décembre
Cinq heures du malin. La frontière. Des uniformes allemands. Des casques noirs, luisants, disgracieux, avec la pointe. Ma joie de quitter la Russie se refroidit à la vue de ce costume : encore un vilain pays à traverser. Mais patience, j'aurai bientôt sous les pieds la terre de France. La vitesse du train me bouleverse et m'inquiète. Pourvu que nous n'ayons pas d'accident en cours de route! J'ai si bien perdu Thabitude de ces allures que je regarde avec effroi filer les
DE MOUKDEN A PARfi
sapins noirs. Finis les arbres blancs, les sapins ( Noël : je m'émeus ft contempler, sous le ciel de plombS la campagne verte.
Je me régale de café au lail et de beurre, surtouj
beurre, du frais, du vrai!
Eli giirt! (le KOnigslierg,
Sui' le quai, les hommes voul et viennent, raide» d'une pièce, comme s'ils avaient avalé un sabre. Le^ femmes marchent en se dandinant, sans grâce. EbI France, la caserne nous dégage l'allure, nous rena souples. On semble en sortir, dans ce pays, avec uif empesage qui ne quitte plus. Allemands et Allemandes sont vètua avec leur goût habituel. Une jeune fîllc assez jolie, en grand deuil, sort d'un manchon d'astrakan une main fmement gantée de jaune tendra. Une autre dame, en deuil aussi, a son chapeau sévère entouré d'une voilette bleu pâle...
Nous franchissons des ponts formidables, massifs, rébarbatifs. Des tours se suivent, dominent la masse (le métal et de briques; les murs ont une épaisseup i énorme, sont troués de meurtrières : ponts deguerreJ ponts allemands, aux larges assises, d'aspect rugueu: lioiird, comme l'indigène.
: wagon-restaurant est comble. Tous les com i me dévisagent. Ces moustaches en croc, bètg
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ment belliqueuses, m'irritent. Un petit jeune homme, en face de moi, prétentieux et commun, semble railler en me regardant. Je le fixe, moi aussi, et me prends i\ murmurer :
Et Tun offrait la paix, et l'autre ouvrait ses portes, Et les trônes, roulant comme des feuilles mortes.
Se dispersaient au vent!
Liège .
Je demande à un contrôleur du wagon :
— Eh bien ! que pensez-vous de la guerre russojaponaise?
— Oh! monsieur, ça n'intéresse plus... On nous « embête » depuis un mois, avec la colline de 203 mètres !
3 heures.
Le train marche avec une vitesse folle. Nous avons une heure de retard, causé par un accident, hier. Ce même train en a tamponné un autre, me dit-on ; il y a des morts, des blessés. Encore, mon Dieu! Je croyais être guéri : instantanément, au mot de blessés, je revois des civières, des formes sanglantes; cette obsession est atroce !
Saint-Denis. — Paris
11 me semble que ma tôtc va éclater. J'ai un trem-
blement nerveux que je ne puis dominer. Nous sommes en gare. Une émotion intraduisible m'étreint. J'ai envie oe pleurer, et je frappe du pied ce macadam : non, je ne rêve pas, je suis à Paris ! Mes jambes sont de coton, toutes molles ; j'ai une sorte de barre qui me coupe la gorge ; un porteur s'avance ; je le regarde, stupide, sans pouvoir articuler des ordres. Comme c'est bête ! L'effet du vo3^age, sans doute : vingt-quatre jours en wagon, sans arrêts pour ainsi dire, au travers de la moitié de la terre... mais aussi autre chose... Ah! Patrie! Etre mystérieux et sacré ! que je t'ai sentie loin, durant des mois ! Tu es mienne, maintenant, je te possède, tu me pénètres. Il semble, en cet instant où j'ai foulé ton sol, que tu te dresses, vivante, à mes yeux las, non comme une amante adorée, rayonnante, les lèvres offertes, mais comme une mère vénérable, très vieille, que j'aurais cru perdre, qui, soudain, mystérieusement, vient à moi, et que j'embrasse longuement, avec une dévotion religieuse, sur ses cheveux blancs...
Mon frère est là, qui m'attend. Noël, Noël! Le temps est gris, la boue couvre les rues, n'importe ! Paris, Noël, Noël ! Je retrouve ma Ville, et je regarde, ravi, les rues lumineuses, les Françaises alertes, gracieuses, les seules femmes au monde qui sachent marcher. L'omnibus roule dans un bruit de ferraille épouvantable, nous causons avec peine, mon frère et moi : nitchevo, Noël ! Noël !
Hélas ! nous croisons soudain une lourde voiture : près du cocher flotte un drapeau blanc, barré d'une
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croix rouge... Qu'ai-je fait pour mériter cette tristesse dernière ? Je ne peux plus rire. Il semble qu'un voile épais se dresse devant mes yeux : gaieté de la rue, silhouette des femmes, ma joie, tout a fui ! D'un bond, le souvenir me rejette aux plaines désolées, aux solitudes immenses que balaye le vent glacial, aux routes monotones où défilent, non ces voitures luxueuses, luisantes, garnies de rideaux blancs, mais les petites charrettes misérables, pauvres, lamentables, qui, par la boue, les ornières, gémissent et grincent, emplies de râles...
Avril 1904 — Avril 1905.