CHAPITRE VI
SOCIALISME D ETAT. — PARLEMEiNTARISME
Le développement de la société, ainsi qu'il est ébauché dans les chapitres précédents, ne suivra son cours naturel que si le prolétariat international peut s'organiser en pleine liberté ; alors, les organisations ouvrières, tout en se renforçant, s'adapteront d'elles-mêmes aux nouveaux rapports de production et de distribution dont, progressivement, elles acquerront toute la direction.
Cependant, dans tous les pays, se révèlent déjà des influences qui, en interrompant le développement naturel^ tendent à détourner le mouvement ouvrier du communisme, et cela parce que dans chaque mouvement de masses, à mesure que le mouvement croît, s'introduisent toujours des éléments^ qui tendent à modifier son développement et s'efforcent de le rejeter dans des voies détournées où il répondra mieux aux intérêts particuliers de certaines catégories sociales ou à ceux de quelques individus.
La plupart des personnes venues de bonne foi dans le mouvement ouvrier, offrent, au début, l'exemple même de l'ardeur, mais avec le changement de leurs conditions sociales, en vieillissant, elles ne tardent pas à changer de caractère et à modifier leurs primitives conceptions de la lutte de classes, sans qu'on puisse néanmoins incriminer leur sincérité, car le plus souvent cette variation est inconsciente. La formation par certains cercles d'intérêts spéciaux à Tintérieur du mouvement ouvrier, voilà le facteur principal qui produit cet état de choses d'une influence si néfaste.
Lorsque dans les communautés chrétiennes des premiers siècles de notre ère, les anciens, comme conducteurs des croyants, commençaient à s'unir et à former une corporation dirigeante à l'intérieur de l'Eglise, ils jetaient les bases de cette hiérarchie ecclésiastique qui, dans le courant des siècles ultérieurs, se développa de plus en plus pour aboutir à la constitution d'une papauté à pouvoir temporel et politique. Avec ses évêques, d'abord dirigeants presque autonomes, plus tard soumis au gouvernement central d'un pape, cette hiérarchie ecclésiastique fit de la religion chrétienne un instrument spécial pour le gouvernement des peuples, suivant les intérêts des grands potentats du monde. Lorsqu'au commencement du iv'' siècle, l'empereur Constantin eut proclamé le christianisme religion d'Etat, il n'y eut plus rien qui empêchât les nobles, rois et empereurs, d'accepter la doctrine chrétienne et de faire cause commune avec la puissance ecclésiastique de l'Eglise romaine.
Mais, dès ce moment, la religion chrétienne, fond primitif de cette Eglise, ne fut plus un
VERS LA. SOCIÉTÉ NOUVELLE i4l
mouvement religieux et social parmi les opprimés du monde, et pendant les siècles suivants, elle s'éloigna de plus en plus de tous les préceptes de fraternité et d'amour, qui avaient présidé à son éclosion et que les premières communautés chrétiennes avaient voulu maintenir, perpétuer et pratiquer réellement.
Dans le mouvement ouvrier révolutionnaire actuel nous voyons se manifester un fait similaire, variant assurément de force suivant le pays, mais se présentant dans sa généralité comme phénomène international.
Certains individus, mis en avant par le mouvement ouvrier : des députés social-démocrates, les conseillers municipaux de quelques communes socialistes, d'autres dignitaires même s'unissent avec les figures prépondérantes des syndicats ouvriers de tous les pays ; ils entrent en relation avec des philanthropes, qui,par leurs sentiments, cultivent en amateur la question sociale.
Cette union se fait nationalement et internationalement^ tous ces divers individus commencent déjà à établir dans quelques pays une nouvelle hiérarchie, dont les propres désirs et les intérêts particuliers se font valoir catégoriquement et qui nous préparent un nouveau régime gouvernemental dont l'action se dirige Spécialement vers les réformes sociales.
Ils nous font entrevoir un futur mode de vie sociale, sous lequel ce ne seront pas \q^ producteurs eux-mêmes qui, dans la mesure de leurs forces, s'empareront de tous les moyens de production et de consommation, mais sous lequel les soi-disant représentants des producteurs^ unis en corporation gouvernementale, élaboreront un système de réformes sociales qu'on
appelle ordinairement Socialisme dEtat et qui donnera aux gouvernants de l'empire, des provinces, des communes, la haute direction de la vie des peuples modernes. Dès maintenant on peut prévoir que, dans peu d'années, rien n'empêchera plus les Constantins de nos temps de prendre en mains ce funeste mouvement.
Quels sont ceux qui, en tant que réformateurs sociaux, adhèrent de bonne foi à ce système, ou s'illusionnent par la conviction que le pouvoir central est vraimentdisposéà entrer comme directeur dans les rapports vitaux des hommes, et est destiné à détruire, par son influence médiatrice, les iniquités et les anomalies sociales présentement existantes?
En premier lieu, ce sont des économistes ou des hommes d'état bourgeois, ayant rompu avec Vécole de Manchester, c'est-à-dire avec le système de concurrence libre basée sur la propriété privée, système que l'on caractérise ordinairement par les termes : <i Laissez faire, laissez passer. »
Voyant à quelles déplorables conditions sociales nous a amenés ce cruel système de concurrence qui, il y a peu d'années encore, était revendiqué par toute l'économie bourgeoise libérale^ ces économistes et hommes d'état bourgeois, veulent faire intervenir la puissance gouvernementale partout où les iniquités de la société bourgeoise se manifestent trop cruellement^ sans vouloir cependant s'écarter des bases de la propriété privée.
Tout en acceptant et en maintenant catégoriquement le système capitaliste de production et d'appropriation, ils croient pouvoir enlever les mauvaises conséquences de ce système en exerçant l'influence prépondérante de l'Etat;
ils cherchent donc les causes inertes des maux sociaux, non pas dans le mode de vie sociale, mais dans les lois.
Lorsque ces réformateurs sont vraiment de bonne foi et qu'ils ne tendent pas seulement à maintenir les bases mêmes de Tordre social existant^ ils font la faute de croire sérieusement que les produits de leur esprit et de leur intelligence, changés en lois nationales dans les parlements ou en règlements de police dans les conseils municipaux, peuvent efficacement diriger la vie réelle des hommes.
