‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 3 sur 15 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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six ans,, nous ayons vu se lever une telle floraison de poétesses, et l'on peut prédire avec certitude que ce mouvement n'est pas à son terme. Il est naturel aussi que, dans le même temps, ait paru un livre comme la Nouvelle Espérance, livre unique en son genre, et qui est un poème lyrique autant qu'un roman. Mais cette période de crise, de transition contrariée peut n'être pas favorable au travail normal du roman, qui exige de la solidité, de la réflexion et de l'équilibre. J'ai donc ce scrupule d'avoir imputé à une disposition naturelle des femmes ce qui pourrait être une conséquence de la coudition présente de leur sexe. C'est une erreur que l'on commet souvent, mais qu'un assez lointain avenir permet seul de constater, ce qui fait que je n'en ai pas de honte.

Un Divorce.

Je cherche un jugement d'ensemble sur le roman de M. Paul Bourget, et je me rappelle la réponse un peu bougonne que fit jadis Henry Becque, interrogé par quelque interviewer sur les pièces à thèse: Elles ont généralement deux défauts, répondit en substance l'auteur des Corbeaux . Ce sont presque toujours de mauvaises thèses et de mauvaises pièces.

Le roman de M. Paul Bourget est un roman à thèse. Et c'est une mauvaise thèse, et c'est un mauvais roman. Ce n'est pas seulement parce qu'il est à thèse qu'il est mauvais. M. Paul Bourget n'a nul besoin d'une thèse pour fabriquer un roman au-dessous du médiocre. Terre promise. Cosmopolis, Une Icl'jUe tragique, et quelques autres, seraient là pour l'attester. Mais, sans l'intention morale, ce

livre-ci ne serait pas si mauvais que je le trouve. Il est arrivé que, dès la première page, M. Paul Bourget a posé une proposition dogmatique, qu'il a voulu la démontrer à tout prix; et, comme ce n'était pas facile, cette proposition étant au moins incertaine, il s'est mis intrépidement à fausser les caractères qu'il avait lui-même choisis, à détourner la situation qu'il avait lui-même établie. Invraisemblances, contradictions, absurdités même, rien ne lui a plus coûté pour arriver à la conclusion par lui préméditée. Cette audace partiale a été châtiée comme il convenait. Par ce parti-pris sectaire M. Bourget a gâté ce qu'il pouvait y avoir d'ingénieux ou de pénétrant dans sa fiction, et, d'autre part, ayant voulu trop prouver, il n'a plus rien prouvé du tout, sinon qu'il avait fait un méchant livre. Même pour les lecteurs disposés à recevoir son édifiante parole, comment ce récit baroque et déroutant pourrait-il garder sa vertu persuasive? Au reste, qu'on veuille bien en juger.

Ce que M. Paul Bourget veut démontrer, c'est que la pratique du divorce, étant contraire à la volonté de Dieu, est contraire au bonheur des créatures, qu'en effet, l'ordre divin et l'ordre social se confondent — ou plutôt devraient se confondre, car nous vivons eu de tristes temps — mais que Dieu n'oublie jamais de venger sur le coupable, ou même sur l'innocent, l'outrage fait à sa loi. Car

M. Paul Bourget en est là. Nous l'avons connu jadis répétiteur de philosophie pour jolies femmes, à demi timide, à demi pédant, essayant d'insinuer, entre deux tableaux ébahis du beau monde. Spinoza, Schopenhauer et Ribot. Aujourd'hui il n'est plus timide, et son pédantisme a changé de caractère. Il est catégorique et magistral. Devenu, par patente spéciale de Mgr le duc d'Orléans, le fournisseur breveté de la famille royale, il a pris l'autorité tranchante et les opinions intraitables qui conviennent à son nouveau service. Il est royaliste comme son maître, théocrate comme certains des aïeux de son maître l'ont été.

