DR MDUED&K À PARIS UM
Kho, C'(.'lait presque un enfant. Je le rencontrai de nou-I veau, il y a une quinzaine de jours, au buffet de la gare, J fiMoukden, et pris placée ses côtés. Il avait été blessé, J quelques semaines auparavant, sortait de l'hôpitalS sons être tout k fait guéri, ce même jour, ô midi, et J partait à l'instant rejoindre son régiment. J'avais! connu un tiomme bien portant, je retrouvais un cada-fl vpe. Le teint était jaune, les joues creuses, les yeux I enfoncés, éteints; ses vêtements, devenus trop amples, I flottaient sur son corps amaigri. Ah ! il sentait bon lai Guerre, celui-là 1 II regardait avec étonnement autouri de lui; je devinais que quelque cliose le tracassait,! mais il restait silencieux ; il me dil enfin : « Y n-t-ilj toujours autant de monde ici ? » n'écoula point ma 1 réponse, et l'etoniba dans sa rêverie. , . Puis il se leva. I Dans son attitude indécise, sa lenteur à s'éloigner, ill me sembla discerner comme un petit regret do cel luxe relatif qu'il quittait.., et Je le plaignais en mot-l même. Mais je le suivis dehors et je vis soudain sa] taille se redresser, son pas se raffermir. L'expression I de son visage se fit dure, hautaine. 11 toisa ce monde I d'oisifs, d'officiers, qui, de long en large, sur le quail de la gare, se promenaient en courtisant des sittras, I me dit adieu d'une voix brève, enfourcha sou cheval ^ et partit au grand trot, vers le canon qui grondait làbas, vers les tranchées, les nuits sans sommeil, les jours sans pain, vers les alertes continuelles, la mort, le devoir. J
Murât me raconte des engagements auxquels il a J part. A chaque instant, revient la phrase : « ïiaM
DjjW]
nous canardaient ferme m, ou bien : « Les projectiles tombaient autour de nous u. Et il continue tranquillement, comme s'il parlaitd'unc preraièpe. Je ne peux m'empêclier de lui en faire la remarque.
<t Bah ! affaire d'habitude! me dit-il. On a tort de eroire que la guerre est une chose extraordinaire, renversante ! Après quelque temps, on travaille à tuer comme d'autres vont à un bureau, et, la besogne (inie, on mange, on dort, on fait un poker et l'on recommence. On prend des habitudes, môme avec l'ennemi. Tenez, sur les bords du llcuvc Liao, un accord tacite s'était bicntûl établi. Quand nous menions boire les chevaux, les Japonais cessaient le feu, nous de môme. Un village important nous séparait, le seul centre d'approvisionnement de la région. Un jour, nous allions faire nos achats; le lendemain, c'était le tour des Japonais, et il semblait convenu que chacun de nous respecterait ce point de ravitaillement nécessaire, ne chercherait pas à l'occuper déiînitivement, ce qui fut fait. »
La pendule, tout à coup, sonne i h. du matin. Comme cette soirée me semble brève ! Cette nuit est ma dernière en Mandchourie : pour nous, la Mandchourie finit à Khaibine. Murât est là, je ne veu.s pas le quitter si tôt. Je tiens à prolonger ces heures qui me font oublier tant de choses. Et Murât, sans trop se faire prier, cède à mes instances. Nous causerons encore, sEms regarder les aiguilles ni écouter le timbre.
Le jour vient, et nous sommes encore là. Je lui (]
DE MOUKUEN A l'ARIS
iitin atileu. Il est 8 h. du malin. Je lenLre à l'Iiôtel,
îoucle mes malles, et, h rinstanloù je quille IMHC^e-
^cPOr pour me rendre à la gare, qualre domestiques
sortent de la salle à manger un olficier ivre-morl.
r Je me réveille à 2 h. du l'après-midi : j'ai l'excual de ma nuit blanche, hier. Beaucoup de monde dans le train. .J'arrive pourtant à rester seul dans un comparlimenl, à force de pourboires. Nous avons passé Tsilsikar vers midi. Elles sont tristes, ces gares aux deux ou trois maisons trop neuves, où vient mourir ]■ ;rande steppe
le I
7 (Jéccnibre,
mani ^^^ne
Je fuis la connaissance d'un de mes compagnons de voyage, un colonel de cosaques. Il est en garnison à Vladivostok. Nous voyagerons ensemble jusqu'à Irkoulsk. 11 ne parle pas français, mais si bien allemand que j'ai honte d'employer avec lui celte langue, lur ma demande, il relève gentiment me
Il semble aimable et poli. J'ai là un compt ;on agréable : son uniforme, son linge sont propri Tne femme voyage avec nous. Elle est couverte bijoux faux et semble baignée de parfums, Commi type de sa profession, elle est parfaite. Rien ne manqui à le mainlien, ni la voix, le fard, la robe de couleur itanlc, ni le petit chien, trop gras, aboyeur, gro- Ellc va à Kaïlar. Parmi les voyageurs du wagon
246 EN MANDGIIOURIE
d'à côté, se trouve un pope énorme, un colosse ventru, aux cheveux bouclés et huileux. Notre première rencontre a eu lieu hier, à dîner, dans un buffet de gare. Deux Chinois sont arrivés, m'ont bousculé et ont fait mine de s'asseoir à côté de moi. J'aime les Chinois, mais j'admets difficilement que des gens de couleur s'asseyent à ma table. Sur ce point, mon éducation s'est faite aux Indes, et les Anglais ne plaisantent pas. Comme les deux indigènes m'avaient, en plus, bousculé sans s'excuser, je me mis en devoir de les sortir de la salle à manger, et, comme ils résistaient, cela s'accomplit avec quelque fracas. L'assentiment fut général parmi les convives. Le pope leva à peine de gros yeux étonnés, ternes, sans cils, et replongea son nez dans la soupe, qu'il aspirait bruyamment. A ses côtés était assise une petite femme, en noir, au visage doux, aux yeux rieurs. Quand le pope eut satisfait son appétit, il causa avec sa compagne qu'il semblait déjà connaître : ils paraissaient bien s'entendre et riaient fréquemment. De temps à autre, les tôtes se rapprochaient, les voix baissaient, ce n'était plus qu'un murmure au bout duquel fusait un nouveau rire, particulier cette fois, un rire qui ne trompe guère : le pope venait de dire une gaudriole.
