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CHAPITRE X

La Croix-Rouge. — Les Religieuses. — Leur action spéciale et leur influence sur les blessés. — Nombre des religieuses au début de la campagne anticléricale. — Épargnées par le cabinet Freycinet, elles sont frappées par les cabinets Waldeck- Rousseau et Combe. — Des suppléantes coûteuses. — La Croix-Rouge prend l'initiative d'appeler les religieuses dans sesambulances. — Grandnombre de Congrégations de femmes qui à l'arrière se consacrèrent au service des blessés.

« Ce matin, en sortant de ma guitoune... j'ai fait une découverte... J'ai vu, devinez quoi? un bleuet, un bleuet qui s'ouvrait sous le gazon lustré... Et cela m'a remué le cœur, à moi vieux poilu que vingt mois de guerre ont bronzé...

« Le printemps, c'est l'ami du soldat... vive le printemps ! Ses couleurs sont les nôtres. Regardez : bleuets, pâquerettes, coquelicots. Il ajoute cependant quelque chose... il vient de tordre à la hampe de son étendard triomphant une souple branche de feuillage, parce que le vert... c'est la couleur de l'espérance, c'est la couleur des lauriers » l.

L'impression, si poétiquement nolée dans cette page par un officier, n'est pas isolée. Que de fois ne

1. Jean de la Rocca. Mes heures de guerre : l'offensive du printemps.

l'a-t-on pas rencontrée sous la plume de nos poilus? Les petites fleurs des champs faisant une fraîche couronne aux sinistres entonnoirs, la touffe de muguet cueillie à la lisière d'un bois et pieusement envoyée dans de la mousse humide « à la maison », l'alouette s'envolant à tire d'ailes dans Je ciel bleu, un rouge-gorge se posant à trois ou quatre mètres des créneaux, le rossignol commençant ses roulades à la première aube et en laissant tomber les perles cristallines sur les tranchées, tranchées françaises, tranchées allemandes, — n'est-ce pas bien souvent qu'on nous en a parlé dans des lettres venues du front? Et toujours Ton ajoutait que cela était d'un vrai réconfort pour l'âme et pénétrait avec une douceur singulière jusqu'au fond du cœur1.

Eh bien, l'impression que le retour du printemps fit invariablement chaque année sur nos troupiers en campagne, impression de fraîcheur, d'apaisement, de renaissance à la vie pour ainsi dire, la religieuse le produisit sans cesse, et mille fois plus douce, mille fois plus profonde, sur les blessés. Quelle que fût la couleur de sa robe, quelle que fût sa coiffure,

1. « J'ai derrière moi un chaos et devant moi un charnier. Cependant une alouette chante en battant des ailes et remuant les pattes sans changer de place dans l'atmosphère rose. Je vois cette charmante petite chose vivante, qui vibre sans se déplacer, en face de moi, comme si elle becquetait la lumière. Un guetteur lève la tête pour la chercher des yeux. Il la regarde un instant avec tendresse »... Capitaine Henrv Bordeaux. Les derniers jours du fort de Vaux, p. 65, Plon-Nourrit, Paris, 1916.

D'un autre officier : « Il y a les alouettes... Tireli... tireli... le joli cri !... Il rafraîchit après les nuits de fièvre ; il donne de l'espoir, aux instants de regret... Tireli !... Tireli! C'est un ami fidèle ; on lui ouvre le cœur, dès qu'on l'entend. »

Du lieutenant Péricard : « Mon lieutenant, un rouge-gorge. Bientôt, nous sommes une vingtaine à contempler l'oiseau, l'œil aus ouvertures ; grâce à lui une quiétude est entrée dans nos yens* nos visages se sont détendus, nos âmes se sont reposées. » Face à face, Payot, Paris, p. 275, 276.

D'un brancardier divisionnaire : « Le bon Dieu a fait le printemps

voile noir aux longs plis austères ou cornette blanche battant l'air lentement, silencieusement, comme des ailes d'anges; Sœur de Charité, Sœur Hospitalière, ou Religieuse vouée d'ordinaire à d'autres tâches et les abandonnant toutes momentanément pour courir aux plus pressées dans les hôpitaux, la religieuse, toutes les fois qu'elle apparaissait auprès de lui, était toujours accueillie avec une joie émue par le blessé.

