‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 9 sur 15 · LAFCADIO I1EARN · texte numérisé non relu

LAFCADIO I1EARN

les données de lu science et les enseignements de la religion. Si nos sociétés, policées en apparence, reposant à la fois sur l'abus de la force et sur l'excès de la misère, si « les cannibales de la civilisation sont inconsciemment plus cruels que ceux de la sauvagerie ». c'est par l'insuffisance et l'inefficacité de la morale chrétienne. Or, Lafcadio Hearn estime que. de toutes les religions connues, les vieilles religions traditionnelles du Japon, le shintoïsme et le bouddhisme, sont les seules dont les doctrines fondamentales se trouvent en complet accord avec la pensée moderne. D'autre part, pour les fidèles de Shinto et de Bouddha, c^tte première conception du monde, conforme aux données de la science, se prolonge vers un idéal métaphysique et moral qui exalte toutes les vertus vraiment sociales de l'homme : la loyauté, le désintéressement, l'altruisme, l'esprit de sacrifice et d'abnégation.

Je ne puis naturellement entrer dans le détail de ces interprétations philosophiques. Tout au plus dirai-je d'un mot que Lafcadio Hearn. dont la culture est exclusivement anglaise, fait trop volontiers tenir la pensée moderne dans la pensée d'Herbert Spencer. D'ailleurs, si quelques textes bouddhiques se trouvent coïncider assez heureusement avec les formules de l'évolutionnisme anglais. c'est pur jeu d'esprit que s'armer de ce rapprochement pour voir dans le bouddhisme une révélation préalable de la vérité scientifique. Né considérer tel ou tel résultat de la recherche scientifique que comme la confirmation de telou tel texte sacré, est un

état d'esprit qui n'est guère supportable, même chez un japonisant. Je préfère Lafcadio Hearn lorsque, dans de fines analyses,, un peu trop dispersées, un peu trop brouillées à mon goût, il montre l'effet sur la vie familière de ces doctrines religieuses. Qu'on lise, par exemple, l'étude charmante intitulée le Sourdre japonais, le premier des essais traduits par .madame Léon Raynal. Un Japonais à qui l'on reproche durement une erreur ou une maladresse s'incline en souriant; c'est avec le même sourire tranquille et doux qu'il annoncera un malheur qui le frappe, la mort d'un être aimé. Les Japonais vivent en souriant, du même sourire qu'on remarque sur le visage de leurs dieux. Pourquoi? Parce que le sourire est l'expression du visage la plus aimable, et que c'est une règle morale, en toutes circonstances, même dans la souffrance ou le malheur. « d'offrir toujours au monde extérieur une apparence de bonheur, afin d'éveiller autant que possible chez autrui des pensées heureuses ». Dans le sourire japonais, il y aura, suivant les cas, une politesse charmante, de la discrétion, de l'empire sur soi-même, parfois même une sorte d'héroïsme. Une telle coutume, envisagée à sa surface, peut sembler, suivant les goûts, jolie ou choquante. Considérée plus profondément, elle exprime l'essencemême de la morale japonaise : c'est-à-dire l'effacement des émotions personnelles devant le bonheur et le bien-être ou l'utilité générale, la suppression de toute tendance égoïste, la victoire sur soi-même, l'aspiration au calme et à la sérénité.

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Sentir comme un Japonais le charme et la signification de telles coutumes, les rendre accessibles à nos imaginations européennes, telle est l'originalité propre de Lafcadio Hearn. Tout au plus observerat-on que sa japonophilie dépasse un peu la mesure. en ce sens qu'elle nous échappe, et que nous ne discernons plus les causes de son admiration ou de son plaisir. On sent, par exemple, dans les mœurs de l'ancien Japon, une manie scolastique, un goût de conférer aux objets et aux animaux des attributs ou des vertus symboliques, toute une puérilité compliquée et roide qui m'inspire infiniment moins de sympathie qu'à Hearn. Mais si j'avais vécu de sa vie, peut-être penserais-je comme lui.

Ce qui est plus désagréable, c'est la complaisance de Lafcadio Hearn pour le fanatisme patriotique, pour le nationalisme japonais. Il a recueilli ses impressions de professeur de lycée, et, chez les tout jeunes gens qu'il enseignait, l'exaltation nationaliste semblait déjà le sentiment le mieux formé et le plus fort. Quand Hearn demandait à ses élèves du lycée de Matsoué quelle était pour eux la forme parfaite du bonheur, ils répondaient : « Mourir pour Sa Majesté sacrée notre empereur bien-aimé! » Hearn les approuvait doucement : « Je pense que votre devoir social le plus haut vous commande d'honorer votre empereur, d'obéir aux lois, d'être prêts à donner votre sang pour l'amour du Japon.

Je pense qu'il est de votre devoir de respecter les dieux de vos pères, la religion de votre pays, alors même que tout n'y est plus pour vous vérité. »

Ces impressions sont anciennes de douze ans déjà, mais comme les événements actuels les éclairent d'une lumière vive! Ce peuple dont Hearn. avec tant de délicatesse, ou plutôt avec une perception si fine des intentions délicates, nous peint la tendresse, la courtoisie, le charme de manières et de paroles, ce peuple qui a fait tenir tant de poésie dans sa vie intime, dans ses cérémonies, dans ses formules de politesse, persiste durement dans son fanatisme tenace et brutal. On se réjouit qu'il soit en état d'avoir résisté victorieusement à une agression injuste. Mais le langage de Hearn à ses jeunes élèves continue à m' inquiéter et me rend suspecte mainte page de son livre. Trop évidemment il est résolu à admirer tout sentiment dérivé des morales shintoïste et bouddhiste. Or, le shintoïsme. qui est la religion d^s ancêtres, conduit aisément au fanatisme nationaliste. Et le bouddhisme, qui enseigne le sacrifice de la personne, ne peut qu'inspirer le sacrifice à la patrie.

En fait, toutes ces morales sont inquiétantes. Il est très beau que l'individu se sacrifie au bien général — représenté par l'idée de patrie ou par toute autre. Mais encore faut-il garder sa part délibérante dans la détermination du bien général, et ne pas l'accepter tout défini des mains de Sa Majesté l'empereur bien-aimé, ou du prêtre, fùt-il bouddhiste. Nous savons ce que l'autorité, d'une part, l'o-

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béissance, du l'autre, peuvent faire de morales ou de religions dont la jeunesse fut belle et douce, et voici que je me mets à craindre un peu pour les Japonais. Je craindrais aussi pour nous, si les religions de l'Extrême-Orient, conservées, il est vrai, depuis des milliers d'années, dans un état remarquable de pureté, et que n'a nullement déformées l'apport tout matériel delà civilisation occidentale, venaient s'installer chez nous, comme Lafcadio Hearn en forme le souhait à peine dissimulé. Il est vrai que nos religions sont usées, mais nous n'avons nulle intention d'en acquérir de neuves. Et, quelque admiration qu'on doive (''prouver pour la noblesse et la largeur du dogme bouddhiste, il vaut mieux arriver par une autre voie aux vérités qu'il contient. Je me demande, en fin de compte, si ce livre, plein de sympathie et d'amour pour la vie japonaise, ne me laisse pas dans une disposition d'esprit moins favorable qu'il ne m'avait trouvé à cet égard. Je ne connaissais et n'aimais les Japonais que par le charme de leur apparence et la séduction de leur art. Et il me gène maintenant que Lafcadio Hearn m'ait forcé à réfléchir sur le sens de leurs coutumes et sur les conséquences possibles de leurs dogmes. Je goûtais plus délicatement leurs usages quand ils me semblaient spontanés et détachés de la religion. Voilà probablement une nouvelle preuve du phénomène que Hearn ne se lasse p;is de signaler : la difficulté pour un Occidental mal préparé, fût-il, comme moi, de bonne volonté, à pénétrer l'âme japonaise.

Je crois bien qu'on toucherait les deux extrémités, les deux pôles contraires de l'exotisme, en comparant à un livre de Loti le dernier livre de MM. Marius-Ary Leblond, les Sortilèges, ou, mieux encore, le roman laotien de M. Jean Ajalbert, Sao Van Di.

Loti est un lyrique qui ne se plaît pas chez lui et qui ne tient pas en place. Le voyage pour lui n'est qu'un Aragabondage instable et sentimental. Son avidité mélancolique et lasse s'agite dans le monde comme un malade sur son oreiller. On vit mal ici; on étouffe; serai-je mieux ailleurs? Et le voilà qui court le monde, se cherchant lui-même et ne retrouvant que lui. Les voyages de Loti sont la suprême fleur de l'exotisme romantique. Mais peu à peu l'esthétique et la technique naturalistes ont gagné l'exotisme comme toutes les autres for-

mes du roman. Le voyage est devenu une étude; l'impression évoquée s'appuie sur une documentation précise ; la personne de l'artiste s'efface, se retire peu à peu du tableau qu'il a composé ou retracé. L'artiste était jadis un héros central, presque unique; aujourd'hui, il est absent ou invisible. Au lieu d'une autobiographie pessimiste ou passionnée, au lieu du journal d'une âme en déplacement ou en traitement, nous avons l'étude d'un milieu, traité, si distant et si étranger qu'il soit, parles mêmes procédés qu'un milieu parisien ou provincial. Le roman objectif, impersonnel s'est substitué, ici comme ailleurs, à l'épanchement imaginatif et lyrique. Et MM. Marius-Ary Leblond. surtout M. Ajalbert, sont précisément au point extrême de cette évolution.

