‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 10 sur 15 · EX LISANT · texte numérisé non relu

EX LISANT

Telle est la suite de ce livre original et plein, riche de sagesse et d'expérience, où les événements se traduisent toujours en réflexions, qui arrête et retient sans cesse le lecteur par l'abondance de vues judicieuses, exactes, profondes. Je préviens qu'il faut le lire, pour le bien pénétrer, avec application et même avec étude, car la pensée en est tranquille, mais dense, et extrêmement complexe. Il est vrai qu'on y peut trouver aussi du divertissement, et l'auteur a distribué, avec le tact et le piquant qu'on lui connaît, les types, les tableaux et les aventures. Le récit est même varié par les plus délicats paysages, brefs, évocateurs, et qui doivent assurément être justes : Pétersbourg sous la neige; Moscou au premier soleil du printemps, et l'Egypte, d'Alexandrie à Louqsor, et surtout Constantinople, « fleur magnifique et souillée, née des décombres et du fumier de Byzance ». Mais ce qui distingue et classe l'ouvrage, c'est néanmoins le sérieux, la clairvoyance et l'intelligence, c'est tout ce qu'on y sent d'effort grave et loyal, c'est la volonté persistante qu'y marque l'auteur d'apporter sa meilleure contribution à l'intelligence de la vie contemporaine. Et voilà, en effet, un document que l'historien de la société, et surtout l'historien des mœurs, ne pourront plus, je crois, négliger.

Dans son ensemble, l'œuvre est la plus forte, la plus importante, et j'aimerais ajouter la plus utile,

qu'ait encore donnée M. Abel Hermant. Avec les Souvenirs du Vicomte de Courpière, et ces Confessions, nous avons enfin deux livres vraiment dignes des dons supérieurs de l'écrivain, qui, jusqu'à ces dernières années, paraissaient souvent le gêner par leur plasticité presque excessive et par leur variété même.

M. ABEL HERMANT M. de Courpière marié.

Ce livre nouveau complète l'œuvre que M. Abel Hcrmant avait entreprise, il y a quatre ans. en publiant les Souvenirs du Vicomte de Courpière. Et cette œuvre mérite une attention particulière, non seulement pour le rare mérite de l'écrivain, mais parce qu'un type original s'en dégage, type littéraire, type moral, type social. Créer un type, rien n'est plus rare en littérature que cette bonne fortune. M. Abel Hermant la méritait.

Faut-il donner un portrait rapide de Marie- Dieudonné-Maurice, vicomte de Courpière ? Son visage, trop joli, est fait de cheveux pâles et fins, d'un front bombé comme un front d'enfant, d'j^eux « durs, éclatants, infranchissables, des yeux d'agate où l'on se butte quand on le regarde

en face avec la prétention de le pénétrer ». Il a le nez accusé, la bouche grande. Il parait frêle, petit, efféminé; il est vigoureux, et presque athlétique. Sa voix est rauque et mal timbrée. Rien en lui n'inspire la sympathie. Mais il est fait pour plaire; il a toujours plu. « Il séduit les gens d'autorité. »

Il est superstitieux et inculte. Il est cynique et grossier quand il écrit, et il écrit d'une lourde écriture informe. Mais il parle toujours avec élégance, mesure et impertinence. Il est volontiers sentencieux, et, dans les occasions difficiles, retrouve spontané-ment le sens du discours racinien, insinuant et logique. Il est effronté, mais tenace, réfléchi et courageux quand il le faut, d'un courage insouciant et presque involontaire.

Tel est Courpière dans son apparence, et l'on reconnaît aussitôt en lui le produit d'une aristocratie dévoyée qui, depuis un siècle, n'a plus son emploi, et n'a pas gardé l'énergie d'adapter ses mœurs à ses goûts. En feuilletant Saint-Simon, nous trouverions à chaque page des ancêtres ou alliés de Courpière qui pourraient être ses modèles. Mais les conditions de la vie. d'une part, les idées morales, de l'autre, se sont développées à contre-sens de ce type d'hommes. Que peuveut-ils faire, dans notre temps, quand ils ne sont pas soldats, politiciens ou écrivains académiques, quand de trop nombreuses mésalliances n'ont pas fait prédominer en eux le caractère bourgeois, quand ils ne sont pas assez riches pour que leur oisiveté soit occupée? Ils peuvent, à l'extrême, devenir un Courpière,

c'est-à-dire un homme donWe métier est de plaire, et d'être aimé.

On voit combien le sujet choisi par M. Ahel Hermant est scabreux et difficile, et tout ce qui sépare Courpière de Don Juan. « M. de Courpière est une façon de Don Juan contemporain, toutes proportions gardées. Je veux toutefois signaler dès à présent deux différences capitales entre ces deux héros. Premièrement, Don Juan était libertin, c'est-à-dire libre penseur; M. de Courpière fut toujours bien pensant. En second lieu, Don Juan était désintéressé ; j'ai déjà laissé à entendre que l'ordre actuel de la société, si défavorable à M. de Courpière, ne lui permettait point de maintenir une discussion trop scrupuleuse entre les fantaisies de son cœur et les considérations de son intérêt, ou même de sa subsistance ».

