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CHAPITRE XI

Les humbles et les petits dans le rang. ™ Les « ouvriers de la guerre ». — Gontigents fournis par les Ecoles primaires libres les Œuvres de Jeunesse, les Patronages, les Sociétés de gymnastique et de sport.

Les prêtres et les religieux tombés à l'ennemi ne furent pas les seuls à constituer le glorieux écot de l'Eglise de France dans le sanglant et immortel îolocauste qui paya notre triomphe national.

Plus nombreux encore, parce qu'ils étaient incom- )arablement plus nombreux aussi dans les rangs, des catholiques de tout âge et de toutes conditions achetèrent au prix de leur sang la libération du Pays.

De ces catholiques, comme du reste de tous ceux jui leur survécurent après avoir partagé aux armées ieurs luttes et leurs périls, on peut affirmer sans ïrainte ce qu'on a écrit avec tant de vérité de la nasse de nos combattants, obscurs petits troupiers jui n'auront pas d'histoire : ils « fabriquèrent de la gloire à profusion... ils firent des choses que la égende elle-même ne saurait grandir »*. Ils recu-

1. Dr Emm. Labat. « Notre optimisme. » Rev. des Deux Mondes, •r août 1915, pp. 573-574. Le Dr Labat ajoute : « Bien que de cette

lèrent les bornes connues de l'endurance humaine, en face de la souffrance, et « ils fournirent une somme d'héroïsme et d'abnégation qui paraît incompréhensible presque invraisemblable, à ceux-là même qui en furent les témoins » !.

Parmi eux les premiers à saluer sont les humbles, parce qu'ils furent les plus nombreux et qu'ils sont restés les plus inconnus. Légions anonymes et combien méritantes cependant ! Légions dont l'héroïsme obscur fut indiscutablement l'un des facteurs les plus importants de la victoire française, sinon le plus important de tous. Légions enfin dont les

gloire la moitié peut-être doive rester à jamais ignorée, ce qui survivra, certifié, prouvé, authentiqué, sera d'une telle richesse que la pensée de la France s'en pourra nourrir et enivrer pendant la suite des siècles ». Même note dans un journal neutre, la Gazette de Lausanne, 27 mai 1915 : « L'héroïsme est la menue monnaie de cette guerre ; on en dépense tant qu'il semble que le capital soit inépuisable... Du plus petit au plus grand, officiers et soldats accumulent des actes merveilleux qui seront demain l'orgueil de la Patrie ».

De fait, à lire les longues colonnes de citations, à l'Officiel, et cependant elles ne disent pas la cent millième partie de ce qui a été fait, on se demande avec stupeur où un peuple a pu trouver tant d'héroïsme à dépenser.

1. P.C., aumônier. Avec les Diables bleus. I. — Heauchesnc, Paris, 1916, p. 3. Ceci soit dit, bien entendu, sans enlever quoi que ce soit à l'admirable mérite du Généralissime et de la pléiade de généraux et d'officiers, dans lesquels il eut le bonheur de trouver des lieutenants si remarquables et de si dignes collaborateurs. Du reste, le maréchal Joffre lui-même n'a-t-il pas dit dans son discours de réception à l'Académie, 19 décembre 1918 : « Qu'eussent pu faire ces généraux et ces états-majors, en face d'un ennemi redoutable et disposant de moyens supérieurs, s'ils n'avaient commandé aux plus magnifiques soldats du monde ? »

C'est que quelle que soit la valeur militaire du chef suprême, il lui est absolument nécessaire pour que ses conceptions se réalisent de disposer d'une armée techniquement et moralement capable d'exécuter sans défaillances les plans auxquels il s'est arrêté. Telle fut notre armée, laquelle était au fond composée pour la plus grande partie d'ouvriers et bien plus encore de paysans; car. sur 10.000 combattants présents dans les tranchées, les Dis Huot et Voivenel ont calculé qu'on comptait en moyenne 7.360 paysans; 2.160 ouvriers ou employés et 480 soldats exerçant une professiOD libérale {La psychologie du soldat, p. 70. Renaissance du livre. Paris 1918).

