce que c'est, un Jésuite? — C'est pas un curé, voyons : c'est une sorte de curé, comme qui dirait un missionnaire. Quoi ! )> — Dans un autre cas, un chasseur affirmait doctoralement : « Un Jésuite, c'est une espèce de curé qui ne dit la messe qu'à trentedeux ans! » Celui-là n'exprimait pas toute la vérité, mais il « brûlait », comme on dit dans certains jeux de société.

Du reste, fixés ou non sur la qualité de leurs Pères aumôniers, les « bonhommes » ne marchandaient pas sur l'éloge, même en public.

« En gare de Sainte-Menehould, j'ai entendu deux soldats du 24e colonial causer de leur aumônier, le P. de Vauplane. « Tu l'as bien vu, comme il mar-

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chait sur le parapet pour ramener les « types ». Il est épatant. Et puis, il nous tirait par le bras pour nous aider à sortir des tranchées... Ce qu'ils sont tout de même chic, ces curés ! »

Celui qui rapportait cette conversation se doutaitil que ses coloniaux du 4e en disaient autant de lui? « J'ai entendu avant-hier, écrivait un prêtre-soldat, le 20 juillet 1915, deux coloniaux qui parlaient du P. Lenoir, leur aumônier, leur « évêque », comme disait l'un (à cause peut-être de sa croix d'aumônier), « un type épatant, merveilleux, toujours dans les « tranchées ou les boyaux. Malheureusement, y se « fera tuer, y a pas de doute (hélas la prophétie ne « se réalisa que trop devant Monastir). Mais, celui- « là, quoiqu'il arrive, y peut être sûr qu'on le lais- « sera pas aux Boches. Y a la Légion d'honneur ! « Ben sûr, y la mérite... En v'ià un évêque ! »

Cette affection se traduisait aussi par de naïves, de touchantes recommandations. « Monsieur l'Aumônier, ménagez-vous bien. N'allez pas tomber malade au moins. » Non seulement le P. Àucler, auquel cette recommandation était faite, tomba malade, mais il mourut d'épuisement. — « Ah ! mon Aumônier, je vous aime, je vous aime presque autant que maman !» — « Je vous aime beaucoup, monsieur l'Aumônier, disait un blessé au P. Soury-Lavergne. — Et pourquoi, mon petit? — Parce que vous êtes pour moi le bon Dieu. » Et un autre : « Quand vous passez dans nos tranchées vous, monsieur l'Aumônier, c'est comme si c'était le bon Dieu qui y passait ».

Et le petit gars n'avait pas tort ; le bon Dieu passait bien dans les tranchées avec le Père aumônier, puisque celui-ci portait toujours le Sainte Eucharistie sur lui.

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Les Jésuites dans les unités combattantes. — Cent quatre officiers.— Les Jésuites dans le rang. — Les victimes: de Charleroi en 1914 à la poussée triomphale de 1918, par la Marne, l'Yser, la Somme, la Marne encore, l'Aisne et la Meuse. — Cent soixante-deux tués. — Silhouettes de braves.

Comme j'ai eu déjà l'occasion de l'indiquer, les Jésuites mobilisés servirent dans toutes les armes sans exception. Au début de la guerre, quelques-uns d'entre eux seulement portaient Tépaulette. Ils l'avaient à peu près constamment refusée, quand elle leur avait été offerte, se contentant des galons plus modestes de sergent ou de caporal. Durant la campagne, la situation changeant, ils l'acceptèrent, parce que au feu l'officier est parliculièrement exposé.

A la fin des hostilités, 103 Jésuites avaient passé par l'armée en qualité d'officiers. Parmi eux, on comptait 3 officiers supérieurs, — 2 chefs de bataillon et un détaché dans l'armée britannique avec le grade de « lieutenant commander », — 15 capitaines, ou lieutenants de vaisseau, 25 lieutenants, ou enseignes de vaisseau, 55 sous-lieutenants et 5 majors ou aidesmajors du Service de santé.

Officiers, gradés, ou simples troupiers, les Jésuites furent pendant toute la guerre largement décimés.

Le premier qui fut tué, le sergent Guigues, tomba dès le 19 août 1914 sur cette terre d'Alsace dont la libération devait coûter à la France tant de sang. Il ouvrait des listes funèbres destinées à s'allonger démesurément, mais dont la pure gloire égalerait l'interminable longueur. Quelques jours après, devant

Nancy, dont le général de Gastelnau avait fermé rentrée d'une façon si magistrale au Kaiser1, les P. d'Argenton (sergent), médaillé militaire, Maurice Roux et Pasteau mouraient à leur tour.

