‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 7 sur 15 · M. TRISTAN BERNARD · texte numérisé non relu

M. TRISTAN BERNARD

rience dans une formule générale, extensive, et si parfaitement intelligente, que, sous la combinaison imprévue des mots, elle conserve et retient un peu de profonde vérité humaine.

D'ailleurs, malgré la savoureuse bonhomie et la savante familiarité du récit, ces nouvelles de Tristan Bernard sont bâties sur des sujets plutôt tragiques. Mais on pourrait l'oublier, tant l'auteur s'attarde volontairement au détail. Ce qu'on appelle, en littérature, la composition, consiste avant tout à changer la perspective de la vie, qui laisse sur le même plan, à la môme distance de l'observateur, le détail comique et le fait brutal, l'accident ou le drame. Tristan Bernard cherche à retrouver cette perspective naturelle. Je dis retrouver et non respecter, car chez lui c'est raffinement d'art plutôt qu'ingénuité.

Cette maîtrise s'affirme particulièrement dans quelques contes dont jej prois le procédé entièrement nouveau, et je ne sîns s'il y eut jamais procédé plus difficile. Ce sont des récits entièrement dialogues ; et, sans aucune explication préalable, sans même que les personnages successifs du dialogue soient nommés, l'action s'entame, se poursuit avec une clarté complète. Les détails du dialogue suffisent pour que chaque personnage soit présenté, caractérisé, pour que l'action soit posée et 'se développe. Rien n'est plus saisissant que l'effet de ce raccourci. Ces quelques récits, notamment William et le Poignard Malais, sont à la fois d'une qualité et d'une originalité peut-être uniques.

Amants et Voleurs sont un excellent livre, et Tristan Bernard est mieux qu'un excellent écrivain. Je le répète, l'ayant toujours pensé. Je souhaiterais qu'il ne l'oubliât jamais lui-même.

Je ne puis songer qu'à donner une idée très imparfaite de l'écrivain qui vient de mourir avant quarante ans. n'ayant livré au public, dans son œuvre rare et inachevée, qu'une part incomplète de lui-même. Personne, dans sa génération, n'avait été plus grandement doué que lui. Mais son art était secret et difficile. Pour en discerner la nature et les procédés, il faudrait déplier son œuvre comme un objet précieux et fragile, avec de lentes et délicates précautions. Dans le saisissement où sa mort nous a jetés, je ne saurais essayer une pareille tâche. Je voudrais seulement noter les caractères les plus évidents, les plus généraux de son talent, et cela suffira peut-être à faire sentir pourquoi nous pleurons si amèrement sa perte.

On n'observe pas dans sa carrière ces lents tâtonnements, ces essais confus qui sont le commen-

cernent ordinaire des vies d'artistes. Dès ses premiers essais, il avait touché à la perfection de sa manière d'écrivain. Je viens de relire l'article par lequel M. Anatole France accueillait, il a plus de quinze ans, le premier recueil de contes que Marcel Schwob ait publiés. « Il n'y a que M. Marcel Schwob, disait-il déjà, pour écrire tout jeune des récits d'un ton si ferme, d'une marche si sûre, d'un sentiment si puissant... Ces nouvelles sont toutes ou rares, ou curieuses, avec une sorte de magie de style et d'art. » Et, en effet; toute page de Schwob offre aussitôt le caractère de ce qui est écrit pour durer. Sa phrase est courte, juste, nettement délimitée. Les termes sont d'une pureté scrupuleuse, les images d'une exactitude parfaite. Par les moyens les plus concis et les plus stricts, elle exprime dans sa plénitude une émotion parvenue à la limite de sa maturité intérieure. Les qualités inventives de l'écrivain sont libres et spontanées, mais il ne fait appel à cet instinct créateur qu'après s'être rendu entièrement maître de son intention et de sa pensée. C'est la marque de tous les grands styles : on sent que jamais travail plus efficace ne s'est ajouté à de plus beaux dons.

