‹ En marche vers la société nouvelleChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

INFLUENCES PETITES BOURCxEOISES EN DEHORS DU PARLEMENT. COOPERATION. LES OUVRIERS PRIVI- LÉGIÉS

Examinez attentivement les différents courants du mouvement ouvrier international. Au fond de toutes les nuances qui les distinguent, vous découvrirez cette même différence d'intérêts économiques, base de toute notre vie sociale si compliquée dans ses formes.

Les représentants des intérêts ouvriers se combattent violemment malgré qu'ils se dénomment tous « socialistes » et « communistes » ; cependant, pour qui les regarde de très près, ils ne diffèrent qu'en ce qu'ils représentent différentes couches delà population, et qu'ils ont devant eux soit les intérêts immédiats, soit les intérêts secondaires de ces couches.

Plus ces couches se trouvent rapprochées Tune de l'autre, plus elles s'engrènent, et plus violent sera le choc qui se produit ordinairement

entre des opinions opposées, en prenant tout d'abord l'aspect d'une lutte pour la prépondérance.

L'influence de la petite bourgeoisie et de sa séquelle a été constamment un danger sérieux pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, sérieux justement parce que le prolétariat et la petite bourgeoisie se pénètrent mutuellement et parce que des éléments passent, sans cesse, de Tune à l'autre de ces classes de la société actuelle.

Le mouvement réformateur parlementaire, aboutissant inévitablement à un mouvement de Socialisme d'Etat, n'est, à la vérité, qu'une agitation de ces éléments de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, qui, même slls se trouvent dans une aussi déplorable situation que les grandes masses du prolétariat, peuvent attendre encore quelque soulagement passager de la voie des réformes parlementaires réalisables sur les assises de la société bourgeoise.

Ce sont ces éléments qui^ incessamment, tentent d'enrayer le mouvement ouvrier international et même d'en modifier le caractère.

C'est derrière eux que s'élèvent les masses 'prolétariennes, comme force essentielle du mouvement ouvrier.

' Les ouvriers ne pouvant trouver par les mesures législatives ni une amélioration décisive et stable de leurs conditions de vie, ni une plus grande liberté, ont besoin avant tout des choses indispensables à la vie humaine.

Pour ces grandes masses, qui en partie manquent de travail, la révolution de la société bourgeoise, ainsi que toute attaque à la propriété, base de cette société, est d'un intérêt immédiat.

Or, c'est une partie de la classa plus aisée.

qui représente, hors de la sphère du parlement, un courant spécial dans le mouvement économique ouvrier et vise également aux réformes dans le cadre des rapports de production ccipitaliste. Hors du parlement les sociétés coopératives sont surtout favorisées par cette classe.

Abstraction faite des sociétés coopératives de crédit mutuel qui n'ont jamais eu une influence importante dans les milieux ouvriers, le mouvement coopératif se présente sous les deux formes principales :

Sociétés coopératives de consommation et sociétés coopératives de production.

Des deux formes susdites, les coopératives de consommation sont les plus nombreuses. Elles sont plus aisées à établir que les associations productives. D'abord, elles exigent moins de capacités techniques de la part de ceux qui sont chargés de leur direction et, de plus, la clientèle nécessaire pour leur fonctionnement se recrute spontanément parmi les membres de la société qui deviennent consommateurs' de toute espèce de denrées et marchandises.

Les sociétés coopératives de production sont dans la nécessité de faire, aux entrepreneurs particuliers et dans leur domaine spécifique, une concurrence plus immédiate et plus vigoureuse que leurs sociétés-sœurs.

Les deux formes de coopération sont défendues dans le mouvement ouvrier pour cette raison : qu'en définitive les ouvriers consommateurs de toutes sortes de denrées et articles de ménage, sont leurs propres clients ; malheureusement, entre les ouvriers producteurs et les ouvriers consommateurs, de nombreux cercles d'exploiteurs se sont intercalés. Bénéficiant des privilèges que leur octroie la propriété privée,

ces intermédiaires prélèvent une plus-value sur le travail des ouy vievs-productein's ; en tant que commerçants, boutiquiers, ils fournissent leurs marchandises à un prix trop élevé aux ouvriersconsommateurs.