Au lieu de reconnaître que tous les phénomènes de transformation et de destruction auxquels les lois sont sujettes, ont pour cause cette vie réelle des peuples, ils aiment mieux croire que les articles de loi, fixés par quelque providence gouvernementale, pourront modifier et endiguer cette vie sociale si complète, si bouillonnante et si turbulente, cette vie compliquée et changeante de masses dont les groupements varient constamment.
Ils ne cherchent pas les lois de la société humaine dans la nature même, en s'efforçant de trouver leur développement naturel et en suivant la transformation des conditions vitales ; pour fabriquer leurs lois, discuter avec leurs co-réformateurs, être assis sur les sièges gouvernementauxleursuffit.Voilàdonc notre vie sociale qui aurait à se modeler sur des préceptes fort adroitement inventés et très-soigneusement assortis par nos gouvernants.
Lorsque ces réformateurs voient que la vie sociale des peuples ne se règle pas d'après les articles de leurs lois ingénieuses, ils s'imaginent ne pas les avoir assez nettement formulées
et en conséquence proposent des revisions de loi.
Lorsque les lois, par leur principe même, aboutissent à aigrir les masses et à développer chez elles, dans les manifestations de leur vie quotidienne, des mouvements d'opposition, les réformateurs s'apercevant^ avec étonnement et regret, que leurs lois ont eu des efîets tout à fait opposés aux résultats qu'ils avaient espérés, commencent alors à proposer leur abolition, mais ordinairement avec l'intention de les remplacer par d'autres.
Même en prenant la meilleure législation, c'est-à-dire celle qui correspond le mieux à l'existence des masses populaires, on ne saurait lui donner plus de deux résultats : d'abord elle peut diriger les citoyens les plus arriérés en les forçant à ne pas perdre pied dans le cours du développement social; puis avec le secours de la puissance gouvernementale (pouvoir exécutif), elle peut essayer de repousser dans l'ornière générale tous les éléments sociaux, qui, à son P'3int de vue, s'avancent trop ou prennent de mauvaises directions. La législation, prise en grand et en général, n'ayant qu'une force réactive, ne précède pas le développement social, mais le suit. En aucun cas^ la législation ne saurait donc diriger la vie sociale dont elle n'est, en définitive, qu'un reflet exact ou faux.
Aux réformateurs bourgeois se joignent, produites par le mouvement ouvrier même, telles personnalités qui sont en très bonne voie pour devenir des économistes ou des hommes d'Etat bourgeois ; ainsi, du reste, que ceux qui, par conviction ou inconsciemment, soutiennent le Socialisme d'Etat seulement pour ce qu'il peut avoir d'influence réglementative dans la pro
duction déréglée de notre société capitaliste.
Assurément, la plupart de ces personnalités sont poussées dans le mouvement ouvrier par leurs sentiments et par le désir, bien compréhensible en son origine, de faire quelque chose qui puisse être utilisé immédiatement pour améliorer la situation sociale de leurs camarades combattants.
Donner l'essor au développement naturel des antagonismes de classes, favoriser ce développement afin d'atteindre plus rapidement à la fm des luttes de classes, ne leur suffit pas ; ils veulent, disent-ils, intervenir sur le champ et agir pratiquement.
En parlant ainsi que veulent-ils exprimer ? Sinon qu'il ne suffit pas de donner aux masses des théories plus ou moins nettement formulées sur le développement de la société dans un sens communiste, mais que ces masses ont besoin de voir des réformes réelles, de ces réformes qui peuvent les attirer pendant les périodes d'élections, lorsque la vie politique du peuple se révèle d'une manière catégorique.
Ces réformateurs parlementaires nous ressemblent donc en ce qu'ils insistent comme nous sur l'action pratique, avec cette différence, toutefois, que cette pratique ils ne veulent pas la chercher dans les masses du peuple, celui-ci n'ayant à leurs yeux qu'à leur donner son assentiment en usant du droit de vote en faveur des candidats de certaines fractions politiques. Ils ne s'adressent pas aux organisations ouvrières pour cette réalisation des réformes immédiatement réclamées, non, ils pensent trouver dans les mesures protectrices des gouvernements cette pratique dont ils se réclament tant.
Eq qualité d'hommes pratiques, ils se poseront, en premier lieu, ces questions :
c( Qu'est-ce que désire le peuple? Quelles réformes nous donneront le plus de succès comme réformateurs sociaux? Les masses ouvrières ne désirent-elles pas, avec un travail moins dur, plus de bonheur et de plus grandes jouissances ?»
Eh bien, la première tâche du gouvernement est fixée. Il devra proclamer une loi qui assure la diminution des heures de travail et l'établissement d'une journée de travail maxima. Lorsque sera ainsi établie par décret gouvernemental une journée de travail de huit ou dix heures, la vie sociale se réglera sur ce précepte général et en conséquence sera satisfaite la première réclamation des masses pour un travail moins dur.
Puis le gouvernement devra prescrire que le salaire des ouvriers ne pourra être inférieur à un minimum fixé, pour les différents métiers, par convention internationale, mais pouvant être modifié d'après la diversité des conditions locales ou nationales.
Tout cela permettrait de satisfaire à la deuxième réclamation des masses ouvrières : les ouvriers avec l'augmentation de leurs salaires étant en mesure de se procurer plus de nécessaire et plus de superflu.
Une fois engrenés dans leur travail législatif, ces réformateurs sociaux passent facilement d'une mesure réformatrice à une autre.
Actuellement l'Etat se soucie deThabillement de ses fonctionnaires ; qu'est-ce qui l'empêche de fonder des ateliers nationaux ou communaux et d'organiser ainsi sous sa haute direction une branche de métier dans lequel le
« système de la Suée » (1) est si florissant?
Lorsque l'Etat prend soin de vêtir, plus ou moins convenablement, l'armée, la police, le personnel des postes, etc., qui peut Pempecher de fournir une tenue passable aux instituteurs^ et autres fonctionnaires n'ayant pas encore d'uniforme? Avec les fournitures nécessaires à ces catégories les ateliers nationaux, fabriquant des vêtements, prospéreraient et off*riraient, dans des conditions favorables, du travail à des milliers de prolétaires.
Puisque l'Etat, de nos jours même, monopolise l'exploitation de la poste, des télégraphes, comme services publics, de même qu'en France il a le monopole du tabac et des allumettes, qui l'empêche d'étendre aussi ce système de services publics aux chemins de fer, à l'industrie minière, aux pharmacies? Etc.