Cela est de bonne tradition aristocratique, et l'on sait bien que, jusqu'à la Révolution, personne ne trouva mauvais qu'un gentilhomme tirât profit de l'amour qu'il inspirait. Le préjugé contraire n'est que de morale bourgeoise. Au surplus, le vicomte de Courpière trouva d'utiles exemples dans sa famille. Car si M. de Courpière, le père, ne recevait pas d'argent des femmes, du moins madame de Courpière, la mère, en recevait-elle d'un homme, le baron Duval, son ami. Et quand madame de Courpière commença de discerner les rares dispositions

de son fils, ce qu'elle éprouva pour lui fut une sorte d'estime professionnelle. Mais il est beau, néanmoins, que le jeune vicomte se soit retrouvé, dans une société si gâtée, avec la pureté traditionnelle du type. Et, d'autre part, ne pouvant faire emploi, pour mille raisons, des autres qualités de sa race, il est naturel que ce don- là se soit poussé chez lui avec une vigueur peut-être anormale.

On voit bien que, pour le parfait développement d'un tel caractère, il fallait que le milieu et les circonstances s'y prêtassent. Le milieu où vécut le vicomte de Courpière répondit toujours à ses dons particuliers par la plus favorable sympathie. Mais un accident lui survint à la fleur de l'âge. Il fit un mariage riche; il devint riche. Or, ses facultés de Don Juan spécial devaient évidemment être aiguillonnées, comme elles l'avaient été jusqu'alors, par la pénurie. C'est ainsi que s'expliquent et s'opposent les deux volumes de M. Abel Hermant. On voit dans l'un la courbe ascendante, dans l'autre la courbe descendante du héros.

Dès l'enfance, Courpière montra des dispositions, et je ne le suivrai pas dans le détail des aventures où il se révéla. Capable à l'occasion de faire chanter l'amant de sa mère, de forcer un secrétaire, et de confectionner une fausse traite, il préférait, à l'ordinaire, demander « sa subsistance » à d'autres trafics. Non seulement les femmes n'acceptaient pas de lui fut-ce leur salaire habituel, « parce qu'un instinct qu'elles éprouvaient toutes leur révélait, sinon sa maîtrise, du moins sa confrater-

nité », mais elles le reconnaissaient aussitôt pour l'homme qui est fait pour recevoir et non pour donner. Dans l'exercice de ce métier difficile, il apportait la prudence la mieux ménagée, et un tact que M. Abel Hermant sait faire admirer. D'ailleurs, malgré l'abondance de ses combinaisons et de ses ressources, il fut quelquefois déçu. Enfin, il se maria avec mademoiselle Blanche Lambercier, fille d'un richissime faiseur d'affaires, et ainsi commença le déclin de sa vie.

Entouré et bientôt envahi par l'opinion universelle qu'ayant trop d'argent il en devait restituer une part, Courpière fut alors entraîné à un genre de dépense qui répugnait à son caractère et à son orgueil professionnel. Il lutta tant qu'il put, mais il succomba enfin. Il restitua, et dans les mêmes occasions où il acquérait jadis — ce!a est bien difficile à expliquer congrument pour tout autre que l'auteur de Courpière. Dès lors il engraissa, se laissa exploiter par se3 parents, et finalement tomba amoureux d'une fille pauvre. Cet amour lui fit commettre toutes les folies, et notamment le fit échouer dans une campagne électorale. Car Courpière devient politique, et c'est matière à un chapitre plaisant et profond sur la façon dont on apprend et dont on fait la politique dans le monde. Ce qui est aussi d'une grande force comique, c'est de voir, à mesure que Courpière le fils déchoit, Courpière le père, tout rajeuni, le remplacer dans son rôle. M. Abel Hermant a voulu pourtant que son héros finît « en beauté », et, par un dernier ex-

ploit, Courpière en effet se ressaisit et redevient digne de lui-même. Honteux de sa richesse régulière, il divorce, sans rompre pourtant avec sa femme, et de façon à ne devoir désormais qu'à l'amour la fortune que lui assurait bassement la loi.

Le souvenir très présent du livre m'a entraîné à en faire l'analyse sur un ton de pince- sans-rire, qui est, en effet, le ton habituel de M. Abel Tfermant. Mais, comme on en peut juger, tout n'est qu'à demi plaisant dans cette affaire, et il y a matière à réfléchir. D'autant que M. Abel Hermant a entouré son héros d'un certain nombre de personnages accessoires et de comparses qui n'en sont pas tout à fait indignes. On en voit d'abord d'assez analogues aux types que M. Alfred Capus a mis en scène, avec tant de finesse insouciante et d'indulgente bonhomie, dans Faux Dépariai dans Qui perd gagne : le trop riche Camille Lambercier, le maître-chanteur Mahulot, des filles..., etc. Mais quelle différence dans les deux manières! Bien qu'il ait touché ce monde de plus près dans sa Confession d'un homme d'aujourd'hui ou daus YEsbroufe,M. Abel Hermant n'a jamais que l'air de badiner. Sous l'élégance des formules, ou plutôt sous l'ironie des euphémismes, on sent une clairvoyance cruelle, une lucidité persistante et inflexible qui devient une espèce d'impartiale férocité.

