‹ En MandehenrieChapitre 5 sur 13 · OUV · texte numérisé non relu

OUV

EN MANDCHODRIE

ouverte, s'échappe une clarté aveuglante qui troue

l'obscurilé des alentours. Les hommes, presque nus,

'agitent, passent comme des ombres. Au fond de la

àèce l'enflent les soufïlets, brillent les charbons

irdcnts. Un ouvrier attend, le lourd marteau reposé

r l'enclume. A l'extrémité de longues pincettes,

aide apporte en courant une énorme pièce de fer,

si rouge que j'en ai mal aux yeux de la regarder.

Sous les coups répétés jaillissent de grandes gerbes

d'étincelles qui fusent comme des feux d'artifice et

traversent toute la largeur de la rue. Les homa

'interpellent, bondissent, les enclumes résonni

e remonte à cheval, fais quelques mètres... De n

reau l'obscurité impénétrable; la lune, voilée-l

;er3 nuages, ne se révêle que par un halo d'or p

étoiles clignotent, les chiens aboient, très ItÀ

une maison voisine s'élève un rire léger de fem

3fi sepiembre.

Un commerçant allemand me donne des déta lur l'occupation d'in-kéou, h la fin de juillet, ]

s quittèrentla ville vers U h. du matin. L'apn|

nidi, à 3 h. environ, apparurent aux portes deg

iclaireurs, deux petits fantassins jaunes, solitairt

s les avant-gardes. Le reste des troupes, peu no)

■euses, suivit. On alla aux douanes; on fit dis)

ï du haut d'un mal les aigles impériales,

t déroula le Soleil -Levant. Aucun pillage. \

Chinois enlevèrent de leur maison les drapeaux russes, pavoisèrent aux couleurs japonaises, et les mamans dirent aux enfants d'oublier « Hourra », et leur apprirent « Banzaï! ».

Pauvre Chinois! ils ont dû, depuis 1900, déployer tour à tour les couleurs françaises, anglaises, américaines, allemandes, japonaises, tant d'autres encore : quand flottera chez eux, librement, sans rivaux, le Dragon- Vert ?

28 septembre.

Le censeur prétend savoir que les Japonais ne possèdent au sud que de faibles effectifs. Les avantgardes occuperaient les mines de charbons de Yentaï. Les hoslihtés ont cessé depuis prèsd'un mois, et l'ennemi aurait donc employé ce loisir à reculer, car le gros de Tarmée japonaise devait occuper Yentaï môme vers le 7 ou le 8 septembre! Est-ce une feinte? Veulent-ils tendre la perche aux Russes? Ces derniers oseront-ils la saisir? Naturellement, Kouroki le légendaire continue sa marche en avant. Mais, depuis qu'on en parle, il devrait être au moins à Irkoutsk!

4 octobre.

On parle de plus en plus d'une offensive. J'ai peine à croire à un changement de tactique pareil. Nous sommes si habitués aux retraites! Les troupes mêmes, me dit un officier à la gare^ ne songent plus,

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dans l'action, qu'à se replier dans les positions préparées en arrière. Quelques-uns montrent de l'enthousiasme pour cette offensive; mais bien peu. X..., au buffet, semblait très surexcité. 11 déclarait à qui voulait Tentendre que cette attaque était une folie, et qu'elle tournerait mal. Le bruit court que Kouropatkine veut un succès avant l'arrivée de Grippenberg, nommé chef de la seconde armée. On ignore encore qui commandera la troisième. On parle deLiniévitch, qui, depuis le début de la guerre, est resté du côté de Vladivostok, avec ces fameuses troupes qui devaient, en Corée, couper Tennemi de ses bases.

5 octobre.

On va vraiment attaquer. Le gros des troupes est parti pour le sud hier. Je me prépare et je fais donner double ration à mes chevaux. 11 fait très froid la nuit. L'atmosphère reste limpide, la lumière infiniment pure, mais le soleil n'a plus de chaleur. Le gaolian, aux environs de Moukden, n'a point été coupé. Sur de grandes étendues, les Russes ont couché, piétiné les hautes tiges, pour voir plus au loin. Elles sont sinistres, maintenant, ces plaines ravagées. Elles semblent se soumettre, fauchées, vaincues par l'hiver.

J'allais à la gare, ce matin. Mon chemin me faisait passer au long de la ligne de garage, occupée par le train du généralissime. Son propre wagon était

arrêté en face d'une tente où se célébraient les cérémonies du culte orthodoxe. Aux alentours de cette tente, je remarquai des groupes nombreux. Je m'approchai, par curiosité — et, de suite, je fus empoigné par un spectacle imposant dans son cadre magnifique et dans sa familiale simplicité. C'était bien, si j'ose dire, une réunion de famille. Sous la tente, le service divin venait d'être célébré. Le pope, haute taille, longue chevelure et visage barbu, avait, à la fin du service, présenté la croix à chaque assistant, le généralissime était venu le premier, puis chacun, en plein air, tête nue, à genoux, avait baisé le crucifix et échangé, avec le pope, Faccolade de paix. Un cantique avait alors été entonné par tous, demandant au' Dieu des armées son assistance dans l'offensive prochaine.

Le généralissime procéda ensuite à une remise de décorations. Il donnait les dernières quand j'arrivai. Quelques troupes, peu nombreuses, un bataillon à peine, devaient défiler, être inspectées par lui. On attendait. Les officiers, dans Tespace libre entre la tente et le wagon, mettaient leurs hommes en formation « pour défiler ». Le froid était assez vif; mais l'hiver, en Mandchourie, est un hiver joyeux, tout ensoleillé, sous un ciel sans nuage. Un temps qui donne envie de sauter, de courir. Dans cette atmosphère étonnante de pureté, les uniformes de tous ces officiers, chamarrés d'or, bariolés de rouge, de bleu, de vert, resplendissaient. Les femmes étaient nombreuses, sistras pour la plupart, et, parmi elles,

deux très élégantes, chapeautées chez le bon faiseur, jeunes et jolies. J'admirai leurs robes, leur teint rosé par le froid, leurs bijoux qui jetaient des lueurs, et je pensai à Paris. On se serait cru au Bois, un beau jour d'hiver. Les conversations ne dépassaient pas un murmure de bon ton ; une intimité de parfums, de salon, nous entourait; les grandes tailles des officiers se penchaient, pour des baisemains...

En face, à Técart du petit groupe, encadré par deux aides de camp, le général Kouropatkine était debout contre la balustrade qui longeait les wagons. 11 attendait, grave, le défilé des hommes. Son uniforme détonnait par sa simpUcité. J'en ai oublié les détails, la couleur même. Mais je garde le souvenir d'un homme au-dessous de la moyenne, à la barbe grisonnante, aux traits affables où il me semblait découvrir une émotion contenue, — tout de sombre vêtu. N'eùt-ce été la déférence visible de l'entourage, on l'eût pris pour un subordonné entre ses supérieurs. . . Le défilé commença.

Par rangs de quatre, chargés comme des bêtes de somme, les musettes, les cartouchières ballottant à chacun de leurs grands pas lourds, ils passèrent et, à hauteur du chef, la tête tournée vers lui, saluèrent avec la formule hachée et les cris habituels : Dieu vous garde, Excellence ! C'étaient des réservistes, des hommes d'une trentaine d'années. Beaucoup d'entre eux étaient alourdis d'embonpoint. J'ai souvenir surtout d'un officier obèse et court, qui faisait des pas trop grands, pour garder la cadence. La main

au képi, immobile, le général en chef répondait aux saluts... Et, si je ne pouvais l'entendre, je l'ai deviné si bien ! malgré la maîtrise sans égale qu'il possède sur lui-même, malgré tout son empire, sa voix était émue, en répondant à cet : Ave Cœsar !

Us passèrent dans un nuage de poussière. Et ces troupes, que depuis neuf mois on avait arrachées à leur foyer de famille, à leurs affaires, à leurs champs, à la mère-patrie pour cette campagne de recul perpétuel, s'en allèrent prendre leur poste. Oh! les brave gens! — Autour de moi, sans que d'ailleurs elles eussent jamais cessé, les conversations continuaient... un murmure de bon ton... Le mélange de parfums flottait, et, dans l'oreille des trop jolies dames, sous l'abri des grands chapeaux empanachés, les voix des officiers se faisaient confidentielles.

« Car le tout est d'en tuer, d'en tuer des monceaux ».

Jules Ferry.

Le 6 octobre, le général Kouropatkine reçut la visite du vice-roi amiral Alexeieff. L'entrevue dura longtemps, à la gare de Moukden, dans le train même du vice-roi qui devait aussitôt repartir pourKharbine. Ils se séparèrent vers midi et, quelques heures après, le généralissime, avec son état-major, se dirigeait à cheval vers le Sud. Le lendemain, 7 octobre, les attachés militaires étrangers suivaient et toutes les troupes disponibles partaient en avant, impassibles, splendides... Toujours la même déférence à tous les ordres : « On attaque ?» — (f On attaquera ! » — « On évacue ?» — « On évacîuera ! » Enfin Ton attaquait! L'enthousiasme était grand, parmi les hommes. L'ordre dujour du général en chef avait été accueilli par d'unanimes « hourrahs ! » Mais Tétonnement qu'avait provoqué en moi ce changement de tactique n'était pas amoindri, et bien des officiers russes m'avaient fait

LA BATAILLE DU CIIA-KHO tir leurs appréhensions. On annonçait que la ^redc Iha-Kho étail ré occupée. On disait que les Japonais ne disposaient que de iaibles effectifs sur la ligne du chemin de fer, ainsi qu'à l'Ouest, dans les plaines immensfflfl de la rivière Liao, oii la force russe pourraitse déployer. ■ Je retrouve aussi dans mes notes le bruit, sans confirmation d'ailleurs, d'une première prise de contact entre notre e.ttrême-gauche et l'ennemi ; j'appris ensuite que ce n'était qu'un de ces engatjements dû' | cavaleiie comme il s'en produisait incessamment. LeJ malin du 8 octobre, on annonça qu'une action géné-J raie n'aurait pas lieu avant deux jours, et l'action, aiT effet, ne devint générale que dans la seconde moitié J 'ydcla nuit du lOau 11.

L'objectif était Yentaï, et, par ricochet, Liaoyang. général Kouropatkine prit les dispositions suiites.

Trois corps d'armée, le 1" et le 2' de Sibérie, lo 3% composé, en Mandchourie, d'éléments divers, constituaient, sous le commandement du général Stackelberg, notre gauche. Nous l'appelions l'armée de l'Est. Le 1" corps de Sibérie avait à sa tête, primitivement, le général Stackelberg lui-même : je ne me souviens plus du nom du général auquel il confia ensuite ce commandement. Le 2" corps de Sibérie étail commandé par le général Sassoulitch. Le 3° corps, enfin, par le général Ivanoff. Cette armée de l'Est avait pour mission d'attaquer le Hanc droit japonais, à la hauteur des mines de Yentaï, en passant par une

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région montagneuse où la marche des troupes devait être fort lente. Ayant une quarantaine de verstes à couvrir, cette armée de l'Est partit la première. Je crois qu'elle était accompagnée d'environ six batteries, mais je n'en suis pas sûr.

Le centre et la droite russes, des environs de Moukden où ils piétinaient depuis des semaines, s'ébranlèrent à leur tour, environ deux jours après. Le centre comprenait : le 4® corps de Sibérie (général Soroubaieff) et le 1" de Russie (général Meyendorff). L'armée de droite avait pour éléments (l'ordre de cette nomenclature va de gauche à droite), de 10® corps (général Sloutchevsky) , le iT (général Binderlinck), le 6® (incomplet, une brigade, je crois, et je n'ai jamais pu savoir exactement le nom du commandant en chef), enfin le 5® corps.

L'effectif total , pour moi , ne dépassait pas 200.000 hommes, et encore ! Je donne un chiffre rond et, dans mon incertitude, je préfère estimer plus haut que trop bas. Les officiers russes — et je serai le dernier à le leur reprocher — se montraient plus que discrets sur le chiffre de leurs troupes. Je ne parle pas russe. Allez donc évaluer exactement ces masses d'hommes ! Sur le papier, c'est bien simple, trop simple ! On ouvre un annuaire : on y voit que le corps sibérien, par exemple, comprend environ 20.000 hommes; donc X..., à la tête de « tel » corps, a 20.000 hommes sous ses ordres! Mais quand on est en Mandchourie, on n'ose pas faire une évaluation quelconque, sans réserver une marge d'erreur

d'au moins 50 p. 100. Encore une fois, le secret était bien gardé, et mon inexpérience technique est complète. Je dirai simplement que je sais des régiments qui n'ont compté que 500 hommes, alors que Teffectif régulier est de 2.400 hommes dans les corps de Sibérie, et d'environ 4.000 hommes dans les corps de Russie...

Donc, l'objectif était Yentaï, contre lequel marchaient environ 200.000 hommes. L'étendue totale du front d'action occupait de 70 à 80 verstes ; la verste vaut un peu plus d'un kilomètre. Mais les forces russes formaient trois masses : armée de l'Est ou de gauche (Stackelberg) ; armée du centre ; armée de droite ; entre ces trois masses, deux intervalles, deux « trous » de plusieurs kilomètres chacun. Et ces deux trous ont fait, d'après moi, que la rencontre du Gha- Kho, en ses dix jours de combat, comprend trois batailles nettement distinctes, indépendantes les unes des autres.

Avec une étendue d'action aussi grande, il fallait faire un choix. Je ne pouvais pas tout voir et bien. Je décidai d'assister aux opérations du centre ; mes données sur les autres armées ne peuvent être que vagues. Je suis même resté dans une ignorance complète de l'armée de TEst, jusqu'au 12 au soir.

Nous sommes donc trois masses distinctes. Les deux ailes pressent les flancs de l'ennemi que le centre maintient dans l'étau. Nous avançons lentement, de façon à donner à nos ailes le temps d'effectuer leur

arc de cercle. Puis la concentration achevée, en avant sur Yentaï et Liaoyang !

Le 10 octobre je quittai Moukden vers midi, pour joindre au centre le grand état-major. Le général Kouropatkine se trouvait à Erdago, à environ 30 verstes au sud-sud-cst de Moukden. Je traversai la rivière Houn sur le grand pont de la route mandarine, auquel on avait adjoints sept ponts provisoires. Le canon se faisait entendre sans interruption. Je me hâtais. La figure de mon mafoii, qui m'accompagnait, était sans joie...

J'allai, j'allai longtemps : jusqu'à 5 h. du soir. Je contemplais le soleil, fréquemment, et avec inquiétude. Evidemment le bruit du canon me prouvait que j'étais tout proche, et je jugeais inutile d'être trop proche ; mais où diable étaient les troupes ? Sur cette route, droite, monotone, durant une trentaine de verstes, je ne vis pas une àme, européenne du moins. Et tout était si calme, si paisible ! Sur leur seuil, quand nous passions des villages, les Chinois riaient en regardant mon accoutrement de diable étranger, ou plaisantaient avec mon homme. J'étais, je m'en rendis compte le lendemain, dans un des « trous », entre notre centre et notre droite.

Personne. Où me renseigner? Où trouver un indice, un guide ? La compagnie, que je commençais à désirer, m'apparut enfin sous la forme d'une bicyclette... ou plutôt ce fut mon cheval qui me la signala. Les petites roues scientillaient à quelque cent mètres, et le poney y prit un vif intérêt, à en juger par ses oreilles et son

pas défiant. Quelques secondes, ça alla bien encore, puis il décida que Tinstrument inconnu et bizarre rapprochait trop, et me prouva par une défense énergique qu'il voulait rentrer à Moukden. Je le maintenais à grand'peine. C'était assez grotesque, car l'officier qui pédalait avait courtoisement mis pied à terre et tâchait de cacher derrière lui la bicvcletle, tandis que, la voix coupée par les cabrioles, je me répandais tour à tour en phrases polies à cet aimable officier et en injures à ma bête rétive : « Je suis désolé... Allons, sale rosse ! . . . »

Mais j'eus des nouvelles. J'étais, à ce que me dit cet officier, presque au pied des batteries du 17® corps : « Rien d'extraordinaire ne s'est passé aujourd'hui. Notre position est bonne, nous avons pris même une légère avance. Ce village à côté est très sûr; vous n'avez rien à craindre pour la nuit. Bonne chance. Adieu. »

Il me quitte. Arrive au même instant un autre offificier, à cheval celui-là. Nous causons : presque tous les officiers russes, surtout d'état-major, parlent français. Il est très complaisant, me sort une carte, m'indique des endroits ; puis, soudain, lui vient une inquiétude : « Vous n'êtes pas avec les Japonais, au moins ! » Je le rassure et pars chercher un gîte. La nuit vient.

Au village, mon mafoii cogne à quelques portes. Je vois bien — j'y suis habitué d'ailleurs, — qu'on fait la grimace : loger un diable étranger ! Je vais user du talisman ordinaire : Fagoiia^ dis-je à plusieurs

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reprises, et les visages se détendent, s'élargissent en bons sourires, je serre des mains offertes, les petits enfants n'ont plus peur : FagonUy Français! Les Chinois se disent sans doute en me regardant : ce C'en est un de la même race que celui-là, barbe blanche ou noire, qui porte une longue robe pareille aux nôtres, qui est doux, charitable, nous donne des vêtements, et, tous les matins, accomplit des rites devant une table que domine une belle statue peinte, les bras ouverts. »

Les femmes de la maison ont disparu. La chambre que j'occuperai est balayée. Je dîne et m'endors.

Le H au matin, vers 5 h., à moitié réveillé, je me félicite du zèle de mon mafou. 11 est déjà en train de faire bouillir l'eau pour le thé. Du lit de camp où je suis encore étendu, j'entends l'eau qui chante à gros bouillons. Je me lève et sors. Pas de bouillotte, ni de thé, mais bien des feux d'infanterie crépitant de tous côtés et que, dans mon demi-sommeil, j'avais pris pour la chanson de l'eau. Je crois que je jurai ; au môme instant, des batteries toutes voisines ouvrirent le feu... Le days work (la besogne du jour) commençait.

Durant la nuit, les Japonais s'étaient emparés d'une hauteur en face de nous, non loin de la route mandarine. Il avait fallu reculer les positions de nos batteries, si bien que je m'éveillais entre deux feux. Mes préparatifs de départ ne traînèrent pas !

Je piquai à gauche, vers l'Est, à travers champs.

Durant une heure, je rencontrai peu de troupes. Puis, au bas d'un mamelon, je distinguai des hommes et des chevaux. C'était un parc d'artillerie. Au flanc du monticule même, se dressaient quelques tentes. J'allai me renseigner. Je reçus un accueil parfait. On ignorait où se trouvait le corps que je désirais rejoindre. Mais je ne partirais pas comme ça. Et l'on m'offrit du café qui fut le bienvenu. Il ne faisait pas chaud et j'étais à jeun. A mon tour, je présentai ma gourde de cognac et nous causâmes de la flotte de la Baltique, notre préoccupation constante. La batterie était en réserve. Au pied du mamelon, cachés sous des brassées de gaolian^ les canons attendaient.