La coopération tend donc à supprimer ces cercles d'intermédiaires. Elle veut substituer les associations productives d'ouvriers aux capitalistes industriels, et les coopératives de consommation aux capitalistes commerciaux.

Sans avoir égard aux capitalistes, les ouvriers deviendront donc les acheteurs de leurs propres produits. Ils prendront les denrées et autres produits dans leurs propres magasins. Dans cette voie on trouve déjà dans plusieurs pays des sociétés coopératives qui font livraison de toutes sortes d'épices, de chaussures, de vêtements, de brosserie; en outre, des boulangeries, des boucheries, des magasins d'ameublements, des laiteries fonctionnent régulièrement. On adopte également la forme coopérative spécialement pour les petits paysans (1).

Par la fondation des sociétés coopératives de production, les ouvriers devront ensuite entreprendre la production de toutes les marchandises dans leurs propres fabriques.

Parfois, on trouve ces deux formes de coopération — coopératives de consommation et de production — combinées dans le système de certains partisans de la coopération et élaborées par eux dans une unité parfaite.

Les sociétés de consommation une fois fondées dans quelques grands centres de com-

(1) Dans le chapitre suivant nous traiterons séparément des Sociétés agricoles comprenant les syndicats des paysans.

merce et d'industrie et au milieu d'une population ouvrière intense, on trouvera immédiatement pour ces établissements une clientèle fixe, propre à assurer leur succès. En les combinant avec les établissements de consommation, on pourra donc établir nombre de petites entreprises coopératives de production qui, quoique placées sous une direction centrale, pourront rester indépendantes l'une de l'autre. Si, éventuellement, quelques-unes de ces entreprises de production n'avaient pas un succès immédiat, elles pourraient être secourues à l'aide des profits réalisés par les autres établissements. Peu à peu toute l'entreprise pourra prendre une extension qui l'élève au niveau de la grande industrie, du grand commerce ; devenant une affaire financière, elle pourrait même s'adjoindre certains services contingents tels que la formation d'une caisse d'épargne, etc.

Parmi les différentes entreprises fondées de la sorte, il pourrait se former une sorte de fédération nationale et internationale dans le but de défendre les intérêts communs. Dès ce moment, l'association ouvrière devient la seule grande clientèle procurant le travail à ses propres membres, veillant à ce que, dans ses établissements, le salaire soit suffisant et la journée de travail modérée, assurant ses employés contre les maladies et les accidents, leur garantissant une pension de retraite au cas d'invalidité et de vieillesse, etc. ; toutes choses faites hors le concours de l'Etat, par les propres forces des ouvriers.

En formulant ces principes coopératifs, leur influence funeste sur le mouvement révolutionnaire est, de même, fixée.

, Il est donc très compréhensible, même sans

considérer les limites restreintes auxquelles sont bornées les associations productives des ouvriers, que les sociétés coopératives de consommation ne sont accessibles qu'à une partie de la classe ouvrière. Une grande fraction des masses ouvrières restera, par la nature même des choses, en dehors des sociétés coopératives de toute espèce, de sorte que le mouvement coopératif aboutit nécessairement à la division de la classe ouvrière.

La coopération, soit sous les deux formes réunies, soit sous une seule forme, n'est applicable que pour les ouvriers des centres d'agglomération. Quant aux paysans, ils pourront réellement se réunir en associations coopératives pour l'achat et la distribution, entre les membres, des engrais, des semences, des machines, ou pour la livraison à compte collectif de lait ou de beurre à la clientèle de la ville voisine. Mais la grande masse des journaliers et valets de ferme, rétribués encore à la manière féodale, et même quelquefois in iiatura, ne pourra participer à la coopération sous aucune des formes données.