Les compagnons de Courpière sont, pour la plu-

part, d'un autre monde; ils sont « du monde », comme on le pensait bien, et pour eux M. Abel Hermant a moins d'indulgence encore. Je ne crois pas qu'en aucun temps la vie mondaine ait trouvé un analyste et un peintre plus impitoyable. La suite des portraits mondains qu'on pourrait tirer des Courpière est à faire frémir. Il est vrai, comme je l'ai dit, qu'on en pourrait tirer de très analogues de Saint-Simon ou des mémoires du xvme siècle. Au moins ces sociétés-là donnaient-elles leur jeu aux qualités de la race, tandis qu'ici on n'en a plus que les tares. On voit ramassé tout ce que peuvent engendrer de vice — de vice élégant et sournois — la morgue, l'oisiveté et le perpétuel souci de l'argent, qui sont la marque des aristocraties déchues. Ce vice s'étale avec tant de candeur on de cynisme, et l'auteur de son coté manie son sujet avec une tranquillité si naturelle, qu'on cesse très vite de s'étonner et de juger. Aventures et anecdotes se succèdent d'ailleurs avec une rapidité extrême, pent-être excessive, et qui ne laisse qu'à l'auteur le temps de la réflexion.

Existe-t-il vraiment de telles gens ? S'est-il passé vraiment de telles scènes ? N'y a-t-il pas quelque excès, sinon dans l'observation, du moins dans le choix et dans l'assemblage ? Ce n'est pas moi qui puis en juger, mais je suis porté à en penser ce que M. Hermant dit lui-même, si fortement, d'une de ses héroïnes. « Je certifie qu'on n'a jamais articulé sur cette femme que des mensonges, mais que les calomnies la peignent au vif, et, en fin de

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compte, telle qu'elle est... » On a accusé, on accusera M. Hermant de calomnie, mais je crois que cette calomnie met sur le chemin de la vérité, et, en tout cas, les causes qu'il signale peuvent logiquement engendrer les effets qu'il décrit. Je ne sais si ses portraits sont justes, mais je les crois vrais. Le type central, celui de Courpière, qui ne correspond probablement à aucun modèle particulier, est vrai, lui aussi, d'une vérité abstraite et générale. Quand nous le voyons vivre et agir dans le roman, nous lui reconnaissons sans doute un aspect propre, une existence individuelle, et c'est ce qui fait la valeur de l'œuvre. Si choquant ou si forcé que puisse sembler le personnage, je le crois pourtant représentatif d'une époque, d'une classe, d'une tendance commune, et c'est ce qui fait la valeur du document.

Ce mode de construction tout classique contribue à donner au roman une apparence un peu ancienne, et cela me conduit à défendre M. Abel Hermant d'une critique qu'on lui a faite assez couramment. On lui reproche volontiers l'archaïsme un peu apprêté de sa manière, et il est vrai qu'on n'a pas toujours, en le lisant, l'impression de lire un auteur contemporain. Il est difficile cependant de situer son style dans une période précise de notre histoire littéraire. On songe parfois à Laclos. Mais, tout compte fait, sa manière me pa-

raît plus proche de Saint-Evremont ou du cardinal de Retz. Au reste, je ne connais pas d'époque où notre langue ait eu plus de vigueur, plus de richesse, une grâce plus fière, que cette jeunesse du xvne siècle. Comme Retz ou Saint- Evremond, M. Abel Hermant est frondeur, philosophe et libertin, toujours au sens historique du mot. Il disserte en même temps qu'il décrit, et je ne vois guère d'irrévérence plus raisonneuse que la sienne. Tout chez lui s'enchaîne logiquement, s'explique par théorie et s'exprime en formule générale. A travers les scènes les plus cyniquement immorales, il se promène en moraliste. Mais ce moraliste est de bon goût, ne s'étonne pas, ne prêche jamais, et ne manque point de pirouetter sur ses talons en achevant son précepte.

A l'ordinaire, rien n'est si gênant que l'archaïsme, et la manie grandissante du pastiche est un de nos vices littéraires les plus affligeants. Chez M. Abel Hermant, cette impression de goût ancien n'a rien qui choque, et pour une raison très simple : c'est qu'il lui est naturel de composer et d'écrire comme il fait. C'est par un goût spontané qu'il retrouve ces habitudes d'autrefois. Cet écrivain, si moderne par son observation et sa pensée qu'il semble même dépasser notre temps, est naturellement organisé pour écrire dans la manière de nos premiers classiques. Il ne s'est pas adapté à sa forme sans tâtonnements. Le naturalisme le séduisit longtemps, et devait en effet le séduire par une haine commune de l'hypocrisie et du préjugé. En ce sens, M. Abel

Hermant est toujours uu naturaliste, et le Cavalier M iserey restera, d'ailleurs, un des romans durables de l'école. Mais tout le courage de l'écrivain n'est pas dans les mots, et un Retz est aussi hardi que Zola à voir et à peindre... En ce sens, aucun écrivain de ce temps n'aura eu plus de hardiesse que M. Abel Hermant, et le seul reproche auquel il ait voulu s'exposer, c'est d'avoir passé la mesure par horreur de la complaisance.

