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PROTECTION DE LA PETITE PROPRIETE RURALE

Vis-à-vis de la population agricole, le mouvement ouvrier comprend également un courant petit bourgeois entièrement hostile au communisme.

Certaines revendications décèlent cette tendance ; elles visent à conserver au petit paysan la possession de sa propriété parcellaire là où l'application de la production capitaliste à l'agriculture la menace de ruine. Elles tentent de renforcer la classe intermédiaire, les petits propriétaires, et s'efforcent surtout de les défendre contre les grands propriétaires fonciers, les agents du fisc et les usuriers.

Les partis gouvernementaux ne peuvent évidemment que répandre et encourager de semblables tentatives ; aussi comprendra-t-on parfaitement que c'est surtout dans les pays où le mouvement ouvrier progresse le plus que cette tendance se manifeste avec le plus de force.

La classe intermédiaire nombreuse et opiniâtre formée des fermiers aisés et des petits

propriétaires fortement attachés à leur lopin de terre opposerait une digue solide à la puis, sance croissante du prolétariat révolutionnaire.

Les petits paysans surtout témoignent partout d'une affection passionnée pour leur propriété en réalité purement nominale. C'est avec obstination qu'ils s'attachent à cette terre et il n'est pas rare qu'ils montrent une haine féroce au socialiste qui vient leur parler de propriété commune.

En Hollande, dans diverses tournées d'agitation les travailleurs des champs de plusieurs régions m'ont assuré qu'un abîme profond sépare les petits paysans de leurs ouvriers.

IJs demeureront dans cet état aussi longtemps qu'ils pourront rester des petits paysans, quand bien même leur propriété serait chargée de dettes insupportables et se réduirait par suite à un domaine apparent.

« Le petit paysan, comme on me l'a dit un jour, ne viendra prendre son rang à côté de nous, travailleurs, qu'au moment où la justice l'aura chassé définitivement de sa ferme. Jusqu'alors il sera enclin à attribuer sa misère aux troubles causés par les socialistes qui viennent lui parler d'amélioration de son sort plutôt que de laisser rabaisser son orgueil étroit et entamer ses opinions arriérées. »

La population tiendra certainement une conduite très différente suivant les régions et même, par exception, on pourra constater, là encore, le progrès fait par les idées nouvelles sur la propriété. La propagande socialiste évidemment n'a pas été vaine.

Cependant les renseignements que nous four-

nissent tous les pays où a pénétré le mouvement ouvrier nous affirment qu'en général la population rurale a des tendances très conservatrices et hostiles au communisme.

Les gouvernements réactionnaires ont partout, pendant les dernières années, élaboré des mesures spéciales tendant à conserver et à favoriser le petit paysan-propriétaire.

Ces mesures sont les suivantes :

La diminution de l'impôt foncier et la réduction des droits de mutation pour les petites propriétés.

Des améliorations apportées au système de crédit en faveur des petits tenanciers et des paysans-propriétaires et allégeant les charges hypothécaires, sous lesquelles ils succombent.

Mesures tendant à éviter le morcellement des petites propriétés, morcellement provenant des ventes forcées effectuées à la suite de décès. Ces dispositions ont encore le but particulier de prévenir les pertes énormes que cause si souvent la vente des petits immeubles.

A côté des tentatives faites pour maintenir la petite propriété foncière là où elle persiste encore, toute chargée qu'elle est de dettes hypothécaires, on a proposé ou même introduit dans la législation de divers pays des dispositions visant à reconstituer la petite propriété rurale, là où elle, n'existe plus ou même n'a jamais existé.

Ces mesures législatives, bien que très différentes dans le détail, n'en tendent pas moins toutes à la création de petites exploitations paysannes et pour consolider ces dernières on en a fait des biens de famille, qui ne sontsusceptibles nide division ni d'aliénation.

Les projets eux-mêmes caractérisent ainsi

brièvement la tendance qui porte les classes dirigeantes à renforcer les éléments de la petite agriculture, à favoriser les paysans petits propriétaires. Il s'agit d'opposer ainsi dans la lutte sociale la population rurale des campagnes aux masses ouvrières des grandes villes. A titre de moyens de défense dirigés contre le progrès du mouvement ouvrier socialiste, ces mesures ne mériteraient pas grande attention si elles ne commençaient pas à être préconisées et fermement appuyées par certains éléments ouvriers et par de soi-disant socialistes.