C'est que, avant d'arriver à l'hôpital où il avait pu voir enfin l'angélique silhouette venir vers lui en souriant, ce blessé avait passé par bien des souffrances ! Sur le terrain d'abord : il y était demeuré, pendant plusieurs heures peut-être, tout sanglant. Relevé, il avait trouvé sans doute aux postes de secours, à l'ambulance d'évacuation, dans les trains sanitaires, des chirurgiens dévoués, des infirmiers compatissants. Mais, dans la cohue dolente de loques glorieuses qu'à chaque instant les brancards rapportaient des tranchées ou des champs de bataille, obligé qu'on était de faire vite, comment les blessés auraient-ils pu trouver les soins délicats qu'exigeaient leur chair

pour tous, et je crois que nous, poilus, nous avons été favorisés. Les fleurs poussent au milieu des ruines et jamais nous ne les avons autant aimées et admirées. Et puis il y a les petits oiseaux. Ils sont braves, allez, ces petits ! Ils chantent morne au plus fort de la canonnade... nous les écoutons religieusement. »

D'un simple soldat : « Les alouettes sont restées... Il n'y a rien qu'elles qui ne nous aient pas abandonnés. C'est de braves petites bètes. »

c L'entendez-vous, le loriot? reprend Cordier, qui ne se tient pas d'aise. Et des muguets 1 Ab ! s'il va y en avoir du muguet ! Jusque dans les trous des marmites... Je me sens tout alerte et joyeux. » Lieutenant E. R. (capitaine Tuffrau). Carnet d'un combattant, p. 165, 166. Payot, Paris, 1917. «Ce matin, le printemps nous sourit. Sa jolie lumière se joue parmi les premières teintes verdoyantes sous les hautes futaies. Elle ranime aux visages fatigués les couleurs de l'allégresse. La joie chante sur toutes les lèvres et dans tous les nids. » Abbé. Tbellier de Poncheville. Dix mois ù Verdun, p. 37. de Gigord, Paris. 1919.

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trouée, leurs os brisés, leurs pauvres membres pantelants ou broyés ? Enfin, après tant de misères, les voilà arrivés. « Et ils voient de nouveau se pencher sur eux des femmes aux traits maternels, qui leur parlent tout près, tout bas, qui savent écouter, deviner, comprendre et se taire. Ils sentent se poser sur leur front, sur leurs cheveux des mains accoutumées, qui n'ont pourtant pas l'air d'être des mains humaines, dont le contact est un langage. A travers le voile de leurs paupières, jusque sous le bandeau qui les isole, ils perçoivent la surveillance des regards et l'inquiétude des pensées. On prévient leurs moindres désirs et on trouve le moyen de ne pas les contrarier, même quand il est impossible de les satisfaire1. »

Ce sont les ambulancières des diverses Sociétés de secours aux blessés. Admirables femmes, qui, pendant cinquante mois, « une croix rouge au front, comme une étoile, une croix rouge au sein, comme une fleur2 », montèrent la pénible garde du dévouement au chevet de nos soldats, dont plusieurs tombèrent tuées par les projectiles ou terrassées par l'épuisement sur ce champ de bataille obscur de la charité et dont d'autres, dans leurs ambulances bombardées, firent si virile figure sous les obus ennemis que les chefs épinglèrent sans hésiter la Croix de guerre sur maints de leurs corsages blancs. Infir-

1. Henri Lavedan. Les Blessés. Illustration, 31 octobre 1914, p. 318.

« J'avais une lièvre étrange, elle ramenait dans mon esprit un défilé fantastique de toutes les scènes que j'avais vécues pendant la guerre. Le premier éveil de ma conscience a été la vue des infirmières... Des femmes en blanc ! 0 douceur ! C'était comme si une apparition lumineuse caressait mon front de liévreux. » Jean des \ ignés Rouges. L'âme des chefs, p. 212, Perrin, Paris, 1917.