A^notre gauche, au sommet de cette hauteur en forme de selle que j'apercevais, se trouvait probablement le général Binderlinck et son état-major. Je me remis en route. En effet, je pus bientôt distinguer que la hauteur était couronnée de monde. J'éprouvai quelque pudeur à venir les déranger en un pareil moment. Mais que faire? Je me présentai donc au général, un homme superbe, avec une grande barbe blanche. Il me tendit une main blanche aux ongles très roses, et je remarquai combien les miennes étaient sales. « A l'Est, plus loin... vous trouverez... Adieu ! »

J'avais des connaissances parmi les nombreux officiers qui entouraient le général. Nous échangions quelques mots, quand l'un d'eux, tendant le bras, me dit, avec une fierté dans la voix : « Regardez ! » Devant nous, dans la grande plaine jaune que nous

^^Bbmmc A la parnde, parlaient au feu...

1^^^ Le restant de celte journée se passa ainsi, à errer"" dans la plaine, ^ m'informer des lieux oii se trouvait l'état-major général. La canonnade tonnait sans trêve. Vers S h. du soir, elle redoubla encore de violence. Je croisai alors mon ami Maurice Baring, qui suivait une batterie du Transbaïltal, mandée auprès du général Kouropali;ine. Voilfi mon affaire. Le colonel commandant la batterie m'autorise h les accompagner. Baring et moi, noua nous mettons â bavarder. Nous sommes heureux de nous revoir. Nous nous étions perdus de vue depuis quelque temps, et, dame ! par des journées pareilles, on ne sait jamais.

Nous nous arrêtons dans un village. Nous occupons une maison. En un instant, la cour est remplie d'hommes, de chevaux, de bagages. Nous entrons tous deux dans une pièce disponible. Autour de nous, les mouches tourbillonnent. Nous nous asseyons sur l'un des deux khangs : en face est étendu ce que nous prenons tout d'abord pour un cadavre. Est-ce un homme, une femme? Une figure d'une pâleur de cire s'entrevoit hors de haillons sombres, d'une maigreur effroyable, d'une immobilité de mort; les yeux sont fermés, mais une plainte soudain sort de ces lèvres blanches, et un bras décharné, une main de squelette se mettent en mouvement et fouillent la lignasse avec une lassitude d'épuisement, et il me semble Baring me dit alors : « La mort partout !

La batterie attend un ordre. Dans la com

I voisii

W dans

une table cl, tasse sur lasae, nous buvoDs du thé. Ua volontaire polonais, très parisien (il a môme fait sooS service à Paris), monte à cheval pour aller voir, chez le général Binderlinck, où en est Taction. Le bruit du canon est terrible, l'atmosphère est pleine de vibrar.. ijons étranges. L'ordre vient : A cheval! En rout€ La roule onduleuse est encombrée de files de voiture| sans fin, qui vont ou viennent. De temps à autre, unq voiture s'arrête : le conducteur saule dans le chamg voisin, rapporte â pleins bras des gerbes de gaotiam idonné, — autant de fourrage que les k Japs n

it pas.

te me sens un peu fiévreux. Ah! je voulais y être bataille! J'y suis bien maintenant! Chaqui pas de mon cheval m'y ])orte un peu plus.

Au bout d'une heure environ, nous nous arrêtons^ Le commandant met pied à terre ; nous l'imitons- Baring vient de me parler de lui : un homme élrangi arlilleur hors ligne, rongé par un cancer de l'estomad aux traits ravagés; presque incapable de se tenir e selle, mais voulant toujours marcher avec ses hommei et ses pièces. 11 s'assied au bord de la route, se prenff la tète dans les deux mmns, accablé. Un officier part en avant pour préparer les logements, tâcher d'en trouver plutôt. Car ce village, dans un bas-fond pit* loresque, verdoyant, et que nous dominons de li route, nous iibritera cette nuit.

Le volontaire polonais nous a rejoints. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Notre droite semble fléchir... Je [uitte Baring qui reste avec « sa a batterie et va

loger avec « ses » officiers. Dieu sait où. Dans ce village de vingt maisons, où se pressent des milliers d'hommes, je me mets à la recherche d'une fandza. A mon grand étonnement, je parviens à en trouver une. J'étais préparé à une nuit dehors. Ah! le Faffoiia! Les bons Chinois me trouvèrent même deux œufs, mais mon domestique en cassa un, en les apportant triomphalement.

Le général Kouropalldne, était, paraît-il, tout près. L'action était engagée à fond sur toute la ligne. Après avoir abandonné, la veille, sans grande résistance, leurs premières positions qui leur parurent peut-être trop avancées, les Japonais semblaient esquisser aujourd'hui un début de contre-attaque. Us repassaient eux aussi, de l'offensive à la défensive. On était sans nouvelle aucune de l'armée du général Stackelberg.

• La canonnade et les feux d'infanterie durèrent toute la nuit.

d2 octobre.

Dix minutes de cheval, au petit jour, me portent au village voisin, où loge le grand état-major. Comme c'était beau, de couleur et de mouvement, sous le soleil naissant ! Les champs fourmillant d'hommes, de chevaux, les batteries tonnantes, aux éclairs livides, dans des auréoles de fumée légère^ les grandes flammes des bivouacs, les fumées épaisses qui tourbillonnaient, les officiers à pied^ à cheval, affairés, au grand galop.

toutes les ruelles du village emplies de charrettes bondissant dans les flaques d^eau et les ornières, les jurons des conducteurs, les appels, les drapeaux, les enseignes flottant au bout des tentes, les cours et les maisons pleines d'hommes, des chevaux attachés partout ! et la lumière incomparable baignant cette fête de la Mort ! Je m'en voulus d'oser trouver cela beau...

J'arrivai soudain sur les tentes de la Croix-Rouge. Une tente-hôpital imposante, en toile verte, dominait de plus petites ; tout autour, des centaines de brancardiers s'agitaient. Un mouvement machinal me fit me retourner, et je me trouvai face à face avec le défilé des blessés, les heureux, ceux qui revenaient...

Sur des brancards perfectionnés, ou sur quatre fusils ficelés à la hâte autour d'un manteau, d'un pas saccadé, — le temps pressait, d'autres attendaient leur tour, là-bas, — on transportait... des choses. Des choses sans nom, couvertes de linges dont le sang dégouttait, des corps déchiquetés, en morceaux, sans bras, sans jambes ; des moitiés de figures emportées. Et pas une plainte. Quelque chose me prit à la gorge : j'étais cloué sur place. Je me découvris. Je voudrais pouvoir dire... Où trouver les mots.^ Même maintenant, en écrivant, en revoyant cette heure, une émotion pareille m'étreint. C'était à pleurer.

Je laisse mes chevaux à la garde du mafou. Il disparaîtra avec eux, peut-être. Ils risquent aussi d'être volés. Tant pis ! Il est encore plus risqué d'amener ma monture trop près, et la perspective d'avoir un cheval

■ m EN HANDCHOUBIE

I tué et de devenir simple fantassin n'est pas len- I tante.

I Mon point d'observation est tout choisi . A une I vcrsle i\ peine, se dresse une série de collines, de I sopkas. Elles n'ont qu'une centaine de mètres, mais r leurs flancs sont escarpés; je m'essouffle, dans ma I hâte... Mon choix est bon! Je manque de tomber dans L rètat-majop du gi^néralissime. J'aurais été bien reçu! I Je comprends, maintenant, pourquoi tant de chevaux I broutent sur le versant : ce sont ceux de l'escorte. Ma r place de simple oisif n'est pas au miheu de ces gens f en travail.

I Je redescends lentement. Qii vals-jc aller? J'aper- I çois, sur la hauteur voisine, un pantalon rouge : la [ mission française !...

I Sur mon chemin, je rencontre un jeune officier russe I avec qui j'ai fait la fôte, à Kharbine : « Avez-vous des I cigarettes ?» me crie-t-il du plus loin, et il allame I mon papiros avec délice. 11 m'apprend que les Jâpo- L nais, sur notre droite, ont pris hier une balleric, par I deux attaques de nuit, en la tournant. Je lui demande [ son impression générale. 11 hoche la tête : « Et Stackd- I berg? n dis-je encore. Il fait un mouvement des bras I pour me dire qu'il ne sait pas.

I Au sommet je retrouve le chef de la mission espa- I gnole, le marquis de Mendigorrïa (pardonnez-moi, F mon colonel, sij'épèle mal votre nom), je revois avec plaisir sa figure bronzée, aux yeux ardents, n Où est Stackelberg?» me jette-t^il, dès qu'il me voit. « tsnait je ne Bais pas. » Nous causons quelques instants, Pn^H

m ClIA-EHn

je joins le général Silveslre et le cnpitnine Boucé. i( Tiens! vous voilô ! Où est Stackelborgj' — Je no' J sais paSj mon général. » Au grontlement du canon, passionnés tous deux pour cette lutte effroyable, nous 1 échangeons, le capitaine Boucé et moi, quelques! phrases, et nous nous surprenons, au bout de cinql minutes, à parler de Paris. Nous en Taisons la remarque' J en souriant.

Je le quille bientôt, m'accroupis sur un roc, ajuste mes lorgnettes.

Sur ma gauche, la chaîne do hauteurs, bizarres,! tourmentées, aux vallées sombres et boisées, le tout! d'aspect sévère, arpêtaît la vue. Lô, se tenaille 4'corpsl de Sibérie. Des batteries, tout près, grondaient du fondl d'un bois, des shrapnells éclataient aussi loin, à gauche,, f que pouvait aller le regard : nuage léger, subit, mys-J térieux, tout petit, en boule blanche, qui s'élargissait ¥ mollement, gracieusement, en courbes lentes ; de temps I à autre, arrivait un « brisant », projectile conlenant'f environ un kilogramme de mélinite, ou de lyddite, ou ' (m'a-t-on-dit) de poudre chimosi, ou chimosa {toua ces explosifs se ressemblent) ; il soulevait une gerbe J énorme, noirâtre, de fumée et de poussière. — Aj droite, le regard se perdait sur la plaine infinie, bout de laquelle je devinais, tout à l'horizon, le grand* fleuve Liao, distant d'une centaine de verstes. Devant nous se dessinaient, indécises, bleuâtres, les^ hauteurs de Yentaï et de Liaoyang : le but. Un coudes de la rivière Cha luisait comme un morceau AeM 'lace, La fumée d'une locomotive bouffait au loin.]

I^flrtact

Un village flamboif. et partout, dans l'air limpide, sous le ciel radieux, les flocons des shrapnells voltigeaient et se posaient, comme un vol de pigeons blancs.

Où est Stackelberg ? C'est lui qui doit porter le coup décisif. De lui dépend le soi't do la bataille. Les Japonais, débordés sur leur flanc, devront battre en retraite pour n'être pas tournés. Il marche en montagne, sans doute! Mais, enfin, il devrait être là, maintenant! Voici cinq ou si-t jours que ses troupes se sont mises en mouvement. 11 a une quarantaine de verates h couvrir, et, dans sa direction, on n'entend pas un coup de canon !

Je devais apprendre, beaucoup plue tard, que les Japonais devant lui avaient évacué, presque sans résistance, leurs positions de première ligne, mais qu'au delà, les Russes s'étaient heurtés à de véritables montagnes, à des positions retranchées formidables, devant lesquelles ils n'eurent qu'à se replier. Leur supériorité numérique, le grand nombre de leurs canons, leur bravoure furent vains. L'assaut fut tenté. Ce fut un massacre. Du haut de leur repaire, quelques poignées de Japonais {une brigade et quelques canons, m'a-t-on dit), pour économiser leurs rares munitions, les écrasèrent de rocs.

11 pouvait ûtre dix heures. Je fouillais de mes lorgnettes l'horizon et la plaine pour découvrir les batteries russes, soigneusement dissimulées dans des tranchées profondes. Les pièces paraissaient des pointa noirs. Seule, la bouche était visible. A part quelques hauteurs, au flanc desquelles, faisceaux formés, atlen-

^^rnac

LÀ BATAILLE DD CHA-KHO dait tie l'infantene de réserve, faibles effectifs d'à leurs, je ne vis pas un homme..

J'allai rejoindre le capiliiinc Boucé. Une batlend russe, assez rapprochéede nous, un peusurnotre droite lirait sans relâche. On voyait, au loin, à la lorgnettw leurs shrapnells éclater sur un but inconnu. D'u colline, iin officier debout donnait de temps à autre def ordres à l'homme placé derrière lui. Celui-ci agitai alors deux drapeau.v, et la batterie exécutait oi-dres. Nous suivions avec anxiété la riposte des prc jectiles ennemis. Us tombaient dans le voisinage de nO| canons, mais sans grand dommage : on sentait Th^ sitation, le tâtonnement. Il (Relataient à droite, puis a gauche, devant, derrière, puis des pauses se 1 saient, la recherche semblait abandonnée el je réjouissais... Le général Silvestre s'était joint à n et je me rappelle avoir dit : a Hein ! s'ils envoya quelques salves sur nos collines?" Au même momcn^ commença un spectacle inouï. Les Japonais avaienO trouvé. . .

Coup sur coup, seconde par seconde, les shrapncUf éclatèrent, droit sur la batterie. La place, ces q mètres, — et eux seuls — étaient littéralement an ses de projectiles. Ils arrivaient, comme posés | une main invisible, avec une précision stupéfiante, au ras de la batterie, à un mètre peut-être au-dessus des pièces, comme de la grôle, ou plutùt comme un jet de vaporisateur... J'étais haletant. A chaque no* vel obus, je ressentais comme un coup dans l'esto" mac et soudain je pensai à mon ami Baring -~ f

était peut-être là ! — et à l'enfer où se Irouvaient cos gens ! Il me semblait les voir, acceptant le défi, rechargeant sans relâche : au bruit assourdissant de leurs ■ pièces se mêlent les détonations des projectiles ennemis; on n'entend pluâles ordres; décidément, la place est trop chaude : terrés comme des bétes, au plus profond des tranchées, las et hagards, couverts de terre, nos hommes regardent le sol crevassé, rongé par les boulets, couvert de débris informes qui furent leurs camarades, moiliés de corps ici, là, un bras, une jambe. Les agonisants se tordent, hurlent de douleur, parmi les culots noircis des projectiles... Ils regardent et attendent la fin de l'orage,

Arrive un aide de camp du général Kouropatkine. Il annonce au général Silvestre que le commandant en chef prendra bientôt son poste d'observation sur la colline que nous occupons.

Nous nous levons et nous apprêtons à quitter la place. Un ronflement singulier nous fait tourner la tête. Droit sur nous, de très loin, quelque chose dans Tair s'avance à une vitesse prodigieuse... Le shrapnell passe avec un chant étrange, sonore et triste, comme en produit le vent d'orage dans les Kls télégraphiques, — éclate plus loin. Nous nous regardons. Un deuxième, puis un autre se succèdent. Ils tombent derrière nous, dans le village en bas. Ah ! Mes chevaux ! Je fais bonne contenance ; c'est par honte des regards. Mais j'ai une envie terrible de filer. Puis, c'est un obus à la lyddile qui éclate au fond de la gorge que nous venons de traverser il y a quelques

LA BATAILLE DU CllA-KHO

secondes à peine. Un fragment tombe aux pieds d général Silveslre, qui le met dans sa poche... nuage de terre et de poudre s'élève lourdement. Um puanteur intolérable s'en dégage.

Je descends, je vais chercher mes chevaux. Je ri retourne de temps à autre. Le général Koiiropalkîne et son escorte déboulent de la colline au grand trot. Il est en tôte. Uu court espace le sépare de son escorte ; un a brisant » tombe et éclate entre lui et ses premiers cosaques... Au village, on abat les tentes avec une hâte fébrile. La grande tente de la Croix-F a disparu déjà. Les transports s'ébranlent en m confusea. Dans quelques minutes, tout le vîllagi désert.

A deux verstes derrière, se dressent d'autres hauteurs ; Tune d'elles, la plus élevée, est couronnée d rocs sur lesquels est bâti un petit temple. Le généra Kouropatkine est déjà là-haut, assis sur un j: l'œil à la longue-vue. — Il est environ midi. retrouve les attachés militaires sur la hauteur voisine du poste du général en chef. Je me sens complètement en sûreté maintenant, et je pousse un « ouf » de soulagement.

Je venais de passer par une minute pénible. Um fois à cheval, le village franchi, faisant route soua u petit bois jauni par l'automne, je me demandais s a Est-ce maintenant, est-^:e à vingt mètres, ■ quelques secondes ? » J'étais en pleine zone de feu.l et rien à essayer pour éviter le danger. Cette n de métal perfectionnée, à mouvement d'horlogÊJ

EN MANIlCHOURlE fusée automatique, que sais-je? parlicDicu sait d'où, n'avait qu'à être réglée par les « Japs » pour la distance exacte où je me trouvais, et c'était fini... Et je ne désirais point que ce fût fini !

La hauteur que je viens de gagner avait été occupée par les Japonais quelques jours auparavant. Ils y avaient creusé de grandes tranchées. J'embrasse une étendue immense. La grande plaine se déroule à Yinfini. Et je ne vois que des champs jaunes, des villa( enfouis dans des bouquets d'arbres qui font des tachej sombres. Un village, incendié par les projectiles, plus qu'une masse énorme de fumée que le vent d'ouest allonge en interminable draperie. Et je suis en pleine

^sltataille !

^HF Vers L

Vers une heure la canonnade se ralentit, s'espace, se fait rare. Je cherche un abri contre le vent nu fora d'une tranchée.

Tout en ouvrant des boîtes de conserves et en t jeûnant sans hâte, je repasse dans ma tête les évéi ments de cette matinée et je pense que c'est ça, guerre ! Quand j'arrivai en Mandchourie, j'av de rencontres épiques, de grands chocs et de grands coups, de charges héroïques : je n'avais alors pas vu de blessés, qu'on me pardonne ! Je voulais ■ guerre, la belle guerre, celle que nous ont chanbj tous les poètes de la terre, depuis Homère jusqtia Hugo, et mon cœur de Français s'emplissait d'enlhon siasme. Dans le Transsibérien, je me remémorafl les grandes batailles de jadis, les faits d'armes da

ancêtres et des héros,, et ma mémoire retrouvait des vers :

Eux, dans l'emportement de leurs luttes épiques, Ivres, ils savouraient tous les bruits héroïques.

Le fer heurtant le fer, La Marseillaise ailée et volant dans les balles, Les tambours, les obus, les bombes, les cymbales.

Et ton rire, ô Kléber !

De tout cela, que reste-t-il aujourd'hui? Les bombes, et ce sont des shrapnells si perfectionnés que leur bruit « héroïque » est insignifiant. Nos héros, ce matin, criblés de projectiles, que pouvaient-ils faire ? Se terrer, comme ils ont fait, et attendre le Destin. Courir, charger? Où ? Contre qui ? Contre quoi ? Charget-on contre la pluie, ou la neige, ou le vent? Maintenant, à midi, Faction diminue de violence, pourquoi ? Parce qu'on est las, parbleu, et qu'on déjeune !