Qui empêche les conseils municipaux, ainsi que cela se manifeste de part et d'autre, de s'appliquer avec la haute approbation du gouvernement central au soi-disant « Socialisme Communal », et d'exploiter les tramways, les usines à gaz, les services des eaux, les bains et les piscines publics ?
Est-ce que le profit industriel et commercial obtenu ainsi ne servirait pas à toute la population?
En ce qui concerne la possibilité de hausser les salaires ou de diminuer les heures de travail par l'intervention législative, ces réformateurs sociaux ne tiennent aucun compte de la vérité formulée plus haut : que le développement des rapports sociaux ne se laisse pas di
(1) « Système de la Suée » (en anglais Sweating System] faire suer du travail aux employés par le marchandage.
riger par des articles de loi, et que la législation ne pourrait avoir comme résultat que quelques minimes modifications^ pouvant être défaites très rapidement par la continuation même du développement social.
Entrepreneurs capitalistes et ouvriers salariés resteront toujours opposés les uns aux autres dans leurs intérêts immédiats, parce qu'ils sont groupés en deux classes ayant chacune ses propres prétentions.
Caractérisons les relations, telles qu'elles existent en réalité, entre Tentrepreneur capitaliste et l'ouvrier salarié. L'entrepreneur dit : c< Donnez-moi autant de main-d'œuvre que j'en puis placer, et à un prix aussi modéré que possible, afin que je puisse lutter avec mes concurrents ».
« Non, réclame l'ouvrier, donnez-moi un salaire aussi élevé que possible en échange du minimum possible de travail, afin que non seulement je puisse vivre ainsi avec les miens, mais que je conserve le plus longtemps possible ma santé et ma force de travail ».
Quand deux partis sont ainsi poussés par des intérêts différents et tendent de plus en plus à s'opposer l'un à l'autre, une seule question se pose : laquelle de ces deux forces vaincra l'autre dans la vie réelle, c'est-à-dire dans les fabriques, les ateliers, dans les conditions du travail rural.
Celui qui, dans la vie réelle est le plus fort, gagne; celui qui, ayant besoin d'un autre, escompte l'appui extérieur, est fatalement voué à la perte.
Est-ce que, par hasard, les dispositions de quelque loi morte, seraient propres à suivre sur ce terrain toutes les vicissitudes de la lutte,
toutes les modifications des chances en faveur d'un des deux partis?
Non, la législation ne saurait intervenir dans toutes ces complications, qu'en acceptant la tâche qui, sur les champs de bataille, incombe aux volontaires de la « Croix Rouge ». Elle ne saurait tout au plus que remettre sur leurs jambes les estropiés, les faibles, les vieillards, mais prendre part à la lutte de classes, mener, diriger cette lutte en faveur de la classe ouvrière, est une chose que la législation ne saurait jamais faire.
Qu'on écrive donc dans les lois tout ce qu'on veut, le possible et l'impossible, jamais, parle texte de ces lois, on ne forcera les patrons victorieux d'avoir pitié de leurs ouvriers vaincus, dont ils auront détruit l'organisation et qui après un mouvement de salaire perdu viendront leur demander du travail. Il se peut toutefois que l'intérêt immédiat des entrepreneurs les porte à mettre eux-mêmes certaines limites, en sorte que l'arc ne soit point trop tendu tout en ayant la ressource de pouvoir éluder et violer la loi.
D'autre part, jamais on ne pourra empêcher les ouvriers triomphant dans une grève de mettre le couteau sous la gorge des patrons, à moins que dans leurs propres intérêts ils trouvent plus utile de ne pas le faire.
Ainsi le parti le plus fort dans la lutte de classes, pourra en général aboutir à ce qu'il voudra, pourvu toutefois que l'effort ne dépasse pas ses forces ; qu'il soit soutenu ou non par la loi il accomplira son programme par la seule raison qu'il sera le plus fort.
Pas plus que dans la vie conjugale il n'est possible à la loi d'intervenir efficacement dans les rapports existant entre Thomme et la
fe.-
femme, pour éviter que s'accomplisse toujours la volonté du plus fort caractère, que l'un domine Tautre, pas plus dans la vie sociale des hommes il n'est possible à cette loi d'intervenir en directrice dans la lutte de classes.
Suivons la législation du travail dans un pays, où, depuis quelques siècles, elle est pratiquée, où toutes sortes de lois sur le travail se son succédées et mutuellement remplacées, où, enfin, des études sérieuses ont été faites sur le caractère et les résultats de cette sorte de législation. Voyons l'Angleterre.
Nous y observons que sous la législation du travail le développement réel de la société tend constamment à annuler la réglementation législative des rapports de travail et cela particulièrement dans les époques où la protection de la loi fut réclamée de la part des ouvriers.
Si la tendance de la loi était opposée aux intérêts matériels des classes dirigeantes elle était violée et réellement délaissée à condition que la force économique des ouvriers organisés ne pût pas s'y opposer. Si, au contraire, elle répondait véritablement à ces intérêts de classes, elle était appliquée avec vigueur, souvent impitoyablement.
La législation du travail a toujours été en Angleterre une réflexion des rapports réels de la force économique des classes différentes.
Lorsque, au commencement du xviii^ siècle, les ouvriers anglais s'efforçaient d'acquérir dans diverses régions du pays une hausse des salaires et une diminution de la journée de travail, c'étaient les patrons qui adressaient au parlement des plaintes sur Tesprit de révolte régnant parmi leurs ouvriers. Sur ce, le gouvernement intervenait et réprimait dans plu-
sieurs métiers les mouvements des salariés.
11 fallut que la bourgeoisie parvenue du royaume eût l'occasion de s'enrichir et de jeter les fondements du commerce et de l'industrie de l'avenir pour l'Angleterre. Mais vers la fin de ce même xviif siècle et dans le commencement du xix% lorsque la grande industrie commença à se développer, ce fut au tour des ouvriers à se plaindre que les machines leur dérobaient le travail successivement dans les différentes branches de métier, pour leur substituer des masses d'ouvriers incapables, voire même des femmes et des enfants, alors qu'eux, artisans habiles, vrais maîtres dans leurs métiers, se morfondaient dans le chômage.
Ces vieilles lois, dont auparavant les patrons avaient exigé l'application, ce furent les ouvriers qui en réclamèrent le maintien, parce qu'au moins elles contenaient des dispositions protectrices de leur travail en réglant l'importation de certaines machines et la protection du système d'apprentissage.
