EDUCATION REVOLUTIONNAIRE
Par sa nature même l'homme tâchera de s'adapter au milieu social dans lequel il vit. Il tentera de déployer en pleine liberté ses facultés physiques et intellectuelles selon les conditions d'existence qui l'entourent et en premier lieu selon ses rapports avec les autres hommes.
C'est là son inclination naturelle à chercher le plus grand bonheur personnel, l'inclination à atteindre le plus haut développement de sa propre individualité, inclination qui lui est commune avec tous les autres êtres organiques, végétaux et animaux.
C'est là la base de la morale humaine ainsi qu'une condition nécessaire au développement de notre individu et de notre race, et c'est seulement de cette façon que l'individu et la race peuvent atteindre un plus haut degré de développement.
Puisque nous cherchons le plus grand bienêtre personnel possible dans les conditions so-
ciales données, ces conditions mêmes sont du plus grand intérêt pour chacun de nous, le bien-être ou le malaise matériel, intellectuel et moral de la communauté étant toujours capable de réagir sur chacun de ses éléments. Là 011 le bien-être du corps social tout entier se trouvera lésé, l'individu ressentira le dommage que l'harmonie détruite cause à tous les membres.
Dans le cours de la lutte de classes qu'il a entreprise, le prolétariat aura à s'adapter en masse aux rapports économiques qui changent continuellement et à vivre aussi intensivement que possible selon l'évolution de la société. 11 aura à se développer dans tout le domaine de la civilisation humaine et à remplir ainsi ce devoir de l'éducation par soi-même, qui lui donnera les qualités requises pour l'accomplissement de sa tâche devant l'Histoire.
Sa propre émancipation comme dernière couche de la moderne société humaine et en même temps la délivrance de la société entière de l'oppression économique et politique du capitalisme — telle est cette tâche historique.
Ensuite, par leur propre éducation, les masses ouvrières, de leur côté, peuvent réagir sur les rapports vitaux matériels et modifier ainsi la structure économique de la société.
C'est là la réaction de l'efTet sur la cause : l'amélioration des conditions économiques agit sur le développement matériel, intellectuel et moral d'un peuple, de même que ce développement exerce une influence réciproque sur les conditions économiques générales.
Cependant, pour que dans la lutte de classes le prolétariat arrive vraiment à l'accomplissement de sa mission historique, le chemin à
VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE ^l^li
parcourir sera long- et la marche sera pénible.
La période historique, qui commence après l'abolition de cette dernière forme de l'esclavage humain, le salariat, doit ouvrir en même temps l'ère d'une civilisation générale nouvelle.
Et pourtant, il est évident que les masses ouvrières sont encore en arrière physiquement, intellectuellement et moralement, aussi bien dans la lutte effective contre les patrons qu'en général dans toutes les grandes questions de la civilisation humaine.
Ce qui paralyse surtout dans la lutte de classes les forces des prolétaires, c'est le manque de solidarité^ qui se présente partout.
Regardons autour de nous dans les quartiers pauvres 1
Nous voyons les pauvres vivre en discorde perpétuelle les uns avec les autres : hommes, femmes et enfants ; nous les voyons se quereller pour mille raisons insignitiantes. Ils se disputent à propos de l'eau qui tombe du ciel et de l'eau qui sort de la terre ; d'un escalier ou d'un trottoir mal nettoyé ; de l'ordure dans l'égout, ainsi que des espiègleries de leurs enfants. Dans la campagne cette désunion se révèle sous d'autres formes encore dans les nombreuses discordes de famille, favorisées par la vie villageoise et attisées par les notaires et les avocats selon le gain qu'ils en espèrent.
Mais quand, après ces disputes entre eux, le propriétaire, le curé, le notaire passent par les quartiers ouvriers^ alors nous voyons les pauvres courber le dos comme leurs ancêtres l'ont fait. Les esclaves du travail, ne sachant pas s'entendre entre eux, s'humilient devant leurs seigneurs modernes.
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Hélas, ce n'est pas avec un peuple d'esclaves qu'on fait un grand mouvement historique!
La division entre les pauvres du monde entier semble être aussi héréditaire que les marques de leur travail si lourd et si pénible. Aussi a-t-elle été constamment fomentée par tous les potentats ecclésiastiques et séculiers.
Par la religion, par la culture de préjugés locaux et provinciaux, par leur politique chauviniste, ces derniers ont réussi à tenir divisées les masses ouvrières dans toutes sortes de chapelles et d'églises, de clubs et d'associations locales ; ils ont excité les habitants d'un pays contre ceux d'un autre.
Les masses ouvrières sont donc demeurées divisées entre elles dans les villes ainsi que dans la campagne, se croyant ennemies les unes des autres^ au lieu de vivre toutes ensemble à l'unisson et d'agir d'accord contre ceux qui les oppriment.
Mettons tout en œuvre, nous qui voulons contribuer au progrès de la civilisation humaine et combattons avec énergie tous les préjugés locaux et nationaux ! Nous aurons plus à démolir que nous ne le pensons nous-mêmes !
Aussi longtemps que les masses opprimées et exploitées de notre société capitaliste n'apprennent pas à faire cause commune contre leurs exploiteurs dans toutes les circonstances de leur vie réelle, intervenant les uns au profit des autres partout où ils peuvent s'entr'aider ; ils n'auront jamais entre leurs mains, tout en étant les producteurs de toutes les richesses, la direction générale du travail, pas plus que chacun d'eux ne pourra, jusqu'à présent, se développer suivant ses facultés personnelles.