Trois semaines se passent et l'effroyable ruée qui semblait devoir tout écraser, tout niveler sous elle, est arrêtée. De Meaux jusqu'aux Vosges l'invasion est refoulée. La Marne, l'idyllique et paisible Marne, a plus fait pour le salut de la France que n'eût fait une muraille d'acier. La victoire est à nous. Mais d'innombrables cadavres l'ont payée. Et parmi eux on relève sur le front central ceux du P. Léthu, du P. Grenier et du P. Estrangin — ce dernier tué au moment où il allait passer sous-lieutenant — et un peu plus sur la droite, dans la Meuse, ceux des P. de Malmusse, Jullia, Georges Legrand et Thélier.

Cependant la bataille continue opiniâtrement, de l'Oise et de l'Aisne jusqu'aux pays lorrains. — Au commencement d'octobre 1914, quand la rouille commence à envahir le feuillage des arbres, elle s'étend vers la Somme ; elle gagne ensuite l'Artois et les Flandres, pour remonter encore plus haut, jusque sur les rives de l'Yser aux eaux pâles entre Nieuport et Dixmude, puis devant Saint-Georges et Ypres. Ce sont les phases diverses de la « course à la mer » — combats qui dureront jusqu'aux premiers jours de 1915 et pendant lesquels le général Foch, non seu-

*. C'est à l'occasion de cette mémorable victoire du Grand-Couronné que le général de Castelnau lit le vœu dont témoigne la plaque offerte par lui, après l'armistice, à Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy. Sur cette plaque, on lit simplement ces mots :

A Notre-Dame de Bon-Secours,

Eternelle Gratitude

« Nisi Dominas custodierit civitatem, frustra vigilal

qui custodit eam. >)

Général de Castelnau.

■12 Septembre 1914.

lement barrera la route aux masses profondes commandées par le duc de Wurtemberg, mais les rejettera victorieusement sur la rive orientale de l'Yser. Et, pendant cette longue boucherie, tandis que les PP. Bugnet, Humbert sergent, médaillé militaire, et Bern. de Vrégille se feront luer, à l'autre extrémité du front tombent pour toujours dans les Flandres, les PP. Paradis, Demoustier, sergent, médaillé militaire, Grépieux, Roger, Hastey, de la Rouvière, Philippe de Blic, enseigne de vaisseau, chevalier de la Légion d'honneur, et Gilbert de Gironde, sous-lieutenant au 81° de ligne, chevalier de la Légion d'honneur, médaillé militaire, dont le dévouement et l'héroïsme légendaires furent consignés dans cette citation parue à l'Ordre de l'armée, sous la signature du général d'Urbal.

« Ordre du jour de l'armée, du 9 janvier 1915. De Gironde (Gilbert-Louis-Joseph), sous-lieutenant au 81e d'infanterie, prêtre dans la vie civile et arrivé au régiment comme soldat réserviste, devenait bien vite pour ses chefs un auxiliaire dévoué et, pour ses camarades, l'ami qui conseille, soutient et réconforte. A toujours été volontaire pour remplir les missions délicates et périlleuses, a réussi par son audace à rapporter des renseignements précis sur l'ennemi. Nommé caporal le 8 septembre (1914), décoré de la médaille militaire le 30 septembre, promu sergent le 16 octobre, sous-lieutenant de réserv&le 26 novembre, a été frappé à mort, le 7 décembre, dans une tranchée en avant de X... au moment où il allait prier sur le corps de deux hommes de sa compagnie1 ».

1. Il est plutôt à croire, d'après un de ses gradés, que le P. de Gironde était allé chercher la médaille d'identité — comme il le faisait souvent — des hommes auprès desquels il fut tue. car il ne lui était pas nécessaire d'être agenouillé à côté de leurs restes pour prier pour eux.