Or, devant chacune des commissions, nommées par le Parlement, les entrepreneurs, avec une insistance intéressée, démontrèrent que l'essor de l'industrie du pays, à cette époque commençant à se développer en industrie mondiale, nécessitait l'introduction du machinisme le plus perfectionné, et, qu'en outre, les rapports de travail étaient tellement changés déjà que le long apprentissage de la période des petits ateliers était tout à fait suranné.
Les entrepreneurs avaient raison, il fut prouvé une fois de plus, que toute protection législative accordée au travailleur est forcément détruite au bout d'un certain temps par suite du développement social. A toutes les de-
mandes en faveur du maintien des anciennes lois, le Parlement anglais répondit en 1802 ^d^v le vote d'une loi en vertu de laquelle furent abrogés tous les anciens staluts concernant le travail dans les ateliers de métier.
Dans le courant du xix' siècle, d'autres expériences n'ont pas manqué à la classe ouvrière d'Angleterre.
Toutes sortes de prescriptions légales se succédèrent dans ce siècle ; malheureusement, quand elles étaient dans l'intérêt des ouvriers, elles ne pouvaient être maintenues qu'autant qu'elles répondaient à ce que ceux-ci avaient pu déjà acquérir par la force de leur organisation dans la vie réelle même.
Chaque fois, cependant, que dans le cours de ce siècle, le commerce et l'industrie anglais furent frappés de crises, l'alTaiblissement de l'organisation ouvrière, qui en était la conséquence, montra que la législation du travail était peu capable d'exercer une influence efficace par ses propres forces.
Bien que la liberté des ouvriers, relativement à leur organisation, eût été reconnue catégoriquement par la loi, les patrons refusaient simplement de donner un emploi aux ouvriers membres d'un syndicat, voulant maintenir ce qu'ils avaient si péniblement conquis.
Pendant la fin du xix® siècle l'incapacité de la législation s'est maintes fois manifestée, en tout ce qui regarde les questions de salaires. Toutes les questions regardant le contrat de travail étaient résolues entre les partis eux-mêmes, soit par une lutte directe, soit par entente. La législation ne pouvait exercer d'autre fonction que de constater le gain ou la perte des partis combattants.
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En ce qui concerne au contraire les questions relatives à l'inspection des ateliers et des fabriques en vue de l'amélioration des conditions sanitaires du peuple, la législation pouvait au moins intervenir.
On allège la servitude de l'esclave en prenant un peu plus de soin de sa prison et en blanchissant, en nettoyant sa cellule.
Nous faisons cette dernière remarque, pertinemment convaincu que dans l'avenir les gouvernements tenteront de faire quelque chose en faveur de la classe ouvrière, par exemple au moyen de pensions de retraite pour les vieillards ou les invalides. Cette certitude se place à côté de cette autre : que toutes les réformes de cette sorte contribuent à renforcer le pouvoir de l'Etat sur les individus.
Considérons maintenant une autre région du monde, où le capitalisme s'est développé d'une manière plus formidable encore qu'en Angleterre : Les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale.
Dans cette confédération, la législation reste également en retard, et ne sert qu'à sanctionner ce que les ouvriers ont déjà réellement acquis ; pour tout ce qui est au-delà, la législation du travail, non seulement reste lettre morte, mais, sous des conditions données, nuit même aux intérêts des ouvriers en devenant, entre les mains des grands entrepreneurs, un instrument approprié à leurs vues.
Il y a quelques années, en 1894, Debs et les membres de l'administration de Y Union Américaine des chemins de fer (American Railway Union) furent arrêtés par suite d'un mouvement gréviste du personnel des chemins de fer, et furent poursuivis en raison d'une loi de com-
merce existant entre les différents Etats de l'Union, la Inter State Commerce Laiv, loi soidisant destinée à réprimer les machinations des administrations des chemins de fer. Jamais on n'avait entendu parler d'une poursuite exercée contre les compagnies de chemins de fer eu vertu de cette loi, ce qui n'empêcha pas cette même loi d'être dirigée contre les ouvriers qu'elle devait protéger, de les faire poursuivre et de les faire condamner.
Voilà les exemples que, cent fois par jour, la réalité nous offre aux Etats-Unis. C'est la plainte commune aux ouvriers de tous les corps de métiers de l'Union.
Que peut faire la loi contre ce développement gigantesque du capitalisme ? Qu'exiger d'elle contre cette cause d'accroissement de la misère et des servitudes, cause universelle, commune aux prolétariats de tous les pays? Quelle peut être son action contre l'agglomération des grands capitaux, contre la formation des trusts, ou contre l'adoption de nouvelles machines, adoption qui augmente contiauellement l'armée de réserve du travail, en jetant de plus en plus sur le marché des masses de prolétaires sans travail ? Peut-elle par exemple réagir contre la disparition de métiers et de petites industries, remplacés par d'autres métiers florissant cependant en peu de temps?
Dans toutes ces questions la loi est incompétente, elle ne peut intervenir, elle est incapable même d'enregistrer toutes les modifications qui se présentent dans les rapports du travail, encore plus le sera-t-elle si on avait l'inconséquence de lui demander de les diriger.
Il y a lieu ici de s'arrêter au fait incontes-
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table que par le développement continuel de la législation protectrice du travail sur les bases de la société capitaliste, la propriété privée, ainsi que sa conséquence le salariat, sont forcément maintenues, tandis qu'en même temps la puissance de l'Etat est constamment renforcée relativement aux conditions de travail des salariés.
Caractérisons un peu plus ce courant gouvernemental qui se manifeste dans tant de pays à la fois et que nous avons indiqué déjà sous le nom de Socialisme d'Etat.
Selon le Socialisme d'Etat, ayant atteint son entier développement, ce ne sera pas aux ouvriers organisés^ aux unions de producteurs qu'appartiendrait la direction de toutes les grandes entreprises financières, industrielles, commerciales, mais à l'Etat, c'est-à-dire au gouvernement central de l'empire, de la province ou de la commune, centralisation qui accaparerait également l'agriculture en la menant peu à peu sous son administration propre. Les membres des corporations gouvernementales pourraient être élus soit par le suffrage universel, soit par tout autre système de nomination.
En tout cas, ce sera le gouvernement central qui laissera diriger et administrer par ses fonctionnaires les sources vitales des peuples ; avec ces sources il entretiendra l'armée de ses .fonctionnaires d'Etat et donnera aux masses populaires tout ce dont celles-ci auront besoin afin de pourvoir à leurs besoins matériels et intellectuels.