A cet égard, comme à tant d'autres, il n'y a
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pas besoin de théories, mais d'actes, de bons exemples. C'est la pratique qu'il nous faut avant tout.
La bible chrétienne l'a très-bien compris lorsqu'elle prêche aux croyants :
« Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas tous dans le royaume des cieux : mais celui-là seulement y entrera qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. »
Pour les prolétaires révolutionnaires de nos temps modernes, comme pour les chrétiens des siècles passés, le signe auquel ils peuvent se reconnaître est dans les actes.
Pour leur émancipation économique et politique, les masses prolétaires auront à se soutenir et à s'entr'aider, aussi bien dans leur travail même que dans la vie sociale en dehors de leurs fabriques et de leurs ateliers.
De même celui qui voudra être utile à la délivrance des masses et à la civilisation humaine de notre époque, devra cherchera mettre ses actes en harmonie avec ses théories et à favoriser tout ce qui peut servir au mouvement révolutionnaire des opprimés contre les oppresseurs.
Là, où dans les fabriques et les ateliers l'individu deviendra la victime de sa résistance contre l'exploitation, ses camarades doivent subvenir à sonaideetl'assister, non seulement de leurs conseils pour trouver du travail, mais encore de leurs personnes et de leur secours matériel.
Le célibataire voudra se sacrifier pour le bien-être de l'homme marié et le marié sans enfants pour celui du père de famille.
Au contraire, en refusant de travailler avec le renégat, qui, dans les grèves, a trahi ses ca-
marades, les ouvriers agiront conformément aux préceptes fondamentaux de la lutte de classes.
Les législateurs et les économistes bourgeois nous disent qu'en se refusant de travailler avec le gâte-métier et le traître, nous violons « la liberté personnelle » de celui qui gâte le métier ou qui trahit, ils prétendent que nous n'avons pas le droit d'empiéter sur « la liberté de travail » de tous ceux qui désirent travailler sous d'autres conditions que leurs camarades organisés.
Les législateurs et les économistes bourgeois nous parlent donc de l'atteinte portée à la liberté personnelle des travailleurs par les organisations ouvrières.
11 est vrai que, si les ouvriers organisés se refusent à travailler dans les fabriques et les ateliers à côté de ceux qui n'acceptent pas les conditions convenues du travail et le contrat commun conclu avec les patrons, ils empiètent sur la liberté personnelle du gâte-métier, ainsi qu'ils empiètent également sur la liberté de l'entrepreneur et de ses argousins, qui, sous de telles conditions, ne seraient pas libres de choisir dans les milieux ouvriers leur main-d'œuvre parmi ceux qui leur semblent les plus propres à être exploités.
Il faut avouer, tout d'abord, que cela est vrai.
Seulement les ouvriers organisés se trouvent de plus en plus dans l'alternative : d'être ou le marteau ou l'enclume.
Tout en sachant qu'il y a des compagnons de travail qui sont contraints de se présenter comme gâte-métier par le chômage et la misère, ils ne sauraient pas préférer les intérêts
personnels de ces individus aux intérêts de l'ensemble des autres ouvriers.
Car, si les entrepreneurs ne peuvent pas être forcés d'entrer en négociation avec les organisations de leurs ouvriers, si, dans les milieux ouvriers mêmes, les adversaires de l'organisation ouvrière ne sont pas forcés de faire cause commune dans la lutte de classes avec leurs compagnons de travail plus développés et plus convaincus de leurs intérêts de classe, alors ces derniers seront forcés d'accepter les conditions de travail qui leur sont dictées par leurs maîtres.
Qu'est-ce que la liberté pour la classe ouvrière ? Tout le salariat en fait n'est qu'une seule infraction à la liberté du travail et ainsi une violation du bien-être physique et intellectuel de la grande masse des hommes.
Aussi longtemps que les moyens de production et de consommation resteront la propriété privée d'une minorité, la majorité des hommes sera forcée de produire au service et au profit d'autrui. Aussi les masses ne deviendront-elles libres qu'en attaquant la liberté de ceux qui leur empêchent de se délivrer du joug capitaliste.
Car la liberté est comme le royaume des cieux selon saint Matthieu ; il se prend par violence et ce sont les violents qui l'emportent 1 Ainsi nul peuple et nul individu n'aura de liberté que celle qu'il prendra soi-même !
La lutte de classes, que les masses ouvrières salariées ont à soutenir contre leurs exploiteurs, est la conséquence nécessaire, précisé- É- ment du manque de liberté du producteur à di- K riger ses propres moyens de production et à E régler les conditions de son propre travail.
Ici l'intérêt du capitaliste-entrepreneur s'élève immédiatement contre celui de l'ouvrier salarié. Les conceptions de la liberté de l'un s'opposent à celles de l'autre.
L'entrepreneur, tout en s'appuyant sur la liberté d'entrepreneur et même sur celle des ouvriers, qu'il prétendra défendre, voudra faire le contrat de travail avec ses ouvriers seuls. Il voudra pouvoir engager ou congédier chacun de ses salariés, ainsi qu'il voudra accorder à chacun d'eux personnellement de quitter ses établissements comme cela leur plaira.