Il continue à présent Maistre et Bonald. qu'il cite avec complaisance. J'inclinerais à penser qu'il ne les a pa3 lus mieux qu'il n'avait lu jadis Spinoza, car cet homme, bien que laborieux, travaille vite et croit trop tùt qu'il a compris. Toujours est-il que, depuis trois ou quatre ans, M. Bourget Représente, avec moins de dons que Veuillot et moins d'habitude que Paul de Cassagnac, l'ordre de Dieu sur cette terre, et, le divorce étant notablement contraire à cet ordre, il était de la conscience de M. Bourget qu'il s'y attaquât. Voici donc l'histoire de la malheureuse Gabrielle de Chombault, exemple de la vengeance divine. Mariée à un gentilhomme alcoolique et dément, elle dut réclamer la séparation pour sauver des fureurs de cette brute leur fils unique, Lucien. Trois ans passés, Chombault fit convertir, comme le lui permet le Code civil, la séparation en divorce. Gabrielle, divorcée malgré elle,

resta seule, toute jeune, et fort empêchée d'élever son fils. C'est alors qu'Albert Darras, ingénieur, républicain radical et libre penseur, rechercha sa main. Darras avait toujours aimé Gabrielle; il n'avait pas osé, jadis, déclarer cet amour parce qu'il était pauvre. Maintenant il était riche. Gabrielle, touchée de cet amour, qu'elle devait bientôt partager, épousa Darras. Une fille naquit. Entre son mari, sa fille, son fils que Darras couvrit d'une tendresse et d'une sollicitude vraiment paternelles, Gabrielle connut onze ans de bonheur parfait. •

Onze ans de bonheur parfait, c'est quelque chose. C'est même assez pour nous faire approuver, quel que doive être l'avenir, la détermination de Gabrielle. Que serait-elle devenue, pendant ces onze ans, avec le gentilhomme alcoolique qui fut son premier mari ? A. sa place, quoi qu'il arrivât, je ne pourrais rien regretter; mais voyons cependant ce qui arrive. La fille de Darras et de Gabrielle vient d'atteindre l'âge de sa première communion ; l'approche du sacrement l'emplit de ferveur mystique, et voici qu'au contact de cette fillette énervée, Gabrielle sent remonter en elle la foi de son enfance. Elle voudrait communier, elle aussi, près de sa fille. Or, elle ne le pourra pas. En se remariant, elle a méconnu les lois de l'Eglise, et l'Eglise lui défend l'accès de ses mystères.

Arrêtons ici le pieux auteur. C'est la communion prochaine de sa fille Jeanne qui éveille en Gabrielle ce désir intense, désespéré, de rentrer au sein de l'Eglise apostolique et romaine. Mais pourquoi

Jeanne communie-t-elle? Voilà ce dont le pieux auteur ne nous donne pas d'explication raisonnable. Le père est entièrement dégagé de toute foi religieuse; Gabrielle, quand elle s'est remariée, ne croyait plus. Pourquoi a-t-elle exigé de son mari l'engagement d'honneur que leurs enfants à venir seraient élevés dans la foi chrétienne? Elle fut touchée, sans doute, par l'intolérance de l'Eglise, refusant de bénir son second mariage ! En tenant pour vraisemblable cette singulière exigence, comment admettre que onze années de vie commune, de bonheur commun avec Darras, ne l'aient pas modifiée? Et même quand le désespoir de ne pouvoir communier à côté de sa fille conduit Gabrielle chez le P. Euvrard — dont M. Bourget s'est donné l'élégance, facile dans un roman, de faire un mathématicien illustre — quand le Père maintient rudement, contre cette femme désolée, la loi inflexible de l'Eglise, comment Gabrielle ne sort-elle pas en disant : Il est vrai que je ne suis ni une femme adultère lavant ses mensonges au confessionnal, ni une courtisane enrichie distribuant des aumônes; je ne suis qu'une honnête femme qui a cru pouvoir un jour se passer des prêtres. Je vois ma folie ; je rentre chez moi, et je vais tâcher de calmer ma fille.

Gabrielle cependant rentre chez elle désespérée et anxieuse. Car ce n'est pas assez d'être interdite de l'approche des sacrements. Dieu n'est pas suffi-

sammcnt vengé. Le bon P. Euvrard a prévenu Gabrielle qu'elle doit s'attendre à de plus sévères châtiments. En effet, dès qu'elle a mis le pied dans sa chambre, le plus douloureux ennui l'assaille. Un cruel conflit vient d'éclater entre son mari et son fils du premier lit, Lucien de Chombault.