Ainsi l'Etat, c'est-à-dire le gouvernement de l'empire, de la province, ou de la commune, ne se contenterait pas de diriger et d'administrer
l'industrie de son ressort respectif, transport des voyageurs, des marchandises, des lettres, des dépèches, commerce, agriculture, mais il se chargerait aussi de l'instruction de la jeunesse, du traitement des malades, des prisonniers, du pensionnement des vieux ouvriers, des invalides, et réglerait les divertissements publics : théâtres, halls musicaux, bains, etc.
Sous ce régime de Socialisme d'Etat ayant atteint le maximum de son développement, le gouvernement central sera donc la toute-puissance, le pater onimpotens^ le grand régisseur de la vie économique, politique, intellectuelle et morale de nos peuples civilisés.
Lorsque, dans l'avenir, l'Etat exercera non seulement une tutelle perpétuelle sur les rapports de travail, mais se présentera comme entrepreneur national, départemental ou communal — pour nombre de branches industrielles, commerciales et même rurales — il aura mis sous sa domination directe une certaine partie de la population de chaque pays assurément plus considérable que celle qu'il commande actuellement et destinée à augmenter toujours.
Ainsi se développera un système de tyrannie insupportable auquel à la longue ne serait plus applicable que le nom de « servitude d'Etat ».
La monopolisation des usines à gaz, des conduites d'eau, des tramways par les administrations communales, des chemins de fer par le gouvernement central du pays et d'autres mesures du Socialisme d'Etat de la même sorte sont pourtant mises à l'ordre du jour par certains courants du mouvement ouvrier international, principalement par les soi-disant socialdémocrates de différents pays.
Il est vrai que la Social-Démocratie, tout en réclamant de telles mesures gouvernementales, se déclare cependant en principe contre le Socialisme d'Etat.
Dans une résolution, votée à un des congrès nationaux de la Social-Démocratie allemande (Congrès de Berlin, 4892) on peut lire ceci « que la Social-Démocratie et le Socialisme d'Etat sont des antinomies absolument inconciliables ».
En vérité, pour les social-démocrates de nos jours, il ne s'agit que de savoir si les autorités qui représentent le pouvoir d'Etat s'appellent « social-démocrates » ou bien « radicaux >^ ou « libéraux ». Quant au fond, le système est le même.
Quoique les mesures caractérisées plushaut — mesures tendant à faire exploiter par l'État les grandes sources vitales des peuples, — soient propagées et proposées par les soi-disant socialdémocrates, elles restent quand même des mesures de Socialisme d'Etat, ou pour caractériser mieux encore la conservation du salariat, ce sont des mesures de « Capitalisme d'Etat » (cette dernière expression est de Liebknecht, qui attaqua lui-même le Socialisme d'Etat au Congrès de Berlin.)
Ces mesures gardent leur caractère de Capitalisme d'Etat sous un gouvernement socialdémocrate comme sous n'importe quel autre, car elles ne signifient pas socialisation, mise en communauté des établissements de production et de distribution, mais bien monopolisation par rEtat de ces fonctionnements sociaux, pour la bonne raison que la direction de ces établissements ne sera pas opérée par les producteurs mais sera sous la coupe de différentes corporations gouvernementales.
Le prolétaire, l'ouvrier salarié d'une usine à gaz ou d'une conduite d'eau communale, le conducteur de tramway communal ou de chemin de fer d'Etat, l'ouvrier cigarier et l'ouvrière allumettière travaillant dans une fabrique d'Etat, s'ils ne sont plus des salariés ayant pour maître un entrepreneur particulier ou une société anonyme d'actionnaires, auront seulement changé de patron, étant devenus des salariés de l'Etat ou de la Commune.
Qu'ils travaillent pour le particulier ou pour l'Etat, ils ne perdent plus cette qualité de salariés, ils sont toujours au service de certaines corporations dont les membres peuvent leur être aussi inconnus et indifférents que les actionnaires d'une société anonyme constituée pour l'exploitatjon d'une entreprise particulière quelconque.
Les ouvriers salariés entrant au service de l'Etat ou de la Commune ne deviennent pas pour cela leurs propres maîtres, ils ne dirigent pas les entreprises où ils travaillent.
Ce Socialisme d'Etat ne fait donc que transporter l'autorité exercée sur les ouvriers, des entrepreneurs particuliers ou des sociétés anonymes aux corps gouvernementaux et ce système, en concentrant ainsi à la longue toutes les formes d'autorité entre les mêmes mains, celles du gouvernement central, développe cette autorité jusqu'à une tyrannie insupportable.
Car, ainsi que le dit si bien Herbert Spencer, en nous avertissant de l'esclavage futur qui nous attend : « Un corps cohérent, relativement petit de fonctionnaires ayant des intérêts communs et agissant sous la direction d'une autorité centrale, a un immense avantage sur un public incohérent qui n'a point de règle fixe de
conduite etnepeutêtreamené à agir de concert que sous l'empire d'une forte provocation (1). »
Dans la constatation de ce fait, le partisan du communisme libre propageant un nouvel ordre social et le libéral-conservateur Herbei't Spencer, qui se place sur la base de la conservation de la propriété privée, tombent d'accord.
Si les ouvriers salariés, dans leur lutte contre les entrepreneurs particuliers, peuvent généralement trouver dans la grève un moyen de défense de leurs intérêts, il est excessivement difficile, quelquefois impossible même aux salariés de l'Etat d'employer cette action de résistance agressive.
L'Etat, entrepreneur en plusieurs branches de métier similaires à celle. où éclate une grève, pourra, bien plus facilement que les entrepreneurs particuliers, amener les intrigants disposés à supplanter les ouvriers grévistes ; d'un autre côté, les ouvriers d'Etat en abandonnant leur travail seront à la fin combattus avec leurs propres contributions. Dès ses débuts, une grève des ouvriers employés par TEtat, montrerait forcément le caractère d'une révolution contre l'autorité qui se servirait contre eux non seule ment du pouvoir judiciaire et militaire, mais en même temps du pouvoir social de l'entrepreneur, ces trois formes du pouvoir économique étant unies sous une seule direction centrale.