La Wœvre, Somme-Suipe, Berry-au-Bac, Croùy, le bois de la Gruerie, Perthes, les Eparges, la Boissière, Metzeral, à tous ces petits villages si souvent mentionnés dans les Communiqués officiels, de décembre 1914 au mois d'avril 1915, et dont les seuls noms chanteront dans l'histoire un éternel chant de gloire, est lié le souvenir d'une nouvelle série de braves, tous fauchés par la mitraille, les Pères Rouelle, Menesson, sous-lieutenant, chevalier de la Légion d'honneur, Noirot, Enauit, Bru, Genu, Jean Deslandes, adjudant, médaillé militaire, Pialat, souslieutenant, chevalier de la Légion d'honneur, Lemaître, Vallier, Rousselot et André de Gailhard-Bancel, sous-lieutenant, tué le même jour que son frère

Le sous-lieutenant de Gironde était légendaire dans toute la division : « Si je ne craignais d'employer un mot païen pour parler d'un tel chrétien, disait son général, je vous avouerais que je le regardais comme le fétiche de ma division. »

Au 81e, il avait une situation absolument hors pair. « Quel homme extraordinaire ! disait de lui son ancien commandant. Jamais je n'ai vu quelqu'un d'aussi brave. J'en étais arrivé à me demander parfois s'il avait conscience du danger. C'est moi qui l'ai fait décorer : mais j'avoue que la récompense n'était pas à la hauteur des services rendus. Il méritait la médaille quatre à cinq fois la semaine. »

Et ses camarades, faisant chorus, ajoutaient : « C'était un incomparable meneur d'hommes ». — « Pas un officier n'aura autant d'autorité que lui. »

Quant aux hommes, il avait sur eux un ascendant absolument extraordinaire. « Si le colonel mourait, disait l'un d'eux, de Gironde n'aurait qu'à se mettre à la tète du régiment. Nous le suivrions partout. » — « 11 se tuait pour les autres », reprenait un second. — « Pas un pour remonter comme lui, » ajoutait un troisième. Et un quatrième : « On se serait fait tuer pour lui » .

« Tu sais, disait un sergent blessé du 81e à son infirmier, je ne suis pas calotin, loin de là; mais ce jésuite-là, ce Gironde, ça c'était un type ! Pour moi, Jésus-Christ, ce devait être un héros comme de Gironde (sic), oui, de Gironde était plus qu'un homme. 11 était bon, bon ! Tout le monde avait recours à lui. Un jour, alors que tous étaient fourbus, il est allé à 12 kilomètres d'Ypres chercher de la bière pour un soldat. Il a sauvé plus de 400 blessés (sic) tombés entre les tranchées françaises et allemandes... Et il y allait en plein jour... Avec de Gironde» le plus poilu ne pouvait pas y faire. Ce sera la plus belle figure de la campagne. » (Pierre Suau. Un Héros, le P. Gilbert de Gironde, sous-lieutenant de réserve, p. 86. Paris, G. Beauchesne, 1016.)

Pierre, qui commandait sa compagnie, et dont M. Pierre de la Gorce, de l'Académie Française, a raconté lamort en termes si simples et si touchants :

« On dit qu'avant l'assaut André invita ses hommes à faire leur acte de contrition et le récita lui-même à haute voix. Puis, armé de son fusil, it s'élança à la tête de sa section. On enfonçait profondément dans la terre glaiseuse. Il parvint pourtant à progresser. Par bonds successifs d'une vingtaine de mètres, il se rapprochait des tranchées allemandes. Un soldat, nommé Gigoudan, qui était à côté de lui, fut blessé : « Vous êtes atteint, lui dit-il. — Ce n'est rien, répondit le soldat ». A ce moment, André se leva sur le coude et épaula son fusil pour faire feu. Soudain il s'affaissa. Il n'était qu'à quelques mètres des lignes allemandes. On vit du sang couler sur son front : « Adieu, Gigoudan », murmura-t-il en s'adressant à l'homme qui était près de lui. Puis il retomba et ne bougea plus1. »

Lorsque, sur les arbres longtemps dénudés, les bourgeons reparurent, puis les premières feuilles, on put se demander si le Printemps et la Victoire n'allaient pas venir de conserve pour les Alliés. De fait, dans les premiers jours de mai 1915, sous le

1. Je m'en voudrais de ne pas transcrire ici la fin de la belle notice que M. Pierre de la Gorce a consacrée aux lieutenants Pierre et André de Gailhard-Bancel. Car ces lignes si émouvantes peuvent s'appliquer, pour la consolation de ceux qui les pleurent, a beaucoup d'autres victimes de la guerre, jeunes religieux ou jeunes chrétiens.