Histoire Socialiste.

Il y a cinq ou six ans, sur l'initiative d'une grande maison d'édition populaire, des écrivains, des hommes politiques, des professeurs, s'associaient pour publier une histoire do la France depuis 1789 jusqu'à la fin du xixe siècle. Parmi les collaborateurs, figuraient M. Jean Jaurès, M. Jules Guesde, M. Millerand, M. René Viviani, d'autres encore. La nouveauté de leur entreprise, c'est qu'ils la destinaient au peuple, et notamment au prolétariat ouvrier. Ils entendaient écrire l'histoire du peuple pour le peuple, et tirer de leur travail scientifique tout son effet d'éducation et de propagande. M. Jean Jaurès, qui avait assumé la direction de cette œuvre monumentale, devait aussi en poser les assises. En quatre gros volumes, il a écrit l'histoire de la Révolution, depuis la convo-

cation des Etats-Généraux jusqu'au 9 Thermidor.

Le premier sentiment que puisse inspirer une telle œuvre, c'est une surprise confondue qui approche de la stupéfaction. Comment M. Jaurès, absorbé par le travail législatif, tenu par un labeur presque continu de journaliste, sans cesse promené d'un bout de la France à l'autre pour le service de son parti, comment M. Jaurès a-t-il trouvé fût-ce le temps matériel de préparer et de composer un ouvrage qui représente presque à lui seul une vie d'homme? En quatre ou cinq années, et dont il n'a pu distraire qu'une faible part pour ses recherches, il a conduit à bout un travail qui, au témoignage de M. Aulard, eût exigé pour tout autre vingt ans de préparation. Et comment expliquer que M. Jaurès, tout neuf qu'il fût dans le travail historique, se soit trouvé dès l'abord l'égal du plus périlleux des sujets, qu'il ait émerveillé les professionnels par « son flair d'érudit, sa dextérité de metteur en œuvre », rencontré ou deviné une foule de textes ignorés des spécialistes, qu'il ait pu, en un mot. « dans ce peu de temps — c'est toujours M. Aulard que je cite — non pas ébaucher une esquisse, mais élever un monument... qui se trouve le plus ample, le plus solide, le plus beau de tous les monuments historiques élevés à la Révolution française »?

Ce mystère s'explique par ce qu'il y a d'extraordinaire, j'oserais dire de génial, dans la puissance de conception, dans la lucidité de vue de M. Jaurès. On sent, à chaque page de son livre, comme une

clarté immédiate de l'intuition, cette divination de l'esprit qui pressent et retrouve sous le désordre des faits la vérité profonde qu'ils recèlent. Mais il me semble que M. Jaurès doit beaucoup aussi à la nouveauté même de son idée directrice. On ne saurait s'étonner qu'envisageant l'histoire d'un autre point de A^ue, il y ait discerné beaucoup de choses qui avaient échappé à ses devanciers. La matière historique est presque infinie. Il y a un préjugé, non seulement dans le tri qu'y opère l'historien, mais dans son premier examen même, et c'est bien de l'historien qu'on peut dire qu'il cherche ce qu'il avait déjà trouvé. Le préjugé de M. Jaurès était un préjugé fécond ; il lui doit ses meilleures découvertes.

Il ne faut pas, d'ailleurs, se méprendre à ce mot de préjugé, et croire que l'homme de parti ait influé sur l'œuvre de l'historien. Dans cette œuvre immense, on ne trouvera pas un développement, pas un jugement où l'esprit de parti ait pu fausser la vérité. M. Aulard. que je continue de citer, car nulle autorité ne pourrait ici valoir la sienne, a été particulièrement frappé de cette impartialité de M. Jaurès. « Elle est merveilleuse, dit-il, et nul historien de la Révolution n'en a approché, même de loin. Elle n'est pas guindée; elle ne sent jamais l'effort; ce noble esprit n'a qu'à se laisser aller pour voir et juger le passé sans haine et sans passion... Cette histoire socialiste, c'est de l'histoire, de l'histoire sans épithète, l'histoire la plus haute et la plus sereine. » Mais il n'en est pas moins

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vrai que sa qualité de socialiste, son intention d'écrire pour l'enseignement des socialistes, si elles n'ont jamais faussé la vue de M. Jaurès, ont, dès l'abord, attiré son attention sur certains aspects des choses, ont comme éclairé ses recherches, lui ont suggéré mille pressentiments utiles que son travail ultérieur vérifiait.