Oui ! Les histoires de jadis entrent aujourd'hui dans le domaine des légendes. C'est fini des charges, de Théroïsme, de la valeur, du génie, qui faisait qu'un chef, avec quelques hommes, par un mouvement d'audace ou par une heureuse folie, décidait de la victoire. Maintenant, quand elle est « arrosée » de shrapnells, il faut bien que la garde se rende, car cela ne servirait à rien de mourir. C'est la fin des corps-à-corps, des grandes charges à la baïonnette et de cavalerie, où, nous autres Français, nous nous sommes couverts de gloire. Dans une guerre future, le hasard pourra faire qu'un jour une ruée de chevaux

EN MAWDCnOOBIE

el d'hommes se renouvelle. Mais, durant ktute celle guerre mandchourienne, jamais pareil l'ail ne s'est pi'oduît. On a sabré dans quelques villages surpris, souvent la nuit. Autrement, les sotnias se rapprochaient-elles ; les canons démasquaient leurs gueules. L'expérience pourtant fut tentée. Dans leur griserie de courage, les Russes chargèrent un jour une batterie : les Japonais guettaient, tapis dans leurs tranchées, dans leur chambre aux machines ; un officier donna des ordres, on tira quelques ficelles pour mettre en branle ces instruments de précision : en cinq minutes, la solnla était en bouillie,

La guerre, telle que je l'ai, à cette heure, sous les yeux, c'est l'usine de mort, l'usine où ronflent les dynamos des batteries, la boucherie pour hommes, toute semblable aux boucheries de porcs que l'on vous montre à Chicago. Au réveil du jour, la cloche — un premier coup de canon, qu'il soit russe ou japonais, peu importe ! — annonce l'ouverture. La journée de travail, le day's work commence. Du fond de son bureau — et mes yeux se tournent vers la colline où le généralissime doit déjeuner — le directeur répartit la besogne entre ses subordonnés. L'usine est si vaste — on y emploie près de 200.000 hommes — qu'il ne pourrait l'inspecter tout entière, el il reste dans son cabinet, donnant des ordres à ses secrétaires, qui s'agitent au tableau chargé d'appareils téléphoniques ou rédigent des dépêches que l'employé transmet.

C'est une belle usine. Rien n'y manque. Un homme a-t-il le bras pris dans un engrenage, vile une voï-

LA BATAILLE DU CHA-KUO ture d'ambulance ! dles attendent dans la cour. Eij pour ces machines qui consomment énormément, dm louacAtéa, incessamment, vient la nourriture. Aujouft d'hui, c'est le coup de feu. On est débordé d'ouvrage J On travaillera nuit et jour. Les équipes de relève sonq prêtes. Midi, i h.! la cloche de nouveau. On se repose. On mange un morceau en hâte — pas tous ! Car se sont de braves ouvriers : certains d'entre eux ont acciîpté de ne point cesser leur travail, — san^ double paye !

Chez nous, ceux qui ne cessent point, ce sont ceu] de la droite, qui se maintiennent ù grand'peine sur U route mandarine et dans la plaine de l'Ouest, : loin que portent mes lorgnettes. C'est atroce et exa*< pérant ! Sur toute celte étendue sans bornes, lespro^ jectiles ennemis tombent, tombent sans relâche : pluie de fer ou, plus mécanique et plus irrégulière-' ment dru, un arrosage à la pompe. La distance rapetisse les flocons des shrapnells. Je revois, maintenant, ce champ de bataille, comme un verger tout blanoj dont on ne pourrait distinguer les branches pai les fleurs.

Les Japonais avancent, irrésistiblement. Oh ! commd c'était tragique, tous ces points blancs qui tuaient e progressant lentement, mèlre à mètre, sans arr6t| dans celte grande plaine paisible et déserte, oii | un homme n'était visible, sous cette grande lumiërfl si pure, si sereine, si gaie ! Et je sentis qu'on ne pou» vait lutter contre cette marée.

Là-bas, le travail continuait, sans soupe.

EN MANDCIIOURIE

double paye. Tout mon être, toutes les forces d'admiration, de respect dont je dispose s'en allaient vers eux, qui se donnaient tout entiers à leur besogne sanglante. Sans double paye !... les bottes crevées, depuis desjûurssanssomnKÙl, mangeant à peine — à ces mûraenls-là, on n'a plus Faim, — crasseux, farouches, toujours au feu contre un ennemi qu'ils ne sauraient délester, ne le connaissant pas, et dont ils savent seulement qu'il est jaune. Sans double paye !,.. Us meurent ou vont mouiir, cl ils le savent et ils l'acceptent, par esprit de discipline, de soumission, de résignation.

Un jour, l'empereur a dit un mot, a écrit quelques lignes, il y a de cela neuf mois. Et, depuis ce jour, Ivan Ivanovitcli est là, par la plaine ou par la montagne, sous un soleil de feu ou sous le froid, toujours le même, sans pain, dans la bouc, dans le marais : ni/chevo! toujours jovial, toujours bon et doux, accomplissant paisiblement sa tftche, avec la mtune résignation courageuse, — après huit mois de reculade et de retraite.

Comme ils savent mourir, ces braves gars ! Ivan, fds d'Ivan, qu'il vienne des provinces de la Baltique, de la Petite-Russie, du Caucase, de la Sibérie ou du Transbaïkal, qu'il soit catholique, orthodoxe ou Israélite, il se fait tuer où on l'a rais. Et je me souviens du ton étonné de l'officier qui, un jour, me disait la chose. La Russie — qui ne le saiti* — est profondément antisémite. On avait expédié en Mandohourie des soldats israéliles sans espérer rien d'eux, et Us égalèrent les autres...

LA BATAILLE DU CUA-KHO 171 J

Les shrapnells pleuvcnt. A quoi pensent-ils, tous 1 ces héros, dans leurs tranchées ? Le projectile arrive;! du fond de l'horizon. On ignore d'où il vient. Onl l'fintend se rapprocher. On devine sa venue meurtrière. J On ne voit rien. Est-ce pour toi? pourmoi? La chose 1 invisible éclate! Et vingt hommes à terre. On ne 1 moissonnera pas, la saison prochaine, dans la raoitiêl d'un village à 10.000 kilomètres d'ici. I

Je suis depuis cinq muis en Mandchourie. Je suisi fatigué d'enlendrc tant de médisances, de « scan-l dales », de critiques, dlnfamics môme. Que tout celai est loin ! Comme tout ça disparaît ! Que m'importe kM cette minute que le général X... soit un âne, le géné-1 rai Y... un ivragne et le général Z... un joueur oui un voleur ! Au bout de mes lorgnettes, invisibles maia m devinés sous les flocons dévastateurs, ils sont tous là, I généraux, simples soldats, dont toutes les faiblesses, J toutes les erreui's se rachètent, s'expient en cetlel heure du grand nivellement, en face de la mort, deU cette mort purificatrice. Quelle exaspération doit être! la leur, quelle rage d'impuissance! Ah! combattre,! cliargcr, faire œuvre de soldat! Mais non! C'est I l'usine, le produit fabriqué, expédié ô l'acheteurl inconnu, au.\ clients qui ne le demandaient pas. I Si encore on pouvait faire des prévisions, dire im «Je ferai telle ou telle cliose; il en résultera ceci! »...,■ Que des plans soient possibles pour une guerre eui'o-4 péenne, peut-être! L'expérience ne fut point faite 1 depuis nos désastres de 1870. Mais en Mandchourie ! I sans cartes valables, dans un pays pourri d'espions,!

172 EN MANDCIIOURIE

OU milieu d'une population qui cédera toujours fi HSt^ (çenl oiïerl, de quelque cûté qu'il vienne, allai donc faire des plajis, conccrier de loin quelque secrète opération ! Les plans, comme on en veut toujours trouver après coup dans les actions humaines, on les foi^e d'imapinatioH, la bataille finie : « Oui, il voulait ceci, il voulait cela... » Mais Stackelberg télégraphie au général en chef : « La carte de l'état-major, au lieu des montagnes qui s'élèvent devant moi, ne donnait qu'une tache blanche ». Et je me rappelle aussi ce mot de Kouropatkine, qui n'est pas qu une vrcilé de la Palisse : « Ma conduite dépendra de celle de l'ennemi ».

Le feu japonais continue à se faire plus rare... Us emploient surtout des « brisants » maintenant. Lentement, méthodiquement, ils fouillent un terrain, d'où ré|H)nd une de nos batteries. Ils ne la trouvenl pn*lls ne la découvriront pas de la journée! J'ai envie m battre des mains, chaque fois que je vois leurs prflj^" tiles s'écarter. Eux, ils tirent leurs coups mé[hodî(p»8^ espacés. Je suis trop loin même pour 1l>s cntcmin distinctement. Un potif jet de flammo, nfi' fumée, et, plusieurs .^ci ■■ ': - ■:■ sourde.

1,4 BATAILLE DO CHA-ltff lioiinoire; plus à gauclie, le i° corps de Sibérie a voit forcé d'abandonner ses premières lignes, b lions avancées. El, du côté du général StackelbergJ pas un coup de canon : que fuit-il donc ? Le tout prenof mauvaise tournure. Je n'ai plus d'espoir de revoiâ Liaoyang et sa belle tour coréenne, environnée d'u^ nuage d'oiseaux. Un ot'fioiervicnt nous prier d'évacuoB la hauteur; une batterie y prend position. Déjii grimpent les canons. Les chevaux donnent tout leuq effort contre la pente rapide. Comme tout cela seraifl beau si ce n'était la guerre ! Je pars à la rechercbd d'une ferme avant la tombée de la nuit.

Comme toujours, j'arrive ô trouver, et je reçois l même accueil affable. On m'apporte du fourrage, mon cheval dévore : pauvre bête, elle n'a rien ma depuis hier ! Les rues du village sont encombrées t troupes. Vraiment, je ne me serais jamais imagin^ que, durant une bataille, il y eût tant de troupes., derrière. Je repars A pied ; je vais prendre quelq photographies. Des soldats, sur mon chemin, enfoncent une porte : ils logeront là de force. Tout un défilé de fourneau-x de campagne se succède. Et soudain dé- j bouche de l'infanterie. Us vont non vers le sud, voral la bataille, mais vers le nord, vers Moukden. Com~| ment! est-ce que?... Je n'ose m'informer.

Je retourne à la ferme. Le dîner est prêt. Mot niafou dort déjà. Je m'étends, sans sommeil, V 9 h., trop énervé pour rester couché, je vais \ meschevaux. Al'anglede la cour, un bruit léger, de| voix basses m'attirent. Des soldats tentent de chipci

EN MANDCHOURIE 5u boÎ9 amoncelé. Comme loules les maisons chinoises, même les plus pauvres, celle-ci est enlourt^e d'un mui ifia terre. Une lôtc se montre. Je suis vu. On dispart La nuit est étoilée. La canonnade ne cesse j De temps à. autre, apparaissent rie brefs éclairs. ' sont des shrapnells. Toujours au travail.

Je veux essayer de dormir. Mais bientôt arriva r 4ea soldats. Us emplissent la maison. Ils veulent i ^'toit, eux aussi ! Et soudain ils m'aperçoivent, se pîtidsent, gênés, et m'examinent. Tout le luminaire ' consiste en une lampe dVHain minuscule d'où i une mèche trempée d'huile. Ils viennent à ] parlent.

J'use de mes quelques mots de russe, je me design" du doigt et dis; Fransouski. Ils répondent»

tète, me disent un tas de choses tjue je ne puis comprendre et leur cercle se resserre. — Une vague inquiétude me saisit : Que deviennent mes chevaux ? Je veuxsoHir. Ils croient que je cherche k m'êchappcr et plusieurs mains solides m'empoignent aux épaules. Par hasard, la lampe s'éteint au même moment. Ils rafîermissent leur étreinte. J'attends qtu mon mafou rallume, comme je lui en donne l'ordn La lampe rallumée, j'essaye des explications. sous-ofiicier, très poli, souriant, apparaît; je luirépèlô indéfiniment les quelques phrases russes que je possède, et je m'aperçois bientôt que j'aurai beau dire et beau faire : il ne me croit pas. Décidé d'en finir, je lui demande : O/filnir?

C'estcelaen somme qu'il voulait. 11 est content que

nous tombions d'accord : c'est entendu; nous alli chercher quelqiii^ orfieier. Il me fail. comprendre qu( puis laisser mes affaires ici ; mais j'aime mieux refaire mon paquetage et reaseller : j'ai une si bonne couveM ture et une si belle gourde en aluminium!.., S'ilq mettaient la main dessus, ils auraient, après tou raison !

Mes préparatifs sont faits en quelques minutes. . règle mon hftte tremblant, et, bien gardé à vue, , sors dans la cour, suivi de mon mafou impassible i ironique... Je m'arrûtc pour prendre une cigarette] J'ai un tas de poches, je cherche un instant mo^ étui. Quand je sors ma main, un soldat des plun proches fait un bond en arrière. Je lui lais voir que c n'est pas un revolver, mais des cigarettes que j prends. Ses camarades le raillent, nous rions tou* deux. Je songe à l'énervement de ces hommes, lis r savent pas. Voilà des jours qu'on se tue. Les diables japonais en ont tant abattu, autour de ce gars, i sans se laisser entrevoir jamais : tout lui est deveni^ suspect.

Me voici donc élevé au rang d'espion, d'espioa e guerre, cequi m'honore, et tous ensemble, Icschevaii suivant, nous nous dirigeons vers une maison d de quelque cinquante mètres. — La cour est pleira de soldats, de chevaux, — Une grande pièce, qu'é claîrent quelques bougies collées sur une table. Deu! ou trois ofliciers y sont rassemblés. L'un est éteodUi l'autre écrit, le troisième fredonne un air cosaque qi je connais bien, si triste 1 U me serre les mains en n

EN MANOCEIOURIE

buhaitant la bienvenue. Nous avons voyaffé enseï lepuis Irkoutsk. Je lui raconte mon histoire; il

toutes les couleurs au sou3-oflicier, humble; iBvré, et souvent il répète : Fransouski offitsir.

Je suis, malheureusement, moi aussi, très éiiei et lûché. Je refuse de retourner dans la maison je viens. L'officier s'efforce en vain de me ret

INon ! je logerai dans un autre village ; j'invoque Vision an-élée de me rapprocher de Moukden Ireux être demain â l'aube. Et je pars.

I La nuit était superbe, respirait une telle sérénité, 1 tolme si paisible ! Boum ! hui'lait le canon : « Nq sommes en guerre », me rappelait sa voix, — Un t de cheval se rapproche. Je pense aux Khongousa Je n'ai pas de revolver. J'arrive à hauteur du caval qui me reconnaît au clair de lune. Encore un avec qui j'ai bu du Champagne à Rharbine, ah! noce et massacre ! Nous mettons pied à terre et causons. J lui demande son impression générale. Brutalemei^ d'une voix rageuse et lasse, il me crie ; k Nfl sommes foutus ! »

Je ne savais que dire et, dans le silence, je reg] is tristement ses traits hâlés, son visage creusé, l eux enfoncés où se lisaient des jours de privatioUg de lutte. Pois il reprit, comme heureux de ae Si ger : « Ah ! celte guerre ! dire qu'on ne les l jamais, les cochons! Savez-vous comment il faut^ battre maintenant ? Il faut faire comme vos Apacbi ne jamais se laisser voir, ramper sournoisem

^ son

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^*^eL

traîtreusement, et jeter un coup de fusil inattendu. Il faut vivre sur les genoux, se tapir dans des tranchées, se terrer comme des bêtes, tirer Dieu sait où, ou rester immobiles des journées entières, à voir les camarades tomber tout autour... Et, nous autres Russes, nous ne sommes pas faits pour ça. »

Et cette critique évoque en moi la vision de nos collines où se dressaient des hommes, des chevaux, tandis qu'en face, chez Fadversaire, se distinguaient à peine des ombres qui rampaient. C'était à Tachitchao.

Il me donna de vagues détails sur l'ensemble des opérations. Il savait simplement que Tarmée de TEst n'avait pu exécuter son plan et se retirait lentement, que, sur l'aile droite, nos forces ne pouvaient résister à Fattaque formidable ; que les Japonais continuaient à s'avancer vers le « trou » qui séparait notre armée du centre de celle de droite; qu'ils y poussaient leurs troupes comme la cognée dans le chêne...

Il remonta à cheval, lourdement. « Adieu! — Adieu, » répondis-je. Il fut tué quelques jours après.

La canonnade se ralentit et cesse complètement. Il est environ 10 h...

13 octobre.

Le duel reprend à 6 h. du matin. Je pars pour Moukden. Je traverse sur ma route le village de Lou-dian-foun (j'écris ce nom comme me sembla le prononcer mon ma fou) où se trouve maintenant l'état-

EN MÂNDCHOURIE. 12

major général. Do nouveau, je revois des officiers bien astiqués, gantés de blanc. Chaque Tots, la mfinie pensée me vienl ; « Comme c'est clrange ! En voici qui connaissent le confort, un certain luxe de camp, et, a quelques kilomètres'â peine, les autres, capotes en lambeaux et couverts de boue ! Évidemment, les deux sont utiles, nécessaires. »

Un orage s'annonce. La pluie tombe bientôt à torrents. J'arrive à Moukden vers midi.

Les chevaux dessellés, je passe l'inspection. L'un est déferré ; l'autre est blessé au dos ; elles auront un jour de repos, les braves bêtes ! Plusieurs raisons me retiennent à Moukden ; dans les champs, que verrais-je de plus ?

La canonnade, toute la journée, est effroyable. Les Japonais poussent en avant leur gauche toujours, toujours... Lcup droite ne craint rien; elle vient de repousser Slackelberg, et des troupes nouvelles vont sans doute renforcer encore leur gauche, dans ces plaines que les Russes pensaient leur être si propices.

Je vais au quartier russe, près de la gare. L'avance des Japonais doit être maintenant grande : le bruit des canons semble si proche ! Je suis accablé de questions auxquelles je ne sais que répondre. La vérité est dure à dire. Des femmes d'olficiers préparent leurs malles pour partir à Kharbine, Et je sens quêta bataille est perdue...

Le bruit du canon me réveille à 3 h. du malia.] i G h., je pars pour le quartier général au villagi

j^^^ocl

de Lou-dian-Foun. Toute ma vie, je me souvîondrail de cette roule, transformée en marécage, encombré de charrettes noyées dans la boue.

Au bout d'une heure, je peasai tout à coup : e que d'officiers, que d'hommes, que de charrettes quîl vont vers Moukden ! » Et je tâchais de lire dans toutes ces figures sombres; je ne voulais pas croire encore. Une gène insurmontable m'arrêtait do queationuer. Je reconnus enfin un officier ; j'allai & lui : « Ça y est, i me dit-il, d'un ton qu'il tAchait de rendre railleur, ■ ramenant son bras du Sud au Nord, il ajouta, pon! m'indiquep le mouvement de cette masse : « Mouk^ den ! » Malgré l'état du chemin, je pris le trot vers]® Sud.

J'étais à 10 h. au quartier général. Le bruit des canons dépassait toute description. Dans les ruelles el sur la route, c'était l'encombrement habituel, 1 même founnillière. J'arrivai è un coude de route bordée de malsons. Sur l'une d'elles, flottait le fanion du générahssime. De nombreux officiers de tous grades aux uniformes variés, attendaient autour. L'es en selle, lances hautes, se tenait prête. Je m'écarta prudemment : « A cette heure, mieux vaut n'être pai pensai-je, et je guignai un monticule h iche, que surmontaient les arbres d'un temple,

MANDCHOURIE I' que mon mafou nomma Quan-gua-loun, Je commen-

■ çaî lentement l'escalade.

