M JULES RENARD
Sans doute, historiquement, des livres comme Y Ecorni fleur n'eussent pu se produire s'ils n'avaient été précédés par l'œuvre de Zola et de Maupassant. Et M. Renard lui-même est, en bien des sens, un naturaliste. Il l'est par sa haine du mensonge et de la psvchologie convenue, par l'amour tout cru, tout nu, et presque impudique s'il le faut, de la réalité naturelle, par l'observation fidèle, scrupuleuse, du détail moral ou matériel. Mais, d'une part, en poussant jusqu'au bout le procédé d'observation naturaliste, M. Renard en a fait une sorte de critique par l'absurde. Il a montré que le détail isolé, que le fait pris en soi, et regardé de près par l'observateur qui se penche, prenait presque toujours une valeur comique — et c'est probablement ce sens du comique, amer et presque douloureux chez M. Renard, philosophique et sournois chez M. Tristan Bernard, insouciant et averti chez M. Alfred Capus, qui les a fait désigner du nom d' humoristes. D'autre part, d'une œuvre comme Y Ecorni fleur, se dégageait cet enseignement positif que ce n'est point par certains procédés de notation mécanique ou par l'accumulation indifférente des détails que l'écrivain pouvait donner une impression de réalité, mais par le choix, par un effort d'expression artistique ou de généralisation morale ; que c'est dans la probité et dans le talent de l'écrivain que réside la vérité littéraire, et non dans telle ou telle méthode de travail ; que l'artiste crée la vérité, mais ne la reçoit pas toute faite. Dans l'évolution littéraire, le rôle d'écrivains
comme M. Renard aura donc été de filtrer — je voudrais dire de digérer — le naturalisme, d'assimiler ce qui en était utile et juste,, et de rejeter le surplus. Quand une œuvre, à la valeur intrinsèque de Y Ecornifleur , joint une telle importance significative, on peut dire, je crois, que c'est un chef-d'œuvre. Mais, à considérer ce livre de près, on reconnaît bien que c'est un chef-d'œuvre de jeunesse. La première jeunesse des grands talents se marque presque toujours, soit par un excès de lyrisme, soit, en sens contraire, par un excès de contrainte et de condensation méfiante. Ce dernier cas est celui de M. Jules Renard. Il semble, à chaque ligne, que l'écrivain se rétracte, comprime le mouvement spontané qui lui ferait avouer, abandonner, sa sensibilité personnelle. Certes, il est dans la manière propre de M. Renard de choisir, entre toutes les expressions possibles de sa pensée, la plus stricte, la plus neuve, la plus aiguë, et, en cela, il n'a pas changé. Mais, depuis V Ecornifleur , et par l'agrandissement naturel de son talent, c'est sa pensée même qui a changé, et sa vision des choses. Ce qui était chez lui une sincérité d'homme de lettres, encore inquiète et comme repliée, est devenu une sincérité d'homme, plus libre, plus clairvoyante et plus large. Pour s'en convaincre, il suffirait de comparer à Y Ecornifleur la comédie que M. Renard a donnée récemment. Monsieur Vernet, et qui fut écrite sur un thème presque identique. Dans la comédie l'émotion n'est plus, comme dans le roman, involontaire, détournée et comme implicite, elle