La sûreté, l'égalité, la perfection dans le travail matériel du style, voilà ce qui doit frapper dans son œuvre au premier aspect. Cette maîtrise est si manifeste qu'on ne concevrait même pas à cet égard de jugement discordant. En dépassant cette impression première et nécessaire, on sera saisi de ce que le talent de Schwob recèle de complexe et de

composite sous sa pure originalité. Je ne crois pas que jamais des influences plus différentes aient concouru à former un talent uni et personnel. Sa première culture avait été toute classique, et, comme il n'était pas dans sa nature de s'en tenir aux apparences et de se satisfaire à mi-chemin des choses, comme il était méthodique et scrupuleux, cette culture n'était pas d'un rhétoricien ou d'un professeur de belles-lettres, mais d'un érudit et d'un savant. Un des hasards de sa jeunesse l'avait incliné vers la littérature anglaise, et il en avait acquis une science approfondie, dont il a notamment donné la marque par ses admirables traductions de HaniJet et de la Moll Flander* de Daniel de Foë. Enfin, par des recherches déjà anciennes sur l'argot parisien, il avait été amené à l'étude minutieuse de François Villon et du xve siècle français.

Les classiques gréco-latins, la littérature anglaise, le moyen-àge français, voilà bien des courants contraires, et pourtant, dans cette diversité des sources, il n'est pas impossible de reconnaître une unité dégoût et d'inspiration. Dans l'étude de l'antiquité, Schwob recherchait ce qui touche aux détails familiers de la vie, ce qui rétablit la vérité originale des caractères et des moeurs. Le désordre des décadences lui semblait propre à révéler les instincts bruts et les habitudes ignorées du cœur humain. C'est ainsi qu'il composa ses Mimes, écrits

à la suite de ceux d'Hérondas. courts tableaux d'un art difficile, où la vie des Grecs d'Asie et de Sicile est évoquée avec une précision étrange et poétique, et qui respire vraiment « l'odeur du suint des laines nouvelles, et la fumée grasse des cuisines d'Agrigente. et le parfum acre des étals de poisson à Syracuse » . Dans la littérature anglaise, il préférait le pittoresque parfois crapuleux et la fantaisie surprenante de Daniel de Foë, l'amertume sarcastique et réaliste de Swift, et surtout ce mélange de perspicacité divinatoire et d'imagination fabuleuse qui compose le génie extraordinaire d'Edgar Poë. C'est ce même goût de I'étrangeté et de la vérité individuelle qu'il satisfaisait dans son étude du moyen -âge. Sa Croisade des Enfants sent la terre fraîche, la myrrhe et le sang; on dirait quelque parchemin trouvé dans la moisissure d'une vieille chasse; le mystère de la légende y apparaît dans une lueur inquiétante, une lueur de lanterne sourde, petite mais très approchée... Et les compagnons de François Villon l'intéressaient par le même aspect que ceux de Moll Flanders. parce que cette vie de truands et de filles dans les bouges fait ressortir à la fois l'énergie natale de l'espèce et la saillie particulière de l'individu.

C'est pourquoi, s'il fallait résumer l'œuvre de Schwob en une formule, je dirais qu'il a voulu exprimer littérairement ce que les scolastiques appelaient le principe d'individuation. ce qui fait que chaque individu forme un tout complet et distinct. Et l'on voit par là que les influences qu'il a subies

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ne servaient, comme il arrive toujours, qu'à pousser son talent dans sa direction naturelle. Il recherchait dans les êtres ce qui constitue leur distinction individuelle et fait qu'ils peuvent être discernés chacun de tout autre. La singularité du milieu et des circonstances où il les place n'a d'autre objet que de faire ressortir ou de mieux mettre en valeur la singularité des hommes. Tantôt il fait saillir l'aspect frappant, l'excès imprévu des caractères. Tantôt il éclaire les signes plus secrets, indifférents à l'examen vulgaire, mais où vient ensuite se marquer rattache profonde de la vie.