Voilà « la liberté du travail », comme elle est comprise par le capitaliste-entrepreneur et défendue par l'économie bourgeoise et par la législation des classes dirigeantes !
Mais l'ouvrier salarié même a acquis une autre conception de la liberté. A la liberté du travail telleque la comprennentlescapitalistes qui n'est que la liberté de l'exploitation du faible (ce mot pris dans un sens économique) parle plus fort, il opposera sa propre conception qui est celle delà liberté de s'organiser contre l'exploitation capitaliste.
En opposition au « contrat personnel » voulu par le capitaliste-entrepreneur et défendu avec tant de chaleur par l'économie bourgeoise, les ouvriers organisés défendront le « marché collectif du travail » et le « contrat commun », basé sur la communauté d'intérêts des exploités.
Celui qui nuit à ces intérêts comme gâtemétier ou comme renégat, est aussi bien un traître, au point de vue des ouvriers organisés, que le soldat qui, dans le combat, sort des rangs.
Les ouvriers organisés jugeront donc avoir le droit de boycotter tous ceux qui nuisent à la
cause commune de leurs compagnons de travail, et ils seront contraints par la nature de la chose même à ne pas travailler avec les personnes qui font un contrat individuel avec les patrons et en dépit de leurs camarades.
A mesure que, dans la lutte de classes, les ouvriers salariés seront plus élevés pour le combat pratique, ils tiendront plus rigoureusement à cette tactique générale, puisque, autrement, il leur sera de plus en plus impossible d'obtenir un contrat de travail favorable.
Du reste, l'appel à « la liberté du travail » de la part du capitaliste-entrepreneur et de Téconomiste de l'école bourgeoise n'est en vérité qu'un acte d'hypocrisie, apte à couvrir les propres intérêts de classe par un nom spécieux.
Car il ne s'agit pas ici du maintien de la liberté de travail de tous les ouvriers sans distinction. Il s'agit bien ici de choisir entre la liberté de l'un et la liberté de l'autre.
Si la liberté personnelle de l'ouvrier de faire un contrat de travail avec son patron seul à seul doit être respectée, même dans le cas où le contrat est nuisible aux intérêts de ses compagnons de travail, il faut donc respecter également la liberté des ouvriers organisés de refuser le travail à côté de l'individu qui nuit à leurs intérêts, de même que leur liberté de nuire à cet individu réciproquement et autant qu'il leur est possible.
Si l'on se place au point de vue du maintien de la liberté du travail, il faut donc avouer que dans la lutte de classes la liberté de Tun vaut autdtnt que celle de l'autre !
La législation n'a compris cela dans aucun de nos pays modernes, pas plus que l'économie bourgeoise. Il n'en pouvait pas être autrement,
puisque la législation ainsi que l'économie bourgeoise ne peuvent être que le reflet des intérêts particuliers des classes dirigeantes.
Les ouvriers salariés de leur côté ont le devoir de montrer qu'ils le comprennent fort bien, partout où ils travaillent ensemble dans les fabriques et les ateliers et dans les champs.
Le maintien du contrat collectif du travail et des obligations qui en sont la conséquence est un exercice qu'on n'apprend que par l'éducation révolutionnaire et c'est la lutte de classes qui fournit l'occasion de s'exercer.
Les ouvriers organisés n*apprendront pas seulement par cette lutte même à appliquer le boycottage aux renégats, aux faux camarades, mais également aux patrons intraitables.
C'est là une arme qui peut être un précieux auxiliaire de la grève, par la raison que les ouvriers peuvent s'en servir aussi bien comme travailleurs que comme consommateurs.
Quand les grands magasins refusent d'accorder à leurs employés une réduction des heures du travail ou une amélioration des salaires dont la modicité est souvent scandaleuse, là c'est à toute la clientèle de ces magasins, c'est-à-dire aux masses des familles ouvrières, de mettre à l'index ces établissements réfractaires.
Les ouvriers dans certains cas seront obligés d'aider ces employés, puisque dans leurs branches de métier respectives, tous auront besoin à leur tour du concours de l'opinion publique. Dans la grande famille des opprimés tous^doivent s'entr'aider pour améliorer ainsi leurs conditions de vie.
Quand dans les imprimeries de livres et de journaux ainsi que dans les grandes brasse-
ries et boulangeries, etc., le personnel salarié est impuissant à introduire par ses propres forces une revendication quelconque, cette revendication doit être soutenue par la force de toutes les associations ouvrières qui peuvent retirer leur clientèle aux entrepreneurs récalcitrants.
J'ai pu constater en pareil cas combien était excellent l'eilet produit par l'exhibition devant les établissements boycottés d'une planche noire promenée avec ces mots : « Le patron X paye un salaire de... francs par semaine pour une journée de... heures ».
La « planche noire » inquiétait les patrons intraitables, même les propriétaires de grandes entreprises de commerce ou d'industrie, quand elle paraissait dans les rues habituées par leur clientèle.
Tout cela rendra la lutte de classes plus aiguë et plus violente.
Bien sûr ! Seulement les ouvriers n'auront pas à compter non plus sur quelque compassion, ou quelque clémence delà part des capitalistes, qui savent fort bien manier l'arme du boycottage contre leurs ouvriers organisés.