8 décembre.
Nous arrivons à 8 h. du soir à la frontière de Mandchourie, î\ la station Mandchouria. Le buffet.
très grand, est réputé pour sa cuisine. J'y mange, en effet, le premier bon beefsteak, depuis des mois. Je cherche en vain mes valises : où sont-elles passées ? Je retrouve un de mes porteurs : il me fait signe de le suivre et me met en présence de deux sous-officiers qui examinent mes papiers, inscrivent mon nom sur un registre, et me délivrent un ticket, grâce auquel je pourrai prendre mon billet pour Irkoutsk. De Kharbine, on ne délivre de passage que jusqu'à Mandchouria. Puis nous allons à la douane. L'exportation de Mandchourie en Russie est sujette aux droits. On estampe mon bagage sans difficultés. Il se trouve que j'ai une grande chance. Nous sommes arrivés, aujourd'hui, assez tôt pour la correspondance d'irkoutsk ; le train d'hier a eu du retard. Comme il n'y a qu'un départ par jour, des voyageurs attendent ici depuis vingt-quatre heures. Je ne serai plus seul dans mon compartiment ; mais je retrouve Maurice Baring, que je quittai à Kharbine et qui m'a devancé d'un jour. Venus ensemble en Mandchourie, nous rentrerons at home ensemble. Nous en sommes bien aises. Le voyage sera moins long. Pour l'instant, Baring est avec des officiers qu'il connaît. Nous nous réunirons à Irkoutsk. Je pars à la recherche du conducteur et lui donne un gros pourboire ; il fera son possible pour que je reste seul.
Nous quittons Mandchouria vers 11 h. du soir. Je suis seul dans un petit coupé. Le gros pope voyage maintenant en V classe, avec la dame aux jolis yeux. Nous sommes voisins : une cloison mince nous
248 EN MANDGUOURIR
sépare. A peine partis, la fête commence : les rires ne cessent plus, deviennent nerveux, puis, le silence. J'ai entendu, plus d'une fois, des rires semblables s'échapper, dans les restaurants, des cabinets particuliers. . .
9 décembre.
La neige, maintenant, jusqu'à Paris, peut-être. Comment dépeindre la tristesse de ces plaines glacées, à perte de vue, sans une habitation ? Ce sentiment se fait, aujourd'hui, plus profond. Nous venons de dépasser une bicoque solitaire, si basse, si humble, dans son isolement : un poste de gardes-frontière ; un peu plus loin, une éminence, qu'entoure une palissade. Vingt mètres carrés, peut-être, qu'environne la steppe infinie, mais qui me semblent noyer le paysage, le dominer, l'effacer, pour grandir soudain, paraître démesurés, faire oublier le reste : cet enclos est un cimetière... une trentaine de croix neuves, affreusement neuves et blanches, dans l'immensité neigeuse. Et voici que, de nouveau, s'impose à mon esprit, avec une netteté impitoyable, le souvenir des blessés qui défilaient sous mes yeux, le 12 octobre, dans les [)laines de Cha-Kho ; — n'arriverais-je point à me libérer de cette obsession ?
10 décembre.
Je sens mes nerfs se tendre de plus en plus, et je ne tiens pas en place lorsque j'écoule, sous mes pieds,
DlC MOUKDEN A PARIS le grincement continu des roues qui mordent les rails : 1 chaque tour me rapprûclie de la Friince. Je le prends J on aiïfction, ce Transsibérien, celle bête obstinée,.!" patiente, qui, depuis des mois, Tournil un laboura colossal. Quand j'arrivai en Mandchonrîe, je crus fer* ^ mement, à contempler ces rails légers, peu solides, posés cil hûle, ces traverses à peine équarries, placées quelquefois sans ballast, h même le sol, ces remblais où deux heures de pluie creusaient de profondeaj rigoles, que la ligne ne parviendrait jamais à accom-T plir sa tâche, qu'un jour ou l'autre, j'apprendrais quei des éboulements impossibles & réparer arrêtaient îeM transît. Mais la natur-e fut clémenle aux Russes, 1 saison des pluies ïnsignîfianle. Lentement la voie i transforma, fui consolidée ; des rails plus lourds, plus I solides prirent ta place des premiers ; les travaux d"arl, les ponls ont résisté, el, comme à mon aiTÎvéeJ il y a huit mois, les trains déversent, sans relôche,J lentement, incessamment, hommes, chevaux, ca-% nons.