Lucien, élevé par Darras, est libre-penseur, kantien et plutôt anarchiste. (Pourquoi d'ailleurs Gabrielle fut-elle plus exigeante pour l'éducation chrétienne de Jeanne, qui est l'enfant de Darras, que pour celle de Lucien, qui n'est que son enfant à elle? C'est un mystère de plus). Il est tendre, délicat, ombrageux ; sa morale tient dans le respect de la conscience individuelle, le besoin de la justice, l'amour scrupuleux de la vérité. Il a rencontré une jeune fille, Berthe Planât, qui étudie la médecine. Cette jeune fille, jadis séduite par un garnement, a eu un enfant qu'elle élève. Elle est digne, chaste et courageuse. Lucien l'aime. Darras, qui n'a jamais vu Berthe Planât, ne connaît d'elle que les détails matériels de sa vie, et, craignant que son beau-fils ne fût dupé par une aventurière, il a révélé cette histoire à Lucien, qui l'ignorait. Une scène violente a éclaté entre les deux hommes, qui se sont séparés en ennemis.

Voilà le châtiment suspendu sur Gabrielle : la haine entre son mari et son fils. Mais sans insister sur ce que la scène entre les deux hommes a d'excessif, de trop rapide, — elle ne « passerait » pas au théâtre, bien qu'assez grossièrement mélodramatique — quel rapport a cette histoire avec le di-

vorce de la mère? Si Darras avait épousé Gabrielle veuve au lieu de Fépouser divorcée, si même il était le propre père de Lucien, en quoi les choses seraient-elles modifiées? Où voit-on, dans cette banale péripétie, la conséquence et la vengeance de l'outrage fait cà la loi de Dieu? C'est la situation de Ctaudie. de Denise, des Idées de Madame Aubraij. Et, quand Darras oppose à Gabrielle, vraiment un peu trop exaltée, cette objection évidente, veut-on savoir ce que M. Bourget répond pour elle : « Non, si j'avais été veuve, nous nous serions mariés à l'église : Lucien m'estimerait... » Lucien! qu'on nous a donné, d'abord comme le plus aimant des fils, ensuite comme un esprit affranchi de tout dogme! Cela devient plaisant, et je neveux rien ajouter.

Cependant Gabrielle persiste à voir dans cette aventure l'effet de la malédiction de Dieu. Elle ferait mieux de remontrer à Darras qu'après tout le mariage de Lucien avec Berthe n'est pas un malheur si redoutable. Mais, au contraire, cette tendre mère attise le conflit en y mêlant des regrets d'ambition déçue, des fiertés mondaines, en confirmant Darras dans les fausses rigueurs de sa morale bourgeoise. Il faut bien que M. Bourget force et tende la situation pour amener entre Darras et Lucien le dialogue, soigneusement préparé, qui est la morale du livre. « Comment, dira Darras, tu veux épouser cette fille, qui a eu un enfant d'un autre homme ! — Eh bien, répondra Lucien, et toi ? » Car le pseudo-mariage de Gabrielle et de Darras, inexis-

tant devant Dieu, doit s'écrouler maintenant sous la justice divine, et Lucien est l'instrument choisi pour cette destruction. Ce délicat jeune homme, désespérant d'obtenir le consentement de sa mère à son mariage, s'avise d'aller demander l'appui de son vrai père, dont il connaît cependant l'abjection, et Berthe Planât ne le détourne pas de cette infamie morale ! Le gentilhomme, dès la première démarche, donne sans barguigner son consentement qui, d'après Ja loi, suffît... Enfin, allant toujours plus loin dans la fantaisie, M. Bourget nous montre Lucien au chevet de ce père, qui meurt de ses crapuleuses débauches. Le voici traversé tout à coup par l'instinct filial. La voix du sang a parlé. C'est bien Chombault qui était son père. Darras sera désormais moins qu'un ennemi : un étranger. Lucien ne pardonnera pas à sa mère d'avoir abandonné Chombault, de l'avoir « sacrifié » à Darras. Il quittera Paris avec Berthe Planât, dont la philosophie libertaire s'accommode parfaitement, à ce qu'il paraît, de ces niaiseries, pour ne jamais revenir.

