‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 6 sur 15 · M. TRISTAN BERNARD · texte numérisé non relu

M. TRISTAN BERNARD

Amants et Voleurs.

L'auteur du Mari Pacifique et du Fardeau de la Liberté est tout simplement, à mon goût, un grand écrivain, et, parmi les contes qu'il vient de réunir sous ce titre un peu cocasse : Amants et Voleurs, il en est cinq ou six que je tiens, quant à moi, pour de petits chefs-d'œuvre.

Ces contes sont parfaitement origiuaux. Ils ne ressemblent en rien à la nouvelle des Naturalistes, au conte de Maupassant. Ils ressemblent moins encore à la nouvelle parnassienne, par exemple à celle de Gautier ou de Mérimée, qui fut, en plus d'un sens, le premier des Parnassiens. Si l'on veut saisir clairement cette dissemblance, qu'on lise, après Amants et Voleurs, le recueil de nouvelles, d'ailleurs très remarquables, paru sous le

titre Fumée d'opium et sous la signature de Claude Farrère, ou bien les Sanguines de M. Pierre Louys.

Je ne dis pas que M. Tristan Bernard n'ait pas subi l'influence parnassienne, laquelle, parmi les écrivains de sa génération, a pénétré ceux même qui devaient ensuite la rejeter le plus décidément. Cette influence est encore sensible à ses habitudes d'écrivain, à la carrure, à la solidité^ à l'équilibre de son style. Mais, par le choix des sujets, l'accent des récits, le sens de l'observation, il s'éloigne de tous ses devanciers français pour se rapprocher des romanciers anglais ou russes. Nous sommes habitués à le cataloguer comme un humoriste, mais son humour rappelle de très près celui de Dickens. Il est même plus contenu, plus intérieur. Ce qui provoque, chez Dickens, l'impression du comique, c'est l'apparence soudain paradoxale du fait observé, c'est la distance brusque qui s'établit entre la vérité présumée et la vérité éprouvée. Et Dickens prévoit, prépare cette impression comique; il y insiste et y appuie — tandis que Tristan Bernard reste lent et coi. C'est un observateur muet, et en apparence insensible, mais qui sait surprendre et interpréter tous les mouvements significatifs des hommes ou des événements. Ce qui fait de lui un humoriste, c'est qu'à ces données toujours prises dans l'observation concrète, il se plaît souvent à imposer un mode de déduction arbitraire. Ce qui fait de lui un moraliste, c'est qu'il enferme, quand il lui plaît, ces données de l'expé-

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