L'introduction des certificats de travail et des livrets a offert aux entrepreneurs l'occasion de contrôler la conduite de leurs salariés dans plusieurs branches de métier ainsi que dans des régions entières et des pays entiers. Il leur est possible de connaître ainsi les personnes les plus énergiques du mouvement ouvrier et de les priver de leur travail. Les plaintes qu'on entend dans les milieux ouvriers sur ces machinations des capitalistes sont très nombreuses, comme le sait quiconque a quelque expérience du mouvement ouvrier.
Une seule marque secrète, une lettre, ou un seul point noir, dont les patrons ont coté les certificats de travail pourra témoigner que l'ouvrier qui offre ses services, pourvu d'un tel certificat, est connu comme (c un ennemi du bon ordre dans les ateliers », ou du moins comme « suspect ».
Nous avons appris de nombre d'ouvriers qui méritent toute notre confiance et qui sont bien connus dans le monde syndical de leur pays, qu'ils ne pouvaient nulle part trouver du travail, bien qu'ils fussent très-habiles dans leur métier et pourvus en apparence des meilleurs témoignages possibles.
En vain ils frappaient à toutes les portes, errant de fabrique en fabrique, d'atelier en atelier. Ils ne pouvaient réussir à trouver un emploi dans le cas où leur nom était placé, comme on l'appelle en Allemagne, sur la liste noire. Ils étaient boycottés par les entrepreneurs et bien souvent ils étaient même obligés de quitter leur pays.
Cela peut motiver un peu la résistance obstinée des ouvriers organisés contre l'introduction des certificats de travail.
A côté de l'arme du boycottage les ouvriers ont bien choisi pendant les dernières années l'arme à\i sabotiage; c'est l'application du système dit : le travail selon le salaire, qui, comme système de combat dans la lutte de classes, est tout d'abord mis en avant en Angleterre, où il est connu sous le terme irlandais de Go Ca?î?iy (marchez doucement !)
Ce système est, pour ainsi dire, l'application de la « résistance passive » dans les fabriques et les ateliers, tactique de lutte de la part des ouvriers organisés que nous pouvons paraphraser ainsi :
« Travaillons doucement, en attendant qu'on nous écoute ».
Là, où dans une fabrique ou un atelier les ouvriers se sentaient trop faibles pour pouvoir résister directement à l'augmentation des heures de travail ou à la diminution des salaires par les patrons, ainsi que là où la résistance par l'abandon du travail avait abouti, pour les ouvriers organisés, à une défaite décisive, ces derniers ont souvent décidé de mettre leur travail en concordance avec le salaire et avec toutes les conditions spéciales du travail suivant la règle : « A mauvaise paye, mauvais travail ».
Quand il était convenu entre les ouvriers d'une certaine entreprise d'agir de la sorte, on travaillait plus doucement, à mesure que le patron élevait ses exigences, afin que celui-ci lut convaincu, par son propre intérêt, qu'il serait sage de renoncer à ses projets.
Dans les entreprises où le travail à l'heure ou à la journée était remplacé par le travail aux pièces le sabottage consistait à exécuter l'ouvrage suivant la qualité des matériaux et suivant le prix payé par pièce. La qualité du travail diminuait en même temps que s'abaissait le salaire.
En réalité, les ouvriers salariés ont en tout temps proportionné leur travail à sa rémunération. Ils l'ont fait, pour ainsi dire, instinctivement. Dans les grandes villes, où les salaires sont en général bien plus élevés que dans les petites communes, les ouvriers travaillent en règle générale plus intensivement.
Comme système de résistance systématique, cependant, système qui est appliqué par les ouvriers après délibération dans leurs associalions respectives, le sabottage est tout nou-
veau. Il est né de racharnement avec lequel la lutte de classes est déjà combattue des deux côtés — corps à corps !
Jusqu'ici les masses ouvrières ont trop combattu sur le terrain théorique et fort peu sur celui de la pratique dans toutes ses formes.
Il existait encore de la part des salariés la jalousie de métier et la rivalité réciproque, c'était plutôt la concurrence que l'entente commune qui prédominait.
Dans les milieux ouvriers, il se présentait autrefois et se présente encore, à plusieurs égards, une lutte de tous contre tous.
Mettre fin à cette lutte des ouvriers entre eux, voilà ce qu'exige tout d'abord l'éducation de la classe ouvrière par elle-même.
Les principes du concours fraternel et de l'entente commune doivent donc être prêches dans toutes les fabriques et tous les ateliers et portés jusque dans les plus humbles communes.
Ils doivent être prêches aux travailleurs agricoles comme aux ouvriers de l'industrie et du commerce. Dans plusieurs branches du travail rural et dans des conditions de vie bien différentes, comme l'expérience personnelle nous la prouvé, les ouvriers agricoles aiment à les entendre.
Il faut donc leur rappeler :
c( Si vous, travailleurs, vous restez divisés, si vous vous supplantez les uns les autres en vous louant comme journaliers, ou comme valets de fermes ; si vous vous jetez sur chaque occasion de travailler comme les chiens sur un même os, alors vous rendrez de plus en plus pénible la lutte de l'existence, non seulement pour d'autres, mais aussi pour vous-mêmes. Car,
pour VOUS comme pour d'autres, le jour viendra, où vous n'aurez plus la poitrine d'un cheval ni les épaules d'un bœuf et où vous ne serez plus dans des circonstances plus ou moins favorables. D'autres, plus jeunes et plus forts que vous, vous seront donc préférés.