exploits magnifiques ont surpassé toutes les attentes. Car que des soldats de carrière, officiers ou simples troupiers, dussent montrer, quand sonnerait l'heure inéluctable, et aussi longtemps qu'il le faudrait, l'héréditaire vaillance de la race, par avance on en était sûr. Mais que ces actes héroïques pussent être fournis quotidiennement, en gerbes épaisses, pendant cinquante et un mois par des hommes qui la veille encore étaient de simples ouvriers de la forge ou du bâtiment, de l'atelier ou de l'usine, de la voie ou des champs, en vérité qui donc aurait pu s'y attendre? Personne vraisemblablement. Cela eut lieu néanmoins. Et si ces admirables soldats furent les triomphateurs de la guerre la plus formidable que l'histoire ait connue et les destructeurs de la puissance militaire la plus gigantesque qui ait projeté son ombre étouffante sur le monde, c'est que, si modestes que fussent leurs origines, il n'en étaient pas moins eux aussi de la France ; c'est que cette France tout entière, du premier au dernier de ses enfants, avait comme Jeanne entendu « ses voix » et que ces voix lui criaient qu'il fallait à tout prix défendre le sol de la Patrie et en effacer coûte que coûte l'insolente, la déshonorante foulée du soulier allemand1.

Dans. le contingent relevant de l'Eglise de France,

1. C'est avec raison qu*on a noté chez nos troupiers cette étonnante virtuosité de la race, grâce à laquelle de simples soldats en des moments critiques ont eu l'instinct de ce qui était nécessaire et en l'absence de chefs tous renversés par les balles, ont entraîné leurs camarades à l'exécuter. Us ne s'en enflent pas du reste pour cela, au contraire : un matelot, qui avait défendu le Pé-tang en 1900 et qui avait été de nouveau blessé sur l'Yser, répondait toujours, quand on l'interrogeait sur ses exploits : « On ne se doutait pas d'avance qu'on ferait tout cela. Et il arrive parfois qu'on croit ne l'avoir pas fait. » On ne se doutait pas d'avance qu'on ferait tout cela ! Que de fois n'avons-nous pas entendu dire, équivalemment ' au moins, cette parole! Mais, cela, grâces à Dieu, etla race aidant. on l'a fait !

ces « ouvriers de la guerre » furent surtout fournis par les Ecoles primaires libres et par les Œuvres de Jeunesse catholiques, Patronages, Cercles d'études, Sociétés de gymnastique, Sociétés sportives de tout genre et de tout nom.

Combien de ces humbles furent obscurément tués, revêtus de ces capotes usées qui, avec leurs plaques de nuances différentes, leurs pattes distendues, leurs boutons plus ou moins réglementaires, leurs « roussis » de liquides enflammés, drapaient à nos yeux leurs épaules fatiguées de si superbes guenilles, quand ils venaient en permission ! Combien descendirent dans la fosse hâtivement creusée après la bataille, y emportant ces capotes comme unique suaire, suaire bien glorieux du reste, trophées humbles comme eux! Assez pour former des armées. Et c'est pourquoi il serait vain d'essayer de dénombrer ces preux inconnus ! Mais un chiffre pris au hasard permettra d'en deviner quelque chose : la Fédération gymnastique et sportive des Patronages de France, les Jeunes, compta à elle seule plus de 22.000 de ses membres, officiers ou soldats, tombés au champ d'honneur.

Les élèves de l'enseignement secondaire libre. Quelques chiffres et quelques faits.