I Le terrain mouvementé était rempli de bivouacs, de I tentes alignées. J'entends soudain, derrière moi, en B chœur, la formule de salutation. Je me retourne, enlève B ma casquette : le géoéral Kouropalkine s'approche. Il I me rend mon salut, me fait, de la main, un g;esle

■ alTable... » 11 est vraiment impénétrable n, pensais-jc I en le suivant des yeux. C'est exactement le môme I homme que l'hûte du wagon, qui surveillait l'autre

■ jour le défilé. La même allure jeune, naturelle et

■ simple, la même tranquillité, la même force, les mômes w traits souriants, tout empreints de bonté et aussi

d'énergie, le môme ensemble de respectability . Je

songe à toutes les difficultés, qu'il lui faut vaincre,

aux responsabilités terribles qui lui incombent, et

L je me rappelle ces mots d'un officier, un jour, à

■'Liaoyang : « Je suis entré le voir, désespéré; au bout

■ d'un quart d'heure, j'avais retrouvé près de lui le

■ calme, n

I I La montée était dure. Je dus mettre pied à terre. BfTirant mon cheval, j'atteignis le sommet et je visitai Ile temple. Toute une paroi surplombait un ravin; ndeux entrées, une de face, l'autre latérale, donnaient ■accès dans une cour intérieure où un vieillard à bar- ■biohe rare et grisonnante, aux mille rides, vous ■Accueillait de son plus beau sourire qui fendait sa ■bouche édentée. Le petit temple ne comprenait Rqu'une salle très fraîche, où des restes légers de nieux parfums faisaient baisser la voix. Sur l'autef , 1

LA BATAILLE DU CHA-KIIO ■ônait un Bouddha ventru et serein ; nombre de sta- Hies, petites ou grandes, quelques-unes de porcelaine, lui tenaient compagnie. Aux murs, de belles images sur papier représentaient les nombreuses lortures du damné ou le paysage habituel avec le grand arbre I penché et le petit lac calme, où se mire, au pied de la

colline, la pagode minuscule.

^^^^ Au dehors, dans un coin de la cour, un arbre aux ^^^Bttjilles jaunies tend ses branches : h chaque souille ^^^Ki vent, tombent des coccinelles innombrables ^^^Butes nuances, jaunes, noires, tachetées, unies; ^^^Efttementsen sont couverts.

^^^p Notre canon continue h tonner. Mais, hélas ^^^"apprends vite : tout notre effort consiste malntennnl à retenir le flot envahissant des Japonais, pour permettre à rarmée de l'Blst, si éloignée, de se replier sur nous. Et je sais aussi pourquoi tant d'ortieiers, tant de transports se dirigent vers Moukden : l'ordre de retraite générale a été donné hier soir. Les Japonais sont sur la rive gauche du Cha-Kho : à qui sera la rivière?... A quoi bon rester? Je suis écœuré de cotte tuerie savante, mécanique, à dislance. Je retournerai à Moukden.

Je redescends au quartier général. J'aperçois \ instrument bizarre, grotesque en ces lieux, dont 1 vue m'avait échappé : une sorte de tourelle en fer, de construction légère, une tour EilTel de quatre mètres surmontée d'unelargeroue à ailettes, tournant a et, en gros caractères, ae.ro... quelque chose, je i . Chicago... « C'est bien ça, gromm

EN MANDCIIODRIE

lai-je découragé, la guerre, maintenant., cesl Chicago, Saint-Étienne, Fives-Lille, des iaboraloîres el des usines, m

En route, la pluie se remet à tomber. Elle se fait si violente que je cherehe un abri dans une maison, dont le toil seul et les murs restent. Des soldats sont là, qui attendent aussi ; j'ai du café, du cognac ; je les leur donne ; je voudrais leur donner tout !

Ah! ce retour! celte boue épaisse couvrant les routes encombrées de charrettes de la Croix-Rouge ! Les caissons, les fourgons se succèdent sans relâche, dans les deux sens ; l'eau monte souvent aux essieux; les lourdes voitures s'embourbent malgré les efTorls désespérés des chevaux, qu'excitent les hurlemenls des hommes. Dans les champs détrempés, des fantassins passent, beaucoup saiis armes, le bras, la tète enserrés dans des linges. Sur une voiture d'ambulance, dciLv sis(ras, jeunes, causent en riant. Que font-elles ici, malgré les ordres du généralissime qui ne veut point de femmes sur le champ de bfllaille ? Elles sont venues voir et rient de leur escapade !

Un soldat traîne un petit fine rétif qui, pour tout fardeau, porte un tambour crevé.

Tirées par des chevaux ou des mules, sans ordre, attelées en hâte, souvent six, sept bittes h la même voiture, de lourdes charrettes chinoises suivent la file aussi et transportent la fortune de la famille, tout le bien sauvé. Et c'est sur du gaolian un amoncellement d'objets bizarres, armoires, tables, des canards,

bra

des porcs et, juchées au plus haut, des femmes morues berçant leurs enfaols. Autour du véhicule, marchent les hommes; ils portent souvent, en balancier, aux deux bouts d'une 1ong;ue perche, deux paniers qui contiennent chacun un biihé très sage.

Us fuient la guerre, eux aussi. Derrière, la maison brûle, est pillée ; les portes, les fenêtres, tout vc qui it bois est arraché ; la récolte est perdue ; que faire utre que fuir ?

Dans la boue, fouettés par la bise venue des lerts de Mongolie, sous le ciel d'orage, Russes, Chinois, charrettes, canons, soldats valides, blessés, enfants transis, le flot tout entier s'en va vers Moukden. Derrière nous, là-bas, sans relAche, tapis dans leurs tranchées profondes, dans leur chambre aux machines, les Japonais donnent des ordres ou manipulent des instruments de précision, et l'arrosage continue. Je traverse l'embranchement du chemin de fer [uî va à Fou-Choun. Là se trouve un camp de la lix-Rouge, et je pense, en longeant la voie, qu'en ! je n'ai vu que peu de blessés, quoique les doivent être fortes. Je m'entends appeler. A la ■rte d'un fourgon, j'aperçois un gros bonnet do la lix-Rouge. Je lui confirme les mauvaises nouilles el lui demande si les pertes sont nombreuses. [Oui, me répond-il, la figure grave. — Combien? Plus de cinquante mille ! )i Ce chiirre me stupéfie, viens d'assister à plusieurs jours de bataille ; n'ai pas vu cinq cents blessés, et j'entends parler vingt mille morts, de trente mille blessés ! EHa

|;N MANDCnouniE <m sik'ncf de la « belle ouvrage », l'usine

La journée du 14 marque, praliquenient, la fin de 'arlîon générale qui avait débulé le 10. C'est le 10, 1 effet, que la ligne tout entière fut cngiige''e à fond. 'est le 14 que la grande action finit. Qu'on m'ensnile bien : la canonnade va durer cinq jours encore, lais sans grand résultat : les positions des deux Iversaires vont rester à peu près identiques. Le 15, situation est stalionnaire. Et voici, pour moi, ■mmence le mystère.

Rentré à Paris, je viens de relire les rapports^ :, dont je n'avais pas eu connaissance en M^ lourie. Cette lecture, loin de m'éclairer, ique les faits, me les embrouille. J'ai montré t

situation, au 14, était critique. A Moukdj ird dans la nuit, j'appris que le succès de la (

japonaise prenait, pour les armes russes, i proportions désastreuses. Un bataillon japonais a même réussi, disait-on, à s'engager entre notre Aet, et notre centre ; le général Kouropatkine risquait a 'être tourné, coupé.

Que se passa-t-il? Les rapports russes nous pariÊI :de renforts qui auraient réussi à arrêter la marche'! l'ennemi. Les rapports japonais semblent dire quâ,^ aient fixe la limite de leur avance â i du Cha-Kho. Or, d'une part, si le général i

npatkin

sa droite, ses rése

b^étaîent point suffisantes pour arrêter définîtivel

LA BATAILLE DU CITA-KHO un ennemi décidé à profiler de ses avantages; d'aulr part, je croirai difficilement que les Japonais se s contentés des rives du Cha~Kho, quand Moukden s'offrait, à quinze verstes à peine, Moukden, ses maisons, ses ressources d'hivernage, son marché, ses provisions ; leur marche en avant eût-elle contînuéj que l'évacuation de la ville eût été bien probable. Cai Tarmée russe, coupée, débordée, n'aurait point eu Ifl temps, je crois, de préparer, sous Moukden, une déi fense sérieuse, malgré les positions très fortes qu'clli possède, m'a-t-on dit, au Sud.

Puis, où donc étaient tous ces renforts dont parlenl les rapports russes ? Dans ces derniers jours de ba» taille, les troupes tout entières avaient donné un suM prème effort, jusqu'au dernier homme.

Epuisement des Japonais, épuisement physique, total, manque de troupes fraîches et de munitions' expliqueraient tout, et de façon bien plus compréhensible... Mais je voudrais bien savoir ! El je n'aijamai

Le 15, la situalion demeura donc stalionnaire. 1 canonnade fut violente, pendant la matinée. Vers 11 h-, elle se ralentit, s'espaça, enfin se t avant-postes russes occupaient la rive droite d^ Ciia-Kho, les Japonais la rive gauche, et déjô, sani perdre de temps, chacun de son côté creusait, creuJ

Les 11, 13, 13 et 14 acicbre, ïés Russes seuls, m'a-t-oi llrl^rent uni; tnnyenne de BU.DOD prnjecKJes par jriur. (Le cota d'un shrapnell est d'environ BO frani^s).

EN MABDCIIOrRIE Ifiit. Après la lutte d'arrosage, la lutte de bêches. Je quilte Moukden et j'arrive au petit temple dans la matinée du 17. L'arlillerie tonne sans relâche. Au moment d'escalader la colline, J'aperçois sur ma droite un rassemblement. J'y vais. Six hommes poussent à bras un canon comme je n'en avais encore jamais vu, un gentil petit canon, sur deux roues, dans la houchc duquel est fichée une grosse bûche. a hommes s'arrCtent à tout instant, répondent aux Vijuestions mullipliées; on regarde, on tâte. Qu'est-ce e ça peut bien être? Je grimpe là-haut.

Assis sur les marches du temple, pointillé de la télé tux pieds de hôtes à bon Dieu, un officier me met 1 courant. Il allonge le bras, me montre en face de ■nous, sur la rive gauche du Gha-Kho, près du vil- F'îagede Loun-dzian-toun, un petit monticule, encadré de quelques aulres, une chaîne de hauteurs, courte, isolée dans la plaine immense. Un arbre tordu lui fait ' un panache qui se balance un peu de travers, sur le

Icbié. C'est la n Sopka Poutiloiï d.

Les Russes occupaient primitivement cette hauteur. Dans la nuit du iîi au 16, les Japonais s'en emparèrent. Dans la matinée du 16, le général Kouropalkine décida de la reprendre. On l'arrosa de shrapnells la journée enlière. Vers 6 h. du soir, l'assaut ^t ordonné, mais sans succès; les Russes passèrent la nuit sur le versant et reçurent des renforts de Slac- I kelberg, dont la retraite était définitivement effectuée :

une vingtaine de bataillons de la 5* et de la 9' divin, à 4 h. du matin, l'altaquE

LA BATAILLE DU Clli

KUO

le boucherie ! Noa J

force cette fois : o Ç'aété atroce; l hommes sont ai énervés par tous ces jours de bataille J qu'on ne fit pas de quartier. En une heure, à l'orme'! blanche, tout fut fini. Les cinq ou six tranchées 1 qu'avaient creusées les Japonais débordaient de ca- I davres. On fit à peine ISO prisonniers ».

Et il ajouta : « Ce n'étaient plus des humains, mais | de vérilablea fauves. J'ai vu un homme du 19' régiment, blessé à la main : il avait, de toutes ses forces, plongé sa baïonnette dans le corps de l'adversaire; l'élan l'entraîna, il tomba sur le Japonais à moitié J mort; sa main, par hasard, rencontra la bouche, et | l'autre y planta ses dents. Nous avons pris douze ] canons : une batterie de campagne (les batteries japonaises sont de six) et cinq canons de montagne, c'est un de ceux-là que vous venez de voir, en bas,

et un pom-pom (Hotchkiss).,.

Et vos pertes?

dit simplement : >< J'ai entendu dire que d'un j ré^ment deux officiers restent. »

Et je n'ai jamais pu savoir le nombre exact desl pertes. Mais enfin, c'était une revanche. Les RuBseaJ avaient enfin chargé !

Sur la droite, cette terrible droite, tout parait s calme maintenant ! Je n'ai qu'à embrasser du regardl celle vaste étendue pour comprendre que l'alTaire « Pouliloff » n'est qu'un incident, glorieux sans doute^J mais sans infiuence sur l'issue finale des opérations, j et, découragé, je me prends ù murmurer en redescen-' dant vers la plaine: « Les Japonais ne voudrontrils.l

EN MA.NDCHOURIE pas reprendre la colline à l'arbre cette nuit? Er bas, dans le village, la foule grandit autour des l'Canons, que je photographie sur toutes leurs faces, f Un souB-olïicier écarte, sans que je lui demande quoi Ique ce soit d'ailleurs, tous ceux qui peuvent géncr Imon objectif.

1 affaire ô Tétat-major, Je pénètre dans la E salle d'une fandza. De nombreux officiers causaient, F consultaient des cartes, buvaient du th^. Un air de ■ joie détendait les visages... Je me mis à écrire.

Un pas d'hommes, au seuil de la porte, me fil llever la tête. Escorté de deux Russes, la main droite Pentourée de linges, un Japonais entra. Ses vfitements de drap disparaissaient sous un pantalon et une veste khaki. Il pouvait avoir un mètre soixante-cinq ou un mètre soixante-dix,^ un grand Japonais. Ses épaules larges, ses mains épaisses, son port cambré, lui donnaient un air de lutteur, d'athlète. Les yeux étaient intelligents, à peine bridés; un sourire de gêne découvrait les dents blanches. 11 salua poliment, enleva son képi, se courba à plusieurs reprises. Les officiers le contemplaient, tâtaienl du doigt ses vêlements ; il restait impassible. Un capitaine se détourna et se mil & parler, en russe naturellement : mes regards allèrenl dans la direction etje remarquai pour la première fois Lun individu en civil, au teintmaladif, au nez prononcé, Là l'expression sournoise et fausse. Une sorte de hibou l-malade, jeté dans le grand jour. C'était l'interprète, un vuiétis de Polonais et de Japonaise, me dit-on. La conversation s'engage. On pose des questions au grand

tA BATAILLE DU CHA KHO

« Jap ij : numéro de son régiment, de sa brig: Il répond poliment, d'une voix douce, et sort de s poche un petit carré de papier comme ils en ont tous,| où est inscrit son nom, son régiment en russe. L'interprète traduit d'une voix lasse,

— C'est vrai ! - — dit à plusieurs reprises Vorficieri qui contrôle et vérifie.

Et le Japonais quitte la salle.

Je pars bientôt après. J'arrive tard à Moukden.J J'ai ti'ès faim. Je vais au wagon-restaurant des ofO-B ciers. Je suis le premier à annoncer la prise de I u Sopka Poutiloff ». Un officier reste sceptique. 11 s love et me dit en partant :

— C'est pour compenser la perte d'une cinquan-^l laine de nos canons, ces jours-ci.

Nous avons perdu cinquante canons ! en voici la] première nouvelle. Ah ! décidément, dénombrer lesJ effectifs, évaluer les pertes, les canons perdus, j'yî [■énonce ! Sur un front de quatre-vingt verstes, ; donc parcourir toute la ligne, noter le nombre deS'| blessés, compter les pièces prises!

Le canon se fait entendre durant la nuit.

Le 18 octobre, à l'aube, je vais ;\ la gare. Oit| m'annonce la reprise de la station Cha-Khu. Pauvre station ! reprise et perdue, perdue et reprise, elle doia être dans un joli élat '. Et ce point n'est qu'un détailj aussi ! La canoiuiadc cesse dans la matinée.

Au 19 octobre, je trouve dans mes noies: « Coupi de canon espacés, situation stationnaire. »

190 EN MANDGHOURIE

Nuit après jour, durant une semaine, des hommes ont crevé de faim, de soif, se sont fait tuer sans un murmure. Des faiblesses se sont sans doute produites, des retraites hâtives, en désordre, des paniques même ; mais cinquante mille hommes sont hors de combat, blessés ou tués, et quelques kilomètres sont gagnés ou perdus...

Au 20 octobre, je lis : « Dormi toute la journée, calme plat ». La bataille du Cha-Kho est finie...

22 octobre.

Le souvenir des blessés me suit comme une obsession. Quelle boucherie atroce! Jusqu'ici, je n'avais aperçu que des hommes dans les hôpitaux, à Kharbine. Ils étaient convalescents, pour la plupart vêtus proprement; mais ceux de Fautre jour!

J'ai été hier au Grand Etat-Major. On ne tirait pas un coup de canon : c'est bien fini. J'apprends qu'entre les 12 et 13 octobre, le général X... déclara : « Nous ne reverrons jamais Moukden. »

Courte canonnade, ce matin, jusqu'à 10 h. Les Chinois fugitifs encombrent les routes, emplissent la ville. Us sont sans gîte : il gèle à pierre fendre, la nuit; c'est une indignité. Nous continuons à être en butte aux jalousies de nombreux officiers et de plusieurs journalistes russes. Ils ne peuvent admettre que nous vivions dans une maison confortable, et que celle-ci ne soit pas immédiatement changée en hôtel (( russe » , c'est-à-dire en lieu mal famé, propice aux ivrognes, au tumulte.

Un journaliste russe propose aux correspondants étrangers de collaborer à un journal, dont on ne fera qu'un tirage, et que Ton vendra en Russie, au bénéfice delà Croix-Rouge. Notre collègue russe est très enthousiaste. Il a trouvé un grand journal russe qui accepte de nous éditer ; on lira même un article inédit de Tolstoï. Il affirme que le seul censeur sera rimpératrice-Mère. On verra bien. Pour ma part, voici ce que je vais leur offrir^ :

correspondant de gv^rre, Moukden {Mandchourie).

Paris, le 1" mai 1904».

Monsieur et cher confrère.

Désireux de tenir au courant nos lecteurs sur les événements de Mandchourie, nous nous sommes décidés à faire appel à votre compétence technique à laquelle rend hommage l'univers entier. A lire les articles de vos collègues en Mandchourie, à voir combien peu ils parlent des opérations militaires, on devine une incompétence à laquelle vous seul faites exception. Un article mensuel vous agréerait-il?

Quel que soit le nombre de vos lettres, elles seront

* Par la suite, le projet n'aboutit pas.

* Liîttre trouvée le 22 octobre, par l'intéressé, dans un coin de la poste, sur le parquet : elle était enfouie sous des fragments de vieux journaux, une épaulelte, un morceau de fromage, une boite à sardines vide.

MomieurO. Sabi-etache,

Directeurde la Nowelle Actualité, Paris.

les bienvenues. Le conseil d'administration, spécialement à ce sujet, me- charge de voua i pour chacune, trois millo francs, — désolé, croyez-li I bien, de ne pouvoir faire plus.

Agréez, monsieur et cher confrère, l'expression da ma prufondo oslimc

Le Directeur.

