‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 12 sur 15 · M. MARCEL MIEL VAQUE · texte numérisé non relu

M. MARCEL MIEL VAQUE

paysanne... Il est peut-être téméraire d'avoir voulu faire tenir dans un même livre tant de questions et tant d'aspects. En revanche, l'honnêteté de M. Mielvaque, sa bonne foi sont entières, manifestes. Son livre est convaincu, mais nullement tendancieux. 11 est plein de vues attentives, exactes et neuA^es. On y sent, à chaque page, cette connaissance vérifiée des choses qui dépasse le simple don d'observation littéraire. C'est une œuvre digne à la fois de forcer la considération de l'adversaire et de, le contraindre à la réflexion.

La fiction romanesque est fort simple. A Beau val, petite commune, du Bas-Poitou, de population dense et de propriété morcelée, le maire vient de mourir. 11 s'agit de savoir qui lui succédera : Clavert, de vieille bourgeoisie locale, riche des terres de sa famille, qui furent prospères autrefois, mais dont le rendement et la valeur baissent chaque année, ou bien le banquier Espérât, homme nouveau, étranger au sol, enrichi par l'agiotage et l'usure, enrichi surtout par la ruine lente des petits propriétaires fonciers. Chaque année, les revenus incertains et diminués de la terre dorvent subir les exigences plus cruelles du manieur d'argent qui a su garder son capital net et liquide, et à qui cette prudence fut aisée, puisqu'il est étranger et n'avait pas d'attache avec le sol. Clavert et Espérai afficheront chacun des préférences politiques, ils se

combattront l'un l'autre sous l'apparence de doctrines politiques dont le sens échappe totalement à l'ignorance paysanne. Clavert, vieux républicain, sera traité de clérical, parce qu'il a l'appui des sœurs de l'hospice, et la préfecture soutiendra Espérât, qui combattit jadis pour l'ordre moral. Mais, dégagé des alliances fortuites et des apparences menteuses, leur rivalité n'est, au fond, que le conflit de la terre et de l'argent.

Après de changeantes péripéties, Clavert, se sachant vaincu d'avance, est contraint de quitter honteusement Beauval. Mais pourquoi donc Clavert est-il vaincu, et que signifie le triomphe d'Espérat ? Clavert succombe parce qu'il n'a pas su imposer à sa famille la tradition séculaire de discipline, d'obéissance au maître, d'abnégation économe qui fit la vigueur des vieilles familles françaises, parce qu'il a subi ou laissé subir aux siens la contagion des villes qui vient dévelojmer dans les campagnes trop de goûts dispendieux et d'inutiles besoins. Il succombe pour des raisons plus générales, parce que la propriété paysanne s'épuise et tombe, sous l'effet du changement des mœurs et d'un mouvement de civilisation générale qui lui est contraire. En ce sens, la défaite de Clavert est symbolique, et sa fuite l'est aussi. Le départ de la famille Clavert, c'est le déracinement des familles paysannes, rejetées d'un sol qui a épuisé sa vertu ou dont la vertu fut méconnue, contraintes d'abandonner la place à laquelle elles étaient adaptées depuis tant de siècles, la seule par conséquent, au dire de

M. MARCEL MIELVAQUE 327

M. Mielvaque, où elles pouvaient vivre et prospérer. Et le triomphe d'Espérat signifie la toute-puissance de l'argent et de l'organisation commerciale dont il est le symbole. Il signifie que, désormais, par l'universalité des communications et des échanges, le travail du paysan ou du petit propriétaire n'a plus en lui-même sa valeur et sa fin, qu'il lui faut subir la variation des cours sur des marchés inconnus, l'effet de spéculations lointaines, tout le poids d'un système qu'il ne peut comprendre, qui n'est pas convenable à ses besoins et dont il ne recueille que trouble ou misère.