Telle fut. je crois, l'inclination préférée de son art. Et. après avoir reconnu dans ses héros ces caractères apparents ou cachés qui sont pour chaque individu les signes ou les symboles de sa personnalité propre, sa manière était d'exprimer ces caractères eux-mêmes, non pas à laide de définitions ou d'analyses, mais par le moyen de mots symboliques et de faits significatifs. On pourrait donc dire, donnant un de ses sens plausibles à un terme qui eut un grand nombre de sens, et le plus souvent n'en eut pas du tout, que Schvvob fut un écrivain symboliste. On pourrait même noter à cesujet que sur deux des maîtres du symbolisme. Stéphane Mallarmé et Villiers de l'Isle Adam, la littérature anglaise parait' avoir également exercé une influence décisive... Mais, en réalité, Marcel Schwob occupe entre les Parnassiens et les Symbolistes une place de transition. Il a, dans le mouvement de la prose française, un rôle symétrique à celui

que tient, dans l'évolution de la poésie. Ephraïm Mikhaël, né la mêma année que lui, déjà mort avant lui. Marcel Schwob se relie au Parnasse par la solidité du style, par la composition, par la qualité des images, par le goût de l'antiquité classique. Il se rattache au symbolisme par ses procédés d'expression psychologique. Et, en effet, voulant traduire ce que chaque homme a de personnel, quand le langage usuel est fait pour traduire ce que tous les hommes ont de commun, il devait nécessairement recourir aux procédés de suggestion secrète ou d'évocation poétique, d'ailleurs éternels dans la littérature, que le symbolisme prétendit renouveler.

J'ai nommé, chemin faisant, certains de ses livres. J'y ajoute le titre de ses recueils de contes : Cœur double, le Roi au Masque d'Or, les Vies Imaginaires. Voici déjà près de dix ans que le dernier d'entre eux parut. Depuis lors, la maladie et la souffrance furent ses inévitables compagnes. Un mal lent et incurable l'avait atteint, et il vécut dix ans sans connaître la joie de la santé ou l'espoir de la guérison.

Je n'ai pas à dire avec quel courage doux et serein il soutint cette longue épreuve. Lui-même n'eut pas aimé qu'on insistât sur les souffrances secrètes de sa vie. Mais son travail littéraire en fut pour toujours interrompu. Il avait achevé, avant

trente ans, son existence d'artiste. Quand il revint, convalescent et las, d'un long- voyage en Océanie, il se donna tout entier, sauf quelques distractions vers le théâtre, à des travaux de recherche érudite. Il reprit son étude sur Villon, qui fut le point de départ d'enquêtes sur la société française au xve siècle, sur les origines de la Renaissance, sur Rabelais. Ceux qui ne l'ont approché qu'à cette époque de sa vie ont pu voir en lui un savant ayant fait autrefois de la littérature à ses moments perdus. Aije besoin de répéter combien cette vue était inexacte ? Sans doute la culture de Schwob était immense, son sens de l'histoire lucide et sûr, mais il était, avant tout, un artiste, que la maladie rejeta vers un genre de travail qui déçoit moins et fait que l'on oublie davantage. Il obéit à cette sagesse particulière qui naît de la souffrance acceptée.

On déplore que son livre sur Villon soit resté inachevé. Cela est déplorable en effet, mais d'autres pourront achever son livre ouïe refaire à sa place. Ce que personne ne fera pour lui, ce qui est vraiment irréparable, ce sont les œuvres que nous coûtent sa maladie prématurée et sa mort. De cette mort, n'avait-il pas lui-même le pressentiment quand il réunissait, il y a un an, sous un titre un peu mystérieux. La Lampe de Psyché, ses œuvres les plus parfaites : Mimes, la. Croisade des Enfants, el surtout ce Livre de Monelle où revivra toute sa sagesse ardente et désabusée? Si Schwob n'avait écrit ce Livre de Monelle, personne ne saurait, hors ses amis, tout ce qu'il y eut en lui de mélan-