Grégoire Sarhetaciis.

^^^B Monsieur le Directeur,

Je n'ai trouvé qu'aujourd'hui votre aimable lettre. Comme vous, je déplore l'insuflîsance des articles qu'expédient mes collègues. Il est incompréhensible, n'est-ce pas, de les voir s'étendre complaisammenU sur des descriptions de stations, de buffets dans les] gares, de rues, de sites plus ou moins pittoresques, 1 quand la guerre, cette grande guerre, unique dans les annales du passé, se déroule sous leurs yeux et s'offre, s'ils en savaient tirer parti, comme un sujet de considérations fécondes, tant sur la mise en pratique dea tactiques actuelles que sur les réformes à venir. Je vous adresse, ci-joint, ma première étude.

Début de la Correspondance telle que ta reçutM. Sabre{^ tache, après visa de

L'année russe, au début du règne des Rourîck n'étain

^qu^

KN MANn^dOUniR

■modilja le calilire.

Les premiers RomanofTB

clian^êrent les pièces, l.o Gramie Catherine donna une importance spéciale au corps des|^|m^^^^^^|

Je n'insisterai point surles transformations subiesfl B^^^^BBdans les temps modernes: elles sont connues de tous.

Je dirai pourtant que la gucrre^^^^^''^ Ci-imèe et la guerre presque nussi j^^^^l^H^I^'^^ Balkans rëvi^'Itrent ^^^HHH^HH^^^^^^^^^^^^H

l^^^^^^apr^a les changements du fusil et de

l'aptillerie exposés plus liant, la suppression, ctiMand-

chourie, chez les cosaques, du port de In lance.

Rapidement je passerai maintenant en revue les faits

[■ marquants de ces derniers mois, pour on arriver à la

pr 1^ sen t e^^^^^^^^^^^HI^^^^^^^H

Des le début de la guerre, ou put constaler HHH

L'attaque de Port-Arlliur, le|

L'attaque de Vladivostock n'était pa£^^^H|^|^| ^^^^mm^|et tes cosaques du ^énérai||^m^| bien que formant une troupe hardie et dévouéc^lB

dans le gaolian où rien ne permet de distinguer k la^ ^^^^^^^^^H^^^^^^^^^. Les correspondants ont sans doute trouva un accueil empressé -, mais^^|

^anilzas, dormir en plein air

Si l'ort-Arthur venait à'

il est probablf que ta sil.ualioii de Liaoyang et morne de Moukden|^B^^^^|^^^^^^^^^^^^^^^^|

pifeceade 120, Nombre de pelils postes seraienl^l^J

24 oclobre,

Dea amis m'ont mené, l'aulre jour, à la priât chinoise. Nous sommes enti^s d'abord dans un^ grande pièce, un peu sombre : le Tribunal, L'interprète qui nous servait de guide nous prcsenla aiû juge: un vieux mandarin affable, avec de ] lunettes, 11 avait grande allure, l'air pas très mi^chant. ' Il nous oITril des sièges. Il se Icnnil assis derrièrft^ une sorte d'eslrade, un peu supélcvfie : devant lui, doH Chinois étalent agenouillés, lèle basse, car l'iHiquetto veut que les plaignants ne regardent point le juge. Un greffier lisait, en aHiculant très vite : le magistrat suivait, les yeux sur une longue bande do j papier étroite, couverte de signes. La lecture achc- 1 véc, le greffier prit un pinceau enduit de peintura T ronge, vint aux deux hommes ft genoux, leur bar- 1 ^jhouîlla le pouce et, l'un après l'autre, ils imprimé- à

EN MAKDCHDITRtB [k^nt leur doigt sur le papier il« jugement, en guise ï'de signature. Il s'agissait d'une vente do proprië ^inc dit-on. Nous all&mes oiisuit<; au lieu où sontg îi'més les prisonniers.

Chaque jour on les amène lii, d'une autre pri^ V;Situce je ne sais où. Ils apparaissent devant le juge, '■«ont interrogés à nouveau. En Cliine, pour être condamnés, les coupables doivent avouer eu.T-m^mes leur faute. S'ils nient, ils restent là jusqu'au soir, puis sont reconduits à l'autre local. Ils partaient justement comme nous arrivions, et sortaient en foule du cloaque où ils étaient entassés depuis l'aurore. Quels visages de crime, de misère et de souffrance, hôves, noirs L4e crasse! Ils n'ont plus de natte, mais une tignasse Ëjfépugnante qui couvre leurs grands yeux fous. Ils ■«squissent des génuflexions en passant devant nous, ■'demandent l'aumiine pour aclieler de l'opium. Us Btrainent une cangue , grosse pièce de boïs qui ■dnserre les chevilles. Ils sont couplés : les chaînes I résonnent.

Un surtout me frappe... Il est presque nu, son

l:eorps est couvert d'ulcères. La cangue ballotte le long

Ide ses jambes, maigres comme trois doigts, tandis

f qu'on le transporte, car il est devenu trop faible pour

marcher. La plupart, même innocents, avouent bien

vile. Ils préfèrent la mort k cette vie atroce, Colui-lâ,

quelques mois en ont fait un squelette. Mais, me dil-

.on, il ne veut pas avouer ! Le spectacle est horrible.

f'On hisse cet homme dans la voiture. Sur le point de

1 regard tombe sur moi et \c, t

cloué sur place... Qluel mépris, quelle obstinatioia farouche dans cel œil, si près de se fermer pour (o* jours!... « Un chef de Khongousos » inurmucc-L-on.J Un rude homme, en tous cas !

Aujourd'hui a lieu une exécution, dans raprès-raitil. J Ces cérémonies prennent place en dehors de la ville^C au bord d'une plaine dénudée. J'arrive Irop IÔI..J J'aperçois, non loin, une sorle d'ouvrage en briquc,n circulaire, haul de deux mètres environ. Un chapiteau le recouvre. Je m'approche et me hisse au bord de cette margelle. Au fond sont éparpillés des crôncs, des touffes de cheveux. On jette là les têtes des ex^ culés, que les parents ne peuvent point racheter j les enfouir dans un cercueil : leur àme ne connu jamais le repos, mais revivra éternellement dans l corps de bétes immondes.

Un son de trompes, des flûtes aigres, des coups d gongs repétés et graves. Le cortège débouche. Toit) passe si vite que je garde seulement le souvcnin d'une escorte au galop, de cavaliers, deux h deujfl se séparant, s'ouvratit en larges cercles, d'imr bannières, magnifiques, longues, très étroites, à fon( blanc, avec de grandes lettres de velours noir; quel ques mandarins, je crois, puis une charrette lancée^ l'ond de train, un arrêt brusque, un homme jeté sur h sol, â genoux, les mains au dos ; une main puissaniâ lui fait baisser la tète pour dégager la nuqut lame large ; un son mat ; une tâle qui saute â un du tronc, d'un seul coup, et une foule qui se rue a^ tour du cadavre, comme des chiens à la curée.

EN MANDCnnUR

L'escorte, les mandarins, ont disparu sa j'aie pris garde. Le boun-eau tire un papier jaune, J l'arrêt de mort, — le macule do sang : preuve <; justice est faite. On place le cadavre dans la chi rolLe : elle repart au galop du cheval. L'iiomme { sabre circule parmi les lilrangers, fait la quite i mérite son coup de maître : il a une bonne figd ri'jouic, honnête. Qu'est devenue la tête ? Un indigo s'offre à nous la faire voir. Nous le suivons, A I kilométie envirou^se trouve une humble fandza. , ras du sol, une trappe. Notre guide l'ouvre. Au foin de celte boUe, une tôle livide, les yeux un peu ouverts. Je suis étonné de rindifférence qui m'a semblé empreinte sur la figure du condamné, durant J quelques secondes qui précédèrent son exécution» me rappelle maintenant ce quel'on me disait, derniêJ ment, à la prison. Le jourde samort, la famille — quanl elle a le moyen — achète quelquefois le bourreau. Celui-ci remet à la victime une forte dose d'opium , qui

» l'insensibilise.

J'ai passé l'après-midi à la gare. J'errais sur le quai, sans but. Arrive un convoi de blessés dont on remplit un train de la Croix-Rougc en partance. Je m'en vais, je regaixle ailleurs. Une sorte d'aimant me ramène aux civières. J'entends une voix derrière moi : « Monsieur de La Salle, comment va va? Qu est-ce qu'il y a i' Vous avez l'air de porter le diable en terre ! Tiens, des blessés ! Venez au buffet, je vous offre un verre do bière. « C'est le colonel X... Il me parle des Khongouscs qui infestent la frontière mongole, la

région du Lîao. Ils seraient organisés d'une façon pan faite et commandés par des officiers japonais. UrU première bande, forlcde plusieurs milliers d'hommeSi lenle de détruire la ligne du chemin de fer. Une s conde, moins nombreuse, attaque ks convois russï Une troisième va chercher, dansla plaine de Mongolie, lo bétail et leschcvauxdontrarméejaponaise a besoin. De cette façon, les Japonais emptelient non seulement les Russes de se ravitailler dans celle région d'tile" vage, mais les placent dans l'obligation d'eJtpèdier det renforts à la frontière de Mandchouric. Tout cela n^ semble pas mal organisé ! Je doule qu'une combinai son pareille germe jamais dans l'esprit russe.

J'ai pris, depuis le départ de Li-an, un boy provi-J soire, un grand éehalas qui parle anglais aussi biâûl qu'il travaille peu. Il m'a avoué qu'il n'a jamais « fait! boy » auparavant. Ça se voit. Je voudrais bien codoJ naître quel intérût l'a poussé à Moukden ? Après dîner^ deux amis cl moi, nous sommes partis en ville aveol le boy comme interprèle. Nous lui expliquons ce qu'esta une tournée de Grands-Ducs. Il prétend comprendre.., A l'extérieur de la haute muraille, il nous mène d quelques maisons borgnes; les occupants rofuscnn d'ouvrir. Nous remarquons au loin une clarté roi» geàtre qui emplît un coin du ciel. Un incendie, Noud nous dirigeons vers cell« lumière. Une nuée d'indigônei se suivent à la file, en poussant de grands cris. IldS balancent un seau h chaque bout d'un long bâton et vont l'emplir ft la mare voisine. Nous arrivons bientùl près de la maison en feu. C'est un magasin, le toit

ICN MANDCaoURIE

est dûjà effondré. Les soldats russes essaient ment d'ëtablir un pea d'ordre. Nous pataugeons une bodC noirûU'e. La rue est vaguement éclairée les (lammes qui lèchent les poutres. Des cenlaini Ctiinoia hurlent, se bousculent, vont et viennent leurs seaux. On dirait une scène de pillage, ma acteurs, quoique si alTairés, rient aux iScIafs, s'interpellent joyeusement; ils prennent cet incendie eommR un amusemcnL. De grands étendards, tenus par des hommes, (lottent et s'entremêlent. J'ignore ce qu'ils représentent. Quelques-uns sont superbes, de couleurs cclatanleSj avec de beaux caractères compliqués. Je pénètre dans la maison : le sol est noyé sous une boue d'où monte une odeur de marécage. De nombreux Chinois plongent dans les seaux qu'on leur apporte des pompes de cuivre minuscules, pareilles fl celles dont on arrose les (leurs. Un petit jet d'eau, ridicule, part et va éclabousser les grosses solives vermiculées d'étincelles. Tout danger est écarté pour les maisons voisines; le feu sera bientût éteint. Je reviens dans la rue. L'n officier russe, sur le faîte du toit d'à côté, semble donner des ordres à des soldats, en bas ; ^^^^çeux-ci déroulent un gros tuyau d'aiTOsage, mais où ^^Kvont-ils trouver l'eau?

^^F Un vieux mandarin, vêtu de soie jaune, passe eti F t^carlanl la foule. Malgré son impassibilité, sa figure

I décèle un peu d'ennui. Il doit être là par devoir.

I Mais cemagasin incendie luiimportc peu. Ce lumulle,

I celle boue, tous ces gens lui répugnent; il voudrait

^^k bien Cire rentré chez lui : il prend de grandes pré-

cautions pour ne pas salir ses socques blanches. La foule ondule, me pousse de droite et de gauche. Je suis assourdi par tant de cris. Ils redoublent soudain, dominés par des voix russes, impérieuses; des officiers, suivis par de nombreux cavaliers, émergent de la zone de lumière et s'enfoncent aussitôt dans la nuit, au grand trot, avec des bruits de harnachement, de sabres battant les flancs des bêtes, de sabots qui luisent, vers la porte du Sud, les positions. Nous rentrons : la tournée des Grands-Ducs est finie.

25 octobre.

Un vent terrible, durant la journée. De la ville à la gare, ce n'était qu'un nuage de poussière. Je suis rentré noir comme un nègre : je la prends en grippe, cette route !

Dix minutes de ville, à se débattre avec les voitures, les troupeaux de bœufs. Un quart d'heure à la porte, quelquefois, à attendre qu'un jour se produise où Ton puisse s'engager ; invariablement, des soldats menacent de vous crever un œil, ou celui de votre cheval, avec leur baïonnette ; ils portent leur fusil comme un ouvrier sa pioche. Ça me rappelle le régiment : « Appuyez sur la crosse ! » Quelquefois c'était simplement « Quat' jours ! » Une plaine où se lient un marché de bœufs et de chevaux. A droite, un temple avec des poutres peintes en rouge sombre, et transformé en hôpital ; à gauche, des boutiques en plein vent, des cui-

ines, des bi-uils de friture, dea étalag'es de potn lOircs immangeables, de noix, de marrons minuscuT que les Russes décortiquent, mâchonnent la jourt entière. Puis une route banale, environnée dechampi maintenantnus et tristes. Des cosaques se poursuive! au triple galop, en poussant des cris ; des charrettes caholtcnt des sistras, des officiera de tous grades, grands, petits, gros, gras, maigres, blonds, bruns, sales pour la plupart. A gauche fume un four à briques. Un fil télégraphique manque de vous décapiter : le poteau est cassé depuis des semaines, on ne le lépar^ pas. Un tournant odieux, que les conducteurs pre nent au grand trot, sans savoir ce qu'il y a derrière Viennent quelques maisons en torchis, misérables. L'une, au fond d'une cour, est peinturlurée de vert violent i une pancarte annonce « Pharmacie « ; à droite, une petite mare; un mur entoure le jardin au milieu duquel s'élève la cloche blanche du monument coréen. Puis, à gauche, de grands bâtiments, des magasins, un dépôt de cavalerie. Au fond, les sifflets des locomotives.

Je coupe quelquefois au travers du quartier russe :

une trentaine de maisons basses, en briques, toutes du

mfime type. Elles sont numérotées, sur le mur, d'un

chiffre énorme, peint en blanc. Là se trouve la poste,

■ la censure. Une plaine encore, avec quelques lentes.

Fa proximité du quartier russe, sur une voie de garage,

' lo tiîun interminable du gènéraUssime, le wagon-res-

tuurant, les wagons des alUicliès militaires, quelques

. wagons minables auxquels aboutit un réseau de fils i..^

HOUKDKN

le lélégraphc. Des fils télégraphiques s'enchevôlrenl sur le sol, à moitié enfouis par le passage des ch©vaux ; une place circulaii'e, encombrée de voitures, i pousse-pousse; de chevaux tenus en mains par de^ soldats, cinq à six marches : la gare.

Souvent, je tourne à droileen quittant la station, eH j'arrive bientût à une rue occupée uniquement par dea marchanda grecs, caucasiens, juifs le plus souventj Chacun vend les mCmes produits ; alcools, conserves^ bottes, poissons fumés, fromage, bière japonaise^ Champagne, naturellement ! Des groupes de e marchandent, échangent des bourrades avec les Chi nois.

L'autre jour, trois indigènes s'élaîenl saisis d'un grand Cosaque qui aurait pu les assommer tous, et ils l'accablaient de coups inolTensifs ; l'autre riait, se laissait faire. C'était un Bouriate, du pur type mongolj bouddhiste comme eux. En expédition, ces Bourialefl vontsouvent, dans les villages, faire leurs dévotiond aux temples chinois. Ils parlent une langue bizarrej la plupart ne savent pas le russe.

De retour en ville, aujourd'hui, je suis rentré par ttid rue. J'avais négligé mes amis, depuis quelque temp^ De voir cette ruelle étroite, remplie de femmes l d'enfants qui lui donnaient un joli caractère de p familiale, se faire déserte dès mon arrivée, je m'agaçai jadis, Peut-être cédai-je à l'état d'esprit qui domine ej Mandchourie ; il est possible qu'à foi"Ce d'entcndilj parler d'assautn, d'attaques, de positions prisée < voulu moi aussi, devenir le maitre. Ms

je n ai pas s

EN MANDCIIOUnil'; urilié d'hommes, ni vcrsù le &im^, cl j'ai

ii dans ma conquête pacifique.

11 y a quinze jours, j'ai dit à mon boy de me changer quelques roubles contre des ligatures de sapèques. Il m'en rapporta des centaines. Je m'en bourrai les poches. Les premières fois, un enfant Iras audacieux, ou un bébé trop jeune pour avoir le temps de fuir, profila seul de l'aubaine. Mais le bruit se r{?pandit vite des largesses du «diable étranger », Petit ft petit, les portes restèrent entre-baillées, à mon approche, et je me réjouissais à les voir chaque jour un peu plus grandes ouvertes. La première semaine, j'aperçus à peine quelques visages d<idaigncux : des femmes se détournaient, hautaines, sous mon regai'd. Plus entreprenants, des gamins se risquèrent, timides ; puis des eniants restèrent hors de la maison, mais collés à l'extérieur des portes, prêts à disparaître à la moindre menace : et je leur jetais mes piécelles par poignées, en riant, et je passais. Je devinais derrière moi une bataille, j'entendais des rires, des cris : je ne tournais pas la léte. Vint le jour où les vieilles, puis les mamans, leur nourrisson dans les bros, se hasardèrent, déliantes... mois les jeunes femmes, les hommes, me boudaient encore.

Lentement, ma conquête progressa. Les enfants se fii'ent chaque jour plus nombreu.x...