Il ne faudrait pas cependant que ce changement nous rendit injustes pour une forme littéraire qui aura donné des chefs-d'œuvre et qu'aujourd'hui encore on ne saurait traiter négligemment. Recherchant, dans leur préface, les causes du discrédit dont souffrirait, suivant eux. l'exotisme

— et dont je ne m'aperçois guère, quant à moi

— MM. Marius-Ary Leblond l'attribuent à l'orientalisme « tapageur et superficiel » des romantiques. J'avoue que cette expression m'a choqué. « Tapageur », cela veut dire, je crois, que les romantiques aimaient les contrastes tranchés, employaient des couleurs crues, et « superficiel », que leurs descriptions sont de fantaisie et que l'imagination suppléait souvent à la sensation. Mais

qu'ils aient visité l'Orient, comme Byron et Lamartine, ou ne l'aient connu que par sa poésie, comme Hugo, c'est ce qui importe assez peu dans l'affaire. Leur exotisme est de même essence que leur historisme. Dans l'espace comme dans le temps, les romantiques n'ont fait que chercher des lieux plus favorables où loger leur passion, leur ardeur, leur ennui. L'Orient, pour eux, ne fut qu'un décor poétique. Qu'importe qu'il soit conforme aux paysages réels? Il faut laisser toute sa liberté au choix du rêve.

Entre l'exotisme romantique et l'exotisme naturaliste, on pourrait assurément marquer des intermédiaires. Les Parnassiens ont assuré la transition. Ils ont annexé de nouvelles régions à la littérature ; ils ont transformé les procédés de description littéraire et poétique. Je ne recherche pas si leur nouveauté fut toujours heureuse, et si une description de Gautier vaut un paysage de Chateaubriand. Pourtant on a senti cette matière encore effervescente se refroidir peu à peu sous leur travail. Par là ils ont préparé des habitudes d'observation plus attentives, plus véridiques. Ils ont rendu possibles des romans comme ceux de MM. Marius-Ary Leblond et Ajalbert.

Ainsi que dans leurs livres précédents, le Zèzère et la Sarabande, MM. Marius-Ary Leblond ont choisi pour scène la vieille île Bourbon, une de ces anciennes colonies où tant de races se sont mêlées :

créoles^ travailleurs noirs, hindous, et dont l'immigration chinoise vient compliquer encore le désordre ethnique. La Sarabande, comme on s'en souvient peut-être, peignait le soulèvement, Réchauffement de toute cette masse composite à l'occasion d'une crise locale, qui était, dans l'espèce, l'élection d'un, député. Les Sortilèges sont conçus dans un autre esprit. Le livra comprend quatre nouvelles, quatre études disposées symétriquement, courant sur le même fond de mœurs et de paysage, et consacrées chacune à des types de sang différent.

La première, qui est peut-être la plus parfaite, est l'histoire d'un vieil ouvrier malabare, usé au dur travail des sucreries. Le fils du maître, un jeune hlanc élégant et impérieux, a remarqué sa fille, Marie. VA beaucoup de sentiments confus se disputent l'âme timide du vieil ouvrier : la honte, le désir de la vengeance, la peur, une sorte de tendresse admirative pour le bel enfant blanc qu'il a fait jouer jadis et qui a bien le droit de satisfaire ce caprice, comme tous les autres. Il ne peut ni se résigner, ni se rebeller, et ce pauvre homme, épuisé, en qui revit pourtant l'orgueil natif de sa race, finit par se pendre, pour résoudre à sa manière de trop difficiles contradictions. Puis vient un tableau de mœurs mandiavates — les Malabares sont des Hindous ; les Mandiavates sont des Hovas. MM. Marius-Ary Lehlond ont voulu montrer là comment naît la jalousie dans l'âme d'une femme à demi-sauvage, au milieu d'une société polygamique. La troisième nouvelle

met en contact un Chinois et une mulâtresse. La dernière, qui est. avec la première,, celle que je préfère, peint l'éveil à la vie, à l'amour, d'une jeune négresse de l'île, obscure et tyrannisée pendant le jour, mais qui. sitôt la nuit venue, par une sorte de revanche secrète, sent renaître un instinct de brutalité et de domination, comme si la terre usurpée par le Blanc redevenait, pendant la nuit et jusqu'au soleil, le libre domaine de sa race. Au lieu de « mettre en contact, dans les entrelacements d'une intrigue unique, ces quatre humanités qui gardent de l'Univers, dans le mystère de leur mutisme, un sens différent ». MM. Marius-Ary Leblond ont prétendu, cette fois, les montrer autonomes, isolées. Cependant la plus brève analyse suffit à montrer que, dans trois de leurs nouvelles sur quatre, des « humanités » différentes sont en conflit. Toutes ces scènes, d'ailleurs, ont pour théâtre une terre civilisée, colonisée, et, si nous n'y apercevons pas la présence personnelle de l'écrivain, nous y sentons la présence sourde et continue du Blanc, de la culture, de la civilisation européenne. Même dans cette série- de nouvelles monographiques subsiste une impression de vie bigarrée, mélangée, dont tous les éléments ne sont pas à la môme distance de nous. C'est d'ailleurs à cet objet que s'adaptent le mieux les qualités propres de MM. Marius-Ary Leblond, leur intelligence, leur fertilité d'imagination, leur style parfois trop peu cohérent ou trop peu consistant, mais coloré, mobile, suggestif d'images et d'émotions.

Il y avait plus loin à aller dans la voie du naturalisme, de l'impressionnisme exotique. On pouvait prendre une civilisation achevée, close, que la conquête européenne n'a pas encore touchée et lésée, et, s'isolant là, couper tous liens avec le dehors, , donner tout son eiïort à reconstituer par l'observation, par la sympathie, la vie intérieure de ces hommes étrangers, s'oublier, s'annuler soi-même, écrire, en un mot, non pas le roman du voyageur ou du colon, mais le roman vierge de l'indigène. Voilà précisément ce qu'a tenté M. Jean Ajalbert, et c'est par quoi son roman laotien, Sao Van Di, me parait une œuvre presque complètement neuve et originale. Je sais bien qu'Ajalbert a vécu au Laos, et que ce n'est pas par divination qu'il a recueilli les éléments de son livre; je reconnais même, à la lecture, des impressions qui sont probablement les siennes propres, par exemple la traversée d'une forêt vierge, un voyage sur la rivière... Et pourtant, dans le petit village laotien qui est le lieu de cette idylle, je ne surprends pas un mot, pas un geste qui m'impose le sentiment de sa présence; je n'entends pas résonner une voix française, un pas français. C'est un petit monde bien fermé, qui se suffit, à la fois si complet et si différent du nôtre que la pensée n'v pénètre pas sans un peu de gêne et de peur ; il semble que la curiosité soit coupable, devienne une effraction, presque un viol. Je me suis senti dans mon tort, en suivant, à leur insu, l'aventure sentimentale de la vierge Sao Van Di et du jeune Kao Som Sène,

pure idylle d'ailleurs, comme je l'ai dit, pudique et doucement sensuelle, égayée de chansons qui me rappelaient les poèmes des Mille et une nuits du docteur Mardrus, et qui se termine par un mariage. Ce village paisible au bord de la rivière, ces gens simples, ces jeunes filles rieuses se défendaient contre moi par une sorte de pureté intacte, d'innocence. Cette impression singulière et délicate, est ce qui m'a fait sentir le plus sûrement la valeur du livre, sa rareté, sa vérité.

Je crois cependant que mon plaisir, comme à la lecture des Sortilèges, est resté d'ordre purement sensible, et je ne tombe pas d'accord avec MM.Marius-Ary Leblond qui, dans leur préface, revendiquent pour le roman exotique une valeur sociale. Il est social et altruiste, disent-ils, « en ce qu'il est une solidarité par la sensibilité, avec les autres races, dites inférieures, de l'Univers ». Et ils se demandent pourquoi un roman « qui expose sans conclusion oratoire le problème le plus grave pour les populations coloniales, dans leur ensemble, ne sera jamais, pour l'élite française, un roman social ».

La raison m'en paraît simple : c'est qu'il décrit d'autres sociétés que la notre, faites d'autres éléments, reposant sur d'autres faits et sur d'autres mœurs. Sans doute, il peut signaler des abus, inspirer des réformes, suggérer des réflexions importantes sur la valeur comparée des morales et

sur le mérite relatif des races. Mais des réflexions de cet ordre restent superficielles et passagères, elles ne remuent pas de sentiments profonds, n'ébranlent pas les ressorts actifs de l'intelligence,' et cela, parce que notre vie propre n'y est pas intéressée. Romans sociaux pour les gens de là-bas, sans doute, mais pus pour nous. Il y a certaines qualités d'émotion que peuvent seulement susciter le spectacle d'êtres pareils à nous, d'une société faite comme la nôtre ou que nous puissions transposer dans la nôtre. Et puis, la vie exotique, par ce qu'elle a de changeant, d'imprévu, d'étrange, met en jeu la curiosité, éveille cette nuance d'amusement particulière aux choses que nous ne pouvons pas prendre tout à fait au sérieux. Je ne nie pas qu'il y ait là beaucoup de légèreté, d'ignorance ; cela changera peut-être avec le temps. Mais aujourd'hui le roman exotique n'est pas en mesure de provoquer le sentiment qui est la cause el la condition de toute réflexion sociale, c'est-à-dire de nous faire sentir la nécessité d'uni; réflexion sérieuse sur nous-mêmes et sur les conditions propres de notre vie.

Plus l'écrivain sera sincère, exact, mieux il aura restauré dans leur singularité les mœurs ou Les êtres qu'il évoque, et plus nous sentirons la différence et la distance. La sensation d'extériorité, d'étrangeté s'accroîtra avec le talent du romancier. Et si le romancier prétend alors « exposer le problème », même le plus grave proposer uue solutiou, il aboutira fatalement au roman à thèse.

Sa solution ne sera jamais implicite,, sans risquer de rester inaperçue. Elle ne se dégagera pas naturellement de la Abrité des faits, parce que cette vérité ne nous est pas familière, parce qu'elle n'est pas la nôtre ; elle ne résultera pas d'actes ou de sentiments dont les mobiles ou les formes nous sont presque incommunicables. La leçon politique ou morale deviendra donc, par nécessité, exposé didactique, leçon, digression. Et je me demande alors si le simple récit de voyage ne vaut pas mieux, et en quoi la forme romanesque est utile. Les notes d'un voyageur réfléchi peuvent être un très bon livre, et, si l'on en doutait, on en pourrait trouver une nouvelle preuve dans l'ouvrage récent de M. Félicien Challaye sur le Japon et l'Extrême- Orient, livre qui pose, en effet, des problèmes et qui offre des solutions, qui provoque des réflexions sur la philosophie, sur l'art, sur la politique sociale, mais qui est du moins un livre d'étude et ne recherche pas d'autre agrément.