colie et de bonté, de douceur et d'amertume. C'est un recueil de contes très simples, très brefs, où les faits et les mots agissent surtout par évocation ou par résonnance intérieure, et il y â là toute la tendresse poignante et poétique de l'enfance, tout le pressentiment triste de la vie. C'est l'histoire d'une petite fille égoïste, „ou celle de Bargette qui s'en alla sur l'eau vers le soleil, ou celle de la princesse Usée dans son miroir, qui est aussi douce et plus belle que le plus beau conte d'Andersen. C'est l'histoire de Monelle qui vécut misérable et qui mourut jeune, mais qui fut aimée, et qui elle-même aima tout ce qui est pitoyable dans la vie : les femmes désolées, les hommes solitaires et les pauvres enfants qui jouent. De ce qu'elle fait et dit, de ses préceptes et ses actes, Monelle compose comme un Evangile, qui, par la beauté, la profondeur, l'intensité poétique des formules, pourrait prendre place à côté des plus belles pages de Nietzsche, et qui les surpasse par la finesse et la puissance secrète de l'émotion.

Marcel Schwob détestait la sottise, l'ignorance, et le mensonge. Mais il était aussi complètement dépourvu de méchanceté que de présomption. Le livre où il voulut se distraire à railler quelques mauvais écrivains et quelques mauvais journaux, (les Mœurs des Diurnales, sous le pseudonyme de Loyson-Bridet) n'est que d'une malice doucement égayée. Il vivait à l'écart, et ne goûta peut-être jamais pleinement l'admiration ou l'amitié qu'il inspirait. Dans sa vie d'écrivain, je ne vois aucune

faiblesse. Il était scrupuleux, et. bien qu'il s'estimât à son prix, peu soucieux de sa gloire prochaine. Pourtant son œuvre, que la maladie et la mort auront arrêtée avant qu'il l'eût développée tout entière, est faite pour subsister. Aucun de ses livres n'est égal à son talent, mais ses livres dureront. Je ne saurais dire à quelle place ils figureront dans l'histoire littéraire de notre temps, mais je sais qu'ils y auront leur place. C'est une grande chose, si l'on veut penser que. de toutes les productions humaines, un livre est ce qui a le moins de chances de durer.

Dans le rapport de M. Catulle Mendès sur le Mouvement Poétique Français, il est question en quelque endroit de « M. André Gide, fort jeune encore, et sur qui beaucoup de personnes fondent les plus hardies et les plus belles espérances, M. Maurice Leblanc va jusqu'à le traiter de délicieux génie... » Je crois que M. Mendès a commis une légère erreur en attribuant cette opinion à M. Maurice Leblanc. Il doit s'agir plutôt de M. Maurice Le Blond, un des jeunes théoriciens de l'école dite naturiste. Mais il n'en est pas moins vrai que le génie de M. André Gide est délicieux, et que beaucoup de personnes, dont je suis, fondent sur lui les plus belles espérances. Ces espérances n'ont rien de hardi; elles sont naturellement établies sur une œuvre déjà riche, et que viennent d'accroître, en une même année, deux œuvres nouvelles, Prétextes et V Immoraliste.