Et la malheureuse Gabrielle? Elle dit : Le P. Euvrard avait raison. Je suis justement punie. Tous les événements prophétisés par le saint homme, arrivant ainsi à point nommé, augmentent, exaltent sa foi renouvelée. Quand elle apprend la mort de Chombault, sa première pensée est : A-t-il reçu les derniers sacrements ? Et d'ailleurs la mort de Chombault pourrait lui permettre de réparer, par un mariage religieux avec

Darras, le crime sacrilège qu'elle a commis. Mais Darras refuse. Il ne veut pas déshonorer leur bonheur passé, entacher rétroactivement la naissance de sa fille. Gabrielle. déjà privée de son fils, l'est maintenant de son mari. ou. comme dirait M. Bourget, de son amant. Elle voudrait fuir. Mais, si elle fuyait, Darras reprendrait sa fille et relèverait hors de l'Eglise. Quelle àme sauver, celle de sa fille, la sienne, celle de Darras si Dieu le permet, car les voies de la grâce sont impénétrables? Tel est le dédale, « la prison » où Gabrielle Darras est enfermée pour avoir transgressé la loi de Dieu. Qu'elle y reste.

Et pourquoi tant de grossières incohérences ? Est-ce pour nous persuader que lorsqu'on est, comme Gabrielle, aux' trois quarts débarrassé de la foi religieuse, il est prudent de s'en délivrer tout à fait? C'est la conclusion qui se tire le plus naturellement du livre, et. pour cette propagande involontaire, on se sentirait porté à l'indulgence envers M. Paul Bourget. Mais, qu'on m'en croie, si tel est l'effet, son intention fut tout autre. Il s'agissait de montrer, par un exemple choisi pour être spécialement significatif, que la loi humaine ne saurait impunément s'insurger contre la parole divine. Mais, après tout, pourquoi Dieu défend-il le divorce ? Est-il permis de le demander à M. Paul Bourget ou au P. Euvrard? Sur ce point,

l'oratorien et le romancier sont plus catégoriques qu'explicites. C'est d'abord parce que Dieu l'a dit dans son Evangile. A cette raison qui a cessé d'être péremptoire depuis que le bras séculier, si j'ose dire, n'y met plus la main, le P. Euvrard daigne ajouter une brève déduction sociologique. L'intérêt individuel, dit-il, doit céder à l'intérêt social. La société n'est que la somme des familles qui la composent. Or, le divorce est destructeur de la famille.

Ce n'est pas nous qui contesterons au P. Euvrard que l'intérêt social doive primer l'intérêt individuel. Nous pourrons même, le moment venu, rappeler ce principe au P. Euvrard et à ses ouailles. Admettons aussi, pour couper court, que la société ne soit qu'une agglomération de familles, bien que cette sociologie patriarcale retarde d'environ deux mille ans. Mais à quel point de vue le divorce corrompt-il les familles? M. Bourget n'a pas pu nous démontrer qu'il en détruisait la solidité ; il est trop clair qu'il en assure la pureté, qu'il accroît, dans la vie familiale, la liberté et la franchise, qu'il donne leur prix aux consentements et sa valeur à la durée. Il empêche, ou il diminue, le mensonge, la brutalité et le dol. Alors, que nous veut le P. Euvrard ?

Je sais bien ce qu'il nous veut. A ses yeux, le divorce menace l'unité des croyances, « la suite dans la tradition, la fixité des mœurs en dehors de laquelle tout n'est qu'anarchie. » Mais si la fin de la vie sociale n'est que de maintenir la fixité des traditions, pourquoi se donner la peine d'un si gros

livre où l'on pose eu axiome, dès le début, eu qu'on prétend démontrer à la fin par la vertu de ce même axiome? C'est ce qu'on nomme, en logique, un cercle vicieux. Puisque M. Bourget se place si nettement au point de vue traditionaliste et théocratique — qui ne fut même pas celui de la vieille France — c'est peine perdue de discuter avec lui. On le croira ou non sur sa parole. Il aura toujours raison, ou toujours tort.

Quand on a goûté M. Bourget — et il y avait des raisons, autrefois, de lui porter sympathie — c'est chose un peu affligeante de le voir ainsi descendu dans cette barbarie théologique. Je ne suspecte passa sincérité. Je ne suspecte jamais la sincérité de personne. Mais, s'il était sage, il se débarrasserait sans trop attendre de cette cagoule qui ne lui va pas. Il n'est pas de taille, il n'est pas de force. 11 devient difficile de parler au nom de Dieu dans notre temps. Pour souffler dans la trompette sacrée, à lui, en tout cas, le souffle lui manque. Un de Maistre avait une autre carrure et une autre voix. Faible, incertain comme il l'est, réussissant toutes choses à demi, borné par les contradictions de son esprit et l'insuffisance de sa culture, il n'est fait pour s'attaquer qu'à des formes moins accusées de la vie. Qu'il retourne aux hésitations sentimentales, carrière fructueuse qu'il fut imprudent d'abandonner. 11 retrouvera d'ailleurs les mêmes lecteurs et les mêmes lectrices qu'ont aujourd'hui ses romans pieux. Mais leur plaisir sera plus sincère.