J'ai trop conscience de la légitimité, de la nécessité du roman social pour ne pas le défendre aussitôt, dans la mesure de ma force, contre la diversion exotique. Et il serait fâcheux que, par ce raisonnement détourné, on activât une production déjà plus que suffisante pour les besoins authentiques des lecteurs. Je persiste à penser que le roman exotique, comme le roman historique, répond surtout, en tant que genre, aux crises régulières de lassitude que détermine, dans le public comme chez les écrivains, l'abus du roman

mondain ou psychologique. Mais, hors des exceptions individuelles. l'exotism3 n'est pas une nourriture normale pour le public, un travail normal pour le romancier. Il est hon d'y toucher de temps à autre et par délassement, précisément delà même façon que l'on voyage, c'est-à-dire en conservant sur un point certain du globe son attache, son rôle utile, son travail.

M. MAURICE MAETERLINCK Le Double Jardin.

Je viens de relire ce livre, le Double Jardin, qui est paru depuis quelque temps déjà, mais dont la carrière commence à peine ; et, tout en l'achevant, je pensais aux commencements de l'écrivain, à l'éclatant article de Mirbeau qui apprit son nom au public français, à Pétrangeté obsédante de ses drames, la Princesse Malelne, l'Intruse, Pelléas. à tout ce qu'il y eut de paradoxal et de dénié dans sa première réputation. Quel beau chemin parcouru dans ces quinze années t Rien de plus périlleux et plus difficile pour un écrivain que d'éclairer, d'assurer un succès encore trouble et trop rapide. Dans un exact mouvement, avec une lente certitude. M. Maurice Maeterlinck a surmonté cette difficulté commune où sont venus échouer, où nous verrons se briser encore tant de débuts retentis-

sants. Son œuvre est une des rares, dans la production contemporaine, qui imposent l'impression de la solidité et de la durée. Il a conquis une sorte de considération unanime, que confirme et augmente encore la notoriété européenne dont il jouit. (ii 'la est juste, parce qu'il a beaucoup de talent, et qu'à quelques réserves près, on ne saurait faire de son talent un meilleur usage.

S'il fallait classer d'un mot M. Maurice Maeterlinck dans une famille d'écrivains, il faudrait dire que c'est un mystique. Sans doute, son mysticisme a changé peu à peu de caractère depuis ses premiers drames, où l'on voyait des personnages involontaires buter obscurément contre des forces inconnues à la recherche d'émotions et de vérités surnaturelles. Dans cette première phase de sa pensée, il semblait que nulle réalité humaine, nulle existence sensible ne comptât pour lui, et qu'il attendit dans l'extase la révélation éblouissante d'un mot divin. Je crois, aujourd'hui, que M. Maeterlinck est fixé sur terre; il y a reconnu sa place, fixé sa maison; il a pris racine. La combinaison des événements et des êtres n'est plus, à ses veux, un jeu mobile et indifférent que doit dépasser la pensée du sage. Il regarde, il observe, il réfléchit. Le mystique est devenu un moraliste, un moraliste attentif et scrutateur, qui compare, qui sait prévoir et pénétrer.

Et cependant, l'essence même de son talent, le secret de son originalité littéraire, c'est qu'il a gardé le sens du mystère. Son œuvre actuelle est

le produit d'une pensée réfléchie, mais sa réflexion le conduit à peu près aux mêmes conclusions que jadis son instinct. Un philosophe, par exemple, considérant des faits ou des actions, telles que nous en offre la vie quotidienne, y verra le point de départ d'idées ou de lois. Un mystique, comme M. Maurice Maeterlinck, y voit le point d'aboutissement ou de rencontre de forces supra-terrestres.

Le progrès de M. Maeterlinck, c'est d'avoir puis contact avec la réalité, d'avoir reconnu à la vie et aux actions humaines la beauté, la puissance d'intérêt qui leur est propre. Mais il ne les considère pas comme étant par elles-mêmes intelligibles. La vie reste à ses yeux, bien qu'il l'envisage avec toute la sincérité de la raison, une effrayante et admirable énigme. L'Univers, fourmillant de problèmes insolubles, lui apparaît peuplé de formes invisibles et mystérieuses. Et ces forces peu à peu s'animent, se personnifient, et voici que nous vivons dans un monde fabuleux et mythologique. Comme Maleine ou Pelléas, nous nous sentons cernés par une atmosphère féerique, peuplée de symboles étranges et menaçants.

Autrefois, ce mysticisme fabuleux sortait du rêve indéterminé du poète; il naît aujourd'hui do la réflexion parfaitement arrêtée du moraliste. C'est toute la différence, mais elle est grande. Parcourez, par exemple, la table des matières du Doit-

ble Jardin, qui est un recueil d'essais et d'articles. Une s'agit plus de princes fantastiques errant dans des forêts enchantées. Tous les sujets sont' inspirés par la vie courante, la vie connue : c'est la mort d'un petit chien, la roulette de Monte- Carlo, une course en automobile, le suffrage universel, et d'autres thèmes de même sorte. Mais le petit chien, et rattachement à l'homme que lui inspirait son candide instinct, suggèrent invinciblement à Maeterlinck, après maint tableau d'une intimité exquise et familière, une sorte de méditation cosmogonique et religieuse sur notre vie à nous, qui sommes « solitaires sur la planète comme des rois méconnus », sur notre destinée « qui plonge encore de toutes parts dans l'ombre». Et tout ce passage est fort beau.

Par une même métamorphose, le tripot de Monte- Carlo devient le Temple du Hasard, séjour du « Dieu le plus obscur de notre terre », que personnifie, dans la salle du jeu. « une petite boule incorruptible ». Et, pour le voyage en automobile, après qu'on nous aura donné du moteur une description parfaitement intelligente, la machine devient soudain un monstre ailé, un hippogriffe sur lequel l'homme, comme un demi-dieu de la Fable, s'élance pour des aventures inconnues, affronte des ennemis embusqués et sournois, terrasse enfin l'Espace soumis qui le hait et guette sa revanche. De même, la maladie du roi d'xVngleterre conduit M. Maeterlinck à dos considérations sur la médecine, et de ces réflexions sort presque aussitôt un

tableau symbolique de la Science humaine, tenant en suspens « Dieu, le Hasard, la Justice, ou quelque autre nom qu'on donne à l'idée cachée de l'Univers », et la jetant finalement hors de ses voies. De môme, les fleurs des champs, qu'on nous a décrites et nombrées avec la minutie et la poésie fidèle des vieux botanistes, « gardent le secret d'une mission tenace, représentent une pensée invariable, un désir obstiné de la Terre... » Et je pourrais ainsi reprendre un à un tous les fragments dont le livre se compose. Toujours le connu, le certain en vient à se résoudre, à s'absorber dans le Mystère, et toujours le Mystère se peuple de formes personnifiées, comme la forêt poétique où vécurent les premiers dieux.

Je ne contesterai pas que, dans ce mouvement constamment répété de la pensée, il n'entre, parfois, quelque chose de volontaire, et d'arbitraire par cela même. J'ai eu, très rarement d'ailleurs, l'impression que l'entrée du Mystère était à la fois inutile et trop réglée, et que M. Maeterlinck aboutissait peut-être au Mystère par la seule raison que, de lui, c'est toujours un peu de Mystère que l'on attend. Mais je ne veux pas insister sur cette impression, très courte et d'ailleurs peu certaine. Mieux vaut admirer que ce mode uniforme de réflexion et de développement n'engendre aucune monotonie, car nul livre n'est plus "varié, plus divers et plus animé que celui-ci. Cette diversité s'explique par une autre qualité que Maurice Maeterlinck possède à un degré remarquable. En même temps

qu'il a le don de tirer d'un spectacle matériel et concret son contenu d'idées abstraites, il sait inversement — et rien n'est plus rare que l'union de ces deux facultés — donner à une idée abstraite son équivalent concret et matériel. C'est ce qui surprend dans les plus belles pages de ses livres, ce qui en est la conquête et en fait le prix, qu'un si grand don d'imagination poétique vienne s'ajouter à une réflexion si prudente et si riche, à tant d'application, de discernement, de sagesse. M. Maurice Maeterlinck est à la fois un poète et un sage. Je goûte particulièrement que cette sagesse veuille bien s'étendre, et pour la première fois je crois bien, aux problèmes de la politique et aux rapports sociaux des hommes. Un chapitre entier, comme je l'ai déjà dit, est consacré au suffrage universel, et si M. Maeterlinck, fidèle à ses habitudes, se plaît à considérer l'instinct populaire comme une des forces impénétrables et irrésistibles qui si3 disputent la nature, du moins ne voit-il là qu'une preuve de la certitude et de l'infaillibilité de cet instinct. Au reste, en cet esprit raffiné et minutieux, on sent une grande sincérité de sentiment démocratique, et il est satisfaisant de l'entendre dire, en un noble et beau langage, que « quand le suffrage universel n'aurait fait. autre chose que de créer, comme en Amérique et en France, le sentiment d'égalité réelle qu'on y respire comme une atmosphère plus humaine et plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui viennent d'ailleurs, ce serait déjà un