Il ne m'échappe pas que l'œuvre de M. André Gide n'est pas répandue. Mais on sait trop bien comment se font aujourd'hui les réputations littéraires. Il n'y a pas beaucoup de critiques, et peutêtre ont-ils trop à lire pour lire très bien. D'autre part, nous ne connaissons plus le public tranquille d'autrefois, ce public de connaisseurs et d'hommes cultivés qui, par le loisir, la conversation, l'échange, créaient entre eux la notoriété ou même la gloire des écrivains. Notre public est pressé, gourmand, avide; il lit beaucoup, mais vite, et parfois peu distinctement. Le choix étant difficile dans la masse énorme de livres nouveaux qu'on voit s'amonceler chaque semaine, il s'en fie aux réputations, qui sont quelquefois trompeuses, ou à la publicité, qui dépend d'autres causes que du talent. Comment donc s'établit finalement l'équilibre, car il ne faut pas croire, en littérature, aux injustices prolongées ou aux chefs-d'œuvre inconnus ? Voici : un nom se propage peu à peu dans les cercles de jeunes gens, dans ces petits cénacles d'écrivains débutants où l'on rencontre d'ordinaire, avec de la passion et de l'injustice contre les aînés, une si franche équité à s'apprécier entre soi, un amour si noble de l'art, tant d'enthousiasme, de noblesse, et de désintéressement. Ce nom passe de groupe en groupe, il atteint ceux des écrivains classés et connus qui ont eu la féconde sagesse de rester en contact avec la jeunesse littéraire. Et c'est déjà un nom qu'entre gens du métier l'on sait et l'on répète. On le prononce, suivant les cas, avec

mépris, avec un accent protecteur, avec des mots sympathiques, et d'ordinaire on ne connaît pas l'œuvre, mais du moins on sait le nom. Après quelques années de ce travail secret et souterrain, il ne faut plus qu'un évéuement presque fortuit : un incident de théâtre, un article plus ou moins retentissant, ou même une récompense académique, et le petit monde des lettres parisiennes compte « un jeune maître » de plus.

Cette histoire fut celle de... il me faudrait nommer trop de gens. Elle est ou sera celle de M. André Gide. C'est trop peu de dire qu'on l'estime ou qu'on l'aime dans les milieux de jeunes écrivains ; le sentiment qu'on y éprouve pour lui ressemble plutôt à de l'admiration. A la vérité, il est l'écrivain le mieux doué de sa génération. Il écrit depuis quinze ans. Il a publié dix volumes. Quelques-uns de ses ouvrages, comme Paludes ou Philoctète, ont tous les caractères des écrits qui doivent durer. Pour que le nom de M. Gide soit connu de tout le monde, le travail préparatoire est fait, et il ne manque plus que l'événement fortuit.

Des deux livres que M. Gide a fait paraître le plus récemment, l'un, Prétextes, est un recueil de fragments et d'articles, mais qui méritaient bien, en effet, d'être recueillis. On y trouve deux conférences sur de subtils sujets d'esthétique, une polémique charmante et décisive avec MM. Barrés et

Maurras sur cette question du déracinement qui nous aura tant et si utilement occupés, puis des chroniques, sous forme épistolaire, touchant à divers points de morale, de littérature et d'art, et qui sont également remarquables par l'abondance, la force et la grâce des idées, par l'étendue et la personnalité de la culture, par une curiosité inventive et sensible de la pensée, par l'adresse sérieuse de la discussion. Ces qualités sont aussi celles qui donnent tant de prix aux quelques études critiques que M. Gide a réunies à la fin du volume, et parmi lesquelles je veux signaler surtout : d'abord un article consacré à un livre étrange, qui ne fit que passer «voici quelques années, mais qu'on verra reparaître et durer, car il est unique, le Livre du Petit Gendelettre, de Maurice Léon, confession étrange et posthume d'un enfant peut-être doué pour la gloire, — puis, et surtout, une longue étude sur Oscar Wilde, vraiment parfaite de justesse et de vérité.