Le voyage, en somme, est trtis supporlobte pour lel passager. Nous ne dépassons pas une vitesse moyenne* de vingt h trente kilomètres à l'heure, et je suis impa-< tient de rentrer; mais oette allure modérée permet dW rester un mois dans ce train, qui, à la vitesse d'uiB de nos rapides, rendrait sans doute le voyage alTolant.1 Dans chaque compartiment, le nombre des voyageurs ne peut dépasser celui des couchettes, et ciiacnn peiltf s'étendre la nuit. Les draps manquent, mais nous e aurons à partir d'irkoulsk; les compartiments sonj
Aftfi
2o0 EN MANDGHOURIE
vieux, très sales, habités parfois : je commence à éprouver des démangeaisons inquiétantes. Chaque jour, nous avons au moins deux arrêts prolongés, à des stations où Ton peut prendre son repas, de la soupe aux légumes, excellente si on ne la retrouvait pas, identique, le lendemain, et de la viande fraîche, tendre, nouveauté dont je ne me lasse pas.
J'ai déjeuné dans une petite station morne, sous la neige. En entrant au buffet, la propreté de la salle m'étonna. Le parquet était balayé, la nappe blanche, les verres, les assiettes lavés, les mets excellents. Derrière le comptoir, chargé de hors-d'œuvres, une jeune fille servait les clients, emplissait les petits verres de vodka. Elle était très belle. Ses cheveux, châtain foncé, coupés, tombaient en boucles sur ses épaules. Cette coiffure, le profil net comme celui d'une médaille, le menton décidé, la bouche ferme formaient un ensemble presque déroutant d'abord, peu féminin, et je songeai à quelque Valkyrie... Mais je n'avais pas vu ses yeux. Longtemps, je me souviendrai du contraste de ce visage et de ce regard, qui, à cet instant, tomba sur moi : deux yeux gris pâle, si pâle, couleur de perle, lointains, profonds et tristes.
Nous arrivons à Tchita vers 4 h. Beaucoup de nouveaux voyageurs pour notre train. Vais-je rester seul ? A côté, le pope et la petite femme rient interminablement. J'ai un jeu de cartes, je fais des patiences, pendant des heures. Des patiences ! Je me vante. Je n'en connais qu'une : je n'arrive pas à la réussir. Tard dans la soirée, nous nous garons pour laisser
passer le général Kaulbars, qui va commander la troisième armée.
41 décembre.
Journée monotone. Las de faire des patiences, et songeant à une phrase de Murât, Tautre jour, je me suis occupé à noter les transformations que je voudrais voir subir à notre armée, d'après mon expérience de Mandchourie. Je ne doute pas que beaucoup de mes souhaits ne soient irréalisables : mais j'ai réussi à passer l'après-midi.
Murât me disait : « Je parie que vous en avez appris plus, en Mandchourie, quoique non combattant, que durant vos trois ans de service militaire? » Je répondis que la caserne et ce que j'avais vu de la guerre me semblaient le jour et la nuit. Il me dit alors : « Je me souviens de mes reconnaissances, aux manœuvres, en France. Bien installé dans une ferme, je mangeais une bonne omelette, en comptant les fantassins qui déQlaient, ignorants de ma présence. Je rendais compte de ma mission et je recevais quelquefois des compliments. Dans cette guerre, un village apparaît-il, semble-t-il suspect : pan ! quelques salves, pour voir ce qu'il en sortira... » Et il ajouta : (c Ah ! la guerre et le service en paix ! »
J'évoque mes souvenirs de régiment. Mes officiers instructeurs se dévouaient entièrement à leur tâche, mais ils suivaient un règlement, le fameux Règle-
KN MANDcaniiniii
ment, cl, s'il me fallail partir en yuL-rrt^, ili3 j'ignorerais bien des choses.
J'ai pnssé beaucoup de revues de u cuirs i « paquetage », j'ai employé des heuies à cirer la semelle de mes souliers, à noircir, avec de l'encre, les coutures de mes vieilles capotes, à écouter un gradé enseigner ce que c'était qu'une rivière, un puits, comment il fallait se conduire vis-à-vis des Présidents de la République ou du Sénat, qu'il ne fallait jins dire au chef de l'État : « Mon Président », mais « monsieur le Président a, et je n'ai jamais si peu fait de marche qu'au régiment : en manœuvres, quinze, vingt kilomètres par jour; le soir, on annonçait aux hommes « qu'il n'y aurait rien cette nuît », et l'on dormait paisiblement.
Mes tirs ont consisté en quelques exercices, trop rares, cent cartouches brûlées, peut-être. Je suis parti de la caserne ayant plusieurs fols changé de fusil, sans avoir jamais la possibilité d'en connaître la valeur, môme aux dépens de quelques cartouches, sans savoir si mon arme tirait juste, trop haut ou trop bas, à droite ou à gauche.