L'Enseignement secondaire libre donna, lui aussi, à la France des phalanges de combattants et, par suite, des victimes par milliers. Mais, du moins, les noms de ces victimes-là ont en grande partie échappé à l'oubli. La plupart des collèges libres ont en effet

tenu à honneur de dresser la liste de leurs anciens élèves tués à l'ennemi. Beaucoup l'ont pieusement imprimée au frontispice de leurs palmarès, comme une muette et bien grave leçon donnée par leurs aînés à ceux qui les avaient suivis sur les bancs. Pourquoi ne réunirait-on pas quelque jour en un seul volume ces listes funèbres, où les simples soldats voisinent avec nombre d'officiers supérieurs et d'officiers généraux? A elles seules, toutes nues, elles seraient déjà un titre de gloire pour l'enseignement libre. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, devaient revenir des jours de trop triste mémoire, ne se dresseraientelles pas pour le défendre comme un rempart sacré bien difficile à violer?

En attendant que ce vœu se réalise, et sans aligner ici les chiffres des morts de tous les collèges libres, ce qui serait démesurément trop long, je me borne à indiquer la contribution de quelques-uns parmi eux dans le grand holocauste. On pourra juger des autres par eux.

Saint-Joseph. Avignon, 86 tués.

Externat Sainte-Marie, Lyon, 90.

Institut des Minimes, Lyon 94.

Saint-Joseph-de-Tivoli, Bordeaux, 102.

Saint-Ignace, Marseille, 104.

Saint-Joseph, Sarlat, 108.

Saint-Michel, Saint-Etienne, 109.

Saint-Grégoire, Tours, 112 (67 Légions d'honneur, 8 médailles militaires, 179 croix de guerre).

Institut des Chartreux, Lyon, 124 (statistique du 10 juillet 1918).

Notre-Dame de Mongré, Villefranche-sur-Saône.

Saint-Louis de Gonzague, rue Franklin, Paris, 158.

Saint-Joseph, Poitiers, 166.

Sainte-Croix, Le Mans, 195.

Saint-Joseph, Lyon, 201 (58 Légions d'honneur, 11 médailles militaires, 566 citations).

Saint-Ignace, rue de Madrid, Paris, 225 (24 Légions d'honneur, 96 croix de guerre).

Le Gahousou, Toulouse, 237.

Saint-François Xavier, Vannes, 310.

Stanislas, près de 1.000, avec plus d'un millier de Légions d'honneur.

Sainte-Geneviève, « la rue des Postes », qui donna à l'armée, — pour ne parler que des grands chefs — les généraux de Castelnau, Fayolle, Franchet d'Esperey, Liautey, Debenay, de Maud'huy, d'Urbal, Bailloud, etc., etc., paya lourdement sa gloire par la perte de près de 1.400 anciens élèves1.

Si l'héroïsme avec lequel se sacrifièrent les anciens élèves de l'Enseignement secondaire libre fut égalé par celui des élèves de l'Enseignement public tués au feu, il eut ceci de particulier qu'il s'auréola de pensées de foi bien émouvantes pour le croyant.

C'est, par exemple, le colonel de Hautecloque, — 14° hussards — qui, dans une charge tombe à Ethe,

1. Ou sait que le maréchal Foch, condisciple du général Fayolle à Saint-Michel de Saint-Etienne, se prépara à l'Ecole Polytechnique à l'Ecole Saint-Clément de Metz, sœur jumelle de Sainte-Geneviève en Lorraine. A propos de deux des généraux que nous venons de nommer, M. Emile Boutroux, disait à l'Académie Française, le 8 mai 1919, en réponse à M. de Curel : « Comme jadis Descartes, vous ne parlez de vos maîtres Jésuites qu'avec une pieuse reconnaissance. Ils vous ont sûrement enseigné le patriotisme et la foi dans la puissance de la volonté au service du devoir. Car, parmi les élèves de ces Pères, je trouve deux hommes qui sont aujourd'hui, en ce sens, l'honneur de notre pays : l'un, exemple saisissant de ce que peut la volonté, personnification de la vaillance et de l'énergie, capable d'opposer à des forces très supérieures la résistance la plus habile et la plus opiniâtre : le général de Maud'huy ; l'autre, dont le monde compare aujourd'hui le génie militaire avec celui de Napoléon, et qui, par la noblesse et la générosité de son caractère comme par la souple puissance de son intelligence, est définitivement classé comme 1 un des plus grands entre les Français, l'un des plus grands entre les hommes : le maréchal Foch. »

en Belgique, presque sur le corps de son lils et qui, se soulevant dans un dernier effort, crie : « Vive la France! Je vous aime, ô mon Dieu! » et, s'affaissant, rend le dernier soupir1.