Comparons le programme agricole élaboré par le « Parti Ouvrier français » en vue du congrès de Marseille (1892) et complété par le congrès de Nantes de ce parti (1894), ou bien encore le programme du « Parti Ouvrier belge » adopté par les congrès de Bruxelles (1893) et de Quaregnon (1894) ; examinons, pour ne prendre que quelques exemples probants, les dispositions proposées par une commission agraire et destinées à être introduites dans le programme de la social-démocratie allemande, dispositions rejetées d'ailleurs par le congrès de ce parti tenu à Breslau (1895) ; mettons ces dispositions en regard de celles que les souscommissions pour l'Allemagne centrale et l'Allemagne méridionale proposèrent au même congrès.

Tous ces programmes ou projets, ces mesures anti-socialistes au fond, reflètent une même tendance néfaste — on veut gagner les petits cultivateurs et les inciter à voter pour des candidats social-démocrates pendant les périodes électorales.

Cette tentative s'exprime dans une grande partie de la littérature de propagande, dans les

placards, les journaux^ etc., distribués en période électorale à la population rurale par les groupes social-démocrates. Il ne s'agit pas ici de quelques régions isolées, où des portions du mouvement ouvrier auraient pu être atteintes par des influences locales. Il s'agit, au contraire, du mouvement social-démocrate en général s'étendant à différents pays : l'Allemagne, le Danemark, la France, la Suisse, la Belgique, la Hollande, etc. Dans les parlements beaucoup de membres de ce parti n'agissent pas autrement et obéissent à une tactique décidément anti-socialiste.

M. E. Vandervelde, social-démocrate et député à la Chambre des représentants de Belgique, nous raconte dans son livre : Le socialisme en Belgique, qu'en 1895, dès leur entrée au Parlement belge, les membres de la fraction socialiste prirent l'initiative d'un projet d'impôt général destiné dans leur esprit à se substituer à différents impôts établis, « notamment aux droits de mutation et aux droits de transcription et d'hypothèque, réduits de cinquante pour cent )).

Trois jours après, nous dit cet auteur, le 18 janvier 1895, le gouvernement déposait, à son tour, un projet où il réduisait, lui aussi, ces droits de mutation et de transcription de la moitié, mais bornait cette faveur aux petites propriétés rurales, a pour les ventes d'immeubles ruraux dont le revenu cadastral n'excède pas 200 francs » (ce qui correspond, approximativement, comme l'ajoute M. Vandervelde, aune valeur vénale de 7.(J00 francs).

Des supputations approximatives fixent le sacrifice auquel se résolvait le gouvernement belge à 500.000 francs par an.

Ce projet dont nous n'avons à exposer que la tendance générale a été voté à l'unanimité en mai 1897. Seulement les membres delà fraction socialiste se sont attachés à démontrer que cette faveur d'un demi-million apporterait sans doute un léger soulagement aux petits propriétaires, mais qu'elle n'aurait aucune influence réelle sur les causes dissolvantes de la petite propriété paysanne (1).

Il est indubitable que dans toute cette affaire parlementaire un parti politique belge était jaloux de l'autre.

Lorsque plus tard, en novembre 1896, M, de Smet de Nayer, ministre des finances en Belgique, déposa un projet de loi relatif au crédit foncier agricole, le député, M. Hector Denis, social-démocrate, lui opposa une autre proposition.

L'annuité à payer par les petits cultivateurs obérés, en y ajoutant l'amortissement de la somme prêtée, comme le demandait le projet gouvernemental, serait trop élevée. Ces cultivateurs n'auraient, suivant M. Vandervelde, que le choix entre ces deux alternatives : « payer indéfiniment à leurs créanciers un intérêt hypothécaire, que M. Beernaert, en 1890, fixait, en moyenne, de 4 1/4 à 4 1/2 ^/,„ ou bien, payer pendant trente ans à la Caisse d'épargne une annuité de 5 fr. 44 Vo » (2)«

C'est ce spectacle qui éveillait la pitié révolutionnaire des social-démocrates membres du parlement belge !

(1) Voir : Le Socialisme en Brlgiqnr, par J. Désirée et E. Vaudei velde, paaes 395 et 396.

(2) L. c , page 403.