Quant à V Immoraliste, c'est le livre le plus uni, le plus direct qu'ait encore écrit M. Gide, le mieux construit, le plus net et le plus simple de ligne. C'est l'histoire d'un jeune homme qui vient de se marier, épuisé, sans le savoir, par une vie de labeur extrême et précoce. Brusquement une maladie l'atteint, une maladie menaçante, mais qu'arrêteront peut-être des soins minutieux et une ferme volonté de vivre. Et aussitôt, par la vue de la mort, par la résolution de guérir, le caractère même du malade va changer. Jadis imbu de morale chré-

tienne, il ignorait ou méprisait son corps. La vie, la vigueur, la beauté de son corps deviendront pour lui le bonheur, le devoir et la vertu même. Entraîné par cet amour de la santé naturelle, il en vient à rechercher dans l'énergie fruste des hommes ce qu'elle a de plus spontané, de plus vivace, de plus brutal. Et ainsi il goûte, il provoque les actes de pur instinct, recherche uniquement les êtres chez qui « l'amas de toutes connaissances acquises s'écaille comme un fard et, par placés, laisse voir à nu la chair même, l'être authentique qui se cachait. » Entre vingt enfants arabes qui jouent près de lui à Biskra, il préférera celui qui d'un agile mouvement vient de dérober les ciseaux de sa femme. La vie de Paris l'excède par sa fadeur, sa ressemblance, le défaut de saillie et d'originalité. De ses amis, « aucun n'a su être malade». Il prend en haine « la culture, née de la vie, tuant la vie ». Revenu chez lui, en Normandie, ce n'est plus qu'avec les braconniers, les ivrognes, les vagabonds qu'il se plaît, et il jouit de les dépraver encore. La brutalité, la méchanceté de la passion a pris à ses yeux « un hypocrite aspect de santé, de vigueur ». Sa femme, de solitude et d'épuisement, tombe malade, malade comme lui-même l'avait été autrefois. Il la soigne d'abord avec un amour sincère, mais il est devenu inquiet, nomade; il se dégoûte à présent des villes et des paysages, puisqu'il traîne avec lui une malade, une faible, que son instinct le pousse à supprimer. Lui est fort maintenant, et méprise les soins qu'exige

la maladie. EL en effet. Marceline, chaque jour plus atteinte, mourut à Biskra, seule et désolée, une nuit d'avril.

Sous une forme un peu insidieuse et détournée, M. Gide a touché là un des problèmes capitaux de toute morale, le même qui dut hanter un Nietzsche ou un Tolstoï. Si nous aimons notre vie, où s'arrêtera l'égoïsme et la cruauté de l'instinct? si la vertu doit faire partie de notre bonheur, où s'arrêteront la résignation et le sacrifice?... Mais cette discussion serait infinie. J'aime mieux marquer avec quel art, quel sens dramatique, M. Gide a retracé la lutte sagace et méthodique de son héros contre la maladie, faisant ainsi d'une suite d'observations cliniques le plus passionnant et le plus délicat des récits, avec quelle lumineuse beauté se détachent les paysages et les impressions de nature dont le livre est enrichi : le jardin public de Biskra, les vergers de l'oasis, les jardins bas de Syracuse, les collines de Ravello, les pâturages de Normandie, et, pour en donner quelque idée, je choisis, presque au hasard, la page que voici :

L'automne s'avançait. Les matins des derniers beaux jours sont, les plus frais, les plus limpides. Parfois l'atmosphère mouillée bleuissait les lointains, les reculait encore, faisait d'une promenade uu voyage ; le pays semblait agrandi; parfois, au contraire, la transparence anormale de l'air rendait les horizons tout proches ; on les eût atteints d'un coup d'aile, et je ne sais ce qui des deux emplissait de plus de langueur... L'herbe., chaque matin plus trempée, ne séchait plus au revers de l'orée j à la fine aube, elle était blanche. Les canards, sur l'eau des douves, battaient

de l'aile ; ils s'agitaient sauvagement; on les voyait parfois se soulever, faire avec de grands cris, dans un vol tapageur, le tour de la Morinière. Un matin, nous ne les vîmes plus. Et, peu de jours après, le temps changea. Ce fut, un soir, tout à coup, un grand souffle, une haleine de mer, forte, non divisée, amenant le nord et la pluie, emportant les oiseaux nomades...