S'agit-il, par exemple, de retracer, préalablement à la Révolution, les causes dont elle est issue? M. Jaurès laisse à Mignet, à Michelet, à Taine, à tant d'autres, l'exposé des causes intellectuelles, politiques, sentimentales. Mais, assemblant dans un large tableau une multitude de faits précis et directs, il montre à quel degré de prospérité et de puissance s'était élevée, vers la lin du xvme siècle, la bourgeoisie capitaliste. Il nous la montre détenant les rentes, les actions mobilières, la propriété bâtie des villes, commençant même à s'approprier la terre, pour lui appliquer une sorte d'exploitation méthodique par grandes surfaces et avec de grands capitaux. Beaucoup de ces faits étaient connus, mais leur rapprochement est original, et il projette un jour nouveau sur les origines de la grande Révolution bourgeoise qui ne fit en elTet qu'étendre à l'ordre politique la suprématie que, dans l'ordre économique, la bourgeoisie possédait déjà.

Certes, M. Jaurès ne réduit pas l'histoire à une sorte de déduction des faits économiques, mais il ne perd jamais de vue le rapport qui lie l'évolution économique aux changements politiques. C'est en ce sens qu'il a vraiment écrit une histoire socia-

liste. Il n'est pas enclin à exagérer la part du prolétariat dans les premières journées révolutionnaires. Il ne s'amuse pas. comme l'a fait M. Lichtenberger, à retrouver comme une ébauche du socialisme contemporain dans certains textes de la Constituante on de la Convention. Mais il a compris et il fait sentir admirablement par quelle suite ce grand éveil démocratique put former et dégager peu à peu la conscience ouvrière, et ce qu'on appelle aujourd'hui les sentiments de classe, Gomment « le prolétariat s'était animé à mesure que la Révolution elle-même s'animait et comment il avait grandi au feu des événements. » Chemin faisant, il a précisé ou rétabli certaines liaisons intermédiaires qui manquaient encore à l'histoire : les doctrines économiques de Saint-Just, l'action de ce Jacques Roux, dont la figure avait déjà frappé Michelet, les œuvres de l'abbé Dolivior ou du socialiste lyonnais Lange, qui furent les successeurs authentiques du curé Meslier, de Morelly, de Mably, et qui annoncent l'un Babœuf, l'autre Fourier. Enfin, dans un chapitre d'une ampleur et d'une clarté vraiment admirables, il a montré comment la poussée révolutionnaire a suscité, même hors de France, l'esprit socialiste, semé en Allemagne le germe communiste, déterminé, en Angleterre, la pensée du premier des grands socialistes modernes, Godwin...

Je pourrais multiplier les exemples. Cent historiens ont lu les Cahiers avant M. Jaurès, et M. Jaurès y a fait pourtant des découvertes imprévues.

C'est assurément qu'il voit clair, mais c'est aussi qu'il lisait avec une certaine fraîcheur de Aue, et que ses idées même lui imposaient une attention particulière. Voilà pourquoi il a pu ramener à l'histoire, d'un si rapide coup de filet, cette riche contribution de faits nouveaux et de conceptions nouvelles. Il les a mis en œuvre avec autant d'art que de simplicité. A la différence de Michelet, qui procède presque uniquement par descriptions, par suggestions, par tableaux, M. Jaurès expose, enseigne. Son but est plutôt de rendre l'histoire intelligible que vivante ; c'est une explication plutôt qu'une évocation. Il accumule les faits, répète les exemples, amasse les preuves, cite abondamment les documents et les témoignages, puis se retourne, et, en quelques phrases limpides, tire sa conclusion, qui est presque toujours évidente à force d'intelligence et de certitude. M. Jaurès éclaircit et persuade, et n'avance dans la suite de son discours qu'après avoir dissipé toute obscurité derrière lui.

Je répéterais volontiers à M. Jaurès ce qu'écrivait Proudhon à Michelet : « Je rêvais la Révolution telle à peu près que vous la montrez ; j'avoue que je ne la comprenais guère. » Je ne suis pas historien, mais je suis curieux d'histoire, et il y a bien des choses que je n'avais pas comprises avant que M. Jaurès m'y, eût fait pénétrer avec lui. Je citerai, par exemple, la question des biens nationaux et des assignats, la fuite à Varennes, la déclaration de guerre à l'Autriche, et surtout l'histoire des premiers mois de 1794, où la politique de Robes-

pierre m'est devenue pour la première fois intelligible. Et, d'ailleurs, Robespierre lui-même, Mirabeau, Marat. Saint-Just, s'ils ne revivent pas dans l'œuvre de M, Jaurès avec le pittoresque palpitant que leur jette Michelet, prennent cependant, par la lucidité du récit et la cohérence minutieuse de l'analyse, une forme et une figure vivantes. Ils sont si bien présents que M. Jaurès les interpelle quelquefois, discute avec eux, les invective et les réfute, et ces moyens rhétoriques sont à leur place dans cette œuvre claire, continue, et bien soudée comme un grand discours.