bienfait qui ferait pardonner ses plus graves erreurs ». Dans une étude sur le drame moderne, que j'aurais eu plaisir à examiner en elle-même, il conclut que le véritable drame du siècle qui naît sera la lutte « du grand devoir de justice et de charité qui offusque tous les autres » contre l'égoïsme et l'ignorance. Le troisième essai sur les fleurs, Fleurs démodées, se termine par une page touchante et belle où s'évoque le même espoir : « Elles promettent déjà, en prévision des jours où les hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l'égalité des saines jouissances. » De telles phrases, et surtout le passage que j'ai souligné. pourraient être le langage d'un écrivain socialiste. Mais je sais trop bien ce que ces rapprochements peuvent avoir d'indiscret et de fallacieux, et il n'est qu'honnête de ne pas insister davantage. Ce sont là des paroles isolées, bien qu'importantes, et l'essentiel du livre est ailleurs. Il est dans cet art d'interprétation de la vie menue et intime, dans cette transmutation continue du familier en mystérieux, du fait en symbole et de l'idée en images. Il est peut-être surtout dans les deux grands essais de psychologie féminine et de morale passionnelle intitulés Portrait de Femme et De la Sincérité, où l'on croit retrouver l'art perdu des vieux moralistes, et dont l'inspiration est si sereine, la pénétration si exacte, l'ajustement si solide. Et je n'ai rien dit de l'art de l'écrivain, que je mettrais encore plus haut, quant à moi, s'il n'était si égal et si placide — et qu'on puisse donner le sens et l'émotion du

mystère en restant soi-même si tranquille est un autre mystère que je n'ai jamais bien pénétré. Il y a de la lenteur et un peu de verbalisme dans sa magnificence, parfois quelque afféterie dans sa nouveauté, et son habitude d'écrire en vers blancs (ces vers sont le plus souvent des vers de dix-huit syllabes coupés en trois tronçons, c'est-à-dire trois moitiés d'alexandrin) est fatigante dès qu'on l'a reconnue. Mais il a de très grandes qualités d'écrivain : une noblesse ample et colorée, une élévation qui touche à la sérénité, et qui n'exclut jamais cependant l'exactitude de détail la plus solide, une extrême clarté, une abondance et une justesse d'images qui descend jusque dans les détails les plus familiers du style. Je ne sais encore si c'est un très bon ou un grand écrivain, et l'avenir seul pourra le dire ; mais je sais que. pour sentir ce qui lui manque, c'est aux plus grands écrivains qu'il faut penser.

La Ruse.

Le dessein que M. Paul Adam a conçu est ambitieux et magnifique. En même temps que l'histoire d'une famille, il a entrepris d'écrire l'histoire d'un siècle, le plus riche, le plus singulier, le plus divers qu'aient connu les hommes. Cette entreprise est belle, et je ne lui connais pas d'exemple. Sans doute, les personnages de Balzac sont rattachés entre eux par mille liens, et ses romans principaux devaient s'ajuster pour une œuvre unique. Mais cette œuvre, outre qu'elle ne fut point achevée, n'embrasse^ qu'un môme et court espace de temps. La série des Rougon-Macquart. quand on l'envisage dans son ensemble, n'est aussi que la peinture synoptique de différents milieux sociaux, saisis à la même d<lte. M. Paul Adam, lui, a voulu inscrire dans l'unité vivante d'une œuvre, dans la

vérité humaine île quelques types, ce qui fuit et' ce qui passe, le mouvement changeant de l'histoire, la succession des idées, le hasard, le temps. Dans la Force, il nous avait conté la vie de Bernard Hérieourt, cuirassier de la République, puis dragon de l'empereur. Avec ses cavaliers anonymes, dures brutes stoïques et sans scrupule, Bernard galopa aprement sur le monde, dans la joie des charges, dans la recherche voluptueuse des coups, soldat géant, heureux de vivre et de frapper. Il fut colonel, et mourut jeune, un soir de bataille. Son fils Orner, Y Enfant d' Austerlitz , vit le retour des vaincus de la Bérésina et de Leipzig. Puis il connut l'invasion étrangère, la Royauté. et ce changement soudain de toutes choses qu'on nomma Restauration. Des éducations opposées se disputèrent L'âme puérile d'Orner. Sa mère voulut en faire un mystique des vieux âges; les jésuites qui l'élevèrent, un catholique des temps nouveaux, actif, avisé, politique. De ses deux oncles, l'un. Ëdme Lyrisse. capitaine en demi-solde, conspirait pour l'affranchissement des peuples et pour le retour du roi de Rome, l'autre, le comte de l'raxi-Blassans. diplomate, ami et disciple de Talleyrand, servait aimablement le Roi, comme il avait servi l'Empire et la République. Cependant l'aïeul d'Orner, le vieux Lyrisse. initiait l'enfant aux mystères de la franc-maçonnerie, lui apprenait à discerner, dans les révolutions et dans les grands changements de l'histoire, l'action toutepuissante des Sages, des Philadelphes ou des Illu-

minés. Orner écoutait, enfant sournois et faible, ambitieux et sensuel...

Nous le retrouvons, dans la Ruse, vieilli mais non pas changé. Praxi-Blassans l'avait affilié à la congrégation de la rue du Bac. Edme Lyrisse, en revanche, le présente aux Maçons et aux Carbonari, l'agrège aux Loges et aux Ventes. Avocat, il plaide tour à tour pour un chanoine calomnié et pour un major bonapartiste. Mais nous sommes en 1827; la monarchie légitime vacille et touche à sa fin ; on sent monter de toutes parts la fermentation révolutionnaire. Orner, malgré sa froideur égoïste et concertée, ne résiste pas à la contagion. D'ailleurs, dans le désordre de son esprit, une idée est apparue, à laquelle il s'attache et se voue, l'idée abstraite de la Loi, l'idée latine : la hache, les faisceaux et les licteurs. Un voyage aventureux en Italie, avec son oncle Lyrisse, accroît encore le pouvoir sur son esprit de cette vision classique. Et, désormais, sa voie est tracée. Presque malgré lui, car il est sans bravoure, il luttera pour la loi. contre la force.. Orner a bien choisi : il sera demain l'insurgé de Juillet, et après-demain, je présume, le ministre de Louis-Philippe.

Un Mignet, un Thiers à vingt-cinq ans, c'est ainsi que je me représente Qmer Héricourt. Autour de lui, grouille toute une agitation disparate : gens du monde, demi-soldes, conspirateurs, saint-simo-

niens, politiques royalistes et étudiants républicains. Les femmes aussi sont de l'époque. Les maitresses d'Orner Héricourt sont des grisettes, et sa fiancée, qu'il entoure d'un amour lamartinien, se nomme décemment Elvire... Comme on le voit, par cette peinture de mœurs M. Paul Adam rejoint d'une part Balzac, d'autre part Hugo, qui avait évoqué déjà cet élan de jeunesse enthousiaste. Et, par une coquetterie qui me plait, M. Paul Adam a emprunté en effet à la Comédie Humaine certains personnages de son roman. Un jeune médecin se nomme Horace Bianchon ; au Théâtre-Italien nous voyons le heau Buhempré dans la loge de madame de Maufrigneuse.

Dix critiques l'ont remarqué. Comment personne n'a-t-il signalé que M. Paul Adam avait tiré le même parti des Misérables? Est-ce qu'on aurait donc oublié ce livre sublime, le chef-d'œuvre de la prose française au siècle dernier, ce livre si profond, si pathétique, d'une beauté de forme incomparable, d'une pénétration historique extraordinaire? Quant à moi, il a nourri mon enfance, et, en relisant ces noms : Enjolras, Combeferre, Courfeyrac, j'avais la joie mélancolique de retrouver des amis d'autrefois. Je les ai chéris de tout mon cœur, ces beaux jeunes gens qui moururent sur les barricades républicaines en chantant des chansons d'amour. Et comme ils ont marqué sur ma vie!.. Mais je sors de mon sujet.

Orner Héricourt n'est pas tout à fait de leur race, et, s'il se laissa entraîner dans leur action héroïque, ce fut par un consentement un peu partagé. Rien en lui n'était naturellement vif, si ce n'est l'amour du plaisir. Par goût, il eût vécu dans une maison de province, avec une chasse et des livres, entouré de quelques servantes libertines. D'ailleurs il était lâche ; il avait peur. Devant le danger, il fallait que sa volonté réduisit un corps tremhlant. Orner Héricourt se disait alors : C'est mon père, le dragon de la Grande Armée, qui vit en moi ; c'est son courage qui soutient mon hras débile. Et ainsi M. Paul Adam, soucieux d'assurer la continuité de son œuvre, noue un lien entre le père et le fils. Il doit avoir raison, puisqu'il est l'auteur. Mais, selon moi, ce n'est pas là ce que le chétif avocat de la Congrégation eut de commun avec le dragon colossal que fut son père. Ce qui le rapprochait du colonel Héricourt est ce qui le rapproche aussi de tous les autres héros de M. Paul Adam, du médecin Stival, de l'agitateur Dessling, de la comédienne Clarisse : c'est l'effusion dans la vie ambiante, c'est le besoin et la volupté de se perdre en ce qui l'entoure. Il semble que le philosophe Heraclite ait inspiré le romancier Paul Adam. Tous ses héros sont pareils ; ils sont un moment de l'histoire ou de la société, une force en suspens, une conscience ardente et abandonnée. Comme le « bon

nageur qui se pâme dans l'onde ». ils se laissent entraîner au courant tumultueux de la vie, s'y effacent, s'y baignent, s'y abîment, mais en réservant l'immense volupté de leur abandon.

Orner lléricourt, qui est une moindre force vivante, qui manque de courage, c'est-à-dire d'une certaine santé corporelle, rétablit l'équilibre en s'imaginant que. par son adresse, par sa ruse, il dérive ou mène les courants qui le conduisent. Là est, je crois, le sens profond de son caractère. Il est pareil à un oiseau jeté dans le vent, et qui s'écrierait : Mon adresse, plus forte que les éléments, les domine et les dirige. C'est un plaisir d'orgueil, la volupté de la ruse, qui est celle du faible. Où Bernard lléricourt respirait une large jouissance sensuelle, Orner ne goûte plus qu'une joie orgueilleuse de l'esprit.