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La décision que devaient prendre les petits paysans ne pouvait être douteuse. M. Heclor Denis déposa son projet particulier pour rechercher la solution la plus favorable à leurs intérêts et réduire les annuités à payer à un taux inférieur au montant des intérêts touchés actuellement par les créanciers hypothécaires. Ses illustres camarades l'ont beaucoup applaudi.

On vit de nouveau s'établir ici entre le parti social-démocrate et le. gouvernement belge un vrai tournoi dont l'enjeu était les petits paysans conservateurs.

C'est à dessein que, pour caractériser la tendance de notre néo-social-démocratie à protéger la petite propriété rurale, j'ai choisi : Le socialisme en Belgique. M. Vandervelde, en effet, entre dans le détail et essaie de défendre en principe cette tactique de classes moyennes, tactique qui a pénétré si profondément le mouvement ouvrier (1).

(1) Si j'ai bien compris les chapitres sur la question agraire et la petite propriété rurale dans le livre de MM. Dcstrée et Y a n de n: (Me, l'auteur reconnaît qu'en protégeant les petits cultivateurs, les classes dirigeantes poursuivent l'idéal suivant : « le maintien, ou la reconstitution, à Tombre des châteaux, ou des grandes fermes, de la vieille communauté rurale, avec ses tenanciers soumis et fidèles, vivant paisiblement, sous la dépendance et la protection d'une iuiutorité sociale, >; soucieuse de ses droits >>. (L. c, page 411).

Notre social-démocrate belge nous dit : « Aussi repoussons-nous formellement, comme des utopies réactionnaires, les plans de réforme sociale qui visent à reconstituer, ou à maintenir, par des moyens artificiels, le régime patriarcal, hiérarchique et autoritaire, dans la famille et dans la société ».

Mais il se hâte d'ajouter : « Néanmoins, cela ne veut pas dire qu'il faille rejeter en bloc, et sans les examiner en

Nous aurions pu, à défaut de l'ouvrage de M. Vandervelde, fixer notre choix sur les écrits de i]J. Vollmar en Allemagne, ou des social-démocrates français, MM. Jean Jaurès, Jules Guesde, Paul Lafargue. La source où sont puisés les exemples est indiirérente, la funeste tentative dont nous venons de parler se manifeste partout !

Dans tous les pays, il nous faut, au sujet de la question agraire, tenir compte d'un courant réformateur^ social-démocrate. C'est une espèce de transition établie entre les partis bourgeois et le mouvement ouvrier socialiste révolutionnaire. On voudrait concilier le culte de Dieu et celui du mammon.

Je crains que nombre de ceux qui sont entrés actuellement dans les rangs de ce parti de transition n'ont pénétré dans le mouvement ouvrier socialiste qu'à la suite d'un malentendu. Bientôt les intérêts électoraux feront disparaître

elles-mêmes, toutes les propositions qui se réclament de ridt-al que nous combattons ».

Notons soigneusement ce que 3/. Vaadcrvehle écrit ensuite : « En partant du principe diamétralement opposé, il arrive fréquemment (!) que Ton tombe d'accord sur certaines mesures d'intérêt immédiat ». (L. c, p. 412).

Malheureusement Tauteur a oublié de nous prévenir sij c'est de Vintcrct immédiat du mouvement ouvrier qu'if veut parler.

Voici maintenant la conclusion :

<c ... De même, si Ton fait abstraction des considérants' qui les accompagnent, pour s'en tenir à leur dispositif, la plupart (!) des lois et des projets de loi présentés par le ^gouvernement belge et ses amis « en faveur de la petite propriété » sont parfaitement (!) acceptables pour tous, quelle que soit l'opinion que l'on ait sur les avantages ou les inconvénients des biens de famille ». (L. c, p. 412)^

Qui potest capere, capiat !

Qui peut comprendre ceci le comprenne ! »

chez eux ce qui subsistait encore de l'idéal socialiste.

En me plaçant au point de vue du prolétariat révolutionnaire pour juger la tactique agraire de la néo-social-démocratie, je n'y puis voir qu'une renonciation aux principes du socialisme et de la lutte de classes. 11 n'est pas, en effet, du rôle du prolétariat moderne de maintenir les paysans dans leur petite propriété rurale.

C'est bien moins encore le rôle du mouvement ouvrier révolutionnaire non seulement de maintenir la propï^été mais encore d'augmenter le nombre des tenanciers voués à la ruine et des petits paysans.