Jamais une intention ou une coquetterie d'écrivain n'altère l'expression exacte de sa pensée. Il crée sans effort les mots et les images, et sa pensée se revêt naturellement d'un ornement lyrique, mais il ne la dénature jamais pour l'embellir. Son style est également admirable par la magnificence, la propriété, et par une sorte d'obéissance spontanée à la pensée. Je ne vois guère à quoi l'on pourrait comparer la prose de M. Jaurès, si ce n'est à la prose de Victor Hugo. Elle est beaucoup plutôt poétique qu'oratoire, car M. Jaurès n'écrit pas comme il parle, mais il parle comme il écrit. Son style est plus égal et plus continu que celui de Victor Hugo ; on y trouve une abondance de métaphores, et non d'antithèses; il est plus tranquille et fait songer à un flot calme et puissant plutôt qu'à une vague coupée par l'orage. C'est un grand fleuve au lieu de la mer. Mais la ressemblance subsiste pourtant par une impression d'ampleur, de force,

de luxuriance poétique, et surtout de domination comme immédiate sur les images, sur les mots, sur les faits eux-mêmes. Il ne faut pas s'en étonner. M. Jaurès est un poète, c'est-à-dire tout le contraire d'un rêveur.

Pendant qu'on prononçait de belles harangues au Luxembourg, et que la Comédie-Française couronnait le buste de George Sand, sa famille et ses éditeurs choisissaient la meilleure façon de célébrer son centenaire. Ils réunissaient un choix de morceaux inédits : lettres, notes et fragments, qui parurent le jour même du jubilé sous le titre de Souvenirs et Idées.

Ce titre très simple donne une idée juste du volume. Les divers écrits qui le composent offrent en effet le caractère, ou bien de souvenirs personnels sur de grands événements historiques, ou bien de vues théoriques sur certains problèmes moraux et sociaux. C'est ainsi que cet ouvrage posthume comprend, suffisamment clair et complet en quelques |pages, un exposé des croyances spiritualistes de George Sand,£une déclaration de princi-

pes sur la question féministe, une étude, en réponse à Proudhon, sur le rùle des artistes dans la vie politique. Ces quelques écrits, d'ailleurs, bien qu'ils soient significatifs de la pensée et de la position morale de George Sand, n'ajoutent rien d'essentiel à son œuvre déjà connue. Le spiritualisme de Sand est exactement le spiritualisme romantique, celui qui a trouvé son expression la plus belle et la plus précise dans les grands poèmes métaphysiques de Victor Hugo : la croyance en Dieu, mais dans un Dieu qui se confond avec la nature, la mort conçue comme une libération de l'esprit, la matière peuplée de vie, la métempsycose, qui est à la fois la récompense du bien et l'acheminement à la vertu plus parfaite. Et quant à la question féministe, il est clair que les idées de George Sand ont déjà vieilli sur ce point. L'aspect social du problème lui échappe. Elle n'entend réclamer que l'égalité des droits dans le mariage, et non dans la société. Les femmes passionnées ou égarées qu'avaient peintes ses premiers romans lui apparaissent comme des victimes plutôt que comme des héroïnes. Elle flétrit la liberté des sexes comme « une doctrine immonde », et elle prune avec la plus sincère émotion « la fidélité conjugale, la sainteté du mariage ».

Le véritable intérêt du livre est donc dans les notes ou fragments de caractère historique. Ce sont, par ordre chronologique : des notes rédigées pendant la Révolution de 1848, du 29 mars au 26 avril; une pétition adressée, probablement vers le mois

de mai, à l'Assemblée Nationale sur l'état des paysans; un journal sur le Coup d'Etat, rédigé d'abord à Paris, puis à Nohant; enfin, après le long silence de l'empire, une correspondance échangée de Nohant avec Henry Harisse, avocat américain établi à Paris, et qui y était resté enfermé pendant le siège et pendant la première période de la Commune. Je ne sais pas quelle valeur exacte les historiens attacheront à ces fragments sans cohérence, arrêtés et repris, mal reliés les uns aux autres, à cette correspondance trop espacée, où la suite des événements ne se retrouve pas. Je serais surpris cependant qu'à défaut de faits ou de renseignements positifs, ils n'y trouvassent pas des indications plus précieuses peut-être que des faits. En tout cas, il me paraît impossible de lire ces pages interrompues et disjointes sans grande émotion, parfois même sans enthousiasme. Une grande âme a vécu là, grande en soi, grande par l'amour qu'elle eut pour de grandes choses.

On sait que George Sand prit une part personnelle aux événements de 1848. Liée d'amitié avec Ledru-Rollin. membre du Gouvernement provisoire et ministre de l'Intérieur, elle tint près de lui l'office d'un secrétaire intime. Elle rédigea les bulletins officiels du ministre aux commissaires de la République dispersés dans les départements. Ledru-Rollin appartenait, dans le Gouvernement,

à l'élément démocratique bourgeois; CJeorgc Sand était socialiste. Elle fit parfois tenir au ministre un laDgage qui l'engageait plus loin qu'il n'eût souhaité, et cela ne fut pas sans conséquences. Surtout, elle servait de lien entre Ledru-Rollin et les chefs du mouvement socialiste, notamment Barbes et Pierre Leroux.