Le système coopératif sera également impraticable pour les milliers d'ouvriers de la grande et de la petite industrie — ainsi que de l'industrie à domicile — qui, dans tant de contrées, et malgré l'interdiction de la loi, sont encore contraints de se procurer leurs marchandises dans des établissements fixes (Truck-System). La participation aux sociétés coopératives de consommation obligerait souvent ces derniers à démissionner. Ils seraient conséquemment rejetés dans une situation misérable.

Ensuite il s'élève encore derrière eux de grandes masses de prolétaires, souvent sans

travail, vivant au jour le jour — au sens exact du terme — qui sont trop pauvres pour faire de la coopération, quoiqu'ils aient assurément, plus qu'autrui, besoin d'être secourus.

Nos coopérateurs de principe peuvent nous renvoyer à l'Angleterre pour nous prouver que les milliers d'ouvriers faisant de la coopération dans ce pays, sont fournis de denrées et d'articles de ménage d'un prix moindre et d'une qualité supérieure que les objets délivrés aux ouvriers, se trouvant hors des coopératives. Mais ils oublient communément de nous mettre clairement sous les yeux le danger sérieux qui se cache précisément sous cette division du prolétariat. Ils n'attirent pas suffisamment notre attention sur ce fait incontestable : à mesure que les prolétaires coopérateurs commencent à améliorer leur situation, fût-ce même de façon passagère, les conditions vitales deviennent de plus en plus tristes pour les masses prolétariennes abandonnées au dehors.

Ainsi, par le fait que la coopération divise les ouvriers, c'est-à-dire par la séparation établie entre une minorité composée des mieux salariés joints aux plus intelligents d'entre eux, et les couches plus profondes de la classe ouvrière, elle contribue à accomplir le processus si dangereux pour le mouvement ouvrier moderne>: la création dun cinquième élut.

Qui pourrait nous persuader, dans un mouvement ouvrier communiste, qu'il faut substituer des associations aux intermédiaires placés entre les ouvriers- producteurs, et les ouvriersconsommateurs? Comment serions-nous tentés d'introduire dans les rangs des organisations ouvrières elles-mêmes la concurrence qui, jusqu'à

présent, se manifeste si rigoureusement entre les entrepreneurs particuliers !

Si quelques-uns des nôtres, surtout ceux qui ne manquent pas d'énergie et d'initiative, se séparant du mouvement général, s'absorbaient dans le milieu des « affaires », de quelle utilité cela pourrait-il être au mouvement ouvrier communiste? Quel avantage aurions-nous à ce que ces personnes soient placées dans de meilleures conditions d'existence et peut-être aient en perspective une pension de retraite dans leur vieillesse ou une assurance contre les maladies et les accidents?

On voit tout d'abord que le défaut principal de la coopération réside dans la base sur laquelle elle s'appuie. La coopération n'attaque pas le mode de production et d'appropriation capitaliste dans son principe. Bien au contraire ! Elle accepte la conservation de l'échange des marchandises, et a en vue la création d'une agglomération de consommateurs privilégiés, parmi lesquels se formeront assurément certaines catégories d'ouvriers qui verront ainsi s'améliorer légèrement leur situation, tout en restant sous le régime capitaliste. Par conséquent, la coopération produit une sorte de nouvelle petite bourgeoisie qui menace de s'interposer entre la petite bourgeoisie proprement dite et le prolétariat.

Dans son origine la coopération contient donc, sous ses deux formes, une tendance conservatrice et même réactionnaire. En outre, comme nous l'avons déjà remarqué, elle prive le mouvement ouvrier de ses éléments les plus capables. Dans ce monde des affaires l'horizon même des plus hardies de ces personnes ne s'étend plus en dehors de leur boulangerie