Et là est aussi le défaut inévitable du livre, que tous les talents de M. Paul Adam ne peuvent malgré tout dissimuler. M. Paul Adam a choisi son héros si faible, si docile — et, d'autre part, si exactement divisé entre des influences contradictoires — que des remous presque insensibles suffisent à le faire dévier. Xous ne percevons pas de relation satisfaisante entre l'évolution d'Orner Héricourt et les faits qui la déterminent. Il n*y a pas • le parité, d'équivalence, entre les effets et les causes. Sans doute, l'époque que M. Paul Adam a

voulu retracer revit dans son livre avec infiniment de détail et de force. Sans doute, Omer Héricourt est un caractère juste et vivant. Mais ce qui manque, c'est la corrélation entre l'époque et le personnage, c'est cette adaptation exacte, logique, des sentiments aux événements qu'exigeait cependant le plan du livre. De sorte que, par moments, les faits ont quelque chose d'arbitraire, par moments, le héros a quelque chose d'irréel. Et M. Paul Adam ne paraît tout à fait lui-même que lorsqu'arrivent les tableaux de foule, les scènes violentes, et que les événements eux-mêmes semblent emportés d'un mouvement passionné et involontaire.

Certes, M. Paul Adam était mieux à son aise quand il s'agissait d'évoquer le flot montant, l'interminable chevauchée des cavaliers de la Grande Armée. Et je sais bien qu'il retrouvera demain toute la liberté de son lyrisme pour peindre les journées de Juillet, Paris en armes sous le soleil, l'insurrection victorieuse. M. Paul Adam est un lyrique. Les sujets qui lui conviennent sont ceux où les hommes agissent à la façon de forces naturelles. Les autres le gênent et le contraignent. C'est un défaut peut-être, « mais il est rare, mais il est beau ».

Au Soleil de Juillet.

Au début du récit, la vie d'Orner Héricourt est enfin fixée. Il est l'avocat déjà fameux des causes libérales; il participe à cette conspiration permanente (fui marqua la fin de la Restauration. Il est marié à la tondre Elvire, Qlle d'un vieil officier s;iint-simonien : il rame le soir sur les étangs avec la bien-aimée et déclame les thèmes lamartiniens. Il a un fils, qui prolongera son nom et sa race... Cependant, en juillet 1830. au premier bruit de l'insurrection. Omer va courir aux barricades. Il se mêlera au soulèvement populaire qui secouera jusqu'à sa chute le trône antique des Bourbons. Nous le verrons tour à tour peureux et intrépide. se délassant dans les bras de la modiste Angéline. car le danger exalte la vigueur humaine, puis retournant avec elle au combat. Dans ces trois jour-

nées glorieuses. Orner Hericourt fut actif jusqu'à une sorte d'ubiquité. On pourra donc repasser à sa suite toutes les phases de l'insurrection victorieuse : le siège des imprimeries, rue Richelieu; les bagarres du Palais-Royal; les batailles de l'Hôtel de Ville et de la Bastille ; la charge des cuirassiers rue Saint-Antoine, puis finalement la prise du Louvre, où un gavroche de douze ans vint, sous le feu des gardes Suisses, piquer le drapeau tricolore.

Une fois la victoire acquise. Orner Hericourt retrouva sa prudence méticuleuse et sa réflexion d'ambitieux. Il assista aux conciliabules défiants de chez Laffitte. où une douzaine de bourgeois peureux et bien abrités délibéraient pendant la bataille. Il accompagna Lafayette à l'Hôtel de Ville et Laffitte au Palais-Royal. Enfin, sous les huées insultantes de ses compagnons de lutte, il fut de ceux qui conduisirent Louis-Philippe à Lafayette et dictèrent une royauté nouvelle au peuple républicain. Il se fit remarquer du Roi. de ses ministres probables. D'autre part, dès les premiers bruits de révolution, les Hericourt, jouant à la baisse, avaient doublé leur fortune. Un bel avenir attend Orner Hericourt...

On conçoit bien qu'aucun sujet ne pouvait mieux convenir à ce qu'il y a d'extraordinaire dans le talent de M. Paul Adam. Ce n'est pas assez de dire de M. Paul Adam qu'il est puissant: il est une puissance de la nature. Il soulève, comme par une sorte de marée montante, les faits, les choses et les foules. Ce n'est point tant par le détail que valent ses ta-

bleaux, bien qu'il soit toujours minutieux, abondant et juste, mais par une sorte d'énergie intérieure qui gonfle et projette les ensembles, puis, après ce grand sursaut, les étale en une nappe chantante et harmonieuse. Je m'excuse de cette métaphore trop prolongée, mais, quand M. Paul Adam est dans toute sa force et que son sujet y est adapté, on le sent vraiment deplain-pied avec les puissances naturelles. Il en a l'intensité, il en a la fécondité. On ne sait pas, il ne sait pas tout à fait lui-même ce que cette vigueur déchaînée prend et rend, arrache et rejette. Mais elle concentre en un courant unique et irrésistible les éléments les plus divers, les plus hétérogènes. Qui donc mieux que M. Paul Adam aurait évoqué ce cataclysme qu'est une révolution ?

Je ne puis marquer de préférence entre des scènes inégalement séduisantes, mais également puissantes et vraies. C'est l'œuvre dans son entier que j'aime: ce qu'ont dû être les grandes révolutions populaires y revit pour moi. Tous les éléments de la foule restent distincts : gardes nationaux timorés, saint-simoniens etcarbonari, officiers de l'Empire qui pensent à Napoléon II, jeunes étudiants qui rêvent à la République, peuple anonyme des faubourgs qui chante la Carmagnole et la Marseillaise derrière les vieux uniformes de l'an II... On suit même d'un bout à l'autre, à quelque détail frappant, un grand nombre d'individus toujours reconnaissables. .Mais la foule, en englobant tous ces éléments, les dépasse ; elle devient, par

ioS EN LISANT

elle-même, un être vivant et unique, animé dans toutes ses parties, mais les ramenant à une action commune... C'est très beau.

J'ai, cependant, une critiqué à faire, une grosse critique qui me pèse, mais que je ne puis pas ne pas exprimer. Voici : j'ai toujours parlé de ce livre comme s'il commençait au chapitre X, soit à la page 261. Les neuf premiers chapitres sont étrangers au véritable sujet du livre... Comment expliquer une aussi grave erreur décomposition? Divers indices me conduisent à supposer que les 260 pages dont M. Paul Adam a fait le début du Soleil de Juillet devraient être en réalité la fin de la Ruse... Mais alors, ne valait-il pas mieux que la Ruse, ouvrage de transition, de préparation, d'analyse, et nécessairement plus ingrat, fit deux gros volumes, et le Soleil de Juillet un volume de moitié moins épais? C'eût été du moins une œuvre entière, excellente, peut-être le chef-d'œuvre de \J. Paul Adam. La coupure est toute faite; elle sera sensible au lecteur le moins exercé. Je prie, je supplie M. Paul Adam de réparer cette erreur dans une édition prochaine. C'est quelquefois par la beauté supérieure d'une des parties qu'une série entière peut durer... 1

1. J'ai reçu de M. Paul Adam, après la publication de cet. article, une lettre dont j'extrais le passage suivant pour les historiens de la littérature : « Vous avez tout à fait raison en demandant que les premiers chapitres de Au Soleil de juillet soient joints au volume précédent. A vrai dire, pour ces quatre tomes, il n'est que deux divisions : la Force, qui. comprend l'Enfant d'Austerlitz ou le déclin de cette force

Et maintenant M. PaulAdam va, j'imagine, nous donner un nouveau volume l'an prochain. Je l'ai déjà prédit : Orner lléricourt sera ministre... Chemin faisant. M. Paul Adam va rejoindre quelques grands chefs-d'œuvre, les Misérables, l'Education sentimentale. Plus loin, il retrouvera quelques-uns de ses propres ouvrages : la Bataille a'Uhde, le Mystère des Foules. Mais je suis bien sûr que ni l'imagination ni la vigueur ne lui manqueront pour aller au bout de son entreprise. (Jue je le loue d'avoir senti la beauté, la richesse, la féconditéde l'histoire. — car, si les héros dont M. Paul Adam a peuplé l'histoire y ajoutent de la vérité sensible, comme ils en reçoivent en retour de la vie intérieure, de l'animation, et une certaine fraîcheur vigoureuse qui ajoute tant à leur attrait!... Pour toutes ces raisons, l'œuvre de M. Paul Adam. quand il l'aura terminée, sera monumentale et vraiment unique. Que dis-je : elle l'est déjà.

même, et la Ruse dont le finale est Au Soleil de Juillet, c'està-dire le ferme de l'évolution, lorsque cette ruse redevient la Force et répète, eu la modifiant, son idée mère. Mais il est des nécessités matérielles... »

Le Serpent Noir.

Dans l'œuvre sans cesse enrichie de M. Paul Adam, son dernier roman, le Serpent Noir, tiendra une place particulière. Je ne dirai pas que ce soit son meilleur livre, car je ne veux ni méconnaître le passé, ni devancer l'avenir, et, parce que j'aime le Serpent Noir, je n'aime pas moins la Bataille cVUlide ou Y Année de Clarisse. Je ne dirai pas non plus que les dons extraordinaires de M. Paul Adam s'y manifestent sous un aspect neuf et imprévu, car son tempérament littéraire est si singulier, si emporté, si tranché dans tous les genres, qu'on le sent comme contenu tout entier dans la moindre page qu'il écrit, et qu'il ne saurait guère différer de lui-même. Dans ce livre-ci, on reconnaît aussitôt ce que nous avons admiré dans tous les autres: le lyrisme bouillonnant et répandu,

l'ardeur d'une curiosité universelle, la fougue, l'élan, la puissance qui. chez Paul Adam, ne nuit, jamais à la minutie aigué et persistante du détail, et ce don, qu'aucun écrivain de ce temps ne possède à un plus haut point, de pétrir et de faire entrer en fermentation la pâte humaine.