La guerre m'apprend qu'il n'est pas de grande
importance qu'un homme écoute constamment des
t théories souvent inutiles, polisse des clous de sou-
I lier, fasse des paquetages b carrés ». Go t«mps
\ devrait être employé à faire, d'abord, avant tout, un
' tireur. Quelle faveur accorde-t-on au bon tireur?
Une mention au livret, un cor de chasse sur la
manche, des aiguillettes. Le tireur au-dessus de la.
Il inerr
DE MOUKDKW A PARIS moyenne devrait occuper une situation à pari, jouirl de tels avantagea qu'il éveillât l'émulation, excitâtj la jalousie des camarades. En campagne, il est troa tard pour étudier son fusil : il faut tuer net et vite;j L'homme devrait entrer en campagne lamiliarisi son Lebel, capable d'en obtenir le maximum. A no^ tirs de paix, il faut prendre une position r/'f/Zemen-J taire. Jamais je n'ai bien pu placer une balle danaf l'attitude du tireur à genoux : mon coude me faisaïtfl mal ù la cuisse, mon talon me gônait, j'étais aul supplice. Dans les iVilghiri Hills, aux Indes, j'ai mîç, une balle au défaut de l'épaule d'un chamois, à envi- j ron trois cents yards, et je l'ai visé assis sur le sol,i dans une position qui m'aurait valu, au régiment,! quatre jours de salle de police !
En campagne, on tire comme on peut.
J'accorderais une importance presque égale {i l'utilisation du terrain et è l'initiative individuelle. Sans reWche, les hommes devraient être dressés à considérer, dans chaque mouvement de terrain, arbre ouJ pierre, un abri dont il faut profiter. J'ai fait au régi->j ment quelques exercices de ce genre, mais si pou ! Et 1 je ne pourrais énumérer les jours sans fin où j'ai passé des heures, dans la cour, à exécuter des mouvements soi-disant de canne ou de boxe : pour m'assouphr, paraît-il. Un homme qui, tous les jours, pas-É serait une matinée à ramper, se ramasser, s'accrou-1 [lir, s'étendre de nouveau, guetter, bondir, développerait-il pas aussi bien ses muscles, peut-ëlr&9 même son esprit? Car T'initiative individuelle est d'una#
ba
I:N MAWnCHOORIK I nécessité absolue. Soldat de deuxième classe, j'aurai |'pput-6f.re & prendre le commandement d'une rraclion Iquelconqiie, porcp que je suis le plus ancien, que mes I chefs sont tués. Que ferai-je alors? La plus grosse I Boltise, probablement : jamais on ne m*a mis en pareil I cas. Jamais on ne m'a fait entrevoir la possibilité d'une l responsabililé grave, d'une conduite d'où dépendent l.des vies humaines. Je voudrais que l'on apprit aux I hommes à se « débrouiller ». Les Russes ne savent c débrouiller, manquent de décision, de prompU- I tude. Des Cosaques, è la bataille de Liaoyang, pep- I dirent cent cinquante hommes fi chercher d'où venait I le feu des Japonais, qui, eux, savaient « utiliser le I terrain ». Ces braves dirent enfin h leurs officiers : ( Que faire? On nous tire de la lune ! » Il est cei^ I lainement bien improbable qu'un soldat de deuxièms classe ait à prendre un commandement; mais mon iiRïcier n'a que moi sous In main, il faut que je porto [ un ordre urgent; sans espritd'initialîve, inaccoutumé Vh ramper durant desheures, s'il le faut, tireiu' médiocre, comment pourrai-je m'en tirer? J'ai bien un moyen lie faire vite ; un cheval. « Sautez dessus! » me dit I l'officier. Je ne sais pas monter à cheval. Une ferme I peut être proche, avec des chevaux à l'écurie. Je ne I m'en servirai point, Comment me hisser sur cett^ I grande béte qui me fait peur, et surtout la nourrir, llii conserver? Un soldat devrait monter à cheval, rétre un bon palefrenier. Ils sont nombre«.\, dans ■ noire infanterie, ceux qui ignorent tout du cheval let le craignent : nous n'avons pas, en France, que
des cultivateurs, des fermiers accoutumés aux bétes.
Chaque homme devrait savoir bien faire cuire sa soupe, être cuisinier. Mais, à ce sujet, combien il serait préférable d'adopter, chez nous, le fourneau de campagne russe ! C'est une voiture d'asphaltier : une chaudière roulante. Sur le siège, deux hommes : un conducteur, un cuisinier. L'hiver excepté, on trouve partout, en Europe, quelques légumes, du bois. S'arrète-t-on cinq minutes? Le cuisinier saute à terre, arrache des légumes dans les champs, abat quelques branches. Il ouvre la chaudière, y jette les légumes, bourre, en dessous, le foyer avec le bois, et en avant ! au trot, au galop, à travers champs, gués ou fondrières. L'appareil est léger ; l'attelage, trois ou quatre chevaux, Tenlève comme une plume. Le soir, les hommes sont harassés, se sont battus depuis l'aube : appétissante, ctiite à point, la soupe est là, prête.
