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L'Apprentie.

On ne voit guère de figure qui mérite mieux la considération et la sympathie que celle de M. Gustave Geffroy. 11 fut, il est encore un journaliste sévère et prdbe, apportant dans cette tâche rapide une conscience d'honnête homme et des habitudes scrupuleuses d'écrivain. Critique d'art, il a contribué plus que personne à éclairer le goût, à développer l'intelligence esthétique de sa génération et de celle qui l'a suivie. Il a écrit des nouvelles et décrit des paysages avec un tact précis et fin, avec une nuance d'art qui participe toujours de l'élévation de la pensée. Il a consacré à la grande mémoire d'Auguste Blanqui un livre, V Enfermé, qui est un modèle de biographie historique et romanesque. Il vient de faire un beau roman.

M. Gustave Geffroy est et n'est pas un écrivain

populaire. Si l'on considère en technicien, en expert, la facture de ses ouvrages et les procédés de son stylo, on serait tenté de voir en lui un artiste difficile, imposant au lecteur l'attention et l'étude, exigeant une éducation raffinée du goût, je dirais presque un artiste aristocratique, à la manière des Goncourt. Si l'on s'attache au contraire au sens profond de son œuvre, si l'on en recherche l'inspiration et la portée, on s'aperçoit que cette œuvre est nourrie de sève populaire, qu'elle est d'un homme qui a vécu tout près du peuple, qui l'aime, qui le comprend, aussi bien dans la familiarité de sa vie quotidienne que dans l'ardeur de ses mouvements et de ses révoltes. L'Enfermé, par exemple, est admirable par l'intelligence pénétrante et sympathique de jla force révolutionnaire. C'est ce contraste qui fait l'originalité de M. GustaAe Geffrov, qui donne à sa personnalité littéraire un aspect particulier et distinct if. Il a tiré de la vie du peuple des sensations d'art qui ne sont pleinement perceptibles que par une élite. Et l'on sent la même sincérité, le même goût spontané dans la qualité de son art, dans la nature de son inspiration, dans le choix de ses sujets.

L'Apprentie est l'histoire d'une famille d'ouvriers composée du père et de la mère Pommier, de leurs deux fils Justin et Jean, de leurs deux filles Céline et Cécile.. Le père Pommier est un ou-

vrier républicain. Il a combattu sur les barricades de juin et, dans les dernières années de l'Empire, gagné par la propagande blanquiste. il s'est mêlé à l'agitation révolutionnaire qui ébranla le trône impérial. Pendant le siège de Paris, il est garde national et monte rageusement sa faction sur des remparts inutiles. Le père Pommier et ses amis « avaient été surpris par la guerre, eux qui croyaient travailler à une transformation sociale. C'était l'imprévu. Leur volonté d'action, exaltée, accrue, avait donc forcément changé d'objet : l'ouvrier de Paris trouvait devant lui un adversaire qu'il n'attendait pas et qui était le soldat allemand. Va pour l'Allemand ! On verrait ensuite... »

Bon ouvrier d'ailleurs, goguenard et tranquille, volontiers farceur, le père Pommier avait élevé ses deux fils dans la grande légende républicaine. Jean, garçon jovial et de bonne humeur, ressemble à son père. Mais Justin, plus réfléchi, plus attentif, a lu davantage et scrute plus clairement l'avenir.. Cette concentration de l'esprit, cette tristesse prévo}Tante et sérieuse lui viennent de la mère, qui est Bretonne. Entre les deux filles, Céline et Cécile, se retrouve la même opposition, mais plus tranchée, presque exagérée. Cécile est jolie, coquette; elle échappe à toute action, à tout conseil, par son entêtement sournois; dès son enfance, on sent chez elle une souplesse fu)rante et suspecte; elle est la fille qui se dérobera à toutes les contraintes, mais qui, épuisant par là son énergie, se livrera à toutes les tentations. Aucune des

leçons de la vie ne l'instruira; elle n'en entendra aucune. Cécile, au contraire, pareille à la mère et à Justin, voit, compare, observe. Tous les spectacles profitent à la droiture naturelle de son jugement. Elle est la véritable apprentie.

Petite fille, au début du récit, on la voit errer dans l'obscur Paris du siège, sous le ciel bas do nei"-e et de brume, au bruit sourd du canon des forts. Les souvenirs delà campagne et de l'été sont encore vivants en elle, et dans les arbres du Père- Lachaise elle croit retrouver la forêt. Rentrée à la maison, elle entend le père Pommier et ses fils relever sourdement les fautes des chefs, leur impéritie présomptueuse. Elle accompagne la mère aux boulangeries, ouvre les yeux à la misère héroïque de Paris. Puis viennent les grands désastres. Justin meurt à Buzenval, frappé d'une balle au front. La Ville capitule et se révolte. Jean se mêle au mouvement spontané des faubourgs, malgré les supplications de la mère, avec l'approbation silencieuse du père Pommier. Mais la Commune est écrasé, eet Jean tombe, avec beaucoup de milliers d'hommes, tout en haut du Père-Lachaise, au mur rouge des fédérés. Il ne reste plus de la famille que les deux fdlettes, le père vieilli et la mère touchée au cœur.