M. Paul Adam est un excitateur, un animateur. Et toute son œuvre est une exaltation, une recréation de la vie. Il se plaît à faire charrier ses héros par le mouvement de la vie comme par un courant tumultueux et torrentiel. A l'ordinaire, les personnages de M. Paul Adam sont baignes, emportés, conduits par le flux des choses. Le sentiment de la vie universelle les inonde et les entraîne. Ils ne résistent pas. parce que l'acuité de leurs sensations et lasuhtilité de leur raison en semble accrue. Leur force, leur jouissance, leur intelligence personnelle participent et s'augmentent de toute la santé, de toute la richesse, de toute la régularité de l'univers. Dans le Serpent Noir, au contraire-, et c'est le caractère particulier de ce livre. M. Paul Adam conçoit et réalise une volonté libre, autonome, insoumise aux choses, (|ni s'assigne à elle-même son Lut. qui veut conduire et guider. Du lyrisme pantliéistiquc nous passons à l'exaltation de la volonté, de l'énergie individuelle. L'écrivain n'a pas varié, mais c'est toute une philosophie nouvelle.

M.Paul Adam n'a pas dissimulé sous tpielle in-

fluence ce changement s'est produit. Le titre de son roman est emprunté en effet à une parabole de Nietzsche, au second chapitre de la troisième partie de Ainsi parla Zarathustra. Zarathustra, qui est sur la terre l'annonciateur de VUebermensch, du Surhomme, et le prédicateur de la morale surhumaine, raconte qu'en gravissant la montagne, le cri pitoyable d'un chien le conduisit près d'un berger qui râlait. « 11 se tordait... un lourd serpent noir pendant de sa bouche... Ma main se mit à tirer le serpent, en vain; elle n'arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se mit à crier en moi: Mords, mords toujours! Arrache-lui la tête! Mords toujours... Le berg-er cependant se mit à mordre, comme mon cri le lui conseillait, il mordit d'un bon coup de dent! Il cracha loin de lui la tête du serpent, et bondit en l'air. Il n'était plus ni homme ni berger, — il était transformé, rayonnant, il riait! »

Celte parabole peut sembler obscure' quand on la cite isolée. Replacée dans l'ensemble du texte elle est d'une parfaite limpidité. Le serpent noir, « ce qu'il y a de plus noir et de plus lourd », représente les notions conventionnelles du bien et de la vertu, les morales religieuses, l'obéissance à la tradition, tout ce qui rend l'homme lâche et lourd, tout ce qui empoisonne et étouffe notre vie. Mais ce n'est pas la main d'un autre qui tirera le serpent de notre gosier. Il faut, nous-mème, mordre, trancher, cracher loin de nous. Nul enseignement venu du dehors ne suffît à nous délivrer; il ne peut

M. PAUL ADAM ~"j8

que susciter l'énergie, le courage individuel qui, seul, délivre. Et voilà toute la morale du roman. Le héros se dit et se croit un pur Nietzschéen, un Zarathustra. presque un Surhomme. Il rencontre un ami que le scrupule, la mollesse et toutes les petites apparences de la vertu sont au point d'étouffer. Il lui crie: « Mords, mords toujours! » Mais l'autre ne mord pas. et préfère mourir. N'at-il pas pu mordre? X'a-t-il pas voulu? Tel est le drame.

Mais voyons en action ce Zarathnstni réalisé,, qui conduit et conte à la fois raventurc. Il se nomme Guichardot. Il est l'agent général d'une compagnie de produits pharmaceutiques. Il apprend qu'un de ses anciens camarades, le docteur Goulvi'ii, médecin de la marine en congé, a découvert ou cru découvrir le sérum curatif du typhus. Guichardot recherche Goolven. le rencontre avec sa femme au pèlerinage de Sainte- Anne-d'Auray — et Ton devine avec quelle vérité mobile et passionnée M. Paul Adam sait peindre l'assemblée et la cérémonie — s'impose' carrément à eux malgré leur défiance, et finit par les suivre et s'implanter chez eux. au bourg de Sauzon, sur la cote de Belle- Isle-en-Mer. Guichardot est un homme qu'on ne rebute pas. Mais 1rs essais de Goulven, trop limités pour être probants, devraient être poursuivis avec plus d'ampleur. Goulven. déjà ruiné, n'y peut suffire, et la Compagnie Guichardot, qui ne veut marcher qu'à coup sur, n'est pas disposée à consentir des avances. D'autre part, Goulven est malade;

pour rétablir sa santé ruinée, il aurait besoin de repos, c'est-à-dire d'argent. Or. justement, près des Goulven. vit leur cousine Hélène, veuve et riche. Il suffirait donc qu'Hélène aimât Goulven, que Goulven aimât Hélène, divorçât, l'épousât. La fortune d'Hélène lui permettrait de rétablir sa santé et de mener à bien sa découverte, que la Compagnie Guichardot se chargera d'exploiter.

Voilà ce que Guichardot va tenter. Et ainsi, pour assurer, avec le moins de risques, au syndicat financier qu'il représente, la propriété du sérum typhique, il n'hésite pas à se saisir de trois vies humaines... J'objecterais bien que son calcul est en défaut, que si Goulven épouse Hélène et devient riche, il n'aura plus besoin, pour lancer son sérum, de la Compagnie des Produits pharmaceutiques. Mais, juste ou non, Guichardot sacrifie tout à son calcul. Au gré de sa force, dont il imprime à ses trois victimes le respect et la terreur, subordonnant tout à son but, qui n'est pas môme un but glorieux de conquête, mais un souci d'économie assez mesquin, le voici qui taille en pleine vie, découpe, arrange et recoud. Il rend conscient et sensible à Hélène et à Goulven leur amour latent. Il fait mieux: il persuade madame Goulven, qui, pourtant, est à la fois amoureuse et dévote, de se sacrifier au bonheur et à la gloire de son mari, au salut futur de tous les hommes que la découverte de son mari doit sauver, c'est-à-dire, en fait, d'accepter, d'offrir même le divorce. Tout va donc réussir. Par malheur, si bien préparé qu'il soit par

son propre désir, par l'autorité de Guichardot, par l'amour d'Hélène, Goulven hésite «levant le sacrifice une fois formulé de sa femme. Il est vaincu par tant d'abnégation douloureuse. Il ferme l'oreille à la voix qui crie: «Mords, mords toujours. » C'est pourquoi il va mourir, solitaire, inconnu et pauvre, — étouffé par le serpent noir.

On discutera sans doute si le caractère de Guichardot représente une application ou une déviation de la philosophie de Nietzsche. Mais il suhsiste nécessairement quelque incertitude dans les théories el allégories morales, quand elles sont exprimées par des personnages d'imagination. D'ailleurs, si les lins de Guichardot sont médiocres, on sent au cours de l'action que peu à peu il les perd de vin-, qu'il né travaille plus pour le gain prochain et pour le succès, mais [tour la joie d'affirmer sa clairvoyance, sa prépondérance, pour cet orgueil de maître et de créateur qu'il éprouve à tenir obéissants dans sa main un homme de génie et deux femmes amoureuses. Et l'on ne saurait trop louer avec quelle richesse, quelle justesse, quelle saveur d'observation, M. Paul Adam a représenté et traduit ce caractère dans les paroles, dans les façons, dans toutes les habitudes familières de la vie. La peinture du type est achevée. — même si ce n'est pas un type purement nietzschéen.

Je sais bien que le Surhomme de Nietzsche cher-

che ailleurs le but et la loi de son énergie. Accaparer au plus juste prix, pour le compte d'un syndicat de banquiers, une découverte utile au bien des hommes, n'est pas le travail d'un Surhumain. « J'aime les braves, dit Zarathustra, mais souvent il y a plus de bravoure à s'abstenir et à passer, afin de se réserver pour un ennemi plus digne. » Mais il ne faut pas considérer Guichardot en luimême; il faut l'envisager dans son action sur les Goulven. Guichardot n'a été placé dans le roman que pour crier au moment juste : « Mords, mords toujours. » Sa joie et son but, ce n'est pas d'agir sur lui-même, c'est d'agir sur autrui, de voir « germer la graine de ses semailles ». de faire que « quelques velléités aient pris corps, grâce à sa connaissance des hommes. » Comme le dit justement M. Paul Adam, cette joie est purement méphistophélique. Guichardot et Goulven, c'est Méphistophélès et Faust.

Pour Goulven, au contraire, le débat est grave parce que l'enjeu est noble. Son ennemi, cette fois, est digne de lui. Tout l'enseignement du livre est dans ce débat entre les deux morales qui, se disputent Goulven. D'un côté, sa santé, son amour, son travail, une existence heureuse et bienfaisante. De l'autre, la pitié, la résignation, l'asservissement aux habitudes traditionnelles, la crainte de faire souffrir. Il porte en lui les deux morales et ne sait se résoudre décidément pour aucune. Comme il est doux, rêveur et tendre, il préférerait qu'on choisît pour lui, et, sans doute, son instinct' l'entraînerait,

comme tous les hommes, vers la joie et la liberté. Mais la morale des forts ne s'enseigne pas. Il ne suffit pas qu'on tire de notre gorge le serpent noir; il faut, soi-même, mordre, couper, rejeter. Au contraire, des siècles de docilité nous ont dispose- à subir passivement la morale des faibles. Goulven n'a pas su choisir entre les forces asservies du passé et la liberté de l'avenir. Qui ne choisit pas subit.