Elle réagit contre les préjugés de Ledru-Rollin, qui « ne voulait et ne pouvait croire qu'en dehors de la bourgeoisie, on pourrait trouver des ouvriers capables et dignes d'être les ministres d'un grand peuple ». Elle a l'idée, originale et féconde, d'envoyer en mission de propagande dans les départements des ouvriers choisis parmi l'élite des organisations parisiennes, et cette idée se réalise en partie. Dans cette division qui, presque au lendemain de Février, sépare la France entière, républicains conservateurs d'une part, républicains socialistes de l'autre, George Sand a fait son choix. Mais elle ne se méprend pas sur la gravité de la rupture entre les f deux partis. Au lendemain du 16 avril elle écrit déjà : « Avant-hier, les partis pouvaient encore être confondus; aujourd'hui, un abîme les divise. Demain, peut-être, le sort des armes décidera entre eux. »

Le sort des armes devait décider en effet, et l'on se rappelle ce que furent les journées de Juin, ce que fut l'atroce répression qui les suivit. Dans ce volume, on ne trouvera pas de notes contemporaines sur la grande insurrection populaire. Mais nous savons par ailleurs quelle blessure

cruelle, incurable, en reçut la grande àme généreuse et juste de George Sand. Et, du reste, si l'on veut remplir cet intervalle par l'étude d'un document contemporain, qu'on relise le Prologue d'une Révolution de Louis Ménard. Louis Ménard qui, sans laisser une œuvre parfaite, fut par fragments et tout à la fois un philosophe, un grand historien, un chimiste, un poète, et même, je crois, un peintre, Louis Ménard qui fut l'ami respecté des plus grands esprits de ce temps, de Leconte de Lisle, de Renan, de M. Berthelot, de M. Anatole France, prit part, âgé de vingt-six ans, aux batailles de Juin. Il vit les barricades et les fusillades. Il en écrivit l'histoire, et ce petit livre sobre et simple, sans colère, écrit avec une recherche certaine d'impartialité, dejustice, de fermeté calme, à l'antique, fondé tout entier sur des impressions oculaires, sur des témoignages sûrs et des documents officiels, est la lecture la plus violente, la plus pathétique, la plus révoltante qui se puisse imaginer. Il faut le relire, ou bien rouvrir Y Education sentimentale, au chapitre admirable où Flaubert évoque les prisonniers des Tuileries, enfermés sous la terrasse du Bord de l'Eau : « Ils étaient là neuf cents hommes, entassés dans l'ordure, pêle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de rage; et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres... Quand les prisonniers s'approchaient d'un soupirail, les gardes nationaux, qui étaient de faction pour les empêcher d'ébranler les grilles, fourraient des coups de

baïonnettes, au hasard, dans le tas. Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s'étaient pas battus voulaient se signaler. C'était uu débordement de peur. On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois... La raison publique était troublée comme après les grands bouleversements de la nature... »

Au Coup d'Etat du 2 décembre 1 85 1 , George Sand, installée à Paris pour les représentations d'une de ses pièces,. Le Mariage de Victorine, recommence à noter jour par jour ses impressions et ses réflexions. La tentative du Président ne l'a pas surprise, mais la commotion de Juin avait été si forte que rien ne peut plus l'abattre. « Je suis si maîtresse de moi à présent, que rien ne m'indigne plus. Je regarde l'esprit de réaction comme l'aveugle fata- ; lité qu'il faut vaincre par le temps et la patience. » Le mercredi. 3 décembre, attendant des nouvelles de ses amis, les uns en fuite, les autres en prison, elle se chauffe doucement au coin de son feu, et cette satisfaction ne lui inspire pas d'idée égoïste. « Ah! bien-être! que tu es nécessaire à l'homme, et qu'il est amer de penser que la plupart des hommes mourront privés de tout ! En quoi ai-je mérité d'être tranquille dans ce coin avec les pieds chauds? Est-ce parce que j'ai beaucoup travaillé? Et tous ceux qui travaillent dans le froid, dans la

misère, dans les larmes, en quoi ont-ils mérité leurs souffrances? »

De sa fenêtre, elle suit les mouvements des troupes et lit les proclamations de Saint-Arnaud. « On tuera pour vous, honnêtes bourgeois, ne vous mêlez de rien. » Puis, elle part pour Nohant, et là, envisageant l'événement accompli dans ses conséquences et dans ses causes, c'est aux journées de Juin qu'on la voit songer encore. De Paris et de tous les coins de la France, les détails lui sont venus : fusillades, déportations, un régime policier, à la russe, étendu sur la nation entière. Et pourtant le peuple n'a pas bougé, et elle l'approuve de n'avoir pas fait résistance. Ce n'était pas sa bataille qu'on livrait. La bourgeoisie orléaniste n'attendait qu'un mouvement de révolte de sa part pour s'allier contre lui à l'armée. Depuis Juin, le divorce est consommé entre la bourgeoisie et le peuple. Décembre est le « funeste châtiment du parricide de Juin ». Et elle ajoute: « Tout cela était clair pour moi le lendemain de Juin, quels que fussent les premiers instigateurs de l'embrasement. La bourgeoisie, en se joignant à l'armée pour écraser le prolétariat, commit un crime qu'elle devait expier plus tard. » Sans doute, les bourgeois diront pour s'excuser que les origines du mouvement étaient louches, qu'ils ont marché contre l'émeute en pleurant, et qu'après tout le devoir était difficile à reconnaître. « Oh ! je n'hésite pas à répondre : il fallait faire volte-face et marcher contre les soldats de M. Cavaignac qui