« A quoi vous sert donc votre division et votre discorde?
« Celui qui loue les travailleurs pour employer à son profit leur force de travail, devrat-il seul fixer les conditions du travail et du bonheur humain? »
11 est évident, qu'une propagande fructueuse pour la fraternisation et faction commune des travailleurs des champs, sera bien difficile dans telles contrées, où l'agriculture a un caractère plus ou moins patriarcal, comme c'est encore dans plusieurs pays de f Europe.
Sous le régime de la grande culture patriarcale, les valets de fermes, charretiers, vachers, sont, pour la plupart, logés aux grandes fermes mômes et non pas dans le village voisin ou, comme c'est l'habitude en Angleterre, dans de petites maisons {cottages) situées près de la ferme.
Dans certaines régions, où la métairie nous rappelle encore l'ancienne vie familiale, ce n'est que très difficilement que les nouvelles idées pénètrent parmi les ouvriers des champs. '11 est très souvent impossible d'y fonder des syndicats d'ouvriers agricoles, ou même d'y tenir des réunions publiques, bien que dans ces contrées les conditions du travail sont ordinairement des plus mauvaises. A cet égard, les conditions du travail sont absolument semblables dans divers pays.
11 faudra donc que les ouvriers d'autres mé-
tiers aident à éclairer l'esprit de ces travailleurs isolés de la campagne sur les causes de leur situation misérable. Ils pourront le faire par la conversation ou par la distribution de brochures de propagande et empêcheront ainsi que la réaction ne s'élève plus tard dans ces régions arriérées.
Différentes raisons —telles que l'isolement de leur habitation et surtout le bas degré de leur développement intellectuel — font qu'il existe souvent, parmi les producteurs de la campagne, une jalousie réciproque et une lutte d'intérêts, dans laquelle les masses de la population s'épuisent, sans murmurer, au protit d'un petit nombre de riches propriétaires.
Aux travailleurs des champs, aux petits fermiers qui peinent tant et dont la situation n'est guère plus élevée au-dessus de celle du prolétaire proprement dit, nous avons à expliquer par quelles manières ils pourront s'entr'aider.
« Pourquoi, aux ventes publiques, faites-vous monter les prix des engrais, des taillis, les locations de vos maisonnettes d'ouvriers et de vos lopins de terres?
« Pourquoi vous dérobez-vous ainsi les uns aux autres les morceaux de pain noir que vous pouvez encore manger? Pourquoi avantagezvous de la sorte les notaires et les grands propriétaires qui savent si bien déjà faire bonne chère au festin de la vie ou le trésor public qui est vidé au far et à mesure pour l'acquisition de nouveaux fusils et de canons plus perfectionnés ?
c( Pourquoi ne vous soutenez-vous pas mutuellement? Pourquoi ne chargez-vous pas une ou deux personnes d'entre vous, qui seules achèteraient ou loueraient aux ventes et aux locations publiques, pour vous entendre en-
suite sur la distribution de tout ce qui pourra être acquis par cette pratique à prix réduits?
« Ne craignez pas que les riches fauchent .eux-mêmes l'herbe des prés, ou bien qu'ils dirigent la charrue ! Ne craignez pas qu'ils vous dérobent les amas d'engrais pour les entasser dans leurs riches salons. Ils ne le feront pas.
(( C'est vous, hommes et femmes du travail pénible et dur, dont les mains couvertes de durillons faucheront, laboureront et engraisseront la terre dans l'avenir comme vous l'avez fait jusqu'ici.
« Aimez-vous donc et soutenez-vous les uns les autres ! »
On ne peut pas dire, assurément, qu'en parlant ainsi aux pauvres campagnards, on fait de la propagande directement communiste, mais on apprendra quand même aux exploités de la campagne à s'entendre et à s'entr'aider, au lieu de se combattre aux dépens de tous.
Voilà ce qu'on appelle l'éducation des masses ouvrières par elles-mêmes ! La nécessité de cette éducation pratique leur doit être mise sous les yeux.
Un autreefîet de cette propagande sera, comme nous l'avons expliqué dans un autre chapitre, de contribuer essentiellement à la ruine et à la prolétarisation des petits paysans propriétaires et des grands fermiers qui, mis au pied du mur, seront écrasés entre les grands propriétaires et le fisc impitoyable d'une part et d'autre part les travailleurs agricoles s'entr'aidant etmultipliant de plus en plus leurs revendications.
En vérité, c'est là un long chemin d'éducation et d'expérience à faire !
Abstraction faite des rapports de travail si ar-
riérés avec la vie patriarcale des régions rurales, il est néanmoins vrai que, jusqu'à présent, capitalistes^ grands paysans et propriétaires ont mieux su s'unir et faire cause commune contre les prétentions de la classe exploitée, que les travailleurs dans leur lutte pour l'émancipation.
En dehors des rapports immédiats du travail danslesfabriques.les ateliers et dansles champs, les exploités peuvent exercer encore une grande influence dans plusieurs domaines de la vie sociale, à condition qu'ils s'entendent et se soutiennent les uns les autres fraternellement.
Dans certains pays il est possible, quand le mobilier d'un camarade sans travail doit être vendu en public pour cause de dettes, que les ouvriers du quartier le remettent en possession de ses meubles au prix de quelques sous. Pour cela ils ont à convaincre le public de laisser acheter les meubles pièce par pièce par une seule personne en mettant obstacle aux intrigants.