Il nous faut condamner sans hésitations les mesures de cette espèce que le parti ouvrier social-démocrate hollandais réclame dans son programme électoral agricole. On y fait espérer aux petits fermiers une « meilleure réglementation du contrat de fermage»^ et l'on réclame en même temps une disposition permettant aux communes de « pourvoir les ouvriers domiciliés dans la commune de terre et d'instruments de travail au plus bas prix possible et en quantité suffisante pour leur permettre de gagner leur vie ». De semblables réformes seraient assurément plus à leur place dans le programme d'un parti conservateur clérical ou libéral que dans celui d'un soi-disant parti ouvrier socialdémocrate.

Nous avons développé plus haut la thèse que ce n'est pas l'affaire du prolétariat révolutionnaire de maintenir entre les mains des petits paysans leur propriété rurale alors que celle-ci est menacée par le développement du capitalisme. En opposition avec ce point de vue, on

appuie souvent la politique agraire de la néosocial-démocratie par les considérations suivantes.

«... Si cet état de choses, caractérisé par la propriété paysanne, est fatalement appelé à disparaître, le socialisme n'a pas à précipiter cette disparition, son rôle n'étant pas de séparer la propriété et le travail^ mais au contraire, de réunir dans les mêmes mains ces deux facteurs de toute })roduction, dont la division entraîne la servitude et la misère des travailleurs tombés à l'état de prolétaires. »

Un tel raisonnement non seulement paraît étrange dans la bouche d'un socialiste, mais même ne s'appuie pas sur des motifs valables. Au point de vue théorique c'est une opinion incontestablement fausse.

Les petits paysans possèdent à un haut degré la tendance à la conservation <et un esprit très hostile au communisme. Le développement social aura sans contredit les meilleurs effets en séparant la propriété et le travail là où ces deux facteurs sont affectés du caractère individuel, quitte à les réunir ensuite dans une période ultérieure de la civilisation quand seront établies les formes communes de travail et de propriété. Tous les socialistes ont assurément pour devoir d'agir dans cette direction tant par la parole que par l'action.

Et pourtant on peut trouver cet exposé des motifs sous cette forme même dans le programme agricole du Parti Ouvrier Français aux considérants duquel nous les avons empruntés.

C'est ainsi que l'a compris également Frédéric Engels, une des lumières de la social-démocratie qui, il est vrai, a publié un jour dans la Neue Zeit un article fameux contre les tendances

générales du programme agricole français,mais en a cependant approuvé d'une façon catégorique le passage des considérants que nous avons cité plus haut, passage qui méconnaît si bien le rôle du socialisme (1).

Les opinions d'E^z^é'/^ balançaient aussi entre la condamnation de toutes les réformes tendant à maintenir et à renforcer la petite propriété rurale et le désir de voir les petits paysans marcher avec la social-démocratie.

D'un autre côté, F. Engels a déterminé la faiblesse et le manque de caractère de la politique agraire de la néo-social-démocratie aussi clairement et aussi nettement que possible. 11 a écrit en effet :

« Ils (les camarades français) visent, à ce qu'il semble, à gagner les petits paysans du jour au lendemain, et si cela est possible déjà pour les premières élections générales. Ils ne peuvent espérer d'y arriver que par des assertions générales très hasardeuses, pour la défense desquelles ils sont obligés de jeter à l'eau des considérants théoriques encore plus hasardeux. Si on regarde donc d'un peu plus près, on voit que les assurances générales se contredisent elles-mêmes... »

M, Engels explique tout cela en montrant qu'il y a vraiment contradiction à promettre de maintenir un état que l'on déclare soi-même forcément appelé à disparaître. 11 détermine ensuite avec beaucoup de précision la place qu'occupe le petit paysan propriétaire :

« Nous ne pouvons pas admettre comme membre de notre parti le petit paysan qui nous demande de perpétuer sa petite propriété par-

(1) Voir me noue Icit, 1894-1895, t. I, p. 301.

cellaire, non plus que nous ne pouvons admetti^e le petit patron, qui veut se perpétuer dans sa qualité de patron. Ces gens-ci appartiennent aux anti-sémites. »

Cependant, en dépit de cette critique sévère, mais juste, M. Engeh ne veut pas entièrement abandonner le petit paysan propriétaire.