2. Maurice Donnay. Discours sur le prix de Vertu, 17 décembre

mières d'une abnégation telle qu'à son tour l'Académie française crut de son devoir de leur rendre un public hommage, en les signalant à l'admiration du pays1.

Mais, si infatigable que fût son dévouement, l'ambulancière de la Croix- Rouge n'en restait pas moins une femme du monde. Elle avait sa famille : son mari, ses enfants, conservaient leurs droits sur elle. Dès lors, sauf quelques cas exceptionnels, il lui était impossible, — elle ne le devait pas d'ailleurs, — de déserter nuit et jour son foyer. Et, quand elle y rentrait, elle y retrouvait des affections trop chaudes pour ne pas s'y abandonner.

La religieuse infirmière, elle, n'avait plus d'intérieur familial ici-bas. Pas de devoir, par conséquent, pour l'y rappeler nécessairement à certaines heures. Elle restait au service de ses malades sans cesse, tout le long du jour et aussi la nuit, quand, à la lueur de la petite veilleuse, elle allait d'un pas feutré du lit où une plainte l'avait attirée au lit d'où venait de s'élever un gémissement. Son temps était tout entier consacré aux blessés, et aux blessés aussi appartenaient exclusivement, sans réserve ni partage, ses préoccupations, sa tendresse maternelle et ses soins. Les blessés l'avaient senti tout de suite. On sent si promptement, quand on souffre, ce qui soulage et console ! Voilà pourquoi si pleins de reconnaissance qu'ils fussent pour l'ambulancière delà Croix-Rouge, et ils l'étaient assurément, ils gardaient le meilleur de leur vénération et de leur docilité pour ces admirables Sœurs qui, sortant de tous les rangs de la société, peuple, bourgeoisie, noblesse, les entou-

i. Gabriel Hanotaux. Discours sur les prix de Vertu, 25 novembre 1915.

raient d'un dévouement infatigable dans leur souriante activité \

De ces âmes « humbles et augustes » suivant le mot de Victor Hugo, Sœurs de charité par vocation, ou Religieuses aptes à prendre la tenue de guerre et à se transformer à l'heure voulue en infirmières incomparables, la France en abondait tellement que, depuis plusieurs siècles, elle en fournissait, dans le monde entier, les contrées les plus lointaines.

Au moment de l'enquête officielle de 1878, on en comptait tant à Paris qu'en province 127.753 2. C'était comme un réservoir de dévouement à peu près inépuisable, puisqu'il se réalimentait lui-même quand on y puisait, que la France avait ainsi sous la main. Et cette richesse morale était d'une valeur incalculable.

1. « Les Dames de la Croix-Rouge de Châlons, comme celles qui sont venues du reste de la France, ont fait preuve d'un dévouement inlassable et méritent les plus grands éloges. Quelques-unes ont même payé de leur vie la mission qu'elles ont voulu remplir. Cependant, on ne peut pas demander à toutes ces dames de faire pendant un an abstraction de toutes leurs affaires, de négliger leur famille. .. d'assurer tout le service avec une parfaite continuité, sans absences, sans congés, sans vacances.

« Cette complète régularité dans un service où les changements de personnel sont toujours, surtout s'ils sont fréquents, Tauisibles aux malades, ne peut donc s'obtenir qu'avec un personnel dont l'unique souci est les soins à donner aux malades ; il faut dans ce cas recourir aux Hospitalières de carrière et les Sœurs nous ont apporté un concours des plus précieux, qui a surtout été grandement apprécié par les blessés et par les malades.

« La Sœur... possède une main légère et experte. Elle est toujours là, sans connaître ni jours de fête, ni réunions de famille, ni vacances. C'est une femme, mais sa robe de bure et sa cornette, qui ne connaissent pas les variations de la mode, en ont fait un personnage traditionnel dont le sexe s'oublie.