Dans la vie diverse et malheureuse de Ménilmontant ou de Belleville, les enfants s'élèvent et grandissent. Chaque année oppose plus nettement les natures contraires de Céline et de Cécile. La mère est toujours active, silencieuse; le père travaille. Mais de nouveaux ennemis guettent la fa-

mille : le vice qui prendra Cécile, l'alcool qui tuera le père Pommier. Le vieil ouvrier, las et triste, sans force pour enrayer l'habitude, meurt à Sainte- Anne dans une crise de délire alcoolique. Céline, débauchée par les voyous de la rue, flétrie par l'amour précoce, abandonne la maison pour une autre misère. La mère, et Cécile restent seules; elles ont peine à gagner leur pain, car le travail est rare; elles connaissent la faim et le froid. Enfin la mère Pommier meurt à son tour d'épuisement et de chagrin. Le roman finit où il a commencé, au Père-Lachaise. Et Cécile, en quittant le cimetière, évoquant les souffrances du passé, sent que quelque chose a changé dans son âme de jeune fille. Elle a grandi. Elle a subi jusqu'au bout l'enseignement grave de la vie. « Elle vit qu'elle n'était plus une petite fille, la petite apprentie de l'existence, qu'elle allait être une femme, et qu'il lui faudrait prendre sa part de bonheur et de douleur... La lumière, le bruit, la foule des pauvres disaient à son triste cœur que les jours de joie et de misère continuaient. Cécile Pommier, pensive et résolue, reprit la route de la vie. »

Je n'espère pas que cette analyse ait fait sentir le charme amer, la profondeur, la tristesse pénétrante et fine du livre de M. Gustave Gefîroy. Mais je ne crois pas qu'elle puisse échapper au lecteur,

et c'est pourquoi il faut le lire. Il exige quelque confiance préalable, car le sujet est triste, la construction simple, et le style, qui est d'une qualité rare, garde quelque chose d'uniforme et de cendré. M. Geiïroy, en tant qu'écrivain, procède évidemment de Flaubert et de Goncourt, c'est-à-dire du naturalisme artiste. Le travail du style est constant, minutieux ; chaque mot révèle une intention ou une préférence; les tours de syntaxe sont choisis et variés avec autant de soin que les épithètes. Le dessin intérieur de chaque phrase est sinueux et discontinu dans son élégance, comme une arabesque brisée, tandis que les phrases s'ajustent souvent l'une à l'autre en périodes amples et flottantes. Ces procédés, ou ces habitudes, n'ont rien de personnel à M. Gelîroy, mais ce qui est bien à lui, c'est la tendresse brumeuse et secrète répandue sur tout le récit, c'est l'accent de pitié sérieuse et réfléchie, le sens de l'intimité, — et c'est par là que son livre, dès les premières pages, touche et retient. En même temps qu'une œuvre de prix, on a devant soit une œuvre forte, sérieuse et bonne. Les cinquante premières pages, surtout, sont de grand ordre. Je ne crois pas qu'on ait jamais fait sentir avec autant de justesse — et sans phrase, sans développement oratoire, par la peinture précise des faits et des êtres — comment vécut, ce que pensait l'élite de la population ouvrière pendant les dernières années de l'Empire, le siège et la Commune de Paris. Le tableau, dans sa concision, est achevé. L'œuvre d'art enferme une grave

et solide étude de psychologie sociale. Je mets au même niveau les deux caractères de la mère Pommier et de Cécile. Dans la mesure où l'on peut établir des comparaisons entre la littérature et les arts plastiques, ces deux caractères font penser à des peintures d'Eugène Carrière. 'Pour l'observateur attentif, leur sens intérieur transparaît avec une expression plus dramatique à travers la brume secrète qui les voile. Quand Justin, la veille de Buzenval, embrasse pour la dernière fois sa mère, « il voit, dans le soir sombre de janvier, la figure blême, déjà vieillie, toute ravinée par les marques de la vie pénible. Pour la première fois, il a la révélation des cheveux qui grisonnent, des yeux meurtris, de la bouche pâle ». Chez la mère Pommier, la vie intérieure répond à cette apparence physique. Elle est muette, résolue; ses peines ne comptent pas, et l'on ignore ses sacrifices. Toute sa souffrance demeure en elle ; elle ne s'en console pas, mais n'en est pas abattue. L'écrivain l'a rendue vivante comme eût fait le peintre, avec la même tendresse attentive et intelligente, la même poésie enveloppée.

Cécile est peinte avec le même charme. C'est une nature « particulière, rassise, prudente », chez qui la pitié et la bonté ne sont pas seulement un entraînement facile, une expansion naturelle, mais le résultat même de sa précoce expérience. Par là, son caractère se généralise. Elle devient comme un type symbolique de la fille de Paris, de la fille qui sera la mère de famille, qui conserve et transmettra la

tradition du courage domestique, l'active bonté, l'instinct de la justice sociale. Quand le livre s'achève, elle est devenue telle qu'était, au jour de son mariage, son amie Julia : « Une fille saine du peuple, des yeux bruns limpides, des yeux naïfs et résolus. Elle entrait dans la vie, comme elle descendait dans la rue, la connaissant déjà. Elle avait travaillé et peiné. D'instinct elle était femme, toute prête pour l'épreuve de la maternité. Malgré la douceur du visage, la bouche était douloureuse, réfléchie... »