Au début de la guerre, les premières troupes de Sibérie entrées en campagne étaient dépourvues de cet instrument. Elles devaient, le soir, faire cuire la soupe dans leur gamelle, comme chez nous. La dysenterie balaya les rangs : la mortalité fut, je crois, de 15 à 20 p. 100. Les fourneaux arrivèrent; dans les mêmes corps, cette mortalité baissa à 3 ou 4 p. 100 ! Allez donc demander à des hommes qui se sont battus la journée entière, ou ont fait une marche de 30 kilomètres avec 25 kilogrammes de bagage, de bien cuire leur dîner ! Ils mangeront des légumes à moitié crus, peu leur importe : ils veulent dormir.
t56 EH MANDCIIOURIE ^^
Le fourneau de campagne russe, tel que je l'ai vu à l'œuvro, est l'idéal. Il serait désirable que l'armée ifrançaise en fit un essai sérieux. II coûte, m'a-l-on 'dit, de quaire à cinq cents roubles et siiflit à une compagnie. Dca modèlefl jilus petits sont établis pour un escadron (cent vingt-cinq hommes), et valent environ deux cents cinquante roubles.
J'ai donc dit qu'un soldat serait parfait, si, ne sachant qu'à moitiÉ le nom de son colonel et apportant une maladresse évidente ù astiquer son ceinturon, il était tireur excellent, marcheur infatigable, homme résolu, accoutumé aux rusea, de décision prompte, ayant quelques notions d'équitalion et de cuisine. J'ajouterai : durant mes trois ans de service militaire, trois ou quatre fois seulement j'ai entendu un oflicier dire aux hommes quelques phrases, ù peu près cellesci : Il Mes enfants, vous accomplissez la plus noble lâche sur terre ! N'oubliez pas que votre chef suprême est le drapeau... qu'être soldat est veiller sur la Patrie, ta France, c'est-à-dire vos fermes, vos champs, vos femmes et vos fils,., » Je sais, quelque imbécile se serait peut-être trouvé là, qui aurait ricané : la raajoité lui auml fait passer un mauvais quart d'heure. Personnellement, je n'arrivai point au régiment •différent des autres ; ces conférences « morales a, trop rares, me firent toujours tressailUr. Pourquoi n'en eût-il pas été de môme des camarades qui dorit autour de moi dans la chambrée? A l'âge où les Français sont soldats, les idées de devoir, de lutte pour le sol, de fierté pour le pays, de patriotisme
eiitin, expiimées à propos, sam-oiil toujours les émou- ; voir. Je ne crois pas au soldat « machine n, brute dont il importe peu que les idées soient patrio-J tiques ou non, et qui remplit son devoir, macliinole-l ment, par habitude. Si les officiers russes montrent | des faiblesses, les hommes se conduisent ea héros ; j'ai cependant la conviction que, en dcliors de leur* infériorité numérique et inlellecluelle, une raison de 1 leurs défaites fut leur manque de celte ardeur qu'ont! toujours déployée les Japonais : le patriotisme, ou, plus! vulgairement, a le eœur au ventre». Parmi nos alliés, la guerre est impopulaire, sans intérêt : aussi se bat- 1 tent-ils bravement, mais sans fureur. Chez l'adversaire, on a allumé, depuis des ans, la haine des Russes, le désir violent de les écraser un jour; ceuxlà sont victorieux : pour donner toutes ses forces contre un ennemi, — cette guerre le prouve — il j • faut le haïr'.
^^H iî décembre.
^^Qfous arrivons fi Verchnéoudinsk vers 2 h. de I raprës-midi. Depuis hier, notre wagon n'est plus ' cIiaufTé, je ne sais pourquoi. J'étais gelé, ce matin, mon réveil. La nuit dernière, le pope et la femme, , aidés de deux (eunts officiers, ont fait un tel vacarme, qu'à 3 h. du malm j ai frappé à leur porte. Us j m'ont ouvert Je leui ai fait voir ma montre. Ils onlJ compris et se sont tus J ai eu le temps d'apercevoir J
ÉQir la noie d 1
ri la fin (lu Miiume,
que le sol de leur compartiment disparaissait sous les bouteilles. J'apprends que la bande a continué de bavarder, au fond du couloir, jusqu'à 5 h. du matin, puis, ivres, le pope, la femme et les officiers se sont violemment injuriés. Dans la soirée, nous croisons un torpilleur, soigneusement couvert de bâches, que Ton dirige sur Vladivostok.
13 décembre.
Nous arrivons, vers Taube, au lac Baïkal. Les vitres, couvertes de givre épais, empêchent de voir au dehors. Je m'habille et fais ma valise. Nous sommes accostés à quai. Un petit bateau, appartenant à la Croix-Rouge, attend les voyageurs; il ne transportera que les officiers : les civils attendront jusqu'à ce soir le retour de YAnga?'a, le bateau ordinaire, parti pour l'autre rive. Mais, grâce au colonel de Cosaques, je puis embarquer.