« Aussi combien de fois arrive-t-il, dans nos hôpitaux, que le soldat rougit de demander à «la Dame «certains services, alors qu'il les réclame volontiers de la Sœur hospitalière. C'est tout à l'honneur des blessés et de la Sœur. » Dr Lemière, professeur à la Faculté de Médecine de l'Institut catholique de Lille. La guerre au diocèse de Châlons, pp. 357-358. Téqui, Paris, 1916.

2. Etat des Congrégations, Communautés et Associations religieuses, autorisées ou non, dressé en exécution de l'article 12 de la loi du 28 décembre 1878. I»aris, Imprira. nationale, 1878, pp. G et 7.

Le cabinet de Freycinet, qui fit signer par le président Grévy les décrets du 29 mars 1880, le comprit. Il enfonça bien à coups de hache les portes de 261 couvents de religieux. Mais, les religieuses, il n'osa jamais y toucher.

Vingt ans après, le cabinet Waldeck-Rousseau d'abord, le cabinet Gombesensuite, furent moins timides. La loi du 1er juillet 1901 votée, ils semèrent à tous les vents l'un des plus précieux trésors moraux dont un peuple se puisse enorgueillir. Ils épargnèrent bien momentanément quelques Congrégations de femmes, les Hospitalières surtout, mais ils furent sans pitié pour les autres, et, de ce fait, un trop grand nombre de religieuses durent quitter la France, passer la frontière et planter leur tente sur la terre d'exil.

Ce n'était pas seulement une injustice, doublée d'un acte d'ingratitude : c'était une faute, et des plus lourdes. Quand l'orage creva soudainement sur la France, au mois d'août 1914, on le vit bien.

A peine le premier coup de canon tiré, la Croix- Rouge française, — Société de secours aux blessés militaires, Dames Françaises et Union des Femmes de France, — ceignit le voile et le bandeau blancs. Le personnel féminin, environ 240.000 infirmières, qu'elle mit à la disposition du ministre de la Guerre, constituait une armée véritable. Mais, si imposante et si dévouée qu'elle fût, pour desservir, avec ses 1.570 hôpitaux (130.000 lits), les formations sanitaires où l'autorité militaire l'appelait, cette armée était, hélas! insuffisante. Et on ne tarda pas à le constater.

En présence de cette pénurie, on aurait pu faire appel dès la première heure aux exilées de la loi Waldeck-Rousseau. Si on en avait eu le courage, pas de doute que ces nobles femmes ne fussent

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accourues, oublieuses des persécutions de la veille et joyeusement avides de se dévouer. Car, si le besoin de se dévouer est inné chez la femme, chez la religieuse il est si profond qu'il en est impossible à sonder. On ne Fosa pas. Plutôt que de laisser les religieuses franchir le seuil des hôpitaux militaires ordinaires, on s'avisa qu'il y avait de l'autre côté de la Manche des Nurses anglaises et c'est à elles que le Gouvernement s'adressa.

Le jour où, du haut de la tribune, un député de la Gauche, M. Peyroux, indiqua le fait à ses collègues, ceux-ci en parurent littéralement abasourdis. Ils s'en doutaient si peu ! D'autant plus que l'orateur détailla avec une cruelle complaisance ]a dépense annuelle que cette mesure avait entraînée. Elle était exactement pour 300 nurses de 892.500 francs1.

4. « M. Amédée Peyroux. Comment y avez-vous remédié? Par un moyen qui a eu pour résultat de coûter fort cher et qui a produit des effets peu appréciables. Vous avez fait appel au corps des Nurses anglaises ; oui, le ministère de la Guerre a appelé à son secours les infirmières anglaises. {Mouvements divers .) Oh ! jesuisl'un des premiers à le reconnaître, il convient derendre hommage à leur science et à leur dévouement; je les ai vues à l'œuvre, et elles méritent les éloges qui leur sont adressés ; mais si je déplore cette mesure, c*est parce que nous les payons plus cher que les infirmières militaires. Les 300 nurses qui sont venues en France constituent un effectif qui coûtera à l'Etat une somme annuelle de un million.

« Vous paraissez étonné, monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat?... Voici la décomposition de ce chiffre pour chaque personne :

« Traitement annuel 4.035 francs.

« Traitement d'habillement 450 —

« Logement 350 —

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