Je ne vois au livre de M. Geffroy qu'un défaut grave, et c'est un défaut de composition — défaut si apparent, d'ailleurs, qu'on a peine à comprendre comment l'auteur ne l'a pas évité et qu'on en vient à se demander s'il n'est pas conscient et volontaire. Au milieu de l'histoire de la famille Pommier, qui est le véritable sujet du livre, M. Geffro)^ a inséré toute une suite de croquis, de tableautins représentant les scènes les plus variées de la vie faubourienne. Cet intermède comprend deux chapitres : « Tragédies et Comédies de Faubourg », et « l'Atelier et la Rue »; il tient un grand tiers du volume. Je n'y ferais aucune objection si les scènes que retrace ainsi M. Geffroy aidaient à l'intelligence des caractères de Cécile et de Céline. Mais cela n'est vrai que d'un petit nombre d'entre elles; pour la plupart, elles sont étrangères au sujet. Considérées isolément, quelques-unes sont excellentes, vraiment achevées, mais toutes ne sont pas également réussies. Voilà ma seule réserve. C'est un défaut

auquel M. Geffroy pourrait aisément porter remède, et il est à souhaiter qu'il le fasse. U Apprentie est un assez beau livre pour que l'auteur ait le devoir de le porter à son point de perfection.

La Bretagne.

J'ai eu quelque regret, tout d'abord, que cet ouvrage solide et profond fût présenté sous une forme aussi luxueuse. L'éclat de l'exécution matérielle, la profusion des illustrations et des images, et jusqu'au miroitement épais du papier m'ont gêné comme une discordance. Je craignais que le lecteur n'assimilât ce voyage aux autres voyages, et qu'au lieu de lire, il regardât. Mais je crois que ma préoccupation était vaine. Quiconque aura lu, en feuilletant, fût-ce vingt lignes, la première page de l'introduction, par exemple, sentira le charme, sera saisi, poursuivra jusqu'au bout. Et, si le livre de l'écrivain fut un peu richement habillé, au moins cette richesse est-elle harmonieuse et exacte.

Livre attentif, réfléchi et tendre, livre d'un homme qui observe et qui scrute, mais chez qui

l'habitude grave de la pensée n'atténue pas l'émotion, ne diminue pas la jouissance. L'auteur aime le pays qu'il évoque ; le prestige du souvenir s'ajoute en lui à une affinité naturelle, et c'est ce qui donne au livre comme l'émotion discrète d'un roman caché. Dans ces notes de voyage, on reconnaîtra vite l'auteur de l'Enfermé ou de l'Apprentie. La Bretagne, personnifiée et vivante, trouve un observateur clairvoyant et amical, qui a connu d'autres spectacles, qui sait comprendre et comparer. Ce visage de la Bretagne, « ce touchant visage de grand'mère », cette physionomie « de songerie accablée, de vieillesse éternisée, de sourire dans la mort », M. Gelï'roy l'a caressé, creusé avec le même soin prudent et tendre que le masque de Blanqui ou la face flétrie de la mère Pommier. Et rien ne me plaît davantage que ce mélange de scrupule, d'intelligence et d'émotion.

Notre littérature est assez abondante en récits de voyages, et plusieurs sont encore fameux, paraissent encore lisibles. Ce genre comporte deux dangers graves, et il est rare d'éluder l'un sans courir à l'autre. Il faut éviter la monotonie ; il faut pourtant que l'impression du lecteur garde une unité. Dans le livre de M. Geffroy, ce qui crée évidemment l'unité, c'est cette personnification même de la terre évoquée, terre isolée, de vie particulière et unique, défendue contre l'Océan

par la double ceinture de ses roches et de ses récifs, défendue contre le continent par son histoire, sa langue, sa liaison plus étroite avec le passé, ses mœurs originales et closes, et par la nature même de son sol. Ce n'est pas un pays mort, c'est un pays qui vit d'une autre existence que la nôtre, et il semble bien que M. GefTroy ait touché jusqu'en son cœur obscur cette Bretagne ancienne, grave et cachée. Il en a dit « la grâce attendrie, la fine mélancolie », que l'art moderne n'a pas encore exprimées. Il en a dit la gaité spéciale, la gaîté des femmes du pays, « qui révèlent si vite leur tranquille acceptation de là vie, qui vaquent aux occupations régulières de l'existence avec une grâce si discrète, des mains vives, un visage inaltérable », cette gaîté qui est « goût de la récréation, imagination fine, caractère enjoué ». Il en a dit la rêverie entêtante et vague, qui, dans le décor fidèle du passé, prolonge étrangement la vie d'autrefois, cette rêverie des yeux « qui regardent en dedans on ne sait quel songe machinalement quitté, repris, toujours continué, comme le tricot de cette bonne femme qui passe »...

Et ce livre cohérent et uni n'est pas monotone. Ce qui engendre la monotonie, c'est le souci exclusif du pittoresque et de la description. Deux paysages différents, décrits par le même artiste, ont un air marqué de ressemblance. Mais M. Geffrôy ne cherche pas la description et ne fait pas le paysage. Il dit simplement, fortement, ce qu'il a vu, en se tenant au plus près du spectacle qu'il en-

visage,, et son livre participe ainsi de la diversité des formes et des aspects de la vie. Ce n'est pas seulement le pittoresque des grands tableaux qu'il a cherché sur cette terre « granitique et fanée ». Il est attentif à la vie familière, au champ menu, au paysan, au passant, à l'homme. Après la mer de Trégastel « étin celante et douce », après les pierres animées de Ploumanach, après la procession de Saint- Jean-du-Doigt, il regarde la petite école de Plougasnou ; après les églises haut coiffées de Saint-Pol-de Léon, les calvaires de Guimiliau ou de Plougastel, il s'arrête au laboratoire d'études de Roscoff. Il connaît le travail utile des villes : Brest, Morlaix où les sabots vont cliquetant sur les ruelles escarpées, Quimperlé où les filles courent en tabliers vifs et fleuris. A coté d'un monument ou d'un musée, il décrit la technique ancienne d'un artisan, les procédés séculaires du tissage ou du tannage. Tous les aspects de la nature se complètent : voici la côte rude, les promontoires ravagés, la lande, les plaines de blé ou de sarrazin fleuri, les montagnes pelées, le désert de Lanveaux dont l'immensité est hostile, les récifs de Belle-Isle autour desquels la mer dans sa fureur semble « muselée », et voici les jardins chauds de Roscoff ou de Concarneau, la mer douce du Morbihan jonchée d'iles parfumées.