En Hollande, où existait, pendant quelques années, un mouvement régulier contre les ventes judiciaires, les propagandistes socialistes pouvaient acheter ainsi, à plusieurs reprises, tout un mobilier à un centime ou à deux centimes par meuble : une table, deux centimes, six chaises, deux centimes, en somme, pour prendre un cas déterminé, cinquante-six pièces pour environ deux francs. Au contraire^ il arrivait souvent que la recette faite au profit de la pauvre famille dont les meubles furent vendus, s'élevait au double de la somme qui était nécessaire pour l'achat du mobilier.
Les meubles étaient donc sortis par la porte de devant pour être rentrés par la porte de derrière : bien des fois les pauvres gens persécutés
par la justice, avaient même quelque avantage direct de la vente qui, en outre, offrait une bonne occasion à la propagande socialiste.
Il est évident, sans doute, que de telles ventes peuvent avoir un mauvais résultat pour ceux qui veulent prêter assistance à une famille malheureuse ; il se peut même que les tentatives de ces derniers échouent, pour la plupart, aussi longtemps qu'elles n'arrivent qu'isolément, et ne sont menées que par quelques propagandistes socialistes hardis.
Car ceux-ci seront persécutés de toutes façons par les autorités qui chercheront à les mettre en contravention avec la loi. D'autre part, cependant, cette résistance systématique de la population ouvrière, résistance soutenue par la solidarité commune, a montré son caractère contagieux, de même qu'elle habituait la population à des réflexions et des actions indépendantes.
Ailleurs, il arrivait souvent qu'une pauvre famille.digne d'être assistée et incapable de payer le loyer de son habitation, fût aidée par ses amis qui venaient en nombre suffisant pour transférer les meubles dans un autre appartement en exécutant tout le déménagement dans quelques minutes.
Là, où il existe, dans la campagne, des dîmes et d'autres charges féodales qui oppriment la population, comme il y en a encore dans différentes régions mêmes de l'Europe occidentale, les révolutionnaires peuvent soutenir le mouvement effectif contre ces restes de la féodalité. Qu'on se refuse donc à offrir de l'argent pour les produits agricoles vendus aux enchères.
Sans doute, les formes du secours mutuel pratiqué par toute la population laborieuse des
villes et de la campagne, changeront avec les conditions spéciales de la région ou même de la commune.
Quand, pendant Thiver^ des milliers de personnes, dans les quartiers populaires de nos villes et dans la campagne, sont sans travail et en pleine misère, n'est-ce pas une sottise de leur part, de rester paisibles, assises, chacun dans son trou, devant le foyer éteint ou le garde-manger vide? Est-ce qu'ils ne doivent pas s'unir et manifester leur misère à travers les rues, en portant leurs outils avec eux, pour prouver qu'ils veulent bien travailler, mais qu'ils ne le peuvent pas?
C'est surtout l'abandon et l'inexpérience des sans-travail, ainsi qu'une certaine répugnance de montrer leur misère et un sentiment de confusion mal ordonné qui leur empêche si souvent de s'entendre et de se présenter en masse dans les rues.
Que les syndicats ouvriers, mieux expérimentés dans la lutte de classes pratique, soient plus disposés de prêter leur secours à leurs compagnons de travail malheureux! Que les organisations ouvrières des différents métiers veuillent seulement louer les salles de réunion et faire imprimer les afhches et les prospectus pour la convocation des sans-travail. Quand, ainsi, les ouvriers organisés viendraient à l'aide de leurs frères malheureux, les rassemblements des afîamés se présenteraient plus fréquemment dans les rues de nos villes.
Ces manifestations de la misère montreront aux classes possédantes les iniquités auxquelles aboutit le régime capitaliste ; elles pourront dévoiler toute la souffrance de notre classe ouvrière et faire plus que de longs discours.
Parmi les classes dirigeantes il règne, aussi, à côté d'un esprit insouciant et jouisseur, beaucoup d'ignorance et de manque de connaissance.
Mais de telles manifestations, organisées par les misérables, seront interdites par les autorités !
Ah ! sans doute, les autorités peuvent défendre ce qu'elles veulent ! Elles peuvent même prescrire aux pauvres sans travail, si vous voulez, que ceux-ci restent dans leurs trous derrière le poêle, et qu'ils se mettent un torchon dans la bouche, afin qu'en mâchonnant, ils oublient d'avoir faim.
Pourtant, tout ce que les autorités désirent et prescrivent n'arrive pas I
On dispersera à coups de sabre les rassemblements des sans-travail ; on les pourchassera au moyen d'une police impitoyable, aide fidèle des classes dirigeantes!
Nous avons comme témoignage : Londres, Berlin, Paris, Amsterdam, presque toutes les grandes villes de l'Europe et des Etats-Unis et tant d'autres communes !
Mais, qui empêchera les sans-travail — si les choses en viennent aussi loin — de s'entendre sur une autre forme d'action commune? Qui les empêchera de se montrer dans toutes les rues de la ville, réclamant du travail à toutes les portes et de s'unir tous les jours, après leurs démarches, dans leurs salles de réunion?