étaient bien les mêmes que ceux de Louis Bonaparte. . Il fallait au besoin vous faire tuer entre deux feux. Est-il donc si difficile de mourir en protestant?... » Mais ils ne l'ont pas fait parce qu'ils redoutaient le peuple plus que la réaction, et c'est pourquoi, ce jour-là, « on a célébré une victoire plus bideuse encore que celle de Louis Bonaparte, puisque les citoyens y ont fait l'office de soldats ivres et abrutis ».

On voit combien l'attitude de George Sand diffère de celle de Victor Hugo. Pour Hugo, la grande déception de sa vie publique est en Décembre; c'est ce jour-là qu'on l'a trompé, qu'on lui a menti. Pour George Sand. c'est en Juin. Une fois son rêve de République sociale refoulé ou anéanti, toute sa force de révolte et d'indignation est épuisée. Cependant, il ne faudrait pas la croire indifférente, ni que pour elle la dictature militaire équivalût môme à la République conservatrice. Elle hait l'oppression, elle hait la soldatesque et la police, et, la République ne serait-elle qu'un mot, ce mot-là lui tient au cœur. Mais elle pense que le peuple a mieux fait de garder son sang pour d'autres batailles,, tandis que Hugo invectivera en vers sublimes le sommeil lâche des vieux faubourgs. Elle pense à l'avenir surtout, elle espère que le coup d'Etat provoquera la réconciliation entre le peuple et la bourgeoisie : « Puisse cetteleçon terrible, affreuse, ouvrir les yeux du tiers-état et amener un jour une réconciliation nécessaire... La bourgeoisie conservatrice fut logique en écrasant le peuple qu'elle haïssait.

Le peuple s'en souvient ! Mais qu'elle abjure sa haine, à présent qu'elle est châtiée de son parricide, et le peuple oubliera... » Elle prévoit la victoire future, et, pour ce jour-là, dans un admirable élan de confiance, d'optimisme enthousiaste, elle demande déjà au peuple d'être clément.

Je ne regrette pas de m'être arrêté avec complaisance sur ces souvenirs de 1848 et de 1851. Ils permettront d'apprécier combien était sincère et profonde, chez George Sand, la sensibilité sociale, comme elle restait en accord juste avec les événements et les hommes, et tout ce qu'il y a dans cette femme d'ardeur, de bonté efficace, de grandeur et de raison. C'est pourquoi la publication des Souvenirs et Idées ne pourra qu'enrichir, ennoblir encore celte grande figure. En sortant de cette lecture, il est impossible de ne pas aimer George Sand.

Sans doute on n'oublie pas toutes les réserves qu'il faut marquer sur son œuvre de romancier dont il ne survivra peut-être que deux ou trois pa}^sanneries presque parfaites, sur sa conception même du roman, qui lui a fait gâter les plus beaux sujets par la recherche de la péripétie imprévue ou du pittoresque inutile. Mais on comprend si bien l'amour, l'amitié, le respect qu'elle inspira, l'influence de guide ou de directrice qu'elle put exercer, par exemple, sur un homme tel que Flau-

bert ! Comment ne pas admirer sa puissance et son ardeur de sensation, la richesse expansive de sa nature, cette force de rayonnement faite d'amour de la vie. d'intelligence et de désintéressement ? Mieux que personne, elle avait senti que l'art doit rester en contact avec la vie sociale ; elle n'avait pas redouté les lins utiles; elle n'avait rien rejeté, comme tant d'autres, par égoïsme ou par orgueil. Elle a toujours eu le courage d'agir, de sentir et de comprendre. Elle a aimé le Peuple, que volontiers elle personnifie ou symbolise, car c'était la manière du temps. Louis Ménard aussi parle du Peuple comme d'une personne unique, d'un être défini : « Le Peuple se tut... le Peuple comprit... le Peuple présent à cette scène... » Pour George Sand, c'est Jacques Bonhomme, ou même Jacques tout court : c'est sous ce nom qu'elle lui parle, qu'elle l'adjure, le console, et qu'elle l'aime: « Jacques ! Jacques ! tu m'as bien fait du mal et j'ai bien souffert par toi dans le secret de mon âme. Mais je suis ta fille et ta mère, et si je ne sais pas vivre avec toi, du moins c'est avec toi et pour toi que je veux mourir... )>

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