Quelle variété de points de vue, quelle abondance de digressions utiles ! On connaît ici le sol et les eaux, les mythes, l'histoire et la nature, les marchés et les pardons, les métiers et les châteaux,

les œuvres d'art et les légendes, l'éveil de l'avenir à cùté des croyances traditionnelles, et la misère irréparable des hommes auprès de la beauté de la mer. À Combourg, nous rencontrons le souvenir de Chateaubriand, et deux pages, d'une vigoureuse nouveauté, dressent l'image de ce révolté prophétique, dédaigneux et désabusé. A ïréguier. c'est l'humble maison de Renan, qui « n'a rien, ne peut rien avoir de l'orgueilleux Combourg de Chateaubriand, mais, de la fenêtre, la vue est aussi belle, l'étendue aussi vaste... » C'est encore Lamennais, Tristan Corbière, poète étrange que Verlaine admira. Vous apprendrez la vie injuste îles Islandais de Paimpol et des sardiniers de Douarnenez. Puis, c'est le charme intime d'un jardin de Guémeuée. la traversée de la forêt enchantée qui fut celle de Brocéliande et de Merlin, une pèche inoubliable dans les îlots singuliers de Portrieux découverts par la marée basse, que sais-je encore? tous les détails gracieux de la route, la cordialité brève du voituner, et. au sortir du bois sauvage ou de la lande, l'accueil confiant de l'auberge, la douceur tiède du bourg breton.

Et ainsi mon impression, ayant achevé le livre et rêvant sur ma lecture comme sur un souvenir réel, reste homogène et entière dans sa variété. -Je viens de faire un beau voyage. Je revois cette terre comme si je la connaissais moi-même, et je ne la

connais pas. Dans un coup d'ceil à vol d'oiseau j'embrasse « ses champs, ses landes, ses forêts. ses rivages, et cette mer qui la cerne presque tout entière ». Je domine dans sa variété la foule des hommes qui la peuplent ; je discerne « des regards tristes à l'ombre des grands chapeaux, des regards chavirés dans l'ivresse, des regards tendres où il y a des chansons, des regards anciens chargés de tout le passé d'une race, des fronts autour desquels s'élève une coiffe rigide ou s'envole une coiffe légère, des chairs grises d'aïeules, des chairs fleuries d'enfant ».

Et il me semble aussi qu'après cette lecture je connais mieux l'auteur, que je connaissais pourtant. Je l'ai vu, contemplant les tristes pêcheuses de Cancale, s'indigner contre les adresses mensongères de l'art qui substitue de banales élégances à « l'âpre poésie », à « l'héroïsme » de la vérité. Devant le haut viaduc de Port-Lannoy qui, d'une colline à l'autre, enjambe la vallée, je l'ai entendu proclamer la beauté possible de l'utile, de ce qui dure, de ce qui sert. « Ce qui gâte un paysage, c'est la triste maison sordide où habite la misère dans la fange, l'ordure, l'atmosphère malsaine. Cette maison, pourtant, il ne manque pas de voyageurs pour l'admirer. Ils trouvent là une note pittoresque... Je préfère le viaduc, qui crée les communications, qui déplace les habitants des taudis, qui sert l'œuvre de clairvoyance et de bien-être. » Dans l'église de Josselin, pendant qu'une vieille aux pieds nus priait contre une colonne, fixée sur l'image de Jésus,

presque confondue avec le granit dans son immobilité extatique, le voici qui s'interroge sur le sens de cette prière obstinée : « C'est par ce crucifié qu'on a endormi la protestation de douleur de l'humanité, c'est parce qu'il y a eu le bois de la croix, les clous, le coup de lance, l'éponge trempée de fiel, que ces vieilles femmes ont tout accepté, s'acharnent à remercier l'auteur mystérieux de leurs maux, prostrées à l'angle d'une muraille d'église. » Ainsi la connaissance profonde des formes passées de l'art, l'intelligence de la coutume traditionnelle n'altèrent nullement, chez M. Gustave Geffroy, le goût présent de la vie, l'attention méditative à l'elfort utile, la recherche prévoyante de l'avenir. Ces traits généraux de son caractère se dégagent aussitôt de ce livre-ci, comme des autres, mais ils se précisent par des indices plus intimes, plus familiers. Il y a une connaissance plus détaillée de l'individu humain que le voyage commun autorise. Avec M. Gefïroy, vous percevrez toute la sensibilité du voyageur : l'exaltation ou la lassitude de vivre, les alternatives du rêve et de la mélancolie, le choc en retour que font contre l'âme ces brusques et fortes échappées sur les aspects contrariés du passé et de l'avenir. L'expression est intense, grave, ou plutôt soucieuse, et raffinée, mais entièrement simple et discrète. Dans l'art de l'écrivain comme dans sa pensée, on voit mêlés l'amour contemplatif et la connaissance exacte, le goût du rêve et la prise immédiate du réel, le sens poétique de la nature ou de l'histoire et la curiosité scrupuleuse delà vie humaine en

ce qu'elle a déplus actif et de plus chargé. Et voilà ce qui l'apparente vraiment, comme la remarque en a été faite maintes fois, au grand peintre Eugène Carrière. Il a le don de faire ressortir l'expression tendre et poignante des êtres sur un fond doux d'habitude ancienne ou de simplicité.