Le lac n'est encore gelé que sur les bords. A trente mètres du rivage, les eaux deviennent libres, vert foncé, presque noires, aux petites vagues courtes et dures. Le visage mordu par le vent, je contemple la nappe immense des flots sombres, hostiles, qu'encadrent les hauteurs sévères, escarpées, blanches sous la neige. A droite se dressent les pics de trois montagnes, derrière lesquelles je devine la marche ascendante du soleil ; quelle tristesse dans ce paysage accablant de solitude et de silence ! Je regarde une
deroière fois les hautes montagnes, avant de des-| cendre dans l'entrepont, à l'abri de la hiae ; u sommets resplendit, semble une coupole patinée par^ Tàge, de cuivre pâle, tandis que la plus proche pa-il paît baignée de sang. Le bateau gémit, tressaille au] choc sourd des niachiaes; la giréne jette dans le cielfl Froid une plainte déchirante.
La traversée dure environ quatre heures. La cha-3 leur, dans l'entreponl, est étouITanle. Je jette un regard! dans le grand salon : plusieui's passagers sont éten-l dus déjà et dorment ; parmi eux, l'énorme popefl pousse des ronllements sonores. Dans une pièce plusT petite, je retrouve Maurice Baring et ses araîs les! ofGciers russes. L'un d'eux est un beau gaillard,jeune, sain, à la physionomie ouverte. II a un bra; en écharpc : une blessure reçue à Ouafmigo. On l'envoie en Russie : les médecins en Mandchourio n'arnvenl pas ô le rétablir. Je lui demande s'il n'est pas en bonne voix de guérison. Il me n:pond simplemenl « Non ! «. 11 doit beaucoup souffrir. iVouscom- Û mandons des verres de Ihé. Arrive une petite bonne I portant un plateau. Ils sont là plusieurs joyeux ■^ vants qui lui font un bel accueil. Je ne puis comprendre les paroles, mais j'en juge par le résultat î bonne et plateau manquent de tomber sur le parquetj
Je monte sur le pont. Le froid est intense. Lea rives du lac sont mornes, sauvages, sans habitationsJ Une fumée, au loin. La ligne du chemin de fer qui contourne le lac est maintenant achevée : mais n'j icnl encore (|ue les trains de marchandises. S'a
^^^sci
EK HANOCHOURIK vraiment trop fr-oid, malgré mn fourrure. Je redescends. Dans la salle, parmi les oRlciers, un civil aux cheveux très noirs, au teint basané. 11 porte des fourrures somptueuses. Un diamant brille à son doigt. Je sors ma montre de ma poche ; il m'en demande le prix aussitôt. Nous arrivons enfin. Un bateau est amarré au rivage. Le pont, le treuil, les cordages, à l'avant, dtspanùssent sous la neige, et je songe il quelque hivernage sans lin, dans les mers du pôle. Les passagers sont nombreux, les porteurs rares. J'arrive à en trouver un ù grand'peine. Malgrii mes protestations, le civil à la bague le charge de ses bagages ; c'est un commerçant levantin ou juif, Cent mètres environ nous séparent du buffet. Nombre de soldats blessés, qui voyagent avec nous, font aussi le trajet. L'un d'eux semble épuisé, se traîne avec lenteur sur des béquilles : il est embarrassé d'un gros sac. Mais j'aperçois une rangée d'autres soldats, massés en haie, les mains libres, qui paraissent attt^ndre ; il se précipitent vers leurs camarades blessés, les allègent de leur bagage, le portent pour eux, ou soutiennent l'invalide, avec des précautions infinies... Nous voici au buffet, II est 3 h. environ : la nuit va bienlàt venir, le jour faiblit. Des lampes électriques éclairent soudain la salle. De l'électricité! Voilà des mois que je ne l'ai vue ; il me semble être presque rentré; la moitié du voyage est achevée; les premières marques de la civilisation commencent. Je quitte le buffet vers 4 h. et demie. Le train , va bientôt partir. Il fait nuit noire. Le spécial
DE MOUKDliN A PARIS
qui s'offre aux yeux compense la traversée du lai Baïkal si terne. Un ciel impénétrable. Çà et là, le^ globes rougeâtres des lampes électriques, au sommet de grands poteaux, d<}versent un cercle de lumièrt livide, artificielle, théâtrale, qui s'affaiblit graduelle ment et vient mourir au pied de rocs moroses, quîj à cette heure, semblent dcmesuréa. La neige lef couvre, mais n'adoucit point la dureté de leurs pente; roides : des sapins blancs et glacés se dressent s sommet; des files de wagons, rouge sombre, distinguent vaguement. Sur la gauche, pas de ha* leurs ; je cherche en vain à trouer l'inconnu, le noid illimité. Autour des boules lumineuses lombentj légers, innombrables, les flocons doux et blancs-«| auxquels, d'une locomotive proche, se mêlent deS étincelles, et je songe fi un décor de féerie, je pens^ voir surgir un PcUéas, une Mélisande de rêve. , ,
Il est (> h. .\ous partons pour Irkoutsk. Le traii^ est bondé de voyageurs. Je ne puis trouver uDâîf place. Je me promène dans le couloir pour vaincre le sommeil qui m'envahit. A chaque instant, de longs an-èts. Nous arrivons vers minuit. Je m'informe. Pas une chambre dans les hôtels. Plus courageux, Barîng part en ville tenter la chance. Moi, je resterai au buffet, jusqu'au jour, en buvant verre sur verre d'un j café atroce.