Maintenant, à peine enli-é dans la rue, une voix perçante me signale ; il semble qu'un guetteur ail été désigné. Us peuvent être déserts, les quelque vingt n empire..

gros ventre, les chiens faméliques, les poules s'eff^^ rcrit... les |)ortrs font l'effet de disparaître, dt'jvcpseM une foulo. L'école, à droite, onlouréc de beaux arbre et d'ordinaire sonore do voix enfantines, psalmodiaiq leurs leçons, se vide, se fait soudain silencieuse." Du plus loin, les petits pieds soulèvent dans leur course une poussière légère, elles petites jambes vont et viennent : Us sont trente, cinquante, qui se bousculent, renversent les plus jeunes qui rient, se relèvent, et continuent leur course. VoilJima petite fille, si ciïrontée, qui n'a jamais assez de sous, la plus ardente dans la mêlée, à quatre pattes sur le sol, sans jamais abandonner son poupon très sale que, dans sa joie, elle tenait une fois la tête en bas. Voici le méchant fi la calotte noire, qui bat les autres ; voici les socques rouges, toujours à l'écart, un peu triste; le fiot m'atteint, des (lizaines de mains minuscules se cramponnentà mes jambes, aux étrîers, à la bride du loney, Mon cheval sait. 11 sait qu'il doit s'arrêter, être ne pas ruer, sinon la punition sera terrible. Il issi que c'est l'endroit où le maître lui donne un morceau de sucre, sans quitter la selle, pour le faire patienter, et il tourne tant qu'il peut la tête. Son œil semble dire : « Eh bien ! qu'atlends-tu ? Donne-moi le sucre, à eux les sous, dépêche-loi I » Mais aujourd'hui je veux me faire pardonner d'èlre reste plusieurs jours sans venir. Je mets pied à terre. Ah! ils n'ont plus peur, les petits bandits! L'un a bien trois ans, il se hisse sur la pointe des pieds, fait d'immenses elTorls

EN MANDCIIOURIE:

[ pour plonger su mnîti au fond de ma poch'^, jusqii^ )r. Je suis tiriiUUS pinw de tous cAtés, Une vh '

femme, courbée sur un bûlon, vout prendre part.

fi la fôle ; les enfanU la chassent ignomiiiicuaemenl;

la fillelte lui dit cerlainement.d"homblesinjures,d,t p bouche de forme si pure, carils rient tons aux éclî let jo tflohe de partager les sapèquea équitoMet fMais c'est en vain, les plus forts rossent les T.faibles, leur volent leur fortune — deux ou trois' I Urnes — Gelui-lâ me vient nu genou, il marcl 1! peine : sa main se referme ; il serre les doigts Irèai

■ Je ne veux pas qu'on le vole, il est si gentil ! Je le f 'lève et le confie ft une femme qui l'emporte à la fCar ils sont tons lu, les pères, les mères, lesgranî IsŒurs! Ils m'entourent, parlent très vite, et je distin- Igue souvent le mot Fagova ! Ils latent l't^toffe de

■ mes vôlementa, ma selle. Le cercle est compact : moi ■fit le poney bienveillant, au centre, toute une rangée l^c petites tètes ébouriffées, de figures éveillées, aiarO Tycux noirs malicieux, d'oià part un concert de

grêles, puis la haute laille des parents.

Me voici pauvre, ô mon tour. Les sous sont épui De leur fais de grands gestes désolés, mais ils secouent leurs têtes rieuses en disant « non », et ils récinmeiil aicore. Mon poney finît par s'impatienter : l'éci ïst si proelie ! Je remonte fi cheval. Les enfanta . feortent tant que je reste au pas. Plusieurs laii reposer sur mes jambes, sur les (liincs de la béie, main confiante. Je vais entouré de joîe, de de confiance.,, peureuses, naguère, ou méprit

les jeunes femmes me suivent d'un regard souriant.

27 octobre.

Je suis venu, hier soir, à Tiéling, distraire mon ennui. On m'indique deux hôtels. Un quart d'heure de pousse-pousse, à travers le quartier russe avoisinant la gare : quelques rues mornes qu'animent deux ou trois ivrognes. Le premier hôtel est comble. Arrivé au second, j'entre dans une grande salle, obscurcie de tabac. Des relents de graillon ; une vingtaine de tables, entourées d'officiers, de civils louches, auxquels tiennent compagnie une dizaine de femmes peu recommandables, mais qui ne tentent point. Le propriétaire affirme qu'il n'y a pas de chambre ; il me donnera un cabinet particulier pour la nuit. Il est tard. Dans une pièce voisine, un orchestre militaire fait ses préparatifs de départ. Moi qui suis venu un peu pour faire la fête, je voudrais déjà être de retour dans ma bonne chambre de Moukden. Je dors sur un canapé de ce cabinet particulier. Vers six heures, d'une chambre voisine, des bruits étranges m'éveillent. Je m'habille et sors.

Je vais à la recherche du missionnaire. Je traverse la voie principale de la ville chinoise. Ces rues se ressemblent toutes, que ce soit Liaoyang, Moukden ou Tiéling. L'animation est grande, le soleil radieux. Je parviens à me faire indiquer la mission : elle est hors de la ville. Un gamin s'offre à me guider; j'arrive

EN MANDCnOtJHllC [bienldl chez le Père. II a les mains loules violacées, I et s'en excuse. II fiiil son vin, presse les raisins sauf vages, cueillis dans la monlagne. 11 m'introduit dans [lUie jïi-ande pièce. Sur une table, des feuilles de tabac I chinois, une boîte de cigarettes. Une bibliothèque [ occupe un panneau. Dons un renfoncement du mur, I un lit étroit en fer; au pied, dort un chien. Il m'ofTre I de goftter son vin, disparaît pour revenir bienlAl avec [ ]a bouteille, emplit mon verre. Ce vin est très fort, un

peu acide, point désagréable. Nous fumons, nous csu-

is dire grand'cbose. Nous parlons d&s Chi-

I nois, de leur misère, de la guerre. De celte conver-

I salion, rien ne me reste; mais j'ai parlé français.

Il m'emmène visiter son domicile. Comme les

autres missioimaires, il construit une grande église :

partout s'amoncellent des matériaux. II se plaint de I la qualité des briques, qui contiennent du salpêtre. Il I me montre une jolie maison neuve qu'il vient de linir : [ l'école des filles. Il y a deux sœurs h la mission. Elles f ont été prévenues et vont venir. Me voici dans une . petite chambre, d'une propreté minutieuse. Le par- [ quel reluit. Une rangée de chaises borde les murs

froids, qu'orne seule une série de chromos, représen- [ tant le chemin de la Croix ; un tuyau de poêle, bien I astiqué, traverse la chambre : aux fenêtres, des ri- ! deaux très blancs. Les sœurs entrent. Jesuisprésenté; , elles s'asseyent, reposent leurs mains, les doigts enf lacés, sur leurs genoux joints. Elles ne sont plus I jeunes. Leurs voix basses révèlent une timidité d'en- Ifant, L'une a dû être jolie : ses dents sont bien i

gccs, blanches, sea grands yeux vifs encore. L'autre, 1 l'ninée, a un gros nez rouge : que d'humilité dans son j maintien et ses piipolea ! que de douCeur dans sa 1 voix ! C'est elle qui me frappe le plus, je ne sais pour- .1 quoi. Je n'ai rien à lui dire, et la regarde, sans gestes, un peu raide on son liuinble altitude, avec sa large coilTe ])Ianche, dans ce cadre de pureté austère...

L'entrevue prend fin. Le père m'accompagne auJ seuil de la maiaon. Il m'apprend que des forts russes! couronnent les collines toutes proches. Si l'heurofl vient, il sera bombardé le premier. Il s'y prépare, en J entourant ses murs d'une épaisse protection de terre, I

Je retourne sans plaisir au quartier russe. J'entre I dans des magasins où rien ne manque, bien mieuxS montés qu'à Moukden. Ce sont des Grecs qui lesa tiennent, lis s'y connaissent, ceux-là, aux afTairesl IlâJ déploient, on Mandchourîe, une activité, une ingénîo-ï site prodigieuses, non sans risques. Ils vont acheter àl Tientsin, à Shanghaï, et reviennent avec leurs mai^l chandises par Simîntoun. La route est infestée del Khongouscs : deux Grecs ont été tués en Iroia mois.fl J'achète des pots de confitures par douzaine. I

Je traîne mon ennui par les rues, l'après-midi. OaM ne voit passer ici que femmes après femmes... Tié«fl ling ! soixante maisons peut-être; mille habitants;! trente ou quarante maisons cluses; d'autres loutesS E^eniblables, fi foi-ce de rester ouvertes. Je vais dîner! au Imiïfl de la gare : i*! 10 h., j'y suis encore &m attendre un Iratn pour Moukdcn, Un trahi vient du.!

ttenll•e en gore. Un Ilot de voyageurs se précipite I

vers le vokda et les liors-d'œuvres ; parmi eux se | trouve un officier que je conûais. I) va à Kliarbioe [ i-ejoindre l'élaL-major du vice-roi : pas d'IiosUIÎtës , pour longtemps ; je gèle depuis un mois dans mes 1 vêtements d'été; Khacbîne, des costumes chauds, des fourrures, mon boy qui m'attend... En une minute, je me décide, je ne rentre pas à Moukden, je monte plus au nord.

Me voici de retour à Moukdea avec toutes mes caisses, et Li-an, qui a profité de son oisiveté pour se vêtir de vêlements somptueux et engraisser. lia pris l'allure respectable d'un jeune mandarin. 11 me prodigue les marques de sa joie. Ce qui lui fait le plus de plaisir est de retrouver ses camarades. Il va les éblouir par ses descriptions de Ktiarbine, fausses, sans doute, pour la plupart... Le voyage de retour a été exaspérant. Nous nous ari-ètâmes fréquemment douze et quinze heures, dans des voies de garage, en pleine campagne. Ce qui m'irritait surtout était la régularité avec laquelle notre train quittait les stations où j'aurais pu trouver un peu de pain à manger, et stoppait è sept ou huit verstes de ces gares, juste assez loin pour qu'on ne pût y recourir.

Parmi mes compagnons de voyage se trouvait une bande nombreuse de mercantis grecs. Los descendants de Platon, au bout d'une heure de voyage, sortirent des paquets de cartes. Les parties de jna

HOUKDEN SIM

sèrent qu'à Khfirbine et Irois heures, onvii'on, duran™ la nuit. I

Tout est calme à Mouktlen. On prétend que len Japonais vont bientAt attaquer. Je le croirai quand Idl canonnade commencera. Il est pourtant vrai qu'^ Kharblne des ordres ont été donnés pour que ïotM tienne prêts trente mille lits de blessés. AUons-noun assister à une seconde boucherie? I

Li-an me présente le compte de ses dépensesj durant sa longue villégiature. Les cbifFres se succèJ dent avec une clarté mathématique et monotone. Je! lui ni accordé quarante kopecks par jour pour sa nour- J rilure. Aussi, durant des pages, est-ce la même l'or- 1 mule : » Eat rice » {mangé riz), et, ft l'autre bout de J la page, le chiffre quarante. Il s'est offert à mes frais J un superbe carnet pour inscrire ces comptes. Je lel feuillette, machinalement. Tout ù la fin, en écriturtifl serrée, dos pages se suivent, véritables grimoires.l D'un côlé, des caractères alphabétiques latins, d&Ê l'autre, des caractères chinois. Li-an a occupé scm loisirs à se perfectionner dans la connaissance de l'an^ glais. Quand il est entré à mon service, en juin, il n'eiM parlait pas un mot. A quatre mois d'intervalle, M comprend fort bien et se fait comprendre. f

Je suis envahi par uu spleen, une tnstesse qui s'accrobsent chaque jour. J'ai assez de la Mandchoiirie, des Russes, des Japonais, des Chinois, de tout ! 11 me faut les miens, mon sol. M

Elle m'emplit d'un miiluisc élrangi-, iMouLdcu lui ^^Âuslérieuse, avec son calme inaltérable, surnaturel, Il

défîant les barbares qui envahissent ses rues, ses sanctuaires, s'agitent sous ses murs. Je" ne puis comprendre cette ville impassible. Elle donne Timpression d'un roc inébranlable, contre lequel s'écraseraient les vagues, éternellement vaincues : il dresse sa tête sereine que n'effleure point la tempête... En bas, assauts, chocs acharnés, sauvages... Là-haut, couronné de buissons, de fleurs paisibles, il s'égaie au chant des nids joyeux.

6 novembre.

Napoléon Murât va prendre quelques jours de repos à Kharbine. 11 l'a bien gagné. 11 a été blessé dernièrement. Je l'accompagne à la gare. Sur le quai, nous retrouvons le prince Karageorgévitch. Il va jusqu'à Tiéling, qu'il ne connaît pas. Du moment qu'il quitte le « front », c'est qu'aucun engagement n'est attendu. Je décide de refaire un tour à Tiéling.

Au moment du départ, je vois un rassemblement, à l'entrée d'un wagon. Un Japonais vient d'y être placé. Deux soldats le gardent. 11 a été pris, furetant dans les lignes, costumé, sans qu'un détail fût omis, en soldat russe.

Chemin faisant, Murât me parle des Caucasiens qui forment la brigade dans laquelle il sert. Ce corps n'est composé que de volontaires ; le porte-étendard de son escadron, un homme à barbe de prophète, a quatre-vingts ans ! Il rivalise d'endurance avec les plus jeunes. Un grand nombre des hommes ne parlent

pas russe et sont mahoniétans. Leurs ppôlros les onfl accompagnés en Mantlchouric et chargent en tôle, I pour le plus grand bien du tsar, en invoquant Allah, I

On nous annonce à la gare de Tiéling que Ical deux hôtels sont, comme d'habitude, bondés. Le prince * Karagcorgévîtch part de son cûti'i ft la reciierche d'un gîte. Je me cogne le nez fi l'hAlel où je passai la nuit, la dernière fois. Aujourd'hui, on ne peut môme pas me donner un cabinet particulier. Tout est archi-corabte. Je vais au second, môme réponse. Je m'entéle, je supplie, je fais des offres d'une générosité ridicule. Le propriétaire m'invilc enfin à partager sa propre cham-^ bre. Le brave homme ! je suis sauvé. I

A cet hôtel est adjoint un théâtre : la salle du café^fl simplement, avec une scène au fond. Un monde fou J Trois hommes et deux femmes dansent un pas rus3e,fl en poussant des cris aigus, Les spectateurs scmhlonlfl en délire. J'arrive malheureusement un peu tard. J'en I ai bien du regret, car la grande pièce est fmie, et une! affiche m'apprend que l'on jouait Olello ! Quel mal- 1 liour! Plus jamais je n'aurai une occasion pareille I I Me faire présenter, risquer un doigt de cour, qui sait ?1 Ne voir mes soupirs qu'à demi repoussés, peut-être, I par la Desdémone de Tiéling! I

Je repars au premier hôtel, tout proche : la se trouvai la grande salle fumeuse, où l'on fait la ftte. C'est uiiol cohue, un vacarme grandioses. Je trouve à grand'peînel une chaise et lie conversation avec mon voisin, uni ci-immerçnntjuif, roux, tout jeune. Je ne parviens paBi à définir sa nationalité. 11 parle égalcmenl bien chaque!

su EN MANDCHOURIi;

langue : il saute du russe ft l'allemand, de l'anglais nu français, attaque en chinois le boy étonné et ravi. J'aperçois le prince^ une table voisine. Je vais h lui. A partir de ce moment, la suite pourrait s'intituler : <c Unenuit de noce en Mandehourie w

£^es sont là une vingtaine de femmes fanées. L'une d'elles, sans être bien, est mieux que les autres; une centaine d'yeux ne la quittent pas. Elle jouit avec lact de son triomphe, sans arrogance ni modestie exagérées. Le très jeune officier qui l'escorte, lui, ne domine passa satisfaction à constater pareil succès. Sa figure ne cesse de rayonner, môme quand la dame, de temps à autre, disparaît un quart d'heure, vingt, minutes, bientôt suivie par une paire de bottes et un grand sabre qui résonne, vainqueur. Je me sens trop pauvre diable pour pareille conquête. Une femme passe, seule. Son visage, au travers de la fumée, ne semble point déplaisant. Je dis un mol au juif : il la connaît, il me présente. Elle accepte un verre de bière. Un air de jeunesse s'attarde sur les traits bouffis du visage grôlé, malgré le fard. Mais re,tpression des yeux fatigués, battus et bètcs, le cerne qui les entoure, parlent. Nous causons en allemand. Je lui dis, sans effort, des choses flatteuses. Elle marque un peu d'étonncment d'abord, pois, apprenant que je suis journaliste, retombe dans son indilîérence lasse.

On me touche l'épaule, Un verre de Champagne & la main, un officier m'invite du geste è m'asseoir h la table voisine. Ils sont 1& cinq ou si.\ qui m'attendent : des civils, des fournisseurs de l'armée, sans dou^^ .

hirsutes, crasseux. Je ne puis refuser. Je vais m'aaseolf'l en déguisant mon tiunieur. Je saisis au passage lel sourire ironique du prince, qui no perd rien de I»l scène et que mon air résigné met en joie. A la table,.! mon voisin de gauche, sordide, est ivre. Il dort à i moitié, mais relève & chaque minute sa IMe pesante pour réclamer un revolver. II veut se tuer, prétend-il. 11 vient d'apprendre que sa femme, en Russie, Ie irompe. On lui promet de lui donner satisfaction i deux heures du malin ; il se rendort, tranquillisé. .J Mais cet air? Çay est! cela ne pouvait pas rater| Ils sont tous debout, le verre à la main, et, soutenai l'orchestre, ils hurlent avec conviction laMarseiilaise\ Gela semble ne jamais devoir finir. J'ai le bras fi de tenir ce verre, que Je voudrais ne pas boire. Vai» je leur jouer le tour de réclamer l'autre hymne ? Ba i'i quoi bon ? Je jette au prince un regard de détrcs! Sa figure est impassible, mais son œil sans pitié. I bonne amie d'il y a une demi-heure est toujours assisej recueillie et sage.

La Marseillaise s'arrête, d'épuisement. La fête e complète! L'officier m'embrasse longuement, Furieusf ment... Sa barbe me pique.

Deux heures du malin. Un officier entre, en tenu&.J de service, revolver à la ceinture. Il surveille la fer» meture du buffet. L'alcool est désormais interdit. consommateur vient demander, en supphant, verre de vodka, encore, un seul, tout petit! L'offî cier reste impassible, et finalement fait jeter l'ivrogna dehors. Je quitte mes bûtes sans vergogne. Leur éla

216 EN MANDCQOURIE

ne leur permet guère de constater mon absence. Je refais ma cour à la dame. Durant ce temps, elle s'est livrée à une petite enquête sur mon compte, a pris ses renseignements. Loyalement, elle préfère me prévenir d'avance : elle a deviné que je ne suis pas riche... Je lui suis bien reconnaissant de sa clairvoyance.

Il est près de 4 h. quand je rentre à l'hôtel. Des gens sont encore là. Us boivent.

7 novembre.

Je traîne sans but. J'en ai assez, de Tiéling. Un train qui va au sud arrive tard dans la nuit. Je le prends. J'y trouve des officiers de connaissance, parmi eux un prince bouriate ; on dirait un Chinois. Il me pose des questions auxquelles il m'est impossible de répondre, sur la valeur des cadres russes, etc. Je mentirais mal. Je m'en tire en déclarant n y rien connaître, ce qui est vrai, d'ailleurs. Mais il devient furieux, refuse de me parler plus longtemps et me témoigne ses sentiments en me jetant à plusieurs reprises ce mot : « politik ».

8 novembre.

Je suis de retour à Moukden vers 7 h. du matin. Pas un pousse-pousse. Sans entrain, je me prépare à rentrera pied. Le vent glacé me coupe la figure.