J.-K. IIUYSMANS L'Oblat.

Vers 1830, dans le château de la Chesnaie, en Bretagne, un prêtre connu sous le nom de M. Féli, et qui s'appelait Lamennais, réunit autour de lui quelques disciples aimant commii lui le peuple, la philosophie et les exercices religieux. Parmi ces jeunes gens se trouvait l'aimable Maurice de Guérin, et nous savons par lui comment passait la vie dans cette maison pleine d'ardeur, de science et de piété.

La liberté tempérait la règle; l'étude interrompait la prière; ce n'était point précisément la vie claustrale, mais un recueillement studieux, une solitude choisie... Ainsi vécut Maurice de Guérin dans sa jeunesse, et telle est aussi la vie que le héros de M. Huysmans, le romancier Durtal, rêva pour son âge mûr. Durtal se sentait effrayé par la discipline obligée du cloître; il craignait que la multitude

des offices, coupant incessamment la journée, rendit impossible tout travail; il désirait garder la liberté de son loisir et le choix de ses promenades. Pourtant il aimait la prière, et ne voulait pas vivre loin de Dieu.

Plus jeune, Durtal eût été rejoindre à la Chesnaie Maurice de Guérin et M. Féli. Ou bien il eût tenté de réaliser, à Paris même, le plus difficile de ses rêves : une cité d'érudits, d'artistes, d'ouvriers d'art habitant chacun sa maisonnette, dans quelque allée fleurie des faubourgs ; une bibliothèque, un oratoire, un prêtre dirigeant la vie religieuse; le travail isolé, l'oraison commune. Mais M. Féli est mort, et les faubourgs de Paris n'ont pas vu s'ouvrir encore cette cité spirituelle. Durtal se fît donc oblat de Saint-Benoit.

D'après la règle de Saint-Benoît, l'oblat appartient à l'ordre; il est soumis à la juridiction de l'abbé. Mais il ne prononce pas de vœux; il vit hors de la clôture et garde l'habit séculier. Il est dans le monastère un ami toujours convié, et qui peut se dire de la maison. Durtal fut donc heureux, ayant trouvé ce qu'il cherchait. Il put vivre dans une maison solitaire, à l'ombre du cloître bénédictin. C'était au Val Notre-Dame, en Bourgogne, dans un pays de vignobles et de prés. Il travaillait au livre que M. Huysmans publie aujourd'hui, et suivait assidûment les offices. Les paléographes bénédictins ont. les premiers, restitué dans sa pureté le plain-chant religieux. Or, Durtal aimait la musique religieuse et la liturgie; il goûtait la mystique

et la symbolique. Il prit joyeusement sa part de la vie d'un ordre qui est voué au service des louanges du Seigneur.

Et c'est la vie de Durtal au Val Notre-Dame que M. Huysmans a voulu conter en ce gros roman : sa vie de chaque jour, dans sa maison, au monastère, et l'existence parallèle du couvent. Les pères sont doux, savants et bons. Durtal est heureux, et ce bonheur dure jusqu'au jour où de dures lois chassent du Val Notre-Dame, pour un exil lamentable, la sainte communauté. Durtal reste au Val Notre- Dame pour assurer, jusqu'au dernier jour, la continuité des offices, car la louange de Dieu ne doit pas être interrompue. Puis il repartira, désespéré, pour Paris, et voilà la fin du livre.

Ce livre est d'un désordre incroyable. Pour en concevoir une juste idée, imaginez les fragments mêlés d'un traité d'histoire ecclésiastique, d'un manuel d'horticulture, d'un catalogue de musée, le tout coupé çà et là d'articles de la Croix et de descriptions hétéroclites. Car M. Huysmans décrit tout : les cérémonies bénédictines, les sculptures de Dijon, le jardin bizarre où Durtal cultive la flore médicinale. De longues discussions historiques sur l'art flamand da la Bourgogne se mêlent à des conjectures d'exégèse et à des recettes de cuisine. A aucun moment la composition ne révèle le moindre souci d'art; on ne discerne un dessein, une

suite, ni dans le développement des caractères, ni dans les événements. M. Huysmans ne s'astreint même pas aux préparations les plus simples, aux ruses les plus communes du romancier.