J'ai hflte de roulera nouveau vers le couchant, la France. Je m'informe : trois Irains par semaine ' quittent Irkoutsk pour Moscou; l'un part demain. Il me semble que le reste du voyage n'est plus qu'un
jeu : une dizaine de jours, à peine, et Paris! Le plus dur est fait; désormais, nous voyagerons dans un vrai palais : wagon-restaurant, draps de lit, le grand luxe.
11 est 5 h. du matin environ. Je tombe de sommeil, malgré le quinzième ou vingtième verre d'eau noirâtre, appelée café, que je viens de boire. Je lie conversation avec un officier à la moustache grisonnante : il m'affirme que Port-Arthur est pris. Mais la nouvelle est démentie plus tard.
Un train vient de Russie. Un grand nombre d'officiers envahissent le buffet. Pauvres gens ! Je contemple les visages brillants de santé, les uniformes resplendissants et neufs ; où seront-ils dans quelques mois ? A côté d'eux, il me semble que je suis un vétéran de la guerre. Je suis habillé en khaki : cette couleur est peu estimée chez les Russes ; elle personnifie le Japonais, l'Anglais ou rAméricain. Je suis dévisagé avec inquiétude : on s'en^uiert. On apprend que je viens du front. Les questions se posent, sans suite. 11 me faut affirmer que les Japonais sont faits comme tout le monde et qu'ils se battent bien. Sur quelques points, je dois mentir aussi, lorsque l'on me demande ce que valent les cadres russes, etc. Mais je mens sans embarras : ils sauront bien assez tôt !
Vers 6 h. du matin, l'orgie commence. Beaucoup sont ivres . Les discours péniblement prononcés, les « hourras » s'entre-croisent. Un médecin finlandais veut absolument que je parle russe et prétend que je l'insulte en gardant le silence. Le jour com-
mence à poindre. J'ai expédié un homme en reconnaissance : il vient m'avertir qu'une chambre est libre au Grand-Hôtel. Je quitte la gare.
14 décembre.
Deux traîneaux m'attendent. L'un prend mes bagages et part en tête. Je monte avec curiosité dans l'autre. C'est la première fois que je vais en traîneau. La sensation est étrange, agréable. Les patins glissent sans bruit. L'allure est rapide. Le silence, la douceur de cette course produit d'abord comme une gêne : il me semble que « ça ne marche pas » et pourtant les arbres passent, blancs de neige. Nous franchissons le grand pont de l'Angara, qui sépare la gare de la ville. Le fleuve charrie de gros blocs de glace.
Irkoutsk m'avait laissé une impression sinistre de ville morose, sale, aux maisons nues, quelquefois en pierres, et, comme le théâtre, de dimensions disproportionnées au reste de la ville. C'était bien le rendezvous des déportés que l'on m'avait décrit en Russie, et chaque cocher de fiacre avait Tallure d'un assassin. Rien n'est changé, sans doute. Un officier, dans la rue principale, a été tué d'un coup de revolver, dernièrement, à 2 h. de l'après-midi. Pourtant la ville que je traverse m'impressionne de façon bien différente. Sans doute, Kharbine la Prostituée, Kharbine peuplée de visages de crimes, avec ses bouges, ses terrains vagues, ses marécages, m'a cuirassé,
EN MANIICHOURIR
r empêche mainlenant ma premièpe impression de
f renaître, Maisjetrouveàmon indifférence une seconde
■ cause. Jadis, ce n'étaient que voies salies par une
Iboue épaisse, gluante, maisons aux couleurs grisca,
F ternes, mornes dans leur froideur, semblant méditer
un mauvais coup, ou façades de briques rouges comme
du sang. La Nature a pris part, aujourd'hui, à la
décoration de la ville, et Irkoufsk le forçat est devenu
comme l'une de ces pièces compliquées que l'on
aperçoit aux vitres des pâtissiers en province ; sous
la neige qui les recouvre, les maisons, les monuments,
s toits adoucissent leurs lignes, perdent leur dureté,
rse parent de blancheur, et le tout semble un bonbon
•rie iVoCl, fragile, exquis. Plus de boue noire, de pierres
crises, de cochers aux vêtements crasseux : partout,
Rime gaieté, une clarté bbnohe. El l'on oublie les
assassinats, la population douteuse, les ivrognes :
Irkoutsk, sous la neige, est pur, immaculé.
Le propriétaire du Grand-Hôtel me mène à ma
chambre. Les becs électriques, les lentures, les
rideau.x mauve pâle m'ébahissent, et un tapis, uu lit
en cuivre brillant ! Qui vient de quitter celte chambre ?
Des relents de musc et d'opoponax traînent. Sur la
cheminée, deux soucoupes sont remplies d'épingles à
cheveux; j'en compte une dizaine, sur la table. Dans
coin, un ruban rose, étroit, est oublié; mon
} regard erre au plafond, aux coins de murs, s'arrête à
1 l'icône d'or, qui me fixe, impassible. Ces icônes!