MM. PAUL et VICTOR MARGUERITTE La Commune.

Voici un roman de six cent quarante pages, gros comme les plus lourds Zola, et porté de bout en bout avec la même vigueur calme, sans essoufflement, sans fatigue, presque sans nervosité. Pas un instant, les auteurs n'ont été pressés, ou dépassés, ou surpris par leur sujet. Ils ont fait ce qu'ils avaient voulu faire. On sent que l'œuvre est distribuée, exécutée, conformément à leur plan et à leur dessein exact. Et l'on reste confondu devant l'énormité d'un tel travail, devant la puissance d'un tel effort.

Le travail intérieur du livre — je veux dire la' recherche de documentation qu'il impliquait — frappe aussi par son abondance et son étendue. 11 n'était point facile de se reporter aux ouvrages de seconde main, aux traités généraux d'histoire.

En tant que fait historique, la Commune est à peine élucidée, et la meilleure histoire que j'en connaisse est certainement celle que MM. Paul et Victor Margueritte viennent d'écrire. La Commune est un sujet auquel, depuis trente ans, il semble que l'histoire ait éprouvé comme une peur, comme une pudeur de toucher. Il existe des témoignages, des souvenirs, le livré atroce de Maxime du Camp, celui de Lissagaray, l'ouvrage de Da Costa, la curieuse enquête que la Revue blanche publia, il y a quelques années, et c'est tout, ou à peu près. Mais, si les livres manquent, les documents abondent. MM. Paul et Victor Margueritte en ont vu beaucoup, et, autant que j'en puis juger, ils les ont bien vus. Ils les ont mis en œuvre avec cette pénétration spéciale qui est l'art de l'historien. Je n'en citerai qu'un exemple : le seul fait de rapprocher, presque jour par jour, la vie de Versailles et la vie de Paris, les délibérations de l'Assemblée et celles de la Commune, leur a permis d'expliquer bien des faits obscurs et presque inintelligibles. Cette confrontation quotidienne, outre qu'elle éclaire, anime leur récit, me parait, désormais, une tâche indispensable dans toute histoire de la Commune. C'est MM. Margueritte qui l'auront inaugurée, et ce n'est pas le seul hommage qui leur soit dû.

Et il faut songer que ce considérable et puissant ouvrage, bien qu'il possède assurément son unité et son intérêt propre, vient, achever une série qui comprenait déjà trois volumes, d'importance, de dimensions presque égales. Vraiment, il y a quel-

que chose d'imposant et de fier dans un tel labeur. Les frères Margueritte ont saisi à l'une de ses extrémités le siècle que M . Paul Adam entre prend par l'autre, et ces deux grandes épopées se font face, se font équilibre. Le Temps et la Vie, quand la tâche de Paul Adam sera achevée., nous mènera jusqu'au seuil deUne Epoque, et nous aurons de beaux livres pour donner le sens de l'histoire à nos enfants.

11 est, cependant, une querelle que je voudrais chercher à MM. Paul et Victor Margueritte. Voici la dédicace qu'ils ont inscrite en tète de ce livre : « Aux Vainqueurs et aux Vaincus de la Commune, dont la bataille sacrilège acheva, sous les yeux de l'étranger, de déchirer la France, à ces frères ennemis, pacifiés dans la mort et dans l'oubli... » Il m'est pénible, il reste obscur pour moi, que MM. Margueritte mettent ainsi sur le même plan les vainqueurs et les vaincus, et je le comprends d'autant moins que tout leur livre proteste contre cette injurieuse égalité. Tout l'effort historique de MM. Margueritte aboutit, en effet, à ces conclusions : que le coup de main tenté par M. Thiers, le i!S Mars, ne fut qu'une inutile, absurde et criminelle tentative; que l'abandon de Paris par M. Thiers et ses ministres fut une folie; que l'agitation de Paris — fièvre obsidionale. bénigne d'abord, et qui ne prit son caractère violent que sous les brutales provocations de Bordeaux et de Versailles — au-

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rait pu. à mainte reprise, être calmée par d'honnêtes concessions ; que toute la responsabilité de la lutte retombe sur l'Assemblée, qui haïssait en Paris la ville républicaine, et surtout sur le méchant vieillard égoïste, voulant, à tout prix, faire prévaloir son autorité mesquine et dure; que Versailles donna, partout et toujours, l'exemple des cruautés, rejeta toute conciliation, refusa l'échange des otages ; qu'enfin, la répression dans Paris, d'une lenteur volontaire et méthodique, d'une sauvagerie calculée, fut la plus sanglante horreur qu'eût connue l'Europe, eu un siècle pourtant plein de sang.

