‹ En marche vers la société nouvelleChapitre 10 sur 16 · L:-:. éH · texte numérisé non relu

L:-:. éH

Puis, dans les conditions mêmes les plus favorables et dans chacun des systèmes de nationalisation que nous avons décrits plus haut, on s'en tient toujours à une demi-mesure qui n'attaque pas dans sa racine l'exploitation de l'homme par l'homme. Ces mesures libéreront peut-être la masse de certaines charges, l'affranchiront peut-être de certains impôts, mais elles ne lèveront pas la nécessité où elle est de se louer, de vendre sa force de travail et sa personne même et de la mettre au service d'autrui, soit de particuliers, soit de l'Etat.

Mais même en faisant abstraction de tout ce que nous venons de dire, nous ne pouvons prendre au sérieux les mesures précédentes. Nous ne pouvons leur accorder que l'importance que l'on attribue à des utopies qui témoignent d'une invention ingénieuse, mais ne possèdent pas de mérite réel.

En effet, dans notre société capitaliste, le gouvernement qui lève les impôts ne se résoudra, dans aucun pays de vieille civilisation, à réaliser la nationalisation du sol. Il ne la réalisera pas, ni en indemnisant, ni sans indemniser les propriétaires.

Même dans l'hypothèse du rachat, l'Etat capitaliste n'ira pas jusqu'à enlever aux propriétaires fonciers une force naturelle productive, la terre, pour leur donner des obligations sur le papier.

Les leçons séculaires que nous donne l'Histoire, auraient dû interdire de présenter au peuple de pareilles billevesées.

Quand, dans notre société capitaliste, le gouvernementquiest chargé dedéfendrelapropriélé propose des mesures législatives tendant à augmenter le droit d'expropriation^ l'expérience

VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE l7o

nous montre qu'il s'agit toujours de cas spéciaux : on veut, par exemple, permettre aux fabricants de s'approprier à vil prix les terres des paysans qui habitent dans le voisinage des villes. « Protéger » de cette manière, ou par d'autres mesures de la même espèce, « l'industrie nationale», voilà à quoi s'entend le gouvernement central dans une société capitaliste. 11 faut remarquer en passant, que des mesures qui font ainsi passer les biens-fonds des mains d'un propriétaire en celles d'un autre, n'ont pas de rapport avec l'expropriation communiste des propriétaires fonciers.

Si le parlement et le pouvoir exécutif étaient des puissances nouvelles destinées à répondre aux exigences d'une population flottante, si, dans nos pays modernes, à ce point de vue, les conditions sociales étaient semblables à celles que Ton rencontre en Nouvelle-Zélande ou dans d'autres colonies anglaises, en Australie, nous pourrions nous attendre à quelques mesures d'expropriation atteignant la propriété personnelle de la terre. La législation pourrait, en ce cas, sanctionner la prise de possession effectuée par la masse des nouveaux colons, au détriment des premiers occupants et des indigènes.

Dans les pays oij la civilisation capitaliste est implantée depuis longtemps, le gouvernement a pour tâche de maintenir l'ordre social existant et de remplir tous les devoirs de cette charge.

Nous rencontrons chez les réformateurs sociaux de notre bourgeoisie, toujours la même naïveté et la même futilité dans l'utopie.

Si, vraiment, le parlement était capable de réaliser des réformes à tendances communistes,

la participation active de la classe ouvrière à ce qu'on nomme « l'action parlementaire », pourrait sérieusement nous servir dans un sens réellement révolutionnaire.

Si le parlement pouvait réaliser une seule réforme comme ce le pain gratuit », il se révélerait assez utile, à notre point de vue, pour que nous nous en occupions en communistes révolutionnaires.

Dès le moment oii l'on pourrait envisager le pain comme l'on envisage l'air, ou l'eau ])0table, dès le moment où chacun pourrait se rassasier de ce produit, suivant ses besoins, la lutte du prolétariat moderne contre l'oppression capitaliste aurait changé de caractère; aucune grève ne pourrait être perdue par les ouvriers organisés.

Mais attendre, dans notre société capitaliste, une réforme comme celle du « pain gratuit », c'est absolument déraisonaable, surtout parce que cette réforme doit émaner d'un pouvoir législatif qui, reposant sur des bases capitalistes, ne peut être que capitaliste sous peine de ne pas exister. Ce pauvoir législatif ne peut donc aider à saper un régime social dont il est issu et qu'il est appelé à diriger.

Le parlement, ne pouvant intervenir dans les réformes sociales qu^en instrument de la société capitaliste, doit nécessairement déposer entre les mains du gouvernement central toute la direction ou surveillance du travail des citoyens.

En s'avançant graduellement dans ce sens, il réalise donc le programme entier des socialistes d'Etnt que nous nous sommes attachés à développer plus haut.

Quelles sont les conséquences de la propagande socialiste dans le parlement pour cette institution même? 11 y avait déjà dans les parlements modernes toutes sortes d'animosités politiques, religieuses, nationalistes et même ethniques. De nouvelles hostilités, produites par la Question Sociale, y furent introduites par le désir chimérique de certains socialistes peu convaincus. Ils ont cru que ces parlements s'occuperaient d'affaires non seulement tout à fait hors de leur compétence, mais, qui plus est, dont la solution battrait forcément en brèche le régime capitaliste.