coopérative ou des glaces de leur magasin de vêtements. Les plus énergiques d'entre elles se transforment en administrateurs ou directeurs d'entreprises capitalistes, deviennent bientôt nécessaires dans leur milieu et installent pour leur compte une administration organisée hiérarchiquement ne différant nullement d une exploitation capitaliste hiérarchisée. Dans la vie pratique, la coopération se présente sous un aspect bien plus triste encore que le laisseraient supposer ces considérations théoriques. L'Angleterre a, plas qu'aucun autre pays du monde, expérimenté les effets de la coopération agissant au sein du mouvement ouvrier. La pratique a prouvé dans ce pays que les associations productives provenant des syndicats ouvriers ne pouvaient, en général, se maintenir, surtout à cause de l'insuffisance du nombre d'ouvriers ayant les capacités théoriques et administratives indispensables pour la direction d'entreprises industrielles plus ou moins compliquées. . . ,

11 faut noter ici que les ouvriers auront a vaincre des difficultés du fait des capitalistes concurrents et aussi du fait de leurs camarades. Des millions ont été perdus dans les coopératives de production par les associations ouvrières d'Angleterre. Le mouvement en leur faveur qui parfois se manifestait dans les syndicats anglais, leur fit défaut chaque fois qu elles furent réalisées.

Entre 1848 et 1851 des expériences identiques sur le terrain de l'association productive, faites en France, échouèrent, peut-être les influences politiques contribuèrent-elles à ce résultat. Semblable échec était réservé aux tentatives faites sous la troisième république, quoique

les conditions fussent bien plus favorables.

Le petit nombre d'entreprises de cette sorte qui réussissaient, changeaient complètement de caractères en devenant des associations d'ouvriers patrons qui, eux-mêmes, se servaient de manœuvres salariés. Aussi ces entreprises sontelles limitées à la petite industrie mécanique.

C'est particulièrement sous cette forme de coopération que fut établie la preuve de ce fait : L'ouvrier n'est pas, de sa nature, préparé au maniement d'afiaires capitalistes.

Quant aux coopératives de consommation, elles s'étendaient, en Angleterre, parfois en entreprises gigantesques, dont les profits s'élevaient à plusieurs millions de livres sterling. Mais il y avait une difficulté : Les personnes capables, une fois sorties de la sphère des syndicats ouvriers, pour se placer à la tête d'une entreprise coopérative, étaient perdues pour la cause ouvrière générale. En outre, ces personnes, placées au premier plan dans la coopération, devenaient ordinairement, dans la vie pratique, aussi dures et aussi impitoyables, visà-vis de leurs employés subalternes, que les entrepreneurs capitalistes.

C'est là un phénomène dont nous n'avons pas à nous étonner, puisque, dans le monde ouvrier comme ailleurs, le pouvoir mène de sa nature à l'oppression.

Aussi, dans la vie réelle, l'amélioration de la situation matérielle des ouvriers coopérateurs n'est-elle que relative en ce sens, que les bénéfices procurés parla coopération, réagissent sur les salaires des ouvriers.

On peut se convaincre aisément de l'exactitude de cette assertion, surtout là où des sociétés coopératives rivales sont fondées par

plusieurs partis politiques, tels que libéraux et radicaux, qui ont érigé leurs propres établissementsconcurremment aux coopératives fondées par des associations ouvrières.

Mais, objectent bien des coopérateurs de principe, la coopération sous ses deux formes prédominantes est, au contraire, apte à servir les ouvriers organisés pour la lutte des classes. Elle peut favoriser le succès de grèves, procurer du travail aux victimes de cette lutte, à tous ces propagandistes de la classe ouvrière, qui, après être chassés par leur patron à cause de leurs idées, sont refusés partout et à jamais dans les fabriques et les ateliers.