Il n'est pas permis aux pauvres de demander de l'argent. On peut le leur empêcher par la force. Mais on ne pourrait les contraindre à ne pas chercher de travail ni les empêcher de le faire en grand nombre, organisés, quoique dispersés !
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Ces mesures, du reste, ne pourraient être prises qu'avec le concours d'une véritable armée de policiers. C'est pourquoi l'on n'en a pas encore fait l'essai.
Çà et là les sans-travail organisés pourront réussir peut-être à recueillir de Targent dans les rues par des listes notifiant les noms des donateurs et à prendre des avances pour l'achat de matériaux et d'outils de travail.
Le premier matériel de travail qui est nécessaire, c'est du pain en quantité suffisante.
On ne pourrait pas non plus empêcher les sans-travail de se présenter le dimanche^ vêtus de leurs haillons, dans les églises où les prêtres prêchent, des lèvres, l'amour pour leurs seml3lables, ni qu'ils se dirigent vers les musées et la salle de réunion du conseil municipal, ainsi que vers tous les autres édifices publics qui, du moins, sont chaufTés.
Dans une de nos grandes villes j'ai aperçu, un jour, une personne sans travail, qui portait au bout d'un bâton une pancarte indiquant, en même temps que les causes de sa misère, son nom et son adresse.
Le bonhomme promena son écriteau à travers les rues les plus animées et les promenades visitées par les riches. 11 faut avouer que cette personne avait fait quelque chose pour manifester sa misère !
Si pourtant vous restez dans vos trous, vous, misérables^ attendant patiemment ce qui arrivera, on vous laissera crever de faim. Les riches, assurément, ne témoigneront, au sujet de votre mort, ni douleur, ni remords, ni reproches.
Si vous, misérables, vous resteztranquillement dans vos taudis, les gens heureux prétendront,
tout au plus, que vraiment la pauvreté et la détresse ne sont pas excessives : c( Autrement les pauvres se feraient voir et surtout entendre ! »
Dans les petites communes du pays l'accord et l'action commune des non -possédants sont surtout rendus difficiles par le manque d'un nombre suffisant de personnes qui sont aptes vraiment à marcher à la tête d'un mouvement prolétaire.
D'autre part, Tinfluence de l'opinion publique y est plus puissante que dans les grandes capitales et peut agir plus immédiatement sur la vie quotidienne des classes possédantes.
Quoique nous devions admettre que, parmi les formes de secours mutuel et de résistance essentielle contre l'oppression, il y en ait qui, dans certaines régions du monde, soient rendues inappliquables par les lois du pays, que d'autres échouent ou n'aient pas d'effet essentiel parce qu'opposées au caractère particulier de la population, quoiqu'elles puissent varier suivant les mœurs et les coutumes des peuples, en suivant les conditions spéciales et locales de chaque pays, il n'en est pas moins certain que les formes de secours mutuel des pauvres et de résistance contre l'exploitation capitaliste seront de plus en plus nombreuses.
Que les non-possesseurs sachent seulement s'entr'aider, et par le seul mépris qu'ils témoigneront à leurs oppresseurs ils pourront exercer une influence considérable, car ce mépris sera capable de conduire ceux-ci à des mesures d'amélioration essentielles que leur parlementarisme et leur philantropie ne sauront jamais effectuer. Que l'homme ne soit pas un chien léchant la main qui l'a frappé !
Malgré tout, ce défaut de solidarité et de fraternité entre les malheureuses victimes de Tordre social actuel est compréhensible.
Les hommes attirés par la tranquillité, montrent de la pusillanimité et de la crainle à adopter de nouvelles idées tant qu'ils jouissent d'un bien-être relatif; quant à ceux qui sont absolument misérables, leur manque d'énergie est la conséquence immédiate des conditions défectueuses de leur existence et surtout de leur mauvaise alimentation.
A toutes les époques les masses laborieuses ont été trop résignées et ont fait preuve d'un trop bon naturel.
Dans la lutte pour l'existence au sein de la société capitaliste, ce sont moins les individus très développés intellectuellement que les plus rusés et les moins scrupuleux, qui peuvent parvenir. Dans la société capitaliste, ces intellectuels ont ce que /)«r-?67>? a appelé, en parlant de la nature en général, un « avantage naturel », par lequel. ils ont plus de chance que les autres de survivre et de propager leur race. Ils peuvent mieux s'adapter aux rapports difficiles, de cette lutte acharnée de tous contre tous.
La masse cependant soufTre toujours et peine sous le lourd fardeau du travail abrutissant, stupidement confiante dans ses gouvernants.
Les avantages naturels dont les prolétaires peuvent disposer eux-mêmes ne leur sont que trop peu connus.
Là, où la détresse monte au plus haut point, ils se contentent encore de paroles, de promesses, de lois écrites.
Les quelques rares individus qui font résistance à l'injustice et à la violence, sont frappés par la puissance judiciaire, par les policiers et
les juges de classe ou, parfois même par les baïonnettes des soldats.