S'il en est ainsi — et ces conclusions se dégagent, avec une évidence que je n'ai pas exagérée, du pénétrant et courageux travail.de MM. Paul et Victor Margueritte — la faute, des deux côtés, ne fut pas égale, et, pour moi, c'est aux vaincus que j'entends garder la meilleure part de ma sympathie et de ma pitié. Sans doute, le Comité central, le Conseil de la Commune furent au-dessous de la tâche inattendue dont venait les charger soudain comme un caprice de l'histoire. Il y eut des sots, des incapables, des méchants; et il n'y eut, en revanche, ni activité méthodique, ni organisation réfléchie. On ne sut pas se décider, soit pour l'action révolutionnaire — marche sur Versailles, dès le 19 mars, mainmise sur les milliards de la Banque, etc., etc. — soit pour la négociation, que. d'ailleurs. Versailles entrava. Il y eut bien des erreurs irréparables, et que MM. Margueritte, avec la clairvoyante franchise de vrais historiens, n'ont ni mé-

connues, ni palliées. Mais tout ce peuple de Paris, ardent, candide et sincère, le peuple des grandes journées de Révolution, le peuple armé du siège, où fut sa faute, quel fut son tort?

Je saisis bien la pensée de MM. Margueritte. Ils estiment que le plus grand crime de la Commune fut de faire oublier la guerre, et qu'à cette heure tragique toute l'énergie française devait être employée au deuil et à la réparation de la défaite. Ils pensent aussi que toutes les discussions françaises devaient être reportées jusqu'au jour où l' ennemi aurait quitté le sol frança:s. Comment ne pas approuver d'aussi nobles pensées ? Mais, en cela, les auteurs de la Commune méconnaissent, à mon avis, l'enchaînement historique des faits. Une faut pas voir seulement dans la Commune une suite et une conséquence de la guerre. C'est la guerre qui est venue s'insérer dans le grand mouvement républicain et révolutionnaire dont la Commune fut l'explosion hâtive et désordonnée. N'oublions pas l'Internationale, l'agitation' ouvrière qui entoura l'Exposition de 1867, la propagande blanquiste. tout ce mouvement auquel, par dessus la guerre, la Commune vient se relier. C'est ce qu'a si bien compris M. Gefîroy. et je n'ai qu'à renvoyer ici à l'Apprentie.

J'en viens donc à regretter que, dès le début de leur série, dès le début du Désastre, MM. Paul et

Victor Margueritte n'aient pas posé quelques préparations, indiqué quelques personnages, de façon à faire pressentir, même avant la guerre, les troubles intérieurs qui devaient lui succéder. Dès le commencement du premier volume, les héros du dernier auraient dû passer. Et cette omission même me conduit à conjecturer que MM. Margueritte n'avaient pas prévu, en écrivant le Désastre, qu'ils poursuivraient leur œuvre héroïque... Mais cette hypothèse est toute gratuite, peut-être fausse, et je n'y veux pas insister.

Je préfère les louer une fois de plus du courage qu'il y avait à entreprendre une telle œuvre, du tenace et solide talent avec lequel ils l'ont conduite à son terme, et avant tout de la conscience, du scrupule, du vaillant esprit d'équité qui ont dirigé leurs recherches et inspiré leurs jugements. Ils ont rempli leur tâche d'écrivain comme un grand devoir civique. Eux-mêmes l'ont dit, dans leur Avant-propos, avec une fierté légitime : « Par cet effort de citoyens autant que d'écrivains, nous avons cru, loin de diminuer notre art, l'honorer plutôt. »

Je ne doute pas qu'ils réussissent dans leur dessein, qui fut « d'intéresser à la leçon terrible du passé plus de Français que nous n'eussions pu l'espérer en nous bornant à l'étude stricte des documents ». Mais c'est une grande question de savoir si l'art du romancier est fortifié ou altéré par cette union intime avec l'histoire. Sans doute, il y a une beauté esthétique, une valeur d'art propre à

l'histoire, et l'on ne connaît guère de plus grands artistes qu'un Tacite ou un Michelet. Mais l'histoire peut-elle ainsi pénétrer toute dans une œuvre proprement littéraire sans la transformer, sans la déformer ? Pour moi, voici à quelle formule je m'arrêterais volontiers, après y avoir réfléchi autant que je puis : le roman peut emprunter sa matière à l'histoire, mais à cette condition que les laits historiques, tout en restant conformes à la vérité, prennent l'apparence d'avoir été imaginés pour les besoins du développement romanesque. Un exemple montrera clairement ce que j'entends par cette formule trop condensée, c'est Guerre et Paix. Dans le chef-d'œuvre de Tolstoï, toute la matière est fournie par l'histoire, et pourtant il n'est pas un fait qui ne paraisse inventé pour mettre en lumière le développement des caractères. Les personnages du roman enveloppent l'histoire, l'englobent. Rien loin de recevoir des faits une sorte de vie abstraite et symbolique, c'est eux, au contraire, qui insufflent aux événements historiques leur vie et leur réalité.