« — Ne nous pressons pas, dit mademoiselle de Garambois, car il nous faut attendre le P. Felletin et il n'est jamais en avance. Puisque nous avons du temps devant nous, ce serait peut-être le cas de tenir la promesse que a-ous avez toujours éludée jusqu'alors, de nous exhiber les documents que vous possédez sur l'oblature...

— Mais c'est une conférence que vous me demandez là!

— Du tout, prenez vos notes, qui sont rangées avec soin, j'en suis sûre; lisez simplement; ça nous suffira... »

Durtal prend ses notes et lit. Et cela dure dixhuit pages. Et cela recommence.

La puissance a manqué à M. Huysmans, ou l'étude, ou tout simplement l'intention, pour fondre dans l'unité d'une œuvre cette masse énorme de documents, de renseignements, d'observations. Disons-lo donc: VOblat n'est pas une œuvre d'art; mais, en revanche, c'est le livre d'un bon écrivain, et c'est pourquoi ces quatre cent cinquante pages se lisent malgré tout, et avec estime, et souvent avec plaisir. Style singulier, lui aussi, à la fois très personnel et très composite. La conduite du récit, la disposition des paragraphes, les transitions, la coupe mèni3 des phrases, rappellent invinciblement Zola. Et la pâte de style coulée à la

forme de ce moule, c'est, somme toute, « l'écriture artiste » des Goncourt.

M. Huysmans a retenu des Goncourt leurs qualités : l'attention, la minutie, la recherche de l'expression visuellement nuancée. Il n'a pas évité leurs défauts : l'affectation, la prédilection un peu puérile pour certains termes ou pour certaines formes de syntaxe, comme si la page d'un artiste devait à première vue, et par des signes tout extérieurs, se distinguer du style commun. On reconnaît aussi, à une certaine abondance outrée de néologismes, que, de tous les écrivains naturalistes, M. Huysmans est le seul qui ait approché l'école dite décadente de 1885-1890. Mais cette truculence cocasse, et presque toujours bien relevée, donne précisément au style un goût savoureux d'humour rabelaisien. Et, dans l'ensemble, le récit est agréable et satisfaisant par sa carrure, sa grande solidité d'assiette, par la richesse et l'exactitude d'un vocabulaire bien appliqué aux objets. Parfois, la vigueur recherchée de sa trivialité devient éloquence.

Mais voilà des critiques de grammairien ou d'amateur de lettres, et je sais bien ce que pourrait m'objecter M. Huysmans. Il me répondrait qu'il n'a pas entendu faire œuvre de romancier, ni d'artiste, mais seulement de chrétien, et que toute la valeur de son livre est dans le sens exprimé, ou dans sa force de propagande. Même à ce point de

vue. et je le dis avec toute la réserve modeste qui convient, je doute que le livre de M. Huysmans soit agissant et solide. L'Oblat est l'œuvre d'un chrétien, mais c'est l'œuvre la moins populaire qu'on imagine, et elle suggère au lecteur trop de profanes distractions.

Xous sentons trop que, dans son exil claustral, Durtal est resté un romancier naturaliste, et qu'il prenait des notes pendant l'office. Quand il s'entretenait avec ses grands amis, il interrompait ces conversations édifiantes pour noter la forme d'un front ou la nuance d'un regard. Il était toujours un amateur d'art et un dilettante, épris des cérémonies plus que de la prière, et de la liturgie plus que de la religion. Chaque fois qu'il parle du plain-chant, des psaumes variant avec les fêtes, de l'infinie diversité des pompes chrétiennes, il le fait sans naïf enthousiasme, mais en connaisseur critique et minutieux. Et je songe malgré moi à Sarcey, passant ses vacances d'été à la Comédie-Française, et notant, chaque dimanche, l'état du répertoire et les progrès inégaux des acteurs.