Quand on dit au peuple français : Peuple, tu vas fêter le 14 juillet, le glorieux anniversaire de votre Grande Révolution ; tu vas danser aux coins des rues de Paris et de toutes les villes et bourgs de France ; tu vas décorer tes habitations avec des drapeaux et avec des oriflammes ; tu allumeras des lampions et des lanternes vénitiennes, à la mémoire ineffaçable de ta superbe révolution — ah' les masses populaires sont donc si faciles à satisfaire qu'elles se retirent si paisibles après une seule journée de réjouissance aux impasses sales et aux cavernes surpeuplées des faubourgs! 1,. 1 1
Confiantes dans la patience et dans 1 indulgence de ce peuple bonhomme, les classes dirigeantes de la France peuvent faire inscrire la maxime de la Grande Révolution : Liberté, Egalité, Fraternité, comme une sorte de raillerie sur tous les édifices publics. Us peuvent — cruelle plaisanterie ! — étaler ces paroles même au-dessus des casernes et des prisons :
Liberté — Egalité — Fraternité !
Et les masses se contentent de cela et se courbent. A certains instants seulement elles se redressent pendant quelques jours, comme les bêtes de trait se révoltent parfois sous le fouet du charretier ; même dans ces courts moments pourtant elles ne savent travailler qu'au profit d'autrui.
Elles nous montrent la race humaine dans sa faiblesse : souffrant, souhaitant, gémissant et toujours dans l'attente de sa délivrance de quelque nouveau Messie — mais cependant ne s'élevant jamais jusqu'cà des mesures décisives
et n atteignant que rarement ces moments de puissance créatrice, où l'iiumanité est si belle et pendant lesquels, en déployant sa pleine force, elle est en état de produire des œuvres gigantesques.
Nous sommes toujours partis ici de cette vérité que le développement intellectuel et moral des hommes ne saurait pas surpasser, en général, la structure économique de la société.
Gomme une âme saine ne peut demeurer que dans un corps sain — me?is sana in corpore sano ■— ainsi un homme sain ne saurait vivre que dans une société saine —Homo sanus in societate sana. Les éléments de cette comparaison sont pris dans un sens général.
Quand, frappés par les désappointements que nousprésente la vie en général, ou la lutte des classes en particulier, nous nous plaignons parfois d'un manque de caractère et de bonne volonté dans la masse, nous avons tort, sans doute, et c'est plutôt de leur faiblesse, de leur manque de force, de résistance, que nous aurions à nous plaindre.
Les hommes ne deviennent si souvent infidèles a leurs principes ot à tout ce qu'ils croient être vrai et bon, que parce qu'ils se sentent impuissants à résister aux difficultés sociales qui s'élèvent impitoyablement, lorsqu'ils vivent d'après ces principes. Leur énergie succombe alors à la force du milieu dans lequel ils se trouvent placés.
A cause de cela la morale humaine générale repondra toujours au développement des forces productives de la société et ne saurait jamais être plus qu'un reflet des rapports économiques des masses.
Seulement il peut naître dans le sein des masses mêmes des sympathies prononcées pour une morale humaine plus développée, morale qui ne saurait pas encore régler la vie sociale des hommes, mais qui, néanmoins, sera la morale humaine de l'avenir.
Si, pourtant, il est vrai que les hommes ne puissent être améliorés physiquement, intellectuellement et moralement que par l'amélioration des conditions économiques, cette amélioration cependant ne se fait pas d'elle-même.
En définitive nous faisons nous-mêmes notre propre sort d'individus. Notre sort ne nous est pas simplement prescrit. Aussi faisonsnous nos propres sentiments, nos mœurs et nos coutumes dans les rapports sociaux qui nous sont donnés.
Tous ceux qui sont nés dans les conditions sociales, matériellement les plus favorables, ne semblent pas toujours, dans un sens intellectuel et moral, les individus les plus développés.
D'autre part, ceux qui croissent dans un milieu matériel pourri, ne sont pas toujours les plus mauvais individus d'esprit et de cœur, bien qu'ils succombent peut-être physiquement.
C'est une réaction réciproque dont il s'agit ici dans la vie de l'individu.
Le milieu social dans lequel l'homme est élevé sert de base à son développement intellectuelet moral, mais ce développement même doit être accompli sur cette base par l'individu. Ensuite, cet individu s'élevant intellectuellement et moralement jusqu'à un plus haut degré, pourra réagir de son côté sur le milieu social dans lequel il vit — comme nous l'avons expliqué au commencement de ce chapitre pour la société dans son ensemble.
ri'iU E-N MARCHE
Nous revenons donc à ce que nous avons déjà esquissé à grands traits, que la Question Sociale à résoudre pour l'humanité est non seulement un problème économique, mais en même temps un problème intellectuel et moral.
A côté de la lutte de classes à livrer et qui, dans son essence, n'est qu'une lutte pour la puissance économique, ayant pour but la domination des forces productives, qui règlent la vie sociale des hommes, nous avons à soutenir, en outre, une lutte intellectuelle et morale, qui dépend de la lutte économique et qui comprend tous les problèmes de la culture humaine.
Quand un jour les producteurs immédiats, les ouvriers organisés du travail intellectuel et manuel seront aptes à diriger eux-mêmes leur vie sociale entière et à prendre entre leurs propres mains la direction et l'administration de toute la production et distribution, ils devront pouvoir marcher à la lète de la civilisation humaine dans toutes les formes dans lesquelles celle-ci se manifeste. Cela entendu, c'est leur morale, qui sera la morale humaine générale de la génération future.
Est-ce que la classe ouvrière pourra remplir aussi, à cet égard, sa mission historique?
Nous pouvons seulement constater, en réponse à cette question, que jusqu'ici et pour