Pendant les périodes électorales, les petits paysans sont des alliés trop précieux ; leur appui semble être absolument nécessaire aux social-démocrates dans ce que ceux-ci appellent « la conquête des pouvoirs publics ». F, Engels dit qu'il est évident, u que, si les pouvoirs publics tombaient entre nos mains, nous ne pourrions pas songer à exproprier les petits paysans par la contrainte (que ce soit avec ou sans indemnité) comme nous serions obligés de le faire vis-à-vis des grands propriétaires ». Il dit : « Notre rôle, en ce qui regarde le petit paysan, est d'abord de l'amener à transformer son exploitation privée et sa propriété privée en exploitation et propriété coopérative, non par la force, mais par l'influence de l'exemple et en lui offrant dans ce but le secours de la société. Et nous avons alors, assurément, assez de moyens de faire luire à ses yeux des avantages qui peuvent déjà le frapper à l'heure présente (1) ».

Voilà les intérêts électoraux sauvés. La coo- 'pération gagnera le petit paysan au mouvement î

Quelques lignes plus bas, Engels pousse l'héroïsme jusqu'à nous mettre sous les yeux la croisade qu'il faut prêcher parmi les petits paysans, et la façon dont les social-démocrates

(1) La jScueZeit, I. c, p. 302.

les conduiront jusqu'à Sion. Engels écrit :

c( Et nous voilà, qui offrons aux paysans la possibilité d'introduire eux-mêmes la grande exploitation, non pas au profit du capitaliste, mais pour leur propre, compte commun. Les paysans ne comprendraient-ils pas, que cela soit dans leur propre intérêt, que ce soit leur seul moyen de salut? »

C'est ainsi que Engels comprend la chose. Nous avons développé amplement ses théories pour l'intérêt qu'offre leur application pratique. D'ailleurs les social-démocrates, en Belgique par exemple, ont, au point de vue tactique, envisagé la question agraire de la même façon. Les soôial-démocrates belges se piquent d'émulation avec les cléricaux, les conservateurs et les gouvernementaux pour décider les petits paysans en faveur de la coopération.

Il est bien regrettable que Engels ait négligé de nous expliquer si nous serons obligés d'exproprier aussi c< avec ou sans indemnité » les petits paysans coopérateurs lorsque leurs propriétés auront revêtu le caractère de la grande propriété capitaliste exploitée au moyen du salariat. Suivant Engels et nombre de socialdémocrates nous serons obligés d'en arriver à cette mesure vis-à-vis des grands propriétaires. Pourquoi créer un privilège en faveur d'une catégorie?

Quoi qu'il en soit il ne convient pas au rôle historique du prolétariat de maintenir les petits paysans dans leur situation privilégiée, soit par la coopération, soit avec une protection législative.

Si les petits paysans veulent garder leur propriété privée, qu'ils commencent d'abord par créer l'organisation indispensable.

Voilà comment doit raisonner le prolétaire en se plaçant à son point de vue de classe.

D'ailleurs si les petits paysans se sentent incapables par manque de développement intellectuel de prendre soin de leurs affaires, qu'ils appellent à leur aide les partis auxquels les renvoie Engeh, les anti-sémites et les réformateurs cléricaux des différents pays. Le prolétariat révolutionnaire n'aurait cependant rien à gagner à prêter son concours aux petits paysans dans cette occasion et à fournir à une classe antagoniste de petits cultivateurs coopérateurs les moyens d'arriver à une position privilégiée.

Demain, au jour grave de la révolution sociale, cette classe, créée avec l'aide de la classe ouvrière^ pourrait bien constituer un des principaux remparts de la réaction, et s'opposer ainsi aux tentatives révolutionnaires du prolétariat !

Pour notre part, nous demanderons toujours qu'on n'entretienne pas, avec l'aide des masses ouvrières, ni ces petits cultivateurs propriétaires dont la coopération pourra peut-être prolonger l'existence, ni les fermiers conservateurs cultivant les terres des grands propriétaires ou étant entrés au service de l'Etat.

Nous réclamerons que l'on ne retombe point dans la faute qu'a commise la Révolution de 1789.

En France, les petits paysans succombaient avant la Révolution sous le poids de charges vraiment excessives : les dîmes et les droit féodaux, les impôts publics dûs au roi et levés souvent impitoyablement par les fermiers généraux. La noblesse et le clergé en étaient exemptés et toutes les charges pesaient sur le Tiers-Etat.