Mais il n'y a pas, en morale, de devoir abstrait, ou de beauté absolue. Tout dépend des circonstances et des actes. Le sacrifice de Goulven doit bien avoir aussi sa beauté, puisqu'il fait s'arrêter et douter Guichardot lui-même. Et. chose étrange, au point de vue nietzschéen, le plus beau des personnages du roman, puisqu'il est le plus courageux et qu'il triomphe, ce n'est pas Guichardot. c'est madame Goulven. qui reconquiert et garde son mari. C'est peut-être là. dans tout l'arrangement du livre, ce que M. Paul Adam a conçu de plus original et de plus fort. Le véritable Surhomme, c'est cette femme pieuse et mesquine, amoureuse de son mari sans bien le comprendre, secrète et têtue, mais qui. par la force de son amour, parvient, à « se surpasser », consent à la séparation, à la solitude, au divorce. Elle était pourtant intraitable sur sa morale: Guichardot avait trouvé en elle le seul adversaire qu'il redoutât. Elle représentait dans leur tenace énergie toutes les traditions, tous les scrupules, toutes les conventions. Mais elle s'est dominée, elle s'est surpassée. On lui a dit : « Mords »,

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et elle a mordu. Symétriquement avec Guichardot, elle est l'être fort, en qui toute doctrine, même fausse, peut fructifier, parce qu'elle trouve, au moment qu'il faut, le courage de la résolution nécessaire. Et, entre eux deux, Goulven, hésitant et ballotté, représente l'être veule et bon, sur qui la doctrine, même juste, doit s'amortir et glisser, parce que la force personnelle, l'énergie de l'occasion lui manquera toujours. Ainsi la doctrine n'est rien, la volonté est tout, et cette conclusion est encore proprement nietzschéenne.

J'ai mis quelque complaisance à développer ce conflit. Mais je ne saurais dire avec quelles ressources de casuistique, avec quelle inventive fertilité M. Paul Adam en a posé, dissocié, renouvelé les différents termes. On sait dans quel décor mouvant et magnifique l'auteur a situé cette tragédie morale. C'est à Notre-Dame- d'Auray que Guichardot trouve les Goulven. à Bclle-Isle qu'il les saisit, à Concarneau, à la pointe du Raz. au pardon de Sainte-Anne-la-Palue. que se poursuit et s'achève la lutte. L'évocation des paysages, des foules bariolées, du vent.de la roche, de la mer, de toutes les forces humaines et naturelles, y est large, puissante, continue, et l'on sent comme un bruit de marée qui complète et domine l'ensemble du récit. Entre ces accords et le fond du drame s'établit, dès les premières pages, une harmonie que rien ne brise plus. C'est le plus grand charme d'un livre dont j'aurais voulu surtout faire sentir la nouveauté, la force et la gravité.

M. AIÎEL HERMANT

Confession d'un Enfant d'Hier.

Voici sans doute l'ouvrage le plus considérable do M, Aboi Hermant. Il en a écrit de plus libres, de plus faciles, de plus aimables. Il n'en avait pas écrit de plus solide, de plus important, ni qui marquât mieux, dans leur rapport juste, les rares dons de son esprit.

Je vois deux hommes en M. Abel Hermant. Il y a d'abord en lui un redoutable observateur de la société, et son chef-d'œuvre à cet égard restera sans doute l'étonnant Vicomte de Courpiève. C'est un livre d'une extraordinaire cruauté. J'J ne crois pas que personne — je dis personne, — ait jamais peint la société avec autant de férocité que M. Abel Hermant, et certes, je le haïrais, si j'étais du monde, ou plutôt je lui rendrais sa haine. Mais je crois que M. Abel Hermant est, au con-

traire, aimé généralement. C'est que sa cruauté se couvre de logique, de tranquillité, de feinte indifférence, et d'esprit. Il conte les plus étranges aventures sur le môme ton égal et précis, il leur impose un ordre de déduction rigoureuse, et c'est avec la naïve impudeur d'un physiologiste qu'il dénude les sentiments les plus louches ou les spectacles les plus crus.

Et puis, il y a, chez M. Hermant, un philosophe. Je n'entends pas un homme qui accepte avec honne humeur les accidents imprévus de la vie, mais un homme qui a l'habitude de réfléchir, le goût de généraliser, qui sait expliquer ses sentiments par des idées et tirer des idées de ses sentiments, un homme qui connaît et aime les philosophes, et doué par surcroît d'imagination abstraite, c'est-à-dire d'une des qualités les plus nobles de l'esprit. En plus d'un sens M. Hermant est philosophe, et je ne doute pas que le souvenir et l'influence de quelques métaphysiciens se soient profondément mêlés à sa vie môme. Il faut lire, dans la Confession d'un Enfant d'Hier, de quel vertige enthousiaste est saisi le héros de M. Hermant, quand, dans sa dernière année de lycée, tout dégoûté de leçons vides et d'exercices puérils, il découvre la philosophie. « Il me sembla que je découvrais l'Univers, et je tressaillais comme au temps de ma première enfance, lorsque, dans la campagne bourdonnante, au bord de la mer sereine, j'avais eu la révélation des deux infinis... » Cette fièvre ardente, cette frénésie de comprendre et de conce-

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voir, laissent dans l'esprit une trace impérissable. Et lu signe des dernières générations littéraires, depuis celle de M. Hermant, est peut-être d'avoir également reçu les deux grandes éducations bienfaisantes : celle des poètes, celle des philosophes. Pour moi, c'est sans doute parce qu'ils sont tout travaillés d'inquiétude philosophique que je conserve une telle prédilection pour certains des premiers livres de M. Hermant, notamment pour Autour de Tête, que je tiens, aujourd'hui encore, pour son roman le plus original et le plus riche. Et ce qui fait, dans son œuvre, l'importance particulière de la Confession d'un Enfant d'Hier, c'est que, le peintre de la société se trouvant, comme il l'a montré, dans la pleine maîtrise de son talent, le philosophe se soit remis de la partie.

Le héros de M. Hermant, séduit par l'exemple du cardinal de Retz qui écrivit ses Mémoires pour obéir à madame de Caumartin, adresse sa confession générale à une amie tendre et indulgente. Cette confession part de la première enfance. Et l'on fait ainsi connaissance avec un enfant solitaire, ombrageux, sérieux, qui ne se dupe jamais — alors que l'enfance est, le plus souvent, une comédie que l'on se joue à soi-même — qui est amoureux et sentimental, mais prudent, et sait déjà réprimer les sentiments qui cesseront trop tôt ou causeront trop de peine. Ce qui frappe sur-

tout chez ce petit garçon, c'est la réflexion, et si je puis dire la précocité métaphysique, à peine tempérée par un amour passionné de la nature et par une sensualité très distincte.

Devant cet enfant de dix ans, au regard déjà lucide, de grandes images vont passer : la déclaration de guerre, le 4 Septembre, la beauté des ciels d'hiver pendant le siège de Paris, la faim et le froid, un mélange de jeu et de gravité précoce, et l'orgueil d'avoir pris sa part puérile de telles épreuves. Pais, ce sont le 18 Mars, la terreur obscure de la Commune, et, du haut duMont-Valérien, l'incendie de Paris, dont le spectacle incomplet déçut d'abord l'enfant curieux... A l'encontre de l'opinion commune, M. Hermant n'admet pas que les souvenirs de la Guerre et de la défaite aient «humilié l'énergie, appauvri le tempérament, désenchanté l'imagination » de son héros. Il estime, au contraire, que cette épreuve l'a trempé, l'a virilisé avant l'heure. Et, en effet, l'éducation universitaire le blesse aussitôt par ce qu'elle a d'impersonnel et d'automatique. Tandis qu'il poursuit ses classes, se préparant machinalement à l'Ecole Normale, une vie réelle, individuelle, s'éveille en lui : c'est un premier élan de foi, mais qui aboutira bientôt à l'indifférence la plus résolue ; c'est une première passion où il subit tout le vertige amoureux de l'enfance. Puis, les années passant, cet amour se brouille de trouble et de mystère, change soudain de caractère, grâce au sens acquis de la beauté plastique, et se résout finalement en cette

sensualité saine, qui est le plus sur bénéfice des adolescences libres et parfaitement chastes.

Le héros de M. Hermant — j'abuse de cette formule, mais c'est qu'il n'a pas de nom — entre alors à l'Ecole Normale. Le dégoût qu'il avait déjà conçu de l'Université et de ses méthodes s'y accroît. Il quitte donc, au bout d'un an. cette antique maison et, ne sachant à quoi se vouer, car en cet instant de sa vie il ne tient à rien, accepte un emploi de lecteur dans une cour royale d'Allemagne. Il y passe deux ans au milieu de charmantes aventures libertines qui remplissent la seconde partie du volume. Puis il revient à Paris, où il connaît pour la première fois l'amour. Non pas l'amour qu'on ressent, mais tout l'amour que peut vous porter une femme. Cette femme est une jeune ouvrière et s'appelle Louise Charrier; elle est douce, modeste et silencieuse; ; dès la première rencontre, l'amour mystérieux l'a touchée. Quand le livre s'achève, — et ce n'est comme on sait que le premier volume d'une série, — sa passion n'est point tombée, et une petite fille, née d'elle, vient de mourir.

Il serait facile de relever des points de contact entre la Confession d'un Enfant d'Hier, et certaines autres œuvres bien connues de M. Hermant. La préparation et le séjour à l'Ecole Normale ont été décrits dans M. Rabosson ; la vie des cours, dans la Carrière, le Sceptre, etc..

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Mais cependant le ton est tout autre, l'aspect tout nouveau. Sans doute, nous connaissions déjà des personnages analogues au chambellan comte de Babenberg, qu'affole le promenoir des Folies- Bergère, à la facile comtesse de Gluckstadt, à cette vieille reine de Souabe qui, pour distraire ses insomnies, se fait lire, la nuit, les petits romans licencieux du dix-huitième siècle. Pourtant, même dans les chapitres d'Allemagne, les types les plus importants sont inédits : je citerai madame Richter, éprise et jalouse de son mari, mais laissant à l'amitié des hommes une liberté entière, se distrayant par des théories et des anecdotes amoureuses, cynique, pédantesque et pratique — et surtout Max Eberfeld, philosophe, en qui M. Hermant a voulu, je crois, évoquer la grande figure de Frédéric Nietzsche.