Je ne puis dire que MM. Victor et Paul Marguerite aient atteint à la hauteur de ce modèle incomparable, et je vois dans leur livre un certain nombre de types qui ne gardent précisément qu'une valeur représentative, conventionnelle. J'ai aussi l'impression que, dans certains chapitres, la matière historique est demeurée comme à l'état cru, n'a pas subi la préparation nécessaire. Mais, pour l'essentiel, il me semble que la condition est remplie. L'es-

sentie!, ce sont les personnages centraux : la famille du cordonnier Simon et le malheureux Du Breuil. Je note à ce propos l'artifice de composition, extrêmement heureux et délicat, par lequel MM. Marguerite ont placé à Versailles et à Paris deux personnages qui, partageant au début les convictions ou les préjugés de leur milieu, sont amenés progressivement à l'opinion contraire par le spectacle des sottises, des fautes et des cruautés commises autour d'eux. Le sculpteur Martial Poncet et le commandant Du Breuil exécutent ainsi une sorte de chassé-croisé, et cette marche contraire aide infiniment à l'intérêt, à la clarté du récit. Mais c'est Du Breuil surtout qui m'intéresse, car il est vivant et pathétique. Sous la pression lente des événements, il en vient à opposer ses devoirs d'homme à ses habitudes militaires. C'est la pitié qui agit d'abord : faut-il rester soldat, faut-il être humain? Pais il vient à se demander avec effroi où résident vraiment, dans ce tragique conflit, la raison, le droit, la justice. Et ce débat garde une valeur, une grandeur pathétique, qui lui est propre... Peutêtre son évolution ressemble-t-elle à celle des frères Margueritte, fils de soldat, élevés dans les souvenirs de la guerre ou dans l'espoir de la revanche, et qu'on voit acquis aujourd'hui à d'autres luttes, celles qui se livrent chaque jour pour le bonheur ou la dignité de l'être humain.

MAI. PAUL et VICTOR MARGUERITTE Le Prisme.

Je n'ai pas besoin de rappeler quelle place tiennent, dans la littérature contemporaine, MM. Paul et Victor Margueritte, mais je puis dire que, pour marquer l'évolution du roman moderne, aucun exemple ne me parait plus significatif que le leur. Ils ont débuté, ou plutôt M. Paul Margueritte a débuté par des récits purement sentimentaux et psychologiques. Ce n'était, en aucune manière, la psychologie faussement analytique de Bourget, mais des récits fins, justes, émouvants, dont le sens se communique au lecteur par une grâce d'effusion particulièrement discrète et pénétrante. Leur charme n'a pas vieilli et il en est que je crois écrits pour durer. Puis, les deux frères réunis abordèrent une œuvre plus large et conçue dans un autre esprit. Ils entreprirent une sorte d'épopée nationale, Une Épo-

que. qui est l'histoire romanesque, mais exacte et forte, de la guerre franco-allemande, ou des grands épisodes qui la résument. Le dernier volume de cette série est consacré à la Commune révolutionnaire de Paris, et je répète qu'il constitue, en l'état, l'histoire la plus vraie que je sache de cette crise atroce et salutaire. Cette vérité a dû sembler parfois inattendue et difficile aux lecteurs ordinaires des romans. Mais le roman, avec un noble courage, s'était mis au service de la vérité.

Dans les intervalles de cette grande œuvre, et depuis qu'elle est achevée, les frères Margueritte sont revenus au roman psychologique, au roman de mœurs. Mais certaines grandes préoccupations, dès qu'elles ont touché l'esprit, n'en peuvent plus jamais être absentes. Dans toutes les œuvres récentes de MM. Paul et Victor Margueritte, on retrouve donc une tendance analogue, quoique dirigée dans un autre sens, à celle que représente au théâtre M. Paul Hervieu. Chacun de leurs livres, bien que du dehors il paraisse un roman fait comme les autres, ou mieux fait que la plupart des autres, pose implicitement un problème moral, suggère une solution, indique une réforme. Ce n'est pas toujours du « roman social », c'est toujours du roman utile. Quand on a dit d'un ouvrage d'imagination qu'il était inutile, on n'en a pas fait la critique ; mais quand on a pu déclarer qu'il était utile, on en a fait l'éloge. Le Prisme est conçu dans cet esprit.

« Nous avons essayé de noter, disent les frères Margueritte dans leur Avertissement, avec l'antique égoïsme masculin, et cet aveugle amour des mères qui est un des vices de notre éducation familiale, et ce culte aveulissant de l'argent qui est une des tares de notre mariage contemporain ». Ce qui se dégage en effet du récit, c'est une critique intelligente, vigoureuse, de l'éducation telle qu'elle est donnée, du mariage tel qu'il est pratiqué dans la moyenne société bourgeoise. Le personnage central, Pierre Urtrel, est par lui-même un caractère neutre, moyen, malléable. Il n'a pas d'instinct prédominant; il n'est, activement, ni méchant, ni bon. Sa sensibilité, dont les premiers mouvements semblent généreux, est passagère et courte. Il est sain, solide, plaisant à l'œil; il peut séduire; il ne serait foncièrement incapable ni d'un travail utile, ni d'un acte désintéressé. Tel quel, il sera formé, fixé, par l'éducation qu'il aura subie.

Or, deux exemples, deux influences agissent contrairement sur lui. Sa tante, riche usinière dont il escompte l'opulent héritage, et qui est une femme courageuse et bonne, d'esprit libre, de cœur droit, voudrait l'inciter à l'action, à l'amour, comportàtil un peu de risque et d'aventure. Sa mère, qui est une bourgeoise mesquine, tatillonne et besogneuse, rêve pour lui la vie oisive et toute faite, le mariage riche, la fortune établie. Entre ces deux program-

mes d'existence. l'égoïsme paresseux de Pierre Urtrel n'hésitera pas longtemps. Comme sa mère, il en viendra vite à envisager les choses à travers ce prisme qui transforme et défigure toute réalité : l'argent, la fortune acquise, par quoi l'on est dispensé du travail, du souci fécond, du progrès laborieux. Et cette « lumière déformatrice » altérera tous ses sentiments, refoulera jusqu'à l'instinct même de son bonheur.