« Ils sont confondus en terre lorraine, dans la multitude de ces morts humbles et glorieux qui ne se réveilleront qu'au dernier jour. Peu importe leur corps mortel. C'est dans la grande patrie d'en haut que les cherchent aujourd'hui ceux qui les ont aimés. Qu'ajouterais-je à ce que j'ai dit ? Quelles paroles pourraient atteindre à la hauteur où ces grandes âmes sont montées ! J'achève cette notice le jour de la Toussaint et je ne veux point, pour la clore, attendre demain, Jour des trépassés. C'est que la vraie fête des chers enfants n'est pas celle des âmes soutirantes, mais celle d'aujour-

commandement du général Pétain, qui posait par ce succès les bases de sa réputation militaire, le 33e corps perce dans le secteur d'Arras. C'est le moment où les journaux sont remplis des noms de Neuville-Saint-Vaast, Souchez, la Targette, Carency, Aix-Noulette, Notre-Dame de Lorette... Succès brillant, mais sans lendemain. Et les champs ou les rues de ces villages, hier obscurs, aujourd'hui à jamais célèbres, voient mourir pour leur pays le P. Rivet, lieutenant, les FF. Gotel, Courbois, Bonnel, Grand et les PP. Renevier, Jean Baud, médaillé militaire, Garnier, Desgtands, sous-lieutenant, chevalier de la Légion d'honneur et Gardés. Les semaines suivantes, sont renversés à leur tour les PP. de Contagnet et Fournier, aumôniers, l'un à Sebdul-Bahr, l'autre à Hébuteine, tous les deux chevaliers de la Légion d'honneur et les PP. Benoît à Jonchery, Vallat à Saint-Mihiel, et Vitrant, chevalier de la Légion d'honneur, dans cette Argonne, vraies Thermopyles de la France, dont les bois et les fourrés ont été arrosés de tant de sang et sont enrichis de tant de tombes que c'est à chaque pas qu'il faudrait pouvoir s'arrêter, s'agenouiller et prier...

Trois mois environ s'écoulent dans un calme relatif.

d'hui, celle des âmes bienheureuses. Ce soir du 1er novembre, je relis l'évangile de la solennité, qui est celui des Béatitudes et, parmi les promesses de Jésus, je n'en sais aucune qui ne s'applique, avec une vérité littérale, à ces deux morts bien-aimés... Il est arrivé parfois que des pères et des mères chargés d'années se sont agenouillés sous la bénédiction de leur iils promu au sacerdoce. Par ce geste d'humilité, ils ont cru, non amoindrir, mais rehausser la dignité paternelle, tant ils jugeaient auguste la main qui consacrait à l'autel ! Si je ne me trompe, sacrées aussi seront dans l'avenir les imains qui auront porté les armes pour le pays. L'hommage devra être double, quand la mort aura scellé le sacrifice. Or, nul n'a mérité mieux cette vénération que les deux chers enfants qui ont porté dans leur cœur le double amour de Dieu et de la patrie ; et c'est à genoux que les vieillards eux-mêmes doivent penser à eux et les prier. * {Correspondant, 25 janvier 1917.)

Au fort d'un été qui poursuit, malgré tout, sa tâche providentielle, en mûrissant doucement les grappes sur les coteaux marnois, on se prépare avec ardeur à de nouvelles batailles. L'artillerie lourde, qui commence à sortir de nos fonderies, est amenée en ligne ; on multiplie les dépôts de munitions; les voies de communication sont décuplées, les buts soigneusement assignés, les réserves constituées. Quand on est est prêt, la première offensive de Champagne se déclenche, fin septembre 1915. Elle ne dure guère qu'une quinzaine de jours, mais elle suffit pour entourer d'un halo éclatant dans nos annales nationales les noms de Saint- Hilaire-le-Grand, de Mourmelon, de Souain, de Perthes, du Trou-Bricot, de Sommepy, de Ville-sur-Tourbe, de Tahure, de Massives, de Sompuis et de vingt autres bourgs champenois. Et, pendant ces deux semaines, une quinzaine de Jésuites se feront encore tuer au feu, les aumôniers Perrot? Burgaud, Soury-Lavergne, tous trois chevaliers delà Légion d'honneur, le sous-lieutenant Bouttin, chevalier de la Légion d'honneur, lui aussi, l'aspirant Marcel Legrand, médaillé militaire et les sergents, caporaux et soldats Barrandon, Cattin, Duvoisin, Dauchez, Balbous, Veuillot, Marre, d'Ambrières, Richebé et Péry.

Que dire de la sinistre ruée allemande sur Verdun? Journées d'inoubliables angoisses que celles qui s'écoulèrent du 21 au 25 février 1916 surtout, alors que depuis dix-neuf mois déjà, pour le compte des autres peuples la France, suivant la forte expression du président Wilson1, « se tenait debout, en sentinelle, à la frontière de la liberté ». Le général de Gastelnau accourut et le désastre fut conjuré. Malgré la présence de

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