Voilà une prose de poète, mais toutes nos grandes proses originales, depuis Bossuet jusqu'à M. Barrés, ont été des proses poétiques. C'est, à mon goût, une prose de grand écrivain, et j'estime que M. Emile Faguet, dans un article récent, a fait bien médiocre part à la louange. « M. Gide, dit-il, a du style, un style qui s'écoute parler, un style à laFontenelle, mais enfin un style, et intéressant, et sain en son fond... » M. Faguet est parfois bien intelligent, ' mais il y a peu de sûreté dans son tact esthétique. Le rapprochement aArec Fontenelle est déconcertant . Je penserais plutôt à la prose de Lamartine, aux meilleures pages de Fromentin. Mais qu'importent les comparaisons ? Ce qui me paraît certain, c'est que la langue de M. Gide est également forte et imagée. J'en admire surtout la pureté. Elle est lucide, fluide, transparente, et, bien que savante, semblable

A ces eaux si pures et si belles,

Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Les verbes ou lesépithètes les plus simples y prennent, par leur position ou par leur rapprochement, une sorte de valeur cristalline. L'expression, même

la plus serrée, la plus abstraite de la pensée, y parait comme baignée d'un air vaporeux et matinal.

•Au reste, il est un écrivain que M. André Gide me rappelle de plus près. C'est ce délicieux Maurice de Guérin. qu'admirèrent George Sand, Barbey d'Aurevilly et Sainte-Beuve, qu'on admira pendant vingt ans à leur suite, et qu'on ne lit plus assez aujourd'hui. Quand on relit le Centaure, les mêmes qualités frappent, les mômes préférences d'écrivain, les mômes habitudes que dans Y Immoraliste ou dans les Nourritures Terrestres. On retrouve d'ailleurs dans la formation de leur pensée la même parenté que dans leurs dons naturels. 11 est sensible que. comme Maurice de Guérin. M. Gide fut marqué d'abord par une forte éducation religieuse et familiale, par une culture morale un peu contraignante et sévère, et la trace qu'elle a laissée dans son esprit ne s'est pas effacée. On sent en lui comme une ancienne ferveur, et peut-être, en ses jeunes années, aurait-il aimé suivre un Lamennais dans sa solitude de Bretagne. Il y a quelque chose d'indélébile dans cette empreinte religieuse. (( Le grave enseignement huguenot de ma mère, dit le héros de Y Immoraliste, s'était, avec sa belle image, lentement eiïacé en mon cœur. J<! ne soupçonnais pas encore combien cette première morale d'enfant nous maîtrise, ni quels plis elle laisse à l'esprit... » Puis on sent en M. Gide, comme, chez Guérin, le trouble, le doute, la libération complète et même la contradiction de l'intelligence, — mais cepen-

dant la persistance profonde du sentiment religieux retourné tout entier vers la Nature, vers toute les formes sensibles de la vie, vers tous les mouvements animés de la pensée.

« On a vu. dit Sainte-Beuve, comment il aimait à se répandre et presque à se ramifier dans la nature. Il était, à de certains moments, comme ces plantes vovageuses dont les racines flottent, à la surface des eaux, au gré des mers. Il a exprimé en mainte occasion cette sensation diffuse, errante... » Le christianisme ainsi converti en une sorte de panthéisme, non pas un panthéisme abstrait et métaphysique, mais un panthéisme passionné, frémissant, voluptueux, aspirant avec la même avidité toutes les formes, toutes les senteurs, toutes les significations possibles de la Nature, une sorte de volupté païenne des sens ouverts et de l'intelligence, mais, en même temps, une permanence de l'instinct moral, de l'inquiétude, du scrupule, qui mêle à ce délire l'étude, la réflexion, la gravité, le souci du bien et du mal, et comme un goût de casuistique — voilà ce qui caractérisait Maurice de Guérin, et voilà peut-être aussi le fond du tempérament de M. Gide.

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