Ah! ce spleen que je ne parviens pas à vaincre ! I soleil pAIe seniblt! me narguer. Des Chinois croisent, indifférents. Toujours celle împassabililé dd êtres et des choses qui m'environnent, comme un r proche incessant à ma sensibilité sans cause. Que l'auto donc à ce peuple, pour qu'il pleure? A cette heure mnaî vaise, je me sens capnble d'en torturer des millicrsJ pour être certain qu'ils sont aussi faibles que moî,< qu'ils peuvent aussi gémir. Des corbeaux traînent autour (le la cloche géante du monument coréen. A l'instant où je le dépasse, les oiseaux se resscrrenl. forment une masse compacte, et projettent sur Im rendement de plâtre une ombre fugitive... fl

Dons la monotonie de mon existence présente, JS prends de plus en plus Moukden en haine. Je igM connais trop bien, cette ville inquiétante. Des années passeront sans que je perde le souvenir de quelqufiM rues, de coins trop familiers; mais si le voile eafl tombé, si je possède et « sens n Moukden, vraiment,A & l'heure actuelle, pourquoi tout au fond de moi-m^olM cette gène indéfinissable dont je ne peux m'affranchirM celle impression intime qu'il y a quelque chose qufl je ne peux saisir, qui reste pour moi obscur? UnfM fois ou deux, il m'a semblé que j'allais résoudr» réni^me, et puis, de nouveau, la nuit. J'en ai âssen de ce malaise permanent, que je dois, sans doute, H mon oisiveté. U y a beau temps que je connais ifl remède infailliblL'. J'en ai usé, une ou deux fois, CM Mandchourie, mais comme passe-lemps. Aujourd'hui! j'en ferai un usage méthodique, constanl. Arrivé à jfl

218 EN MANDGHOURIE

maison, j'ordonne à mon boy de tout préparer pour que, ce soir, je m'oublie dans Topium.

10 novembre.

... Au temps des premiers hommes, dans un pauvre village, une paysanne donna jour à une fille : elle fut nommée Ni-Do-May. Bientôt ses traits annoncèrent une laideur telle que sa mère, chaque jour, en éprouva un chagrin plus grand. Les anciens firent le vide autour d'elles : sans doute, la colère du Tout- Puissant se manifestait dans leur disgrâce. Ni-Do- May n'avait pas dix ans quand sa mère mourut, terrassée par le désespoir. L'enfant, dans sa douleur que les mois ne parvenaient pas à amoindrir, révélait déjà la tendresse de son âme. Car cette perte n'aurait dû que l'émouvoir bien peu : sa mère lui prodiguait les coups et les injures, la rendant responsable de l'opprobe qui s'appesantissait sur elle. Pourtant Ni-Do-May pleura longtemps, reniée, abandonnée . . .

Trop jeune pour gagner sa vie, elle disputait aux chiens sa nourriture, par les rues, et le sang des morsures dégouttait de ses haillons. A l'âge ou la beauté des vierges rayonne comme un fruit mûr, sa laideur était si hideuse que les mères, du seuil de leurs portes, la chassaient à coups de pierres, de peur que leurs enfants ne mourussent à sa vue. Bientôt son visage se couvrit de lèpre. Seuls ses

yeux, comme au centre d'une large plaie, se distinguèrent : splendides, semblables à cette clarté du ciel qui précède le jour. Les chefs du village discutèrent longtemps pour savoir s'il fallait la tuer : ils décidèrent, comme raffinement cruel, de la laisser vivre. Les rues s'emplissaient de malédictions sur son passage, les jeunes hommes la frappaient : la vie s'obstinait en elle. Ni-Do-May mourut centenaire; les rites ne furent point accomplis; elle fut laissée au seuil de la forêt, où elle avait été trouvée, froide déjà, un soir, et les botes immondes déchiquetèrent son corps.

Mais son âme s'éleva aux régions célestes, s'approcha, sans peur, jusqu'au trône où siégeait, entouré de sa cour triomphale, de splendeur, l'Eternel, l'Universel, et, plus forte que les harmonies bienheureuses, dominant les célestes concerts, la voix de Ni-Do-May s'éleva : « Père, tu m'as maudite ! D'une forme hideuse, tu as enveloppé une âme gonflée de tendresse, de bonté, de pitié, prête à se dévouer, à se sacrifier tout entière. Mieux que les autres femmes, j'étais digne de ma part de bonheur et d'amour : jamais je ne connus une minute sans larmes. Père, justice ! » Dans le silence auguste retentit la Voix : « Oui, Ni-Do-May. Plus que les autres créatures tu as souffert. Jour après jour, tu as expié, atrocement, des fautes que tu ne commis point : tu as droit à la vengeance : choisis. » L'âme de Ni-Do-May se tut longtemps, puis, farouche, reprit : « Seigneur, ma haine des hommes est immense, et je ne vois

EN MANDCUOliRIE

;ns moi en W^^^H îptre redouIoblF!^

point do punition digne d'elle d(!'»i{îne rexpinlion ».

Boutlha lova le bras, arnit- du sceptre le ciel fri^mit, le monde trembla, l'océan s'ent/oiivrit : « Ni-Do-May, les hommes t'ont reniée, t'unt méprisée, l'ont rendue plus misérable que l'iiiiivere entier, durant ta vie... Désormais lu sema celle pour qui les mAmos désertcront-lciirs maisons, leurs familles, leurs champs. Rendus fous par toi, ils se rouleront dans le vice, le crime, se précipileronl au déshonneur : de l'être le plus faible sur terre, je vais te rendre le souverain devant lequel tous les souverains s'inclinent, n ... Boudha loucha Ni-Do-May de la baguette d'or : une plante inconnue s'épanouît : le pavot, l'opium.

Ni-Do-May ! Fleur de prunier, fleur de pécher? je ne sais plus... Comme dans un ri^ve, j'écoulais se dérouler les phrases emphatiques, en un français difficile,

La petite lampe argentait ft peine la barbe du vieux Tonkinois qui me préparait les pipes cl me racontait, à voi.Y basse, les antiques légendes. Etendu, comme lui, sur la natte dorée, dans l'étroite clairière, j'entendais autour de moi la jungle s'agiter en rumeurs confuses. Un lézard, attîn^ par la llamme, . semblait écouler aussi, et son œil étincelail. Sur nos tétcs, la lune, entre les branches, allongeait do grandes lignes pfties; les étoiles brillaient d'un loi éclat qu'elles paraissaient toutes proches, et j'imagî- ^nais qu'une d'elles allait se détacher, et venir muf-

murer pour moi seul des mots, dans une langue mystérieuse, mais que je comprendrais sans efforts.

La nuit nous baignait d'une vapeur bleuâtre, tiède. Les chauves-souris géantes, les vampires, de leurs appels stridents et brefs, rompaient seuls la paix immense, et le chant cadencé des houles sourdes qui mouraient, dans le lointain, aux grèves solitaires de Poulo-Condor...

Comme il a surgi, lumineux, ce passé, la nuit dernière, dans la torpeur où me plongeait le poison ! Puis le canon s'est fait entendre [vers 3 h. du matin, et vaincu par Topium, incapable de bouger mon corps, tandis que se mêlaient, se confondaient obscurément, dans mon cerveau, visions de guerre, défilés de blessés, siestes sous les palmes, je me suis endormi.

13 novembre. .

Les Russes ont maintenant des pièces à longue portée et de gros mortiers, dans le voisinage de Moukden. Le canon gronde chaque jour, sans changer nos positions, ni celles de Tennemi. La canonnade a été assez violente ce matin. A la gare et au quartier russe, les esprits sont de nouveau pessimistes. On affirme que Ton va se replier sur Tiéling ! Mais la préoccupation principale est le ravitaillement en bois et en fourrages, durant Thiver. Un officier de cosaques m'a confirmé ce que j'avais entendu dire : des unités de cavalerie doivent aller à dix-huit, vingt verstes, chercher la nourriture de leurs bètes.

222 EN MANDGHOURIE

44 novembre.

J'apprends, dans la matinée, que Moukden recèle une actrice chinoise, célèbre et belle. Elle n'est pas hostile aux roubles étrangers. J'appelle rhôlelier. Le frère de Lou, dégoûté du métier, a lâché son emploi, il y a quelques semaines. Les Russes Tappointent grassement, comme interprète. Le manager actuel pratique avec discernement la langue anglaise et Toisiveté. Il passe sa vie à fumer Topium, en compagnie de petites femmes fardées, des Chinoises. Il m'affirme que W^^ Sin-Fou, ainsi s'appelle Tétoile, vient juste de quitter Moukden pour In-Kéou. Il en pleure presque de regret. Je devine qu'il ment effrontément. Il ne veut point qu'un diable étranger profite d'un gibier si déhcat. Avant dîner, je vais, en compagnie de mon boy, ù un restaurant indigène célèbre, le « Voisin » de Moukden.

Les Chinois, très hospitaliers, aiment à se réunir en gaie compagnie pour des repas interminables qu'égaycnt les chants de geishas indigènes. Mais ils dînent très tôt, les fêtards mandchous. Nous arrivons à la porte du restaurant vers G h. : les volets sont clos, la maison est fermée. A tout hasard, je frappe à la porto. Une conversation s'engage deTintérieur avec mon boy. Li-an est bien dressé. 11 use impérieusement du ((Fagoua»; la porte s'entre-bî\ille On me donnera bien à dîner, mais ces dames (car Sin-Fou a une sœur) ont leur soirée prise. Je viens trop lard.

Je commande le menu n" 1, ce qu'il y a de mieu: On me fait traverser une vaste cuisine parfumée d'à une cour, et je suis introduit dans la chambre orda naire : une table rande au milieu, une glace Iroubtfl sur l'une des cloisons; au fond, le khang. La labW se couvre de soucoupes : une trentaine, emplies tî menus morceaux de viande, de légumes, de bonbonsG de fruits. Certaines contiennent des choses mysl^ rieuses qui m'eflraient un peu, Li-an pérore sans îi avec les Chinois. Bientôt il m'annonce, avec assurance satisfaite, que Sin-P'ou va venir : elle c devenue libre, soudain. J'attaque les soucoupes. &] usage maladroit des baguettes chinoises fait rire, m'apporte une fourchette. Des voix de femme s rapprochent. Je devine un conciliabule sur l'entréi On s'efforce de surmonter les hésitations dernière et me voici en présence de M"° Sin-Fou, de sa sœifl et de sa... mère.

Les trois me serrent la main, selon qu'elles onl \ faire aux diables étrangers, parlent beaucoup, é lallent h manger avec appétit cl me dévisagent. grosse maman vide les soucoupes comme par enchaj temont, puis un bol de potage. Rarement ai-je i vieille dame plus sale, plus grasse. Elle pèse, au b mol, cent vingt kilogrammes, et ne désire pas r grîr ; j'en ai la preuve, Ses dcu.x filles ont les cheveu; tressés en longues nattes, comme les hommes. Ella sont coilTées d'une petit* calotte plaie, en soie n La longue robe, de soie bleue sombre, dissimule leui formes, tombe en cassures ruides.

224 EN MANDGUOURIE

maquillée, son visage manque d'expression ; Taulre dédaigne le fard, sûre de son teint magniGque, de ses joues ambrées et roses ; ses yeux, à peine bridés, pétillent de jeunesse et de gaieté ; la bouche est bien dessinée, un peu grande ; les lèvres, d'un rouge vif, dans un rire continuel, découvrent des dents parfaites. Elle a fini son dîner, vient à moi, prend ma casquette, l'essaye devant la glace aVec des mines sérieuses, pai*t d'un fou rire, bavarde avec force gestes, se tait brusquement, recommence : c'est Sin- Fou.

On apporte un plateau, chargé du nécessaire pour fumer Topium. Sin-Fou s'installe sur le kang. J'admire son habileté gracieuse, sa dextérité à manier la longue aiguille, ses doigts frêles; la paume de sa main et ses ongles sont teints au henné. La pipe est prête : elle me l'offre avec un joli geste. Mais la boulette est trop grosse, je la fume mal. La petite m'observe, un peu moqueuse. Je prends l'aiguille à mon tour. On s'étonne, on s'approche. Le « Fagoua » sait ! Je passe la pipe à M"® Sin-Fou mère ; elle épuise la provision d'opium en un clin d'œil. Un Chinois grôlé accompagne ces femmes : son air canaille, bas et faux, me fait assez deviner son rôle. Je m'efforce d'obtenir que Sin-Fou vienne me préparer des pipes chez moi, mais en vain : notre connaissance date de trop peu. Je rentre seul, avec un petit regret.

15 novembre.

Je suis retourné au restaurant, cet après-midi. Les dames n'ont pas tardé à paraître. Leur appétit n'a point diminué depuis hier. Sin-Fou, tout à fait apprivoisée, devient câline. Elle sait quelques mots russes qui la rendent comique. Je m'entête à Temmener chez moi. Il me faut déployer une patience exaspérante. Le monsieur louche et moi palabrons des heures. Sin-Fou, d'ailleurs, refuse obstinément. Elle me fait comprendre qu'elle m'invite chez elle. J'accepte, dans Tespoir d'une maison intéressante. Nous quittons le restaurant, suivons la rue sombre. Après cinq minutes de marche, elle m'arrête devant une porte. Nous entrons. Pouah!' c'est une maison close, chinoise, repoussante de saleté. Des femmes maladives et laides m'entourent. Des chambres voisines, s'élèvent de grosses voix russes. Les fenêtres de ces pièces, en papier, donnent sur la cour. Deux Chinois âgés ont l'œil collé aux vitres, où sont percés des trous d'épingles imperceptibles. Us suivent les scènes de l'intérieur avec une attention passionnée. Je refuse de demeurer plus longtemps. Hommes et femmes devinent ma décision inébranlable, et Sin-Fou commence à composer. Mais que de pourparlers encore, que de précautions prises! Il me faut accepter — déjà ! — le quart d'heure de Rabelais. Ma conquête disparait, revient au bout d'un instant, enfouie dans une houppelande d'indigène misérable, tout un dégui-

EN MANDCUOURIE. io

i;n makuciiourie »emeiil, cl l'on m'explique que si l'aclrice renommée était découverte, son escapade avec un diable étranger lui vaudrait des sifllets et des huées quand cUe paraîtrait en scène. Ce mystère, ce genre d'enlèvement, ces scrupules d'artiste m'enchantent. Je suis Sin-Fou de près, elles pousse-pousse filent à gronde allure, conscients de l'importance de leui's fardeaux : il m'a fallu acheter leur silence.

Nous nous arrêtons à quelques mèti-es de la maison. Les pousse-pousse attendront notre bon plaisir, dans une ruelle écartée. Nous voici au moment décisif. Je frappe sur la lourde porte. Sin-Fou semble un peu nerveuse. EUe se cache la figure, et passe aussi vîle que le peuvent ses pieds ditTormes, minuscules. Le vieux portier ouvre de grands yeux. La cour est déserte. Mes camai'ades dînent. Ils sont nombreux ; ils fêtent un départ pour l'Europe. Ma chambre, si paisible d'ordinaire, est tout animée des allées et venues de ma poupée curieuse. Elle ne tient pas en place, touche à tout, dérange mes papiers, mes livres. Les objets de toilette, les llacons, particulièremenf , l'intéresscnl : elle les débouche, les flaire, réflécliit un peu, et s'inonde d'eau de Cologne, puis d'eau dentifrice. Elle nie dit son ôgesurses doigts : elle a quatorze ans. Nous arrivons à très bien nous comprendre, quoique nous ne communiquions guère que par gestes. En me préparant des pipes, elle parle souvent seule, longtemps. EUe doit répéter quelques jiassages de ses rôles favoris, car sa voix se fait tragique ou suppliante. Je voudrais bien comprendre. Dans la salle à manger, -^/u

UOUKDBN convives ont sans doute fini de dîner; j'entends t fragmenta de speeches, puis des chansons. Sin-F écoute. Tout bas, à mon oreille, elle murmure, e russe : n Beaucoup de soldats russes w. Nos alliée peuvent quitter la Mandchourie. Dans l'esprit dc^ indigènes, leur souvenir restera gravé : les I voix bruyantes, cliansons, chocs de verres.

L'heure s'avance, Sin-Fou s'inquiète. Elle veut p tir. Aussi se fait-elle très tendre, très affectueuse, joue négligemment avec son porte-monnaie, objet de cuir noir, grossier, bourse de cuisinière quiJ dans sa main fine, devient énorme, lamentable. EUd gardera un bon souvenir du Fagoua de passageJ Elle me demande de la revoir. Elle me fait, bien gentiment, promettre de lui donner une bague. Pauvre! petite Sin-Fou ! Vénale, honnfite et candide ! Avec Icsa mêmes précautions, je la conduis hors de la et la vois repartir.

J'ai traîné par la ville, cet après-midi. Ccrtainj quartiers, à l'heure actuelle, me donnent l'impression d'y avoir vécu des ans. Pourtant, repris par la nostalgie, j'éprouve, plus que jamais, cette sensation d'impénétrable que me fait subir Mouliden. C'est un rideau que je ne puis percer, ou plutôt, une barrière à francliii'. La foule russe envahit les rues, surtout la grande voie des magasins au.Y enseignes magnihautcs comme des mâts de navire, dentelles..

I fifiiinfi- hautes

de bois fouillées à jour, minutieusement, et que terminent des dragons, des oiseaux fabuleux. Sur l'une d elles se perche un paon immense, à la queue interminable, tout en or. J'ai acheté des conserves, chez le fameux I-Tay. Son magasin ne désemplit pas^ jusqu'à la nuit. Le caissier parle anglais, et m'apprend que ce Potin chinois fait de 2.500 à 3.000 roubles par jour. J'ai franchi les portes, erré par les faubourgs. J'ai découvert une tour que jMgnorais, semblable à celle de Liaoyang, et sa vue a réveillé en moi le regret tenace de Tété évanoui, du soleil ardent, du gaolian vert. Hélas ! j'ai longé ensuite un étang glacé, grisâtre, sinistre. Le soleil se couchait, disque sans chaleur, mort, sanglant.

Le canon s'est fait entendre dans la journée. On dit que les Japonais attaquent à l'Est, qu'une action générale se dessine, prochaine. Pour moi, aucune des deux armées ne possède une supériorité numérique telle que l'une puisse écraser l'autre. Si vraiment une grosse bataille est sur le point d'être livrée, j'en devine déjà l'issue : quelque cinquante mille hommes de moins; vainqueurs, nous irons peut-être à Liaoyang, vaincus, sûrement à Tiéling, et il faudra recommencer. Quoiqu'il arrive, je doute maintenant que les Russes lâchent la partie. Je les connais assez pour tout attendre de leur obstination inouie. Une fois qu'ils ont une idée en tête, ils se font tuer plutôt que de céder. X... me racontait, l'autre jour, l'histoire, aux Etats-Unis, des soûl strugglers (lutteurs pour l'âme), comme on les a dénommés là-bas. C'est un

véritable roman que l'aventure de ces milliers de Russes, établis au Canada, je crois. Eclairés par une révélation soudaine, ils partirent à la recherche du Messie, et firent des cent lieues, au cœur de Thiver, sans souliers, sans vivres, échelonnant la route de leurs cadavres. II fallut une véritable armée, pour les forcer à rentrer chez eux.

Au buffet delà gare, on fait des « mots ». Oyama aurait publié la proclamation suivante : «Je suis prêt à rendre aux Russes tout le territoii'e conquis, à condition que Ton me montrera chez eux : 1** Trois généraux capables ; 2^ trois intendants honnêtes ; S"" trois infirmières vertueuses. » Ce sont les Russes euxmêmes qui ont inventé ces histoire divertissantes.

21 novembre.