Pour caractériser le danger qui menace nos peuples modernes dans cette centralisation de
(l)Voir l'article : « L'esclavage futur o dans V individu contre VEtat, par H. Spencer. Traduction franraisp. Paris, chez Félix Alcan, p. 42.
pouvoir entre les mains du haut gouvernement, je me réfère à ce qui est arrivé à Paris pendant la Commune de 1871, dans les bureaux de poste :
Le 31 mars, dit le rapport publié par le Journal Officiel de la Commune, la capitale se réveillait sous le coup d'une indignation spontanée et manifestée bruyamment par le fait que les bureaux de poste de Paris, qui fonctionnaient la veille, se trouvaient tout à coup fermés et vides de leur personnel. 11 s'agissait d'une mesure politique du gouvernement de Versailles.
C'était évidemment sous son influence que le directeur, M. Rampont, après avoir désorganisé le service avait pris la fuite. Le délégué de la Commune chargé de la direction générale des postes ne trouva qu'une partie du personnel comme un «état-major sans cadres » car, à part quelques rares exceptions, les commis avaient suivi l'exemple de leur chef en emportant argent, timbre et matériel. Durant plusieurs semaines Paris sentit les conséquences de cette manœuvre, et si malgré les obstacles suscités la Commune réussit à asseoir un service quelque peu stable sur les restes de l'ancienne administration, le rapport du Conseil d'administration témoigne qu'on avait rencontré « plus de zèle que d'aptitude » en escomptant la bonne volonté publique.
Aussi se seraitron trouvé singulièrement embarrassé si par une combinaison adjuvante de l'administration versaillaise, refusant à Paris la correspondance des départements, le service ne se fût trouvé réduit à une simplicité pour ainsi dire réglementaire (1).
(1) Voir le rapport du conseil d'administration dans le n° 113 (du 23 avril 1871) du Journal Officiel de la République française.
Si dans une période de troubles sérieux, une seule mesure politique du gouvernement central, ne concernant qu'une branche de service public, peut causer -une telle désorganisation et créer ainsi de grandes difficultés pour les masses populaires inexpérimentées, que devrions-nous attendre si l'Etat accaparait l'une après l'autre toutes les grandes sources vitales de la population?
Ce danger s'accroît encore du fait que les fonctionnaires d'Etat, entre les mains desquels se trouvera la direction effective de la vie du peuple, se sentant alliés par leurs intérêts immédiats, finiront par former une corporation spéciale, une caste même, qui se développera, suivant sa nature intrinsèque. Il se créera î ainsi une sorte d' « Etat dans l'Etat », analo- ' gue à celui que formèrent la noblesse et le J clergé pendant la période féodale de la société, J et comme en forme dans nos temps modernes . la ploutocratie. I
Chaque nouvelle mesure de législation protec- | trice du travail, chaque nouvelle mise en exploi- I tation par l'Etat d'une branche de l'industrie, • du commerce, de l'agriculture, aura pour effet de renforcer cette corporation de fonctionnaires, et établira de plus en plus la suprématie de ces fonctionnaires sur le travail et sur toute la vie sociale d'une masse de citoyens dont le nombre augmente constamment.
Aussi, qu'on ne croie pas que cette bureaucratie fraternise jamais avec les masses ouvrières, elle ne fera que se développer en aristocratie de ronds-de-cuir. L'influence du suffrage universel, soi-disant propre à renouveler toujours cette bureaucratie nécessaire, n'est qu'illusoire en ce cas.
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Le suffrage universel pourra bien substituer Pierre à Paul, mais il ne pourra pas empêcher que Pierre, en entrant dans la corporation, ne suive la même conduite que* Paul, puisque cette corporation spéciale se développerait d'après sa propre nature, dirigée uniquement par ses seuls intérêts de corps.
Le suffrage universel ne saurait empêcher non plus, que Paul, non réélu, ne soit dédommagé de son échec par les amis qu'il aurait conservés dans le milieu qu'il abandonnerait forcément.
Nous en avons l'exemple tous les jours; les blackboulés, candidats du gouvernement, sont généralement pourvus d'une sinécure quelconque. En France, et partout ailleurs, cette tactique de secours mutuel est universellement employée.
Pour le processus de développement que nous suivons il est absolument indifférent que les gouvernements s'intitulent libéraux, cléricaux, radicaux ou social-démocrates (1).
(1) Les dénominations, en fait, doivent nous être quelque peu indifférentes, étant donné que leurs signillcations varient continuellement et sont relatives au développement qu'atteignent les partis politiques qui s'en affublent.
Quelle différence pouvons-nous faire réellement entre la signification attachée actuellement au nom de social-démocrate et celle qu'on lui donnait il y a dix ou vingt ans.
Autrefois ce nom désignait un parti révolutionnaire ne tendant à rien moins qu'à bouleverser les bases mêmes de la société capitaliste.
Nous-mêmes — et combien d'autres avec nous — avons autrefois compris sous ce terme social-démocratie, un système de socialisme démocratique basé sur une sorte de communisme de bas en haut et opposé au système de communisme autocratique ou patriarcal.
A l'heure actuelle la signification attribuée à ce terme
Il est indéniable qu'une caste privilégiée se développe de plus en plus, caste s'emparant progressivement des titres et emplois lucratifs.
L'aristocratie actuelle suit celle du passé, surtout dans ses fautes.
Sous Napoléon 1'^^ ne vit-on pas les républi-
social-démocraLe est généralement celle que lui donne la Social-Démocratie allemande, et désignant une démocratie, envisageant un certain nombre de réformes sociales qui cependant ne détruisent nulJe part les bases de la société bourgeoise et qui aboutissent au Socialisme d'Etat. Ce mouvement social-démocrate met absolument au second plan les anciennes tendances véritablement socialistes et communistes et se borne à réclamer de plates réformes immédiates.
Même parmi les social-démocrates qu'on pourrait appeler les « têtes » du parti il y en a beaucoup qui considèrent le socialisme ou le communisme comme des a utopies », et la plupart d'entre eux ne peuvent réellement être séparés des réformateurs bourgeois qu'à une certaine époque ils combattirent avec tant d'ardeur.
Bien mieux, à certains de ces pseudo-révolutionnaires l'idée de la Démocratie commence à échapper, elle fuit de leurs conceptions politiques ; de ces réformateurs, certains tiennent le prolétariat moderne pour incapaole de se servir du pouvoir public d'une manière sérieuse et féconde en résultats efficaces, en supposant qu'il soit à même de conquérir ce pouvoir dès maintenant.
Le député au Reichstag allemand, Georr/e von Vollmar, dit au congrès national de la Social-Démocratie allemande (Stuttgard, 1898).