■ La Ré

l^^« nna nopc

La Révolution ouvrit aux yeux des paysans une perspective de bien-être et de bonheur.

Les dîmes ecclésiastiques furent abolies en même temps que les corvées royales ou seigneuriales.

Mais de plus la Révolution fit espérer aux paysans un avenir meilleur par la vente des biens fonciers de l'Eglise et de la noblesse réfractaire ou émigrée dont les propriétés furent vendues à vil prix. Est-ce que, grâce à ces mesures, la Révolution a donné l'indépendance et l'aisance à la population rurale de la France?

Non, certes ! Elle a élevé à un degré d'opulence autrefois inconnu les privilégiés qui possédaient déjà quelque argent, les cultivateurs plus ou moins indépendants qui savaient compter, tous ceux qui s'entendaient à la spéculation et saisissaient les occasions favorables.

Mais elle n'a été d'aucun secours efficace pour les millions de pauvres, pour les travailleurs qui ne possédaient que leurs bras et la confiance en la Révolution. Elle n'a rendu aucun service aux milliers de citoyens qui défendaient la Révolution aux frontières et devaient en revenir bientôt dépourvus de tout et sa?iS' culotte.

Bien que la Convention eût en eiï'et ordonné qu'un milliard prélevé sur les sommes tirées de la vente des biens des émigrés reviendrait aux défenseurs de la patrie, cette disposition législative ne fut jamais exécutée.

La Révolution n'aboutit qu'à créer une classe moyenne de paysans fort à leur aise, de même qu'elle fit entrevoir la possibilité de parvenir à la fortune aux financiers, aux spéculateurs, aux fabricants qui, au cours du xix*^ siècle, étaient destinés à former la « haute bourgeoisie ».

Cette classe intermédiaire n'a pas tardé à devenir réactionnaire, elle s'est opposée à toute mesure tendant à l'émancipation de la classe ouvrière ; elle s'est montrée tout aussi tyrannique envers les prolétaires obligés de lui louer leurs services que l'étaient autrefois à son égard les fermiers généraux, les nobles, le clergé.

Le prolétariat révolutionnaire doit mettre à profit cette leçon donnée par l'Histoire ; il lui faut s'interdire de renforcer la classe des petits paysans. Bien au contraire, il a le devoir de s'opposer à la puissance de cette classe qui, partout où elle pourra se maintenir en classe moyenne, rendra impossible la socialisation du sol.

Au lieu de conserver aux cultivateurs leur situation de petits propriétaires, les ouvriers révolutionnaires doivent s'unir au vrai prolétariat rural, aux travailleurs des champs.

A notre avis, c'est surtout aux communistes révolutionnaires qu'il appartient d'organiser ce prolétariat agricole, et de le faire participer à la lutte de classes qui, sous des formes spéciales, se manifeste aussi dans les campagnes.

Notre premier devoir est de relever le prolétariat paysan aussi bien que le prolétariat industriel et commercial. Telle est notre mission immédiate où nous n'échouerons que si le prolétariat agricole a perdu tout ressort. Au lieu donc de soutenir les petits cultivateurs dans leurs revendications, au lieu de favoriser la conservation de la petite propriété par des dispositions législatives ou par la coopération, nous devons plutôt nous employer à écraser les petits propriétaires et les. grands fermiers, pris entre les exigences des grands propriétaires du

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fisc, de l'usure et les demandes toujours plus pressantes des travailleurs des champs.

Et pourtant, nous dit-on, le concours des petits paysans a bien sa valeur pour le développement de l'industrie agricole.

Ce sont les réformateurs les plus ardents de la néo-social-démocratie qui nous font cette objection.

Toutes ces laiteries et beurreries coopératives, ces sociétés pour l'achat en commun d'engrais, de semences, tous ces syndicats de betteraves, ces distilleries coopératives, ces sociétés d'assurance de toutes espèces favoriseront si bien la disparition de vieilles coutumes campagnardes, transformeront l'agriculture et l'élève du bétail arriérés patriarcaux en une exploitation intensive, mécanique. En somme, toutes ces sociétés coopératives organisent le travail à un degré supérieur, plus parfait et créent une nouvelle forme de c< propriété associée ».