D'un tel tableau que faut-il conclure? Je ne saurais dire qu'en aucun passage M. Mielvaque conclue explicitement. Mais le personnage qui lui sert le plus volontiers de porte-parole fait retomber la responsabilité du mal sur notre goût de la politique abstraite, sur la confiance téméraire que nous accordons à de grands mots sonores, tels que le progrès, les droits du citoyen, etc., sur notre légèreté à changer, à rejeter les bienfaits d'une tradition éprouvée, à légiférer par motifs abstraits et par voie générale, en méconnaissant les répercussions particulières et les intérêts locaux. Xous connaissons cette philosophie politique, et ce n'est pas la moindre- originalité du livre qu'une inspiration sincèrement populaire et démocratique y aboutisse à des conclusions aussi franchement rétrogrades. Ce que nous appelons le progrès n'aurait donc servi qu'à créer des droits vides que le paysan ne sait point remplir, à développer des besoins

nouveaux sans augmenter les profits ni diminuer la peine. C'est un peu le contenu des réquisitoires de Tolstoï contre la civilisation moderne, et il n'est pas surprenant que M. Mielvaque en soit venu là. ayant arbitrairement isolé, comme Tolstoï, un des aspects du problème, n'envisageant que la vie rurale dans une contrée sans industrie et sans commerce, et où même, par la nature du sol et l'extrême fractionnement des propriétés, les procédés presque industriels de la grande culture n'ont pu être appliqués à la terre.

Je n'insisterai pas sur cette objection trop évidente. Ce qu'il est plus important de marquer, c'est qu'au fond, un théoricien socialiste pourrait presque accepter dans son ensemble l'analyse de M. Mielvaque. Que sous les divisions apparentes des partis se cachent des conflits économiques, c'est l'explication marxiste de l'histoire. Entre le propriétaire Clavert et le banquier Espérât nous n'avons pas à choisir, et nous pourrions rester indifférents à cette bataille d'intérêts rivaux protégés ou combattus par la bureaucratie locale. Mais ce qui rend la lutte obscure et confuse, c'est l'ignorance générale, surtout l'ignorance politique du paysan, et on en doit retenir, avec M. Mielvaque, la nécessité d'un effort d'éducation plus étendu et mieux adapté. Ce qui donne au conflit sa gravité et sa puissance, c'est qu'il exprime, eu raccourci, la détresse, la misère paysanne, cette souffrance dramatique de la terre et de l'ouvrier de la terre cherchant en vain leur place sûre dans

M. MARCEL MIGLVAQUE 020

une société qui n'est pas faite pour eux. Mais qu'on relise, par exemplele. grand discours de M. Jaurès sur la question agraire. N'a-t-il pas avant M. Mielvaque dénoncé, expliqué ce douloureux malaise 1 Sur plus d'un point, qu'il peigne la servitude du métayer toujours pareille, sous des noms divers, depuis les commencements de l'histoire, qu'il montre le paysan soumis, non plus seulement aux variations du vent et de la terre, mais aux courants de la spéculation et du commerce universel, M. Mielvaque n'a fait que reprendre et renouveler, sans s'en douter peut-être, de grandes paroles socialistes. Un socialiste serait d'accord avec lui pour trouver le présent intolérable; il ne différerait que par la solution offerte. L'état présent n'est qu'un état intermédiaire d'où se dégagera nécessairement, sous l'effort des hommes, la société future. Pendant que M. Mielvaque regretta le passé, d'autres tachent de constituer l'avenir.

Science et Libre Pensée.

Le dernier livre de M. Marcelin Berthelot est, comme ses précédents recueils, Science et Philosophie, ou Science et Morale, une collection d'essais, d'articles, de comptes-rendus et de discours. Et, par là-même, la première impression qu'on reçoive en le parcourant, avec toute l'admiration respectueuse qui est due à ce grand esprit, est un sentiment de désordre et de disparate. Il y a un peu de tout, dans ce livre, et l'on ne discerne pas bien d'abord à quelles fins communes tend cette extrême profusion : lettres privées et déclarations publiques, harangues au Sénat et allocutions prononcées à des fêtes ou banquets de toute sorte ; notices ou souvenirs sur les hommes les plus [dissemblables par leur caractère ou leurs travaux, tels que le sénateur Clamageran, le chimiste Chevreul, le miné-

M. MARCELIN BERTI1EL0T 3ol

ralogiste Daubrée; études scientifiques consacrées aux prêtres égyptiens, aux aérolithes et aux moyens de détruire 1rs nids de guêpes... Cet assemblage composite n'est pas sans éveiller, au premier moment, un peu de surprise déconcertée.