I Partout je les ai vues, dans les hôtels, les cabinets
jiarticuliers les plus équivoques, et souvent je me suis
DE MOL'KDES \ l'ARIS
deniaDdé pourquoi ces cliainbres déshonorent ainsi l présence de la Saînte-Vîerfçe, ou pourquoi, si Toi veul, la Sainte-Vierge les honore de façon attendue ?
Je vais enfin me laver! Les bains d'Irkoutsk on) une grande réputation. Un cocher m'y mène. Une maison misérable d'aspect. J'entre. Un hall cireuiaire où attendent hommes et femmes — on se baigne en famille, chez les Russes. — Le parquet est sale, Ja suis mené au bain n" \, le meilleur : un rouble l'IieureJ Un corridor étroit, où il fait trJis chaud. Des porten^ claquent, s'ouvrent ou se referment, laissent échappas des bruits d'eaux, des rires d'hommes el de femmes.]^ Des clients sortent, le visage congestionné. Je pénôtm dans le local qui m'est affecté. Une première piè affreusement sale, avec une chaise, une table, canapé de cuir, recouvert d'un hnge. Puis chambres. Le parquet est carrelé. La dernière piè< contient une baignoire dont le fond est noir di sière ; un petit escalier en bois mène à une plate-forme, près du plafond, là oij la chaleur est la plus forte. Ce hammam est peu engageant. Je reprends bientôt le chemin de la gare. Baring me rejoint. Noire t doit partir à 3 h. Au buffet, je revois la compagnd du pope. Le nombre des voyageurs pour la Rusaierf est grand, Plus de place en premières, Baring et motl louons un compartiment de seconde.
Le train se range devant le quai. Je vais reconnaître notre sleeping. De rélectricité, des sonnettes, deM banquettes propres I Baring et moi faisons de grandu
yeux et nous nous vautrons complaisamment sur les coussins.
Un train moins rapide part avant nous. J'y vois monter la petite femme au pope. Ce dernier, après maintes effusions, ne Faccompagne point : leur idylle est finie. Notre tour arrive. Nous quittons Irkoutsk vers 6 h.
45 décembre.
Ma première nuit dans des draps, depuis six mois. J'ai naturellement très mal dormi. J'ai partagé mon temps entre des patiences et des calculs pour savoir le jour de mon arrivée : je manquerai la Noël, à Paris. Je n'arriverai que le dimanche 25, si tout marche bien.
18 décembre.
Nous avons passé, hier, la station d'Obi. Aujourd'hui : Pétropavlosk.
Il est 4 h. de Faprès-midi. Le ciel est bleu, mais si pâle, si froid, presque blanc! Le soleil jette des lueurs mourantes, décline à l'horizon , disque rouge sombre. La lune est haute déjà, demi-cercle incolore, sévère. La plaine est couverte de sapins blancs, comme poudrés à frimas, prêts au bal de rhiver. Le vent a ridé la neige, et, à perte de vue, le sol est pareil à une mer, dont la voie serait le rivage où viendraient mourir les vagues blanches.
Un fragment d'arc-en-ciel monte, à Fhorizon, tout droit.
49 décembre.
, Hourra ! un passager vient de me prouver, horaire en main, que je puis, avec de la chance, être à Paris samedi prochain, pour le réveillon !
De bonne heure, nous avons passé FOural, hauteurs escarpées, sauvages, qui se perdent dans la brume, noires de sapins à mon voyage d'aller, aujourd'hui neigeuses et mornes. Le train serpente, passe des tunnels, trace des huit : de nouveau la plaine. Le paysage me rappelle l'arrivée au tunnel du Saint- Gotha rd.
Je devrais être à Moscou après-demain. A chaque arrêt, je consulte nerveusement ma montre, l'indicateur : nous avons plusieurs heures de retard. Arriverons-nous à temps pour la correspondance de Pétersbourg? Je me sens très las.
21 décembre.
Moscou, ce soir. Je fais mes malles pour la dernière fois et dis adieu au Transsibérien : adieu sans larmes. Nous arrivons vers 9 h. : je me sépare à regret de Baring, cet aimable camarade de campagne et de voyage. Un traîneau me mène rapidement à travers la ville, vers la gare de Pétersbourg. Les deux chevaux noirs de Fattelage ont le dos blanc de neige. Nous glissons légèrement, sans bruit. Le froid est
intense. Ma moustache devient un glaçon. Les lumières électriques nuancent le ciel profond d'une lueur bleuâtre , où pointe de temps à autre une grande coupole dorée qui, à cette heure, semble fantastique comme un décor. Des soldats passent, en costume de parade. Nous quittons Moscou vers 10 h. J'occupe un vrai sleeping, dont la propreté, bien relative pourtant, me gêne encore.
22 décembre.
Le soleil se lève. Nous sommes à Pétersbourg. Je ne fais que passer d'une gare à l'autre. Nous partons pour Berlin vers midi. Je déjeune au wagon-restaurant comme je ne Tai pas fait depuis longtemps. Il me semble que mon appétit augmente à sentir une serviette sur mes genoux, à boire dans un verre bien lavé.