Mais le danger est précisément là! Gomme communistes révolutionnaires, nous ne pouvons répondre qu'une seule chose : Cette forme de propriété associée est aussi peu utile à la délivrance du prolétariat que les mesures de socialisme d'Etat grâce auxquelles le gouvernement achèterait les propriétés des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers pour en faire des domaines publics.

L'expropriation des expropriateurs est toute autre chose que cette forme de « propriété associée ». La (( dictature révolutionnaire du prolétariat », mot d'ordre si fréquent dans ces derniers temps, ne signille pas du tout qu'il faille protéger les petits paysans, les engager dans les voies de la coopération ou faire intervenir l'Etat à leur profit.

Certains réformateurs de la néo-social-démocratie nous font part d'un fait qui leur semble propre à nous consoler, nous, révolutionnaires.

Ils viennent nous dire à Poreille que les coopératives des petits cultivateurs ne pourront se maintenir à la longue.

Les coopérateurs paysans, en lutte contre les petits commerçants, seront obligés d'industrialiser eux-mêmes leurs produits et d'entrer ainsi en concurrence avec les grands capitalistes de rindustrie agricole : distillateurs, fabricants de sucre et de farine de pomme de terre, grands marchands de grains, de tabac, de beurre, de fromage.

11 est à prévoir que dans cette tentative, les petits cultivateurs, privés de Tintermédiaire des grands capitalistes, essuieront une défaite.

A titre de socialistes, nous aurons ainsi convaincu la masse des petits paysans ; ils com~ prendront que la coopération ne peut être qu'une forme de transition vers la socialisation complète. Ils seront tous prêts à réclamer la socialisation immédiate de toutes les grandes industries agricoles. (Voir par exemple : Le socialisme en Belgique, page 442).

Nous répondrons d'abord à nos amis les social-démocrates réformateurs que cette « socialisation )-) ne sera sans doute que la « monopolisation » par l'Etat; toutes les améliorations proposées par eux sont en effet des mesures de socialisme d'Etat. Puis nous remarquons que les petits cultivateurs oublieront certainement de réclamer aussi la « nationalisation » de leur propriété foncière, de leur « propriété associée ». En tous cas ils ne demanderont jamais leur propre expropriation sans indemnité. Il ne serait pas prudent à nos amis social-démocrates

de trop leur parler d'une telle expropriation pendant les périodes électorales.

Quoi qu'il en soit, comme communistes révolutionnaires, notre réponse sera brève : Nous ne saurions voir avec déplaisir la concurrence entre capitalistes et propriétaires fonciers venir nous aider dans notre lutte, lutte internationale qui ne peut se terminer que par la destruction définitive de deux catégories : les propriétaires et les capitalistes petits et grands.

Laissons donc avec confiance les petits paysans prendre à cœur leurs propres intérêts, laissons les classes moyennes commencer leur mouvement coopératif sans lancer les masses ouvrières à leurs secours. Ne leur prêtons plus notre aide même s'ils s'engagent dans la lutte contre le grand capitalisme.

Seulement, n'ouÎ3lions pas le rôle du mouvement révolutionnaire. Nous devons être la deuxième meule pour l'écrasement des propriétaires !

J'ai toujours eu à cœur de fonder des syndicats de travailleurs agricoles. Ce fut toujours pour moi une tâche agréable de répandre parmi les vrais prolétaires de la campagne l'idée que dans l'avenir et dans tous les pays successivement les travailleurs agricoles se trouveront dans cette situation.

Il se peut que ces prolétaires se trouvent euxmêmes écrasés par l'oppression qu'exerceront sur eux les fermiers et les petits paysans propriétaires de plus en plus accablés sous le poids de charges insupportables. Les petits cultivateurs vaincus par la concurrence internationale, ayant à lutter à la fois contre les grands industriels agricoles de leur propre pays et contre les grains et le bétail de l'étranger essaieront de

diminuer constammenl le salaire de leurs ouvriers agricoles.

S'ils veulent éviter leur perte les travailleurs agricoles doivent s'organiser, pour maintenir et relever leur mode d'existence, écraser de leur côté les fermiers et les petits paysans propriétaires et les rejeter dans le prolétariat rural.

Répandons ces vérités, simples, claires, parmi les vrais prolétaires de la campagne.

Le regard brillant des travailleurs agricoles qui connaissent l'orgueil et la tyrannie imbécile des petits paysans, nous montreront qu'ils ont compris.

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