En ce qui concerne ce dernier motif, il existe une différence d'opinion entre les coopérateurs de principe du mouvement ouvrier, la question de savoir si la coopération doit avoir pour but de procurer une carrière aux ouvriers congédiés. Les uns désirent voir accepter ces victimes du mouvement émancipateur ouvrier, mais à la condition qu'elles possèdent les mêmes capacités que les autres candidats. D'autres, au contraire, souhaitent que la coopération soit, en principe, un instrument de guerre dans la lutte de classes, où est engagé le prolétariat ; ils considèrent comme moyen essentiel pour ce but, la création de diiïérents emplois aux combattants malheureux du mouvement. Assurément les propagandistes persécutés de la classe ouvrière ne seront pas les moins capables parmi les ouvriers, et posséderont, en général, à un degré supérieur, l'énergie et l'intelligence. Cependant, que deviennent-ils du jour où ils sont entrés dans les coopératives? La pratique nous l'enseigne. Ayant trouvé une situation aisée, ils deviennent bientôt plus prudents et

disposés à abandonner la lutte de ceux qui sont au dehors.

Ensuite, il ne faut pas s'attendre à un soutien effectif donné aux grèves par les coopératives

— prises pour instruments de lutte de classes

— du moins là où la coopération s'est fixée dans le mouvement ouvrier et y peut défendre ses propres intérêts.

Les chefs d'une entreprise coopérative sont intéressés comme coopérateurs à ce que leurs caisses ne soient pas épuisées au profit d'une grève quelconque ; ils appliquent donc toute leur influence, quelquefois assez importante, à prévenir les grèves.

Sinon, qu'adviendrait-il des dividendes à distribuer, surtout dans des communes où des établissements concurrents sont dirigés par les entrepreneurs bourgeois?

Réaliser des bénéfices, voilà la nécessité urgente qu'il faut considérer dans le monde des affaires; les entreprises coopératives ne diffèrent en rien, sous cet objet, des autres entreprises, quelles qu'elles soient.

Les intérêts des directeurs de coopératives ne font qu'un avec ceux de leurs magasins : ils s'accordent aussi peu avec les périodes turbulentes des grèves, qu'avec la révolution sociale. Là, surtout, réside la tendance conservatrice de la coopération.

Précisément, lorsque prospère l'entreprise à la tète de laquelle ils se trouvent, les chefs d'une coopérative ont des intérêts opposés à toute révolution, et en contradiction directe avec ceux des masses prolétariennes.

Si, par hasard, une entreprise coopérative, placée au sein de la classe ouvrière, a parfois soutenu une grève, ce soutien est toujours resté

en opposition avec la tendance delà coopération comme telle.

Toute société coopérative est une entreprise capitaliste; l'intervention de la politique dans son milieu est, au fond, aussi nuisible à sa prospérité que celle de la religion dans les syndicats ouvriers.

Nous devons placer ici quelques mots à l'intention de ceux qui défendent dans la coopération l'amélioration de la situation économique des ouvriers, sous le prétexte qu'elle s'accomplit sans l'immixtion et peut-être en dépit de l'Etat.

A la vérité, la coopération fonctionne hors de la sphère de l'Etat. Mais cette latitude ne lui est donnée qu'autant que l'Etat se tient hors de la coopération.

Celui qui exerce un commerce ou dirige une entreprise industrielle doit tenir compte des lois de son pays pour ainsi dire quotidiennement, autrement les autorités le poursuivront.

Puisque la coopération tend à mettre fin aux intermédiaires établis entre les ouvriers producteurs et les ouvriers consommateurs, il faut se convaincre de ceci : que les intermédiaires, cette masse nombreuse de petits commerçants, boutiquiers, fabricants, réclameront de leur côté la protection de la loi contre les sociétés coopératives.

Or^ la coopération, utilisée comme machine de guerre de classes, serait par ce fait antipathique aux classes dominantes qui feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour neutraliser son influence. Les réclamations de la petite bourgeoisie ne feraient que stimuler l'Etat dans ce sens.

Malgré tout ceci, il est des cas où la coopération peut servir indirectement la classe ouvrière,

à la condition toutefois qu'elle ne croisse pas au sein même du mouvement ouvrier; que, par conséquent, elle ne puisse gêner son action par ses propres intérêts.

Parfois, les grandes associations ouvrières peuvent, par leurs membres, déterminer les coopératives voisines à contracter avec elles pour la livraison des denrées à prix fixe et pendant toute la durée d'une grève ou d'un lockout.