Aussi bien, malgré son extrême agrément, et si j'en excepte précisément les conversations avec Eberfeld et avec madame Richter, ce n'est pas cette seconde partie que je préfère. Je ne dirai rien non plus de l'aventure de Louise Charrier, où je sens infiniment de tendresse délicate, mais qui n'est pas achevée, et qui, au point où elle est interrompue, n'est pas encore tout à fait distincte. Ma préférence va aux récits de la jeunesse et de l'adolescence, à ces analyses qui, par la rigueur, la portée, l'intelligence sensitive, m'ont fait penser plus d'une fois aux Déracinés de M. Barrés, et qui, animées d'un esprit tout contraire, rendues avec des dons de style presque opposés, révèlent pour-

tant les mêmes qualités de pénétration, d'exactitude, et d'imagination. J'y trouve, quant à moi. des ressources de sensibilité inventive, de raison constructrice, et aussi une somme d'expérience, de réflexion et de culture qui donnent au goût que j'ai pour ce livre une nuance particulière de considération.

Daus les Confessions de Rousseau, nous reconnaissons un individu anormal jusqu'à la maladie, jusqu'à la folie. Dans la Confession de Musset, au contraire, le héros est posé comme symbolique, comme représentatif de toute sa génération, mais, passé les pages du début, si limpides et si éloquentes, l'épanchement amoureux déborde bientôt et recouvre tout. Comme Rousseau. M. Hermant a recherché une sincérité, une simplicité entière. Comme Musset, il a voulu donner à son personnage une valeur représentative; mais, plus tenace que le poète, il ne s'est pas laissé distraire de sa voie. Il a voulu montrer de quels éléments intellectuels, sociaux, sentimentaux, était composée la conscience d'un de nos contemporains, et il l'a fait. Son dessein même lui imposait ainsi la gravité, et parfois la sévérité du moraliste et du philosophe; il s'y est scrupuleusement conformé, hors ce qu'il a volontairement laissé à l'agrément et à la fantaisie; il en recueille aujourd'hui la récompense.

Confession d'un Homme d'Aujourd'hui.

La Confession d'an Homme d'Aujourd'hui fait suite à la Confession d'un Enfant d'Hier, ou. pour mieux dire, ces deux volumes ne forment qu'un livre seul et unique, séparé en deux parties pour la commodité de l'édition.

La mode n'est plus aux ouvrages courts. Ou plutôt, les meilleurs romanciers d'aujourd'hui n'ont plus la même peur des longs ouvrages. Comme ils s'éloignent chaque jour davantage de la frivolité psychologique et de l'observation en pure perte, ils abordent naturellement de grands sujets, qui ont besoin d'espace pour s'étendre. Peut-être se souviennent-ils aussi que les plus sûrs chefs-d'œuvre du roman au siècle dernier, l'Education Sentimentale, les Misérables, le Rouge et le Noir, sont des ouvrages extrêmement longs, que, chez Balzac

même, chaque série est bien supérieure, dans son ensemble, à la somme des romans isolés qui la composent... Quelles qu'en soient les causes, il est significatif que. dans ces cinq dernières années, M. Maurice Barrés ait publié son Roman de l'Energie nationale, et M. Marcel Prévost ses Vienjes Fortes, que M. Paul Adam ait entrepris sa grande série historique, que M. Abel Hermant nous donne enfin cette double Confession, qui d'ailleurs peut comporter et fait espérer une suite.

J'ai déjà tenté de marquer l'intention principale de M. Abel Ilermant, qui est de montrer par quels événements, à travers quelle éducation, sous quelles influences intellectuelles et sentimentales s'est formée la conscience et la moralité d;un de nos contemporains immédiats. Xous avons quitté son héros, à la fin du précédent volume, libéré de tout lien social : l'éducation l'a détaché de sa famille, les circonstances de son pays. Depuis longtemps il n'a plus de foi religieuse, et Max Ebérfeld a ruiné en lui toute croyance philosophique. Déçu par la routine universitaire, il s'est donné à une vie d'aventures cosmopolites, tout en gardant, dans cette existence vagabond»;. « son goût de l'ordre, sa superstition des existences normales et régulières. » Après avoir vainement essayé d'aimer, de partager la passion toute simple qu'il inspirait à une fille charmante, il échoue au libertinage, « qui est l'art pour l'art en amour. » En morale, il admet la nécessité d'une discipline exacte pour le commun, mais en stipulant pour une élite, à

laquelle il ne manque pas d'appartenir, le privilège d'échapper à toute loi. Tels sont les traits que marque l'auteur lui-même. J'y ajoute pour ma part le goût et l'exigence d'être aimé, une habitude de logique et de calcul si aisément installée, si facilement prédominante, qu'elle paraît assez proche de l'égoïsme. une complaisance amusée pour l'élégance et la distinction sociale. Ce caractère peut sembler incohérent en apparence, mais la formation et l'éducation du personnage, telles que les a retracées l'auteur, justifient rigoureusement ces tendances contrariées, et d'ailleurs, ne les avonsnous pas constatées, ne les reconnaissons-nous pas chaque jour chez les hommes qui ont l'âge du héros de M. Hermant?

Ainsi fait et présenté, le héros de M. Hermant — je le répète : il est bien gênant qu'on ait omis de lui donner un nom — accepte, au début du présont volume, de rejoindre, en qualité de précepteur, un jeune géant mystique, métaphysicien et sentimental, qui est le fils d'une princesse russe. On liera donc connaissance avec la princesse Yashvine, corpulente, rougeaude et empanachée, qui, « avec tous ces éléments de ridicule et de laideur, se composait une majesté », et dont le profil impérial rappelait, non sans cause, celui de Catherinela-Grande. On devine aussitôt quel genre de tentation le jeune précepteur eut à repousser, mais

il avait trop bonne entente de son plaisir pour y céd*r, et en effet il y résista. Entre « cette mèro autocrate et dépravée et ce fils chaste et ardent », il vécut cependant heureux. Une tendre intimité se noua même entre lui et le jeune prince Serge, par leur amour commun de la philosophie, par cette espèce de vertige de la connaissance qu'ils partageaient à chaque conversation. Malgré la différence des races et des cultures leurs deux esprits s'accordaient ; notre héros était un esprit latin, amoureux d'ordonnance, et, chez Serge, « la manie du scrupule avait suppléé, dans une certaine mesure, à la faculté de l'ordre ».

Mais, après une maladie de Serge, il fallut voyager en Egypte. Le personnage de M. Hermant y fît deux trouvailles de valeur presque égale : tout d'abord, au spectacle des temples et des sépultures de Thèbes, il entra dans une certitude sentimentale que l'immortalité est collective, et que l'individu ne survit que par la famille humaine dont il dépend; puis, dans un hùtel du Caire, il rencontra un Grec, nommé Rodosto, ancien camarade de collège, à qui il s'attacha tout aussitôt. Par un enchaînement singulier, la rencontre de Rodosto devait précisément lui permettre de réaliser le désir conçu devant les hypogées de Louqsor, à savoir de fonder sa famille personnelle. Rodosto était banquier et marchand de concessions auprès de la Sublime-Porte. Un courtage heureux fit de notre héros l'un des fondateurs du « Chemin de fer de l'Asie-Mineure ». Il put re-

venir à Paris, réintégrer sa famille humaine, nanti d'un capital suffisant et d'un emploi rémunérateur, et, pour ne pas tarder à se survivre, il se maria sans délai.

Ce mariage ne fut pas heureux, et se trouva, au bout de quatre ans, dissous par un divorce. Pendant ce laps, le personnage de M. Hermant avait vécu, et non sans profit pour nous, dans le monde du grand journalisme, des théâtres et de la publicité. Comme il aime à philosopher et à tirer des choses leur morale, ses observations avaient pris la forme de maximes plutôt que de portraits. Il faut excepter pourtant le journaliste Belgrand, que M. Hermant a dressé en pied, dans tout son jour, qui occupe un tiers du livre presque à l'égal du héros, et en qui on reconnaît d'ailleurs, presque malgré soi, un homme qui eut longtemps beaucoup d'amis, le malheureux Jacques Saint- Cère. « Il était viveur par principe, travailleur sans méthode, brouillon; il ne faisait rien de bon qu'en retard et bousculé. Il ne respirait qu'essoufflé. Il avait plus besoin d'embarras que d'action ; et, s'il dépensait trop, c'était par goût de la gêne plutôt que par instinct de luxe. » Ce dernier trait est admirable.

Belgrand est balayé par une brusque catastrophe. Et notre héros, se trouvant sans femme, sans ami, et même sans métier, mais riche, s'adonne naturellement à la théorie politique et à la philosophie sociale. La princesse Yashvinc et Serge venant se fixer à Paris, il est introduit par

là dans les cercles fermés de l'aristocratie, dont il devient le guide et l'oracle, sans que cette fonction nouvelle coûte beaucoup à sa sincérité. Pour compléter sa vie, il adopte l'enfant de la seule femme qui l'ait aimé. Il devient enfin l'amant passionné de la belle marquise de Thiais. femme d'un ambassadeur.

A peine conduite à ce degré de perfection et de plénitude, sa vie s'écroule en un instant. Un imbroglio diplomatique, où se trouvent fâcheusement mêlés son amour et ses intérêts, le déshonore, et force sa maîtresse au suicide. Il se retire alors dans ces solitudes thébaines où il médita jadis sur la mort et l'éternité. Ce serait donc une vie perdue, s'il ne restait l'enfant adoptif qui, par un grand souvenir classique, reçut le nom d'Euphorion, si vigoureux et si vivant, mais si dissemblable de son père. Pourtant ce dernier malentendu, olîensant pour la sensibilité du héros, rassure et réjouit son intelligence. Si son fils est différent de lui, c'est donc qu'il n'est pas « la souche stérile où s'achève une végétation épuisée », mais qu'au contraire il pouvait créer. On se console de toutes les déceptions et de la mort elle-même « en regardant ce qu'il y a de plus beau et de plus réconfortant au monde : un être jeune, gage de l'éternité des existences, comme chaque aurore nouvelle est le gage de l'éternelle lumière et du temps illimité... »

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