« Il ne pourrait arriver de plus grand malheur à la Social-Démocratie allemande, que de nous voir prématurément en état de prendre possession du pouvoir politique, car nous ne serions pas aptes à en faire un usage utile et à le détenir. »
(Voirie compte rendu officiel du congrès en texte allemand, p. 106).
C'est ce même M. Vollmar qui, au même congrès national, prétendit que les ouvriers de l*aris n'auraient guère plus mal servi leur cause si, pondant les jours de la Commune de !871, ils avaient i« dormi ». Il ne savait pas, assurément, que les affamés ne peuvent dormir !
cains se lancer en véritable meute à la curée des titres, des sinécures grassement rétribuées, et se transformer du jour au lendemain en dues, comtes et barons, fonctionnaires chamarrés? A notre époque même ne voit-on pas des parvenues américaines, filles de milliardaires ayant acquis leurs fortunes dans le négoce des charbons, des pétroles, des porcs, remplacer leurs noms roturiers par les titres de la plus vieille noblesse d'Europe, en se mariant avec des marquis, des comtes, des lords, ruinés, ataxiques, mais qui leur permettent de se donner des airs de l'autre siècle.
Nous n'aurions rien d'autre à attendre d'un gouvernement de fonctionnaires !
L'ouvrier ainsi asservi par la bureaucratie perdrait peu à peu, et plus encore que maintenant, la capacité de contrôler son propre travail ; de plus en plus il deviendrait inapte à l'autonomie.
Les peuples s'habituant à être gouvernés dans toutes leurs manifestations, verraient se diminuer de génération en génération l'initiative libre, si nécessaire cependant à tout progrès ; gouvernants et gouvernés finiraient alors par former deux classes absolument séparées et n'ayant plus aucune similitude.
Tout ce que nous avons exposé plus haut nous conduit toujours à cette conclusion historiquement et économiquement incontestable, que l'action réformatrice dans les Assemblées législatives doit aboutir inévitablement au Socialisme d'Etat.
11 est vrai que ce fait est encore discuté.
— Ayant conquis la majorité dans le parlement, nous nous servirons du pouvoir politique
pour révolutionner la société. Nous nous emparerons des pouvoirs publics dans l'Etat pour les faire servir à notre action dans une direction communiste sur la structure économique de la société.
Voilà ce que nous disent certains social-démocrates qui forment la gauche des réformateurs parlementaires.
Mais leur projet est une impossibilité. Tout d'abord, un parti révolutionnaire obtiendrait-il la majorité dans l'une ou l'autre Chambre qu'il n'aurait nullement entre ses mains ce qu'on appelle les pouvoirs publics.
Seraient-ils les maîtres du Parlement qu'ils auraient contre eux le pouvoir exécutif qui dispose de l'armée, de la police et le pouvoir judiciaire avec tout son appareil de répression. Ce n'est que par exception, et dans les cas les plus favorables en apparence, comme en Amérique, que, dans nos pays modernes, le suffrage universel peut exercer directement et effectivement quelque influence sur la composition du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire.
Pour révolutionner les rapports économiques de la société capitaliste, le prolétariat moderne, même s'il pût compter sur la majorité dans les Chambres, devrait encore recourir à la force matérielle en dehors du parlement.
Le prolétariat y serait contraint de nos jours comme le parlement anglais sous Cromicell contre Charles /" et l'Assemblée Nationale en France contre le gouvernement de Louis XVI.
Ici les utopies théoriques ne sauraient nous servir, la société humaine ne dépendant pas de quelques spéculations philosophiques sur la « loi » ou le « droit », mais des rapports de force économique qui, eux, existent réellement.
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Aussi un parlement, par sa constitution même, n'est-il pas appelé à élaborer ni à prépa rer des mesures essentiellement communistes.
Quoique un membre d'une Assemblée législative puisse employer la tribune à interrompre le cours régulier des discussions parlementaires de discours communistes^ ce mode de propagande ne favoriserait aucunement la tactique de réformation parlementaire. Au contraire, il paralyserait l'action du pouvoir législatif et il aiderait à compromettre encore, plus qu'il ne l'est déjà, le régime de gouvernement parlementaire.
Ah ! que cela serait beau, dit peut-être le vrai ennemi du parlementarisme.
Oui, à condition, toutefois, que cela puisse durer.
Pourtant, c'est avec une telle propagande, que l'on qualifie de communiste, qu'à la longue le communisme se trouve sérieusement compromis; on condamne le parlement à l'inaction complète, en lui empêchant de réaliser des réformes. Au point de vue du réformateur se disant socialiste, c'est une conduite incompréhensible qui ne fait que troubler les séances de l'Assemblée législative et augmenter l'exaspération des masses f)opulaires contre ce même gouvernement, qu'on croit apte, suivant ses propres théories, à perfectionner l'organisation de la société.
A la longue une telle situation devient insupportable, non seulement pour le gouvernement, mais plus encore pour le député qui veut faire de la propagande communiste tout en se refusant à collaborer aux travaux réguliers du parlement.
Nous ne nous attendons pas à ce que cette
première critique convainque les partisans de l'action parlementaire parmi les socialistes.
On ne saurait nier, disent-ils, que parfois, dans le parlement ou dans un conseil municipal, il y ait quelque chose à faire, il y ait certaines mesures à prendre qui soient aptes à soulager un peu le sort non seulement d'une partie de la classe ouvrière (cela diviserait les ouvriers et séparerait certains des plus privilégiés d'entre eux des grandes masses du prolétariat) mais bien de la population ouvrière en général.
Nous ne contesterons pas que certaines réformes profitent à la population tout entière et par conséquent aux masses ouvrières. Nous serons les derniers à considérer comme nuisibles toutes les réformes, sans distinguer entre elles, ou à prétendre que c'est la misère et l'abrutissement général de la population qui nous amèneront dans l'avenir à une forme supérieure de la société.
C'est une théorie surannée et tout convaincu que nous soyons de l'impossibilité pour le prolétariat de parvenir à une amélioration durable de ses conditions sociales sur les bases de la société capitaliste, nous n'appartenons pas à ceux qui vont jusqu'à prétendre que toute amélioration de la situation des masses sert surtout au maintien et au renforcement de la société existante.