En Angleterre, les syndicats ouvriers exercent déjà quelque influence dans cette direction. Mais cette influence sera plus efiicace dès que différentes sociétés coopératives se disputent la clientèle ouvrière d'une certaine région; la menace de boycoUage aurait un eiîet immédiat.

Cependant ce soutien positif, accordé par la coopération dans la lutte du prolétariat, ne pourrait être que temporaire. Du jour où la coopération sera jointe au mouvement ouvrier, elle commencera à se faire valoir. Avec le commerce et le trafic, la paralysie et la corruption s'introduiront dans les rangs des ouvriers révolutionnaires. Dans la société capitaliste, nous ne faisons pas commerce et trafic sans nous adapter au milieu où nous vivons, et sans devenir nousmêmes « hommes-d'affaires ».

S'il est vrai de dire que la grève, même celle qui échoue, a toujours quelque conséquence d'utilité, ne fut-ce que l'éclaircissement des ouvriers sur leur condition, on peut, avec la même certitude^ affirmer le contraire pour la coopération lorsqu'elle ne reste pas au dehors de l'organisation de la classe ouvrière.

Que les entreprises échouent ou réussissent lorsqu'elles sont placées au sein des organisations ouvrières, elles auront de funestes consé-

quences sur le mouvement révolutionnaire qui vise à l'émancipation de la classe ouvrière.

Il est même impossible de savoir si, à ce point devuej'insuccès ou le succès est désirable. Dans le premier cas, il y a mal financier, dans le second, mal moral.

Le mal moral, dans le second cas, n'est pas compensé par l'argent qui a pu être gagné.

Le danger qui esta craindre hors de la sphère du parlement de par le mouvement ouvrier luimême — une portion de la classe ouvrière cherchant à se créer une position privilégiée — n'est pas seulement redoutable dans la société coopérative. j j-

Celui qui a pu observer, dans le monde syndical, la tendance des travailleurs, exerçant des professions privilégiées, à se séparer de leurs camarades moins fortunés; celui qui sait, par expérience, la façon brutale avec laquelle s'effectue, dans la classe ouvrière, cette division ; celui-là, dis-je, n'ignore pas qu'on ne peut éviter les désavantages inséparables de la constitution définitive d'un cinquième état de prolétaires abandonnés, désespérés, sans volonté ni énergie, autrement que par une révolution complète dans les rapports économiques de notre vieille société.

L'étude sérieuse des intérêts sociaux contradictoires, que nous montre la société capitaliste, amène de pénibles désillusions. On est forcé d'abandonner cette croyance que les exploités jouissentd'un meilleur caractère, de sentiments plus humains, plus sains que leurs exploiteurs ; une triste conviction se fait alors : Lorsque la partie la plus relevée du monde ouvrier aidée

de la petite bourgeoisie aura la possibilité de s'élever — avec ou sans Tappui de TEtat — à la situation plus enviable de classe moyenne, elle ne se fera pas faute d'épargner, pour parvenir à ses fins, les masses retardataires du prolétariat.

Si l'aristocratie de la classe ouvrière unie à la petite bourgeoisie parvient à s'émanciper et rejette ainsi dans une profonde misère la plus malheureuse portion des travailleurs elle le fera

— il ne faut pas se le dissimuler — avec la même facilité que notre classe dirigeante, lorsqu'elle arrivera au pouvoir en sacrifiant la force de travail, la santé et le bonheur de toute une population et de sa descendance.