Quelle preuve de faiblesse ridicule que ce spleen, cette nostalgie auxquels je me laissais aller. J'ai honte de moi, vraiment! Non! La vie est belle, la Mandchourie intéressante, la lutte à laquelle j'assiste, passionnante, inoubliable : j'ai reçu, à 2 h., mon télégramme de rappel! Hourrah ! Banzaï! Vivent les Russes! les Japonais! tout ce que Ton voudra! Mais vive la France î

J'ai immédiatement demandé mon autorisation de départ. Pourvu que la confection de ces papiers ne traîne pas trop! Je suis fou de joie. J'ai envie de danser, Li-an me regarde, effaré. Je lui ordonne de

faire disparaître de ma chambre, au plus vite, Tatlirail à opium. Je n'en ai plus besoin, Dieu merci ! Je chante, je siffle, moi, d'ordinaire taciturne ! Mon boy doit croire que j'ai perdu la raison.

23 novembre.

Mes papiers n'arrivent pas. Mes malles sont faites. Je m'habitue à l'idée de revoir Paris et reprends un peu mon calme. Je craignais tant de passer l'hiver

ici!

26 novembre.

Je désire téléphoner à l'Etat-Major du général X..., pour dire adieu à un officier. Un capitaine, très aimablement, m'assiste dans mes recherches ; où niche ce téléphone ? Montre en main, nous passons trois quarts d'heure à le découvrir, après nous être adressés à cinquante personnes, à la gare, à la poste, au télégraphe. Personne n'en sait rien. Nous parvenons enfin à savoir qu'il est dans un wagon, à deux pas de la station... Et si j'étais officier russe, chargé de téléphoner un ordre urgent !

Un marchand de chevaux chinois m'offre, de mes bêtes, des sommes dérisoires. Mais que faire ! il le sait bien, et en abuse. 11 revendra, aux Russes, ces chevaux, cent cinquante ou deux cents roubles : je n'arrive que péniblement à lui en arracher soixante.

i'ai reçu mes n documents » hier soir. Ce n'esï BÎment qu'à l'iiistant où ma main a tenu celle fouilla de papier, que j'ai senti qu'entre les Russes et moij' tout <!'tait fini : un prisonnier dont on ouvre la porte i et â qui Ton dit : n Vous êtes libre ! « Rien ne mè 1 retient plus en Mandchourie. Mes préparatifs sont',1 entièrement achevés. Je partirai demain.

J'ai voulu, cet après-midi, dim adieu aux Tom- I beaux des Empereurs. Que d'événements, de chemiiï j parcouru, depuis ma dernière visite ! J'éprouve une^ certaine émotion, durant ce pèlerinage final. La pren-J mîère fois que j'approchai des tombes, la nature étnil radieuse dans l'été naissant, et la vasle plaine funé-'^ raire, la nécropole immense qui s'étend jusqu'aux portes de la ville, faisait oublier, par la fraîcheur du gazon, que ces renflements innombrables contiennent des ossements. Aujourd'hui, qu'il me semble morne-J et sévère à traverser, sous son herbe jaune, ce grands campement de la mort ! Des corbeaux, par centaines J^ me poursuivent de leurs cris lugubres, tourblUonnenH et s'éloignent lentement. Me voici au parc sauvage qui entoure lestombeaux. Naguère, tantdc fleura! Untapïa rose, bleu, jaune ou blanc, charmait les yeux; pai tout des coi-oUes épanouies, des guis énormes chargée de boules blanches, et des appels d'oiseaux, def éclairs multicolores qui fendaient l'air, sous ] i^ranches touffues couvrant les sentiers d'ombre. 01» îj

232 EN MANDCnOURIE

que je regrette d'être venu ! Le silence, des arbres dénudés, des feuilles mortes... encore le mot fatal : l'hiver ! la guerre, les blessés agonisants ! Râle de la nature, râle des hommes, la mort, toujours! La mort, pour moi, la vieillesse, le cercueil ; la mort de ceux qui me sont chers...

Comme il me paraît triste, aussi, le marais sur ma droite ! Plus de roseaux verts, aux aigrettes gracieuses; ils pendent, desséchés, froissés, inertes; et le flamant grisâtre qui s'envola, la fois dernière, à mon approche, semble aujourd'hui dédaigner ma présence, immobile en son attitude méditative.

J'étais si heureux à la pensée de revoir la France ! Je m'irrite de sentir mon plaisir gâté, d'être envahi, devant cette campagne désolée, par une mélancolie si grande. Pourquoi penser sans cesse à des choses tristes, ne pas me laisser aller aux joies présentes, au calme de cette nature endormie?

Je quitte le chemin des tombes, traverse une prairie, et me dirige vers une hauteur boisée. Je descends de mon cheval, l'attache à un arbre et m'allonge sur les feuilles sèches. Je fumerai des cigarettes, dans ce coin de jungle, le seul que j'aie connu en Mandchourie, loin des buffets de gare, des sistras^ des canons, des blessés, [des hommes, sous les arbres, dans le silence.

J'étais là, je crois, depuis longtemps, sans pensée, ni désirs. Que se passa-t-il alors ? Était-ce l'influence de cette tension nerveuse qui ne me quittait pas et qu'augmentait encore l'approche du départ tant sou-

haitéPMais l'énigme, si longtemps cherchée, me parut se résoudre. J'en conçus un soulagement incroyable, car, des semaines, ce malaise de ténèbres s'élevant soudain, gardant sans miséricorde son secret, avait fini par m'exaspérer.

Il m'a semblé, dans ce bois de pins lugubre, enfin comprendre Moukden, comprendre la ville « Sphinx », dont l'indéfinissable réside dans ce qu'elle sj^mbolise la Mandchourie entière, antique plus encore que la Chine, qu'elle représente des siècles que nos ancêtres des cavernes n'ont point connus, qu'elle est l'émanation, l'image du Chinois, de cette race qui, par son passé, nous écrase, et par des voies opposées, dédaigneuse des principes que nous croyons sacrés, nous domine cependant, a atteint un idéal, est parvenue à une perfection qui nous fait, à côté d'elle, des êtres incapables de pénétrer son génie, des barbares.

Ignorants de nos agitations, de nos fièvres, de nos misères — car la pauvreté n'était guère connue, avant l'arrivée des Russes — méprisant notre soif de l'or, nos luttes stériles, considérant comme œuvre de fous de négliger le présent pour rêver uniquement.fi un vague idéal futur, le Chinois, mandarin ou paysan, dès le berceau, obtient et possède la part de joie que peut lui réserver la terre. Nous mourrons sans la connaître, par la faute de nos aspirations insensées, dans l'épuisement d'une recherche impossible à soutenir.

Chez nous, les luttes, la bataille incessante, les guerres, lacharnement sur les cadavres mêmes, la

^HS

i;n MANnciiouRii;

mcune, l'envie, les fins désespérées, la vie Irop »rève pour l'oîiivrc, quelle qu'elle soit, la dealruction toujours poursuivie sans pîlié, dans la baine : les uns sèment, au nom de rhumanité, et récoltent ta tempête ; les autres, au nom de l'Evangile, réclament les bûcliers. Lui, le Cliinois, sans religion digne de ce nom, borné à un vague culte des ancêtres, n'ayant comme règle de vie sociale que le respect des U-adilions niillénairea, sons armée, sans (lolLe, sans parlement, sans gouvernement, abandonné à lui-même, ayant subi d'innombrables invasions, dépouillé par l'un, puis par l'autre, des conquérants coréens aux envahisseurs russes, a conservé entières ses mceiirs Kamîlialcs, son énergie patiente, ses qualités qui le (font vivre sons tache, répartir dans son rayon, ïiumble et large, le bonheur de chaque jour, la tranquillité, la résignation idéale, la faculté de savoir vivre sans faire le mal, et, quand vient l'heure, de savoir mourir. Obscurément conscients que leur pays, dans la nuit des ti'mps, connut cette civilisation dont étrangers se montrent si fiers, devança l'univers, 'devança les plus belles entreprises qui constituent la

lolre de l'Occident, ils se satisfont à répandre le bonheur, à cultiver les vertus domestiques, la charité, la douceur, la courtoisie, la paix. Nous faisons d^

uerres, des grèves : ils vivent pour leur feDlfne,S infants, tendent la main au déshérité'.

me dira : « Et les Boxeurs? o Les n civilisateurs a Uent ont prëscnlë aux Cliinois, en toutes occasions, commed incntg principaux, la trique ou le canon... Quelle serait J|

Et ceux-Ifi firent Moukden, la ville sainte, où, aprèa^ une vie de labeur, ils viennent finir leurs jours. Ua^M l'ont éleviîe, identique à eux-mêmes, à leur race, ftl leur sol. Cité à peine bôlie, antique déjà.,. Ville relen-«l tissante des boutiquiers crieurs, aux magasins innom-P brables, aux cuisines, aux maisons mystérieuses, auxl temples calmes, qui, dans son trafic, son agitation,! ses bouges, ses palais, ses rues actives ou désertes,] domine l'étranger, s'enveloppe, inaccessible, de Isti tradition des siècles qui planent.

Je le sens, maintenant, j'en ai le pressentimenti intime : siècle après siècle, d'autres pourront l'enva-J hir, ville éternelle ! Ils y apporteront, y implanteront! peut-être leurs lois, leurs coutumes; cent fois encore, tu t'inclineras, si tel est ton destin, devant les houles étrangères. Mais ni la rage, ni la douceur n'effacera, dans tes enceintes, ce caractère auguste, cette marque J inviolable par lesquels, sans pouvoir les comprendre^jB je me suis senti écrasé, et qui font de toi la gardienne^ d'un passé trop lourd pour les envahisseurs... tua demeureras intacte, immuable, et devant toi, ymo-?! qiieurs, ils devront se briser.

La nuit vient. Je n'irai pas dire adieu aux Tom beaux. Je préfère rester sur l'impression des moti passés, quand on coupait les herbes dans les cours^.! que l'air embaumait. J'y rencontrai, ce jour-là, lâl

notre atUtiide, devant paiviis conquérants, le jotir où na EeHons poussas b bout ï Le Chinois n'a-t-il pas une âme, ni; peul'il ressentie ni orgueil, ni dËsIr de tibcrlâ, joies ou tristesses : n'est-ce pas un bomme T

général Kouropatkine. Il demanda qui j'étais. Son ofTicier d'ordonnance lui ayant décliné ma qualité de Français, affable, il me serra la main. Son visage était impénétrable, malgré son sourire de bienséance. Il me demanda si j'étais en Mandchourie depuis longtemps et ajouta : « Il faut rester, vous en verrez bien d'autres... » Hélas! je vis la bataille du Cha- Kho...

Des tombes, je garderai l'image passée. Les détails d'architecture m'en échappent déjà. Je n'en ai plus que le souvenir d'une tortue géante, en marbre veiné, d'une entrée majestueuse, pavée de larges dalles sonores, verdies de mousse, et que borde une suite d'animaux en pierre, gigantesques, qui me donnèrent l'impression d'être là depuis une éternité. Un parc de pins séculaires, aux troncs espacés, aux frondaisons presque noires, précède l'entrée du Temple : le sol, sous ces arbres, est tapissé de haut gazon, d'un vert éclatant.

Le reste, maintenant, s'efface de ma mémoire. j>our no plus me laisser qu'une impression de sérénité, de calme infinis; une vision de jardin et de palais, lourds de passé, comme en décrivent les contes; un lieu qui console, qui incline à l'indulgence, au pardon ; une retraite désirable aux heures mauvaises, où il ferait alors bon venir, grimper un escalier raide, aux marches ruinées, blanches de fientes d'oiseaux, s'accouder sur la balustrade circulaire, au faîte d'une pagode, et, n'écoutant plus battre son cœur, contempler sans désirs la campagne déserte, la ville sacrée

qui se profile à Thorizon bleuâtre, suivre le lent déclin du jour, vaguement enivré par les senteurs d'en bas, par toutes ces herbes fauchées, dont les parfums honnêtes montent jusqu'à vous...

i" décembre.

Pour la dernière fois, je déjeune au buffet de la gare. Le général Silvestre, le commandant Gheminon, le capitaine Boucé, quelques amis viennent dire adieu au premier Français qui quitte la Mandchourie. Dieu les garde ! Le train s'ébranle. Il est 3 h. 20.

3 décembre.

Le train est bondé de voyageurs. Décidément, il me faut quitter la Mandchourie sans avoir pu comprendre, — ni me faire expliquer, — pourquoi tant d'officiers jeunes, vigoureux, abandonnent le « front » pour aller au Nord, à Kharbine ou ailleurs. Nous sommes au grand complet dans le compartiment. Un officier ronfle si fort que j'en reste éveillé. Quand il ne dort pas, il me pose des questions saugrenues. Ce qui semble l'intéresser surtout, c'est le chiffre d'appointements que peut toucher un correspondant de journal. J'ai souvent été frappé de l'importance qu'attachent les officiers russes à cette question. Lorsqu'ils causent entre eux, ils en arrivent bientôt à ce sujet, et les demandes se croisent: «Quelle est votre solde ? » et l'on se plaint.

La comtesse X. . . qui voyage avec nous, va rejoindre rhôpital auquel elle est attachée, à Kharbine. Je lui

UK HOUKDEN A PARES fais part de mon admiration pour le soldat russe. me raconte des traits touchanU. Dana les h6pitaii: elle est entourée de convalescents qui se disent parfaitement guéris, redevenus solides, et lui demandent d'intervenir auprès des médecins pour qu'ils soient— autorisés à repartir aux positions se faire tuer avec lei camarades.

Les voies de garage, où l'on stoppe des heures e des jours, ont été doublées pour faciliter la circulation des trains. Dix verstes environ les espaçaient i lois. Maintenant, nous nous arrêtons aussi longtemps," mais chaque cinq verstes. Depuis celle transformation, la capacité de transit du chemin de fer a diminué au lieu d'augmenter. Auparavant, huit trains cnvlrc par journée circulaient en chaque sens. 11 en | aujourd'hui deux de moins : l'encombrement est doublé, voilà tout!

Je m'étonne du désordre qui semble présider j l'exploitation de ce tronçon du Transsibérien, le plifl important, semble-t-ÏI. J'ai, à plusieurs reprises, faS le trajet, aller et retour, entre Moukden et Kharbin^ Pas une fois, la durée du voyage n'a été la même;-* J'ai constaté, entre deux parcours, des différences de deux journées. « L'exploitation, m'explique un ingénieur, est confiée h des ofliciers remplis de bonne volonté el accomplissant de leur mieux une tâche écrasante, mais qui manquent des connaissances techniques. Moukden expédie ses trains sui' Kharbine,! J el vice verso, sans enlenic préalable, quelquefoi sans prévenir. Le résultat est que les trains s

240 EN MANDGUOURIE

lent en marche au petit bonheur, sont obligés de s'arrêter ; il faut livrer passage aux convois qui, venant en sens inverse, sont déjà engagés, entre deux garages, sur la voie unique, et signalés au dernier moment. L'effet le plus grave est de ralentir la mobilisation. 11 faudra près de trois mois pour combler les pertes faites au Gha-Kho, car les trains militaires pâlissent autant de ces relards que les trains-poste. Souvent des trains spéciaux transportant de hauts personnages, des trains sanitaires, aussi, appartenant ù des grandes-duchesses et venant vides de Russie, — sans blessés, tout au moins, mais chargés du seul personnel sanitaire, — ont pris le pas, depuis le début de la guerre, sur des milliers de soldats, et ont interrompu la mobilisation ! »

Je m'explique maintenant ces haltes sans fin. Combien j'en ai vu, en effet, de ces convois, troupes fraîches, canons, munitions, bloqués dans les garages durant des journées !

Nous arrivons à Kharbine vers minuit. X..., que j'avais prévenu de mon arrivée, m'a retenu une chambre à l'hôtel de ï Ancre d'Or.

4 décembre.

Ma journée se passe en courses. J'enlève le restant de mes malles de la Banque Russo-Chinoise et sépare les effets que j'emporte de ceux qui me sont désormais inutiles. Ces derniers, maillots épais, bas et

DE MODKDEN A PARIS gilels pour expéditions au pôle, je les cède aux quel- i ques commerçants français qui vivent à lOiarbiiie. ] J'apprends que Murât est ici. Je lui demande de par- 1 tager avec moi mon dernier dîner. Il accepte paru mot qui m'inquiète. « U sera, dit-il, un triste con-^

Nous nous donnons rendez-vous pour ce soir hi VHâtel de France, qui n'existait pas à Tépoque t mon dernier séjour. C'est maintenant, paiiiit-il, leJ meilleur hôtel et restaurant. Je revois, à l'Ancre d'OrS cette Française bizarre, au parler faubourien et fleuri, dont l'amant, un officier russe, s'est enfin décidé £ partir pour le « front n. Venu à Kliarbine, il y a près'l de trois mois, avec une permission de quinze jours, il 1 a rejoint son poste récemment : il n'aime pas la guerre; un très gentil garçon, au demeurant.

J'éprouve une véritable joie à rencontrer inopiné-1 ment, dans la rue, le colonel X. ..Quel brave hommes et quel bon officier ! U y avait si longtemps que j'étaiw sans nouvelles de lui que je le croyais tué, commm presque tous ceux dont j'ai remarqué, en Mandchou-I rie, les qualités de soldat. Il est arrivé hier ; vient| acheter des vêlements chauds pour ses camaradcsj Il repart ce soir. Nous causons longuement de la guerre. Il partage mon découragement. Au cours de notre causerie, il me montre, une fois de plusJ combien est difficile la tôche de l'officier de cavalerid durant cette campagne. Qu'il soit envoyé en rccon-i naissance ou porteur d'un ordre, il est, pour aina^ dire, perdu : les cartes sont si mauvaises ! J'apprenda

s HANDCHOUKLE. Ui

242 EN MANDGHOURIE

que les généraux russes ont des porte-fanions en temps de paix et n'en ont pas en temps de guerre : « Au Gha-Kho, me dit-il, le général X... me donna un ordre urgent à porter au général Z... Je suis parti à 8 h. du matin, j'ai crevé mon cheval, et j'ai découvert Z..: à midi ! »

J'arrive à 8 h. h V Hôtel de France. Je m'explique le mot de Murat : il a la dysenterie. Durant des semaines, il a couché par terre, mangé à peine, chevauché par tous les temps, et s'est bien porté ; à peine arrive-t-il à Kharbine où il peut se reposer, se bien nourrir, s'étendre dans un lit, que le mal l'atteint ! L'attaque est légère, heureusement, et l'homme est soHde. Mes motifs de regrets à quitter la Mandchourie sont peu nombreux. Le plus vif est d'y laisser la mission française, Arsène Karageorgévitch et Napoléon Murat : quelle sera leur destin, à cette extrémité de la terre ? Je fais de mon mieux pour dissimuler mon plaisir à revoir la France. Je ne veux pas augmenter encore le chagrin que, malgré son courage, Murat doit éprouver à me voir partir, tandis qu'il reste, lui, pour de longs mois encore. Ma tristesse à quitter le bon camarade, le vaillant officier, augmente, lorsque Murat me dit : « A propos, vous avez connu le lieutenant X...? Quel gentil garçon, n'est-ce pas? Il est mort. Il a été tué la semaine dernière, en reconnaissance, et son escorte a été massacrée aussi, presque entièrement». X... mort! Ils seront donc tous frappés ceux qui méritaient de vivre ! J'avais fait la connaissance de X. .. à la bataille de Gha-

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