Gela est absolument faux. L'amélioration de l'instruction de la jeunesse et le développement intellectuel général des masses ne sert pas plus au maintien de la société capitaliste que certaines améliorations hygiéniques ou l'abolition des lois qui gênent l'organisation des ouvriers. De telles réformes, sans conteste, ont une in-
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fluence révolutionnaire et en général elles doivent être extorquées aux classes dirigeantes. Si vrai qu'il soit que les gouvernants ne font ces réformes que lorsqu'ils se sentent poussés par leurs propres intérêts, il serait contraire à la vérité de vouloir, a priori, déniera ces réformes tout effet salutaire.
Cependant les gouvernants seront plus favorables aux réformes au fur et à mesure qu'ils voient les masses populaires se développer d'elles-mêmes économiquement, intellectuellement, moralement et que le peuple, même sans s'occuper des intentions des autorités, commence à réaliser dans la vie journalière ce que les législateurs manquent toujours de faire.
On aurait donc tort de vouloir faire servir le mouvement ouvrier à l'agitation parlementaire en vue de quelques petites réformes à établir dans la société capitaliste par voie législative ; mais on aurait tort aussi de traiter toute réforme comme nuisible en soi. Les masses ne peuvent pas avoir confiance dans les sectaires qui leur exposent les conditions sociales d'une façon injuste.
Par occasion, les corps gouvernementaux peuvent effectuer quelque amélioration sociale non seulement dans le domaine législatif, mais également dans le domaine administratif. Pourquoi le nierions-nous ? On ne peut prétendre qu'il soit indifférent pour la population ouvrière que les magistrats d'une commune posent les réverbères dans les quartiers populaires ou bien dans les quartiers riches, qu'ils prennent soin ou non d'un bon pavage et de la propreté des quartiers ouvriers.
Je me rappelle une réunion publique en période électorale où un candidat social-démocrate
tâchait de convaincre son auditoire de tout ce qu'il y aurait à changer et à réformer dans leur quartier : — Dans votre quartier^ disait-il, il n*y a pas assez d'urinoirs ! Personne ne saurait le nier. — La barrière de la voie ferrée dans la rue de X expose la population ouvrière à un péril constant ! On n'aurait pu dire : Non. — Le gaz, continuait l'orateur, livré par la compagnie aux ouvriers diamantiers, qui en ont toujours besoin pour leurs établis, est payé par eux à un prix de deuxcentimes au-dessus du prix moyen payé par les grands industriels — et c'était bien la vérité.
J'ai prétendu cependant que ce n'est pas notre tâche dans le mouvement ouvrier de nous occuper d'urinoirs et de réverbères ou du pavage et des cloaques communaux. Nous pouvons faire un meilleur usage de notre temps et de notre énergie.
Certains politiciens social-démocrates affirment qu'il est faux qu'ils ne puissent, dans les corps gouvernementaux, rien faire autre que de réaliser de petites réformes sans grande importance pour le renouvellement de la Société.
Nous proposerons des réformes qui attaqueront immédiatement les bases de la propriété privée, nous disent-ils, des réformes telles que C abolition du droit de succession, nous ferons a payer les morts pour les vivants ».
Mais, il semble puéril de le répéter, de telles réformes ne sont pas à faire par les parlements modernes. Y a-t-il plus de raison d'abolir ainsi le droit de succession que, par exemple, l'échange des marchandises ou le mariage?
Tant que les moyens de production, le sol, les instruments de travail, ei par conséquent, les produits eux-mêmes appartiendront aux in-
dividus en pi^opriété privée, nulle législation ne saurait nous empêcher de transmettre notre propriété à d'autres personnes, soit par testament exécutable à notre mort, soit, si cette manière nous était rendue impossible, par don pendant notre vie même.
Ce qui est la caractéristique essentielle de la propriété, nous le répétons ici, c'est précisément cette faculté d'en disposer librement pour le possesseur.
Le droit d'héritage a le même fondement économique que le parlement lui-même; réclamer du parlement l'abolition de ce droit est vouloir une impossibilité.
Le mouvement en faveur de la nationalisation du sol qui a pris de l'essor ces dernières années dans différents pays, nous fournit encore un exemple pénible de Tesprit de sujétion, qui porte à rechercher l'appui des gouvernements pour la réalisation de certaines utopies.
Les partisans de cette réforme tendent à confisquer partiellement la propriété foncière en absorbant la rente par les impôts. Ils sont, à ce point de vue, les disciples de l'écrivain américain, Henry George, l'auteur de Progrès et panvreté.
En même temps que l'abolition de tous les autres impôts^ ils réclament l'introduction d'une taxe unique [single tax)^ portant sur les valeurs foncières. Si l'impôt foncier, disent-ils, égalait presque la rente foncière, personne ne pourrait songer à prendre la terre sans la cultiver; par conséquent, elle serait à la disposition de tous ceux qui voudraient en faire usage.
C'est naturellement le gouvernement central de chaque pays que l'on devrait charger de Texécution de cette mesure fiscale.
Certains partisans de la socialisation du sol vont moins loin. Au lieu de réclamer, avec Henry George, la confiscation de la rente foncière, c'est-à-dire l'expropriation pure et simple des propriétaires, ils se bornent à préconiser un rachat légal.
Mais, cependant, ce serait encore au gouvernement que l'on devrait confier l'exécution de cette mesure.
On commencerait par estimer toutes les parcelles de terrain situées dans les communes; puis on proclamerait une loi qui conférerait à l'Etat ou aux communes le droit d'exproprier, moyennant le versement du prix fixé, tous les propriétaires de leurs biens fonds. Ce prix, ainsi que les dettes hypothécaires, ne dépassant pas la somme fixée, serait payé trimestriellement par la nation.
Nous n'insisterons pas sur la bizarrerie qu'il y a à vouloir indemniser tous les propriétaires sans distinction. Parmi ces propriétaires ne se trouve-t-il pas en effet des usurpateurs, qui, de génération en génération, ont possédé en propriété privée une des sources de la vie humaine, ont monopolisé une partie du sol, vivant ainsi du travail d'autrui ! Ce serait accorder une indemnité aux exploiteurs, après que l'exploitation elle-même aurait vécu.
Nous n'appuierons pas non plus sur l'inégalité du traitement que les partisans de la nationalisation du sol veulent infliger, d'une part, aux propriétaires fonciers, de l'autre, aux capitalistes industriels, commerçants ou entrepreneurs de transports. Les nationalisateurs du sol appartenant à fun ou à l'autre système, n'ont pas su éviter d'employer deux poids et deux mesures.