Dans quelques pays, l'Angleterre, par exemple

— surtout dans les agglomérations comnr.erciales et industrielles — cette scission est déjà un fait accompli. Ici, la création de nouveaux syndicats ouvriers dans plusieurs branches du travail non qualifié {uns killed labour), qui n'exige ni intelligence ni habileté — débardeurs, ouvriers des docks ou du gaz, allumettières — n'a réussi que très imparfaitement à attirer une portion des ouvriers les plus misérables. D'autre part, chaque fois qu'ils réussirent à améliorer leur condition, les ouvriers des métiers privilégiés — bâtiment, industrie textile, mécaniciens

— usèrent de tout leur zèle pour exclure de la participation aux avantages acquis, les masses ouvrières dont ils émanaient : aux ouvriers non qualifiés et aux étrangers, ils rendirent intolérable l'existence dans les syndicats et allèrent même jusqu'à leur en interdire l'entrée, limitèrent le nombre d'apprentis pour restreindre celui des ouvriers, et s'efTorcèrent pendant plusieurs années de favoriser l'émigration de leurs

propres camarades, partout où une abondance de bras était menaçante.

Appliquant l'hypothèse del'économiepolitique orthodoxe qui prétend que les salaires sont prélevés sur une fraction du capital national (le soi-disant « fonds des salaires ») ils faisaient rare l'offre de bons travailleurs dans chaque métier, afin d'exhausser leur rémunération.

Le développement naturel de la société présente a fortement secoué la doctrine étroite du vieux trade-unionhme anglais, et brisé une notable partie de ces forteresses : les syndicats ouvriers privilégiés. Le même processus s'accomplit dans d'autres pays, bien que cet accomplissement ne soit peut-être pas aussi rapide que nous, révolutionnaires, le souhaiterions, et nivelle de plus en plus les salaires dans les diverses branches d'industrie et de commerce. Avec l'emploi général de machines perfectionnées, ce développement rompt l'estacade qui s'était érigée autour des vieux syndicats anglais.

Le machinisme n'épargne, pas plus que les simples manœuvres, les ouvriers les plus capables, spécialistes dans leur métier. Il rejette dans la misère des milliers de ces habiles spécialistes, ou les fait tomber de leur état privilégié dans la situation du travailleur serf de la machine.

Le développement social a donc contraint les spécialistes de mêler leurs intérêts à ceux des sans travail et des simples manœuvres, qui, tels des renégats, sont continuellement prêts à remplacer les ouvriers de métier.

Ainsi, tandis que le développement du mode de production capitaliste opère lui-même le nivellement des conditions en créant un prolétariat manuel et intellectuel de plus en plus uni-

forme, il est de rintérêt de ce prolétariat, ou pour mieux dire de certaines couches du prolétariat, de se prêter à l'accomplissement de ce processus. Son organisation qui va se perfectionnant lui facilite cette tâche.

C'est donc l'organisation de ces éléments de la classe ouvrière, que nous dénommons ouvriers non qualifiés, c'est-à-dire manœuvres exerçant le travail à la fois le plus simple et le plus lourd — débardeurs, portefaix, aidemaçons, terrassiers, dragueurs, Loueurs, ouvriers des docks, etc., — que nous avons en vue.

Leurs organisations auront surtout à faire valoir la cause du prolétariat révolutionnaire, contre le courant petit bourgeois et réformateur qui se manifestera au milieu de l'aristocratie ouvrière. Elles ont à faire entendre la voix de ces masses prolétariennes qui peuvent seulement être portées à la prospérité et au bonheur par la prise de possession de tous les moyens de production et de consommation et l'abolition du salariat.

L'organisation de ces ouvriers a non-qualifiés », doit, à notre avis, être favorisée par les communistes les plus capables et les plus dévoués, car ces derniers auront à faire lutte double, du m.oins s'ils ne veulent rester en arrière dans le progrès général. Leur rôle ne se bornera pas à repousser soit leur exploitation par les patrons, soit l'oppression des gouvernements, mais ils auront aussi à vaincre bien des préjugés et à combattre les intérêts particuliers existants chez les ouvriers privilégiés.

Parmi ceux-ci, il en est trop qui pensent être surélevés au-dessus des autres par ce qu'ils reçoivent quelques francs de plus par semaine

provenant du profit qu'ils rendent à leurs patrons, et peuvent, du fait de cette rémunération, porter chapeau noir, au lieu de la casquette et de la blouse bleue.

Page 1