C'est le colonel d'Epenoux : mortellement blessé, il dit au brigadier qui l'accompagne : « Je suis mortellement frappé, mon ami. Une dernière prière ». Et cette prière faite : « Tu prendras mon revolver pour toi ; tu remettras mon casque à ma famille et tu leur diras que je suis mort pour Dieu et pour la France ! »

C'est le capitaine Burin des Roziers : « Je n'avance plus que mon chapelet à la main y, écrivait-il. Et le lendemain même il mourait, ce chapelet roulé autour du poignet.

« Une balle, et puis c'est le ciel », avait dit à sa mère le lieutenant de Vincelles avant de partir. Et une balle le renverse de fait quelque temps après, gardant au cœur la pensée immortelle dans laquelle il avait mis le meilleur de ses espoirs.

Le 20 août 1914, sur la terre d'Alsace, où l'on vient de pénétrer le cœur joyeux, le lieutenant Guy de Cassagnac affûte silencieusement son sabre sur une meule de village au soleil levant. Quelques instants après, il s'élance le premier de sa section : blessé il n'en continue pas moins à combattre et tombe finalement, le front troué, en soldat chrétien. Le même jour, à peu de distance de lui, est terrassé par une balle son condisciple à l'Externat de la rue de Madrid, le lieutenant Xavier de Castelnau, lequel précède de dix-sept jours seulement dans le cercueil son frère Gérard, double deuil pour l'illustre soldat qui arrêta l'empereur Guillaume au Grand-Couronné.

1. Binet-Valmer. Mémoires d'an engagé volontaire. Flammarion. Paris, 1918, p. 26.

« Ma Sœur, quand vous verrez ma femme, — c'est la suprême recommandation d'un capitaine du 10e cuirassiers à la religieuse qui le soigne — vous lui direz pour la consoler que je meurs avec trois amours au cœur : l'amour de Dieu, l'amour de la France et son amour ! »

« Mes chers parents, ne me pleurez pas, écrit un simple brigadier de dragons, Robert Houdaille, mort le 13 août 1914 en chargeant un contre dix, mon sort est le plus beau qu'on puisse rêver : mourir pour son pays un soir de victoire... Français, j'ai tout donné à mon pays : catholique, je meurs après m'être réconcilié avec Dieu. »

« François, j'ai mon compte, dit le capitaine Senot de la Londe à son ordonnance blessé à ses côtés, mais moins grièvement que lui. Donne-moi le chapelet qui est dans ma poche. Nous allons le dire tous les deux. » Et dans le fracas de la bataille ces deux soldats étendus sur le sol que leur sang détrempe récitent le chapelet jusqu'au bout. Alors, le capitaine remet à son ordonnance son portefeuille et son alliance : « Tu les donneras à mon pauvre papa... Il aura tant de chagrin... Et maintenant François, je vais t'embrasser pour lui... Tu lui porteras mon dernier baiser... Adieu ».

Le lieutenant-aviateur Anthelme de Gibergues { a déjà eu six frères tués à l'ennemi. La mort ne l'épargnera pas plus qu'eux. Un jour, elle l'abat en plein azur. Et l'on retrouve dans les papiers du jeune pilote cette admirable lettre : « Si les ailes brisées, un jour, dans le ciel bleu, je retombe sur la terre en retournant à Dieu, que ces lignes apportent à ma mère, à mon père, les pensées dernières, les

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