En se plaçant à un point de vue de composition, de perfection littéraire, on peut assurément regretter que tous les éléments de cet ouvrage en aient été retenus, et l'on sent là le souci d'un homme accoutumé à ne rien laisser perdre des manifestations, même fortuites et incidentes, de sa pensée. Mais, bien qu'on soit gêné d'abord par cette économie un peu trop minutieuse, il est vrai qu'à la réflexion — et il y suffit même d'une réflexion assez rapide — tous ces fragments s'accordent, s'intègrent dans une doctrine cohérente, dans un système d'idées commun, que le titre de l'ouvrage résume et définit exactement. Tout se ramène, en effet, par des voies plus ou moins directes, à la libre pensée ou à la science, aux droits de la raison humaine, aux limites de son investigation, à la détermination de son influence sur la société moderne, au sens de son action sur la société future. Peutêtre ne voit-on pas bien encore ce que font là les guêpes, les prêtres égyptiens et les aérolithes. Je ne dirai rien des aérolithes, mais l'essai sur les (( Merveilles de l'Egypte» tend uniquement à établir sur quels procédés scientifiques étaient fondés les prestiges et les prétendus miracles des prêtres égyptiens, comment leur empirisme thaumaturgique précéda la science rationaliste et laïque des

Grecs, et comment ensuite il s'y adapta, ce qui est bien un chapitre un peu rétrospectif, mais utile, de l'histoire de la libre pensée et de la science. Quant à l'essai sur les « Insectes Pirates », il mène à des considérations très voisines de celles que développa M. Maurice Maeterlinck dans son Livre des Abeilles, sur l'instinct social des insectes, sur la morale collective qui régit les sociétés animales. Et nous voici ramenés encore à notre sujet.

L'imité du livre est donc réelle, et l'unité du ton, du style n'est pas moins remarquable. Sans doute, à ce point de vue encore, la valeur des différents morceaux qui le composent semble inégale, et l'on remarquera même que leur valeur proprement littéraire croît ou décroît suivant que l'on constate une plus ou moins forte application de l'esprit. C'est que le style, dépourvu de tout ornement, dégagé de toute coquetterie, n'est ici que le moyen d'expression le plus lucide et le plus exact de la pensée. Il est d'une clarté, d'une propriété absolue, extrêmement simple, mais frappant, grâce à une sorte de vigueur interne, d'énergie condensée. Il est rare que les grands savants n'aient pas été, par l'effet des mêmes qualités de l'esprit, de grands écrivains. Cela n'est pas vrai seulement de Descartes ou de Pascal, mais d'un Laplace, d'un Claude Bernard, d'un Pasteur. Si l'on en doute, que l'on parcoure les Extraits des Grands Ecrivains scientifiques, publiés récemment par un homme qui est à la fois un lettré raffiné et un excellent pédagogue, M. Gaston Laurent. Dans cette collection.

M. Marcelin Berthelot a sa place, et il -l'occupe dignement.

On connaît le système général d'idées auquel l'œuvre et la vie entières de M. Berthelot sont attachées,, et il ne diffère pas sensiblement de celui qu'Ernest Renan, sous l'influence de leurs travaux et de leurs conversations communes, exposa dans son premier livre, Y Avenir de la Science, avec tant de juvénile enthousiasme. Il y a même comme une touchante leçon, quand on rapproche l'ouvrage de jeunesse d'un des deux amis et le plus récent livre de l'autre, à sentir cette constance dans leur rapport et cette permanence dans leur pensée. C'est ce que M. Berthelot a montré, pour Ernest Renan, dans le discours qu'il prononça à l'inauguration du monument de Tréguier, et ce dont l'ensemble de ses travaux témoigne suffisamment pour luimême.

M. Berthelot aime à retracer les commencements obscurs et difficiles de la science humaine, comment, mêlée d'abord aux préjugés confus des religions, elle se dégagea et s'éclaircit peu à peu, conquit, chez les Grecs, son autonomie, le sentiment de sa continuité et de sa puissance, puis comment « l'apparition de cette lumière fut subordonnée à la révélation divine et fut obscurcie pendant dix siècles par l'oppression sacerdotale duMoven-Age. » Mais l'esprit humain renaquit, et ce qui lit sa* Renaissance féconde, plutôt que le renouvellement

Page 1