Ces diverses zizanies ont encore plus paralysé l'action, déjà si peu efficace cependant, des parlements et les a rendus l'objet de la risée de tous les hommes sérieux.

Dans notre société capitaliste, quelle institution, qui soit plus triste et méprisable que le parlement?

Quelle est en réalité la besogne, l'œuvre de ce pouvoir apparent, divisé en partis, subdivisé en groupes et fractions? Que peut-on au juste démêler dans ce disparate assemblage de conservateurs, de libéraux, de cléricaux, de radicaux, de social-démocrates, de socialistes, de nationalistes?

Quel spectacle nous ofTre-t-il ? Celui d'une lutte, fatigante par sa futilité, entre mille coteries politiques, que guident les intérêts personnels, les viles rancunes privées et politiques, petites agitations d'individus mesquins, mais qui usent cependant le temps^ la force d'un peuple — véritable foire aux vanités !

Celui qui observe attentivement de la tribune publique, voit se remuer ainsi tous ces pitrespoliticiens, qui se croient tous des hommes

d'Etat ; et en voyant s'agiter parmi eux les petites passions humaines, il passera aisément sur les différences théoriques qui les séparent et comprendra qu'ils n'ont tous qu'un seul but : assurer la victoire du groupe auquel ils appartiennent, établir la prédominance de ce groupe sur ses rivaux, partout où le bon succès du tournoi parlementaire fait surgir des combinaisons politiques et des compromissions réciproques.

Mais l'intérêt même du groupe disparaît vite devant l'intérêt purement personnel, et pour tous le mobile des actes est le désir d'être pourvu d'un portefeuille ministériel, leur donnant une plus grosse part au râtelier gouvernemental.

Dans ce milieu la lutte des grands principes est rejetée dans l'ombre. Et de fait il ne peut s'agir de grands principes dans la lutte parlementaire, puisque l'influence du parlement est restreinte à lui-même et que tous les combats de principes se décident en dehors de lui, dans la vie courante du peuple.

Les députés, de quelque parti qu'ils soient, sentent bien que le monade politique est un monde à part, isolé de la société réelle; aussi nV laissent-ils pas pénétrer facilement l'influence extérieure. Quoique se combattant mutuellement, ils se ressemblent tous, ils ont surtout un point commun : c'est qu'ils s'occupent peu, souvent même pas du tout, des vœux de ceux qui les ont élus, du jour où ils ont conquis leurs sièges de représentants. Les conditions dans lesquelles ils prennent possession de ces sièges leur disent du reste assez que leur responsabilité vis-à-vis des électeurs est fort minime.

Au lieu que la population dirige elle-mêmej

ses propres intérêts, par le régime parlementaire elle abdique sa souveraineté entre les mains d'un certain nombre de personnages politiques, plus ou moins recommandables, personnages dont le plus grand souci — l'Histoire nous l'a démontré — est d'atteindre le pouvoir exécutif pour s'enrichir, non seulement eux-mêmes, mais encore leurs parents, leurs amis et ceux qu'ils jugent pouvoir leur être utiles, car il semble que le népotisme soit une conséquence nécessaire de l'usage du pouvoir gouvernemental.

On dirait que ces politiciens croient avoir pour unique fonction de jouir, aux dépens du peuple dont ils sont censés les représentants, des faveurs que leur procurent leurs emplois ; autrement il serait difficile d'expliquer pourquoi ils changent continuellement en intérêts communs, des intérêts particuliers pour lesquels en réalité ils sacrifient les forces du pays qui leur sont confiées.

Le parlement actuel ne saurait pas être considéré comme un reflet de ce qui s'agite dans les masses profondes du peuple. Les membres qui le composent ne sont pas des délégués venus des diiï'érentes parties du pays pour remplir le mandat dont les ont chargés les électeurs ; ils ne viennent pas avec une mission déterminée, par exemple celle de mettre en accord sur un sujet donné certaines parties ou certaines I classes de la population, pour retourner ensuite I soumettre le résultat de cette mission au jugej. ment populaire, qui a la résolution définitive, la dernière sanction !

Non , ils forment une assemblée oii toute liberté leur est accordée, où ils peuvent, à loisir et selon leur bon plaisir, discuter des affaires

publiques, et ce qui devrait paraître extravagant, si l'on n'avait perdu l'optique nécessaire pour voir les choses en leur place, ils ont la faculté de pouvoir transformer en lois — c'està-dire en préceptes suivis par la masse, imposables à tous par la force ~= toutes les mesquineries que leur auront dictées leurs intérêts ou leur esprit étroit.

Véritablement, si la vie sociale des hommes n'avait pas d'autres facteurs dirigeants que ces lois écrites, fabriquées par les légiférants parlementaires, une telle situation ne pourrait pas être tolérée longtemps. L'indifférence avec laquelle sont considérés les corps législatifs, indique donc que de véritables réformes ne peuvent sortir des officines parlementaires. En apparence^ politiciens, hommes d'Etat, parlements;, paraissent gouverner les nations, tandis que, en vérité, le gouvernement central fait ce qu'il veut. Il le fait aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, en passant par dessus la tête et de la nation et du parlement même.

En réalité règne, en dehors des Chambres de députés et des bureaux ministériels, le droit du plus fort. Les banquiers, les grands industriels, les grands commerçants et les grands propriétaires, unis internationalement, gouvernent sur les empereurs, les rois et les présidents des différentes républiques, ainsi que sur les parlements de tous les pays.

Page 1