Je crois bien avoir senti la pensée profonde de M. Huysmans. C'est dans l'alliance de l'art et de la vie monastique qu'il cherche l'avenir fécond de l'Eglise. Et l'oblature l'a tenté comme le symbole de cette sainte union. Il déplore « dans quel état d'abandon et d'anémie se trouve l'Eglise depuis qu'elle s'est désintéressée de l'Art et que l'Art s'est retiré d'elle ». Il voudrait réaliser le couvent d'Art,

la maison de luxe pour Dieu, et il évoque, dans ce dessein, les souvenirs du moyen âge. Mais dans l'histoire du moyen âge nous ne rencontrons rien de pareil. C'est naturellement que l'art, comme toute chose, fut alors imhu de religion. Chacun donnait à Dieu ce qu'il pouvait, ce qu'il avait ; la bonne volonté seule comptait, non la valeur de l'offrande. Le maître maçon, l'imagier, le tailleur de pierres ne voyaient, dans leur génie, qu'un don mieux approprié, mais qui n'avait pas plus grande dignité que la prière toute nue d'un pauvre. Ils donnaient une cathédrale gothique, un livre d'heures, un retable d'autel, comme le bourgeois son argent, le moine ses oraisons et le jongleur de la Légende Dorée ses cabrioles. Nul orgueil, nul désir de gloire ; toute œuvre restait anonyme... Tandis que Durtal signe ses livres, et dans l'art il voit un présent de luxe, et à sa maison bénédictine il promet « un succès prodigieux ».

Grave contradiction, dont ce livre porte la marque, et qui gâtera son action comme son unité... Et, après tout cela, il me semble que la meilleure chance que VOblat ait de durer, c'est que, dans quatre ou cinq cents ans, on en pourra peut-être user comme d'un document commode sur la vie des communautés. Armé de VOblat, un érudit expert pourra même reconstituer, dans son entier, la liturgie de quelques cérémonies bénédictines. Je n'entends point railler; c'est une grande chose. Le nom de Ruinart vit encore, et Mabillon a sa rue.

M. JULES RENARD L'Ecornifleur.

M. Jules Renard vient d'en donner une nouvelle édition, enrichie, si l'on peut ainsi parler (j'avoue que j'ai horreur des livres illustrés), de gravures nombreuses et, d'ailleurs, intelligentes. Quant à moi, j'ai lu VEcornifléur pour la première fois dans le supplément de Y Echo de Paris, que Marcel Schwob et M. Alfn.'d Vallette dirigeaient alors, et où parurent aussi d'importants fragments de Poil de Carotte. Ce souvenir est vieux d'une quinzaine d'années. Il est resté très présent à ma mémoire, parce que je ressentis alors une des émotions les plus vives qu'on puisse éprouA-er pendant la jeunesse : l'admiration naissante pour un grand écrivain encore inconnu.

Je viens de relire VEcomi fleur, et mon plaisir, plus attendu, n'a guère été moins vif. J'ai retrouvé comme d'anciens amis le bon M. Yernet, généreux,

grossier et tendre; l'excellente madame Vernet, sentimentale et candide, et le poète Henri, parasite attitré du ménage, qui peut sembler ingrat, égoïste et vaniteux, mais dont la jeune méchanceté est faite surtout de souvenirs de roman, qui ne va pas au bout de ses vices imaginaires, et, toujours victime avec autrui de son orgueil timide, reste sincère et vrai avec lui-même. M. Vernet aime le jeune Henri, madame Vernet, qui est une honnête femme, l'aime aussi; la jeune Marguerite, nièce des Vernet, agit tout comme si elle l'aimait, et le jeune Henri, magnanime comme les poètes, rend à sa propre personne l'affection touchante qu'on lui voue. Une fâcheuse imprudence le force à quitter prématurément l'heureux foyer des Vernet. Mais, en somme, il s'y est formé, et il peut partir avec la conscience « à peu près nette ». Il aurait pu faire plus mal. Les lecteurs d'aujourd'hui sentiront tout ce qu'il y a dans ce récit de vérité fraîche, de pénétration presque souffrante, d'exactitude imprévue et savoureuse. Et c'est à peine si j'ai besoin de louer la beauté et la perfection originale de la forme : une page de M. Renard est de M. Renard, et ne peut s'attribuer qu'à lui. Mais ce qu'on ne peut plus, ou ce qu'on ne peut pas encore, apprécier exactement, c'est la nouveauté du livre quand il parut, et surtout l'influence qu'il exerça — bien que son. premier succès eût été limité au monde restreint des gens de lettres. Le mouvement littéraire que Y Ecornlfleur inaugura fut le commencement de la réaction contre Zola et son école.

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