Par le mirage du prisme, Pierre Urtrel s'imaginera qu'il aime, tant qu'il les croit riches, Hélène de Josserand et ensuite Luisa Ferro.Dès qu'il apprend que la dot d'Hélène est petite, qu'une catastrophe a ruiné Luisa, la direction des rayons tourne, et avec l'éclat du prisme s'éteint l'amour. Ce qui est plus triste, c'est qu'il ne serait pas incapable d'un amour sincère et fort; il pourrait, avec un effort de volonté, s'avouer qu'il aime une fille charmante et pauvre. Mais madame Urtrel veille, et elle a bientôt repris son fils. Pierre, reconquis, épousera une héritière, charmante d'ailleurs, mais qu'il n'aime pas, pour faire un ménage comme tant d'autres, lié par le mensonge, l'égoïsme et l'intérêt.

A qui la faute ? A Pierre d'abord, qui n'eut pas l'énergie de vouloir son propre bonheur. A sa mère surtout, qui lui imposa, par une lente et secrète influence, sa propre médiocrité à concevoir et à réaliser la vie. C'est ici la meilleure partie et la plus forte leçon du livre. Madame Urtrel aime son fils passionnément, elle est prête pour lui, et elle l'a prouvé, aux plus constants, aux plus coûteux sa-

crifices. Mais le bonheur que l'on conçoit pour ceux qu'on aime n'est pas toujours celui qui leur con- Aenait le mieux. Rien n'est pire, dans la bourgeoisie française, que cette tendance obstinée du père ou de la mère à régler dans leur pensée, à fabriquer de leurs mains ce qu'ils veulent être le bonheur de leur enfant. On ne se défend pas contre cette tyrannie, dissimulée tout à la fois sous une tendresse véritable et sous une feinte expérience. On subit l'ascendant de cette gâterie, de cette insistance continuelle et flatteuse ; on recule devant la douleur que causerait une résistance et une déception. On cède finalement à ce qui est peut-être de l'amour, mais un amour dévoyé et funeste. Et alors, k son tour, on recommencera sur ses enfants la même entreprise de tendresse étouffante et despotique. Car la mauvaise éducation provient, pour une grande part, des mauvais mariages, intéressés et sans amour. Pour la femme surtout, l'amour maternel n'est presque toujours que le report sur l'enfant de la passion inemployée dans le mariage. Voilà les coupables, et la société tout entière est coupable aussi, dans sa méfiance haineuse de tout ce qui est indépendant et sincère, dans son culte humilié de l'argent. C'est pourquoi les frères Marguerite ont pu, sans sortir de leur sujet, montrer, par des épisodes digressifs, tout ce que l'avidité de l'argent peut susciter, chez les riches, d'injustice cruelle et de férocité, et, par des tableaux accessoires, sur quel fond de dénuement et de misère abêtie repose cet édifice, « cette armature » de

mensonge et d'iniquité. La portée de leur roman, déjà si large, s'amplifie et s'étend encore, grâce à ces échappées brèves et saisissantes. Décidément, ce n'est pas seulement un roman iutile. c'est bien un roman social.

M. MARCEL MIELVAQUE

La Vertu du Sol.

Je ne crois pas que le nom de M. Marcel Mielvaque soit très répandu dans les milieux littéraires. Pourtant, voici plus de dix ans qu'il publia un roman. l'Ame de la Race, où se trouvaient posées avec une forte précision la plupart des idées que M. Maurice Barrés, les ayant aperçues sous un autre angle, lança depuis lors par le monde avec tant de lyrique éclat. Plus récemment. M. Mielvaque a donné à une revue, la Renaissance Latine. des chroniques politiques, dont j'avoue que les tendances secrètes étaient Lien éloignées des miennes, mais dont il était impossible de ne point goûter la pénétration, l'impartialité et la vigueur. C'est un véritable écrivain politique, louange qui n'est pas commune, et son roman, bien qu'il soit solide, habile, et d'une lecture attachante, est aussi

d'an écrivain politique plutôt que d'un romancier. Le but de M. Miel vaque, comme lui-même nous l'apprend dans sa préface, a été « de peindre la vie d'une commune française sous tous ses aspects : politique, religieux, sentimental, moral ». Est-ce bien là un thème romanesque? Peut- on tenir pour un artiste l'écrivain qui, délibérément, assigne un tel but à sa recherche ? JV'y a-t-il pas quelque désaccord invincible entre l'intention démonstrative que révèle le choix d'un tel sujet et les lois du travail artistique ? C'est une grande querelle, toujours pendante. Mais l'art n'est pas toujours où on le croit et où on le cherche. Et ne pourrait-on pas soutenir qu'en littérature il y a nécessairement un effort d'art dans toute difficulté vaincue ?

Les difficultés que comportait un pareil sujet sont trop évidentes. Il fallait que le groupement lucide des faits autour des idées directrices ne leur ôtât rien de leur complexité ni de leur vraisemblance. Il fallait être complet sans être confus, et persuasif sans être partial. Peut-être le livre de M. Mielvaque est-il, sinon confus, du moins un peu trop dense, et soulève-t-il trop de problèmes à la fois: l'enracinement ou le déracinement, la centralisation, la condition des femmes, le conflit de la terre et de l'argent, la forme et le sens des luttes politiques dans les petites agglomérations rurales, l'action diverse des intérêts économiques et des divisions sociales sur la formation des partis, les bienfaits ou les méfaits de ce qu'on appelle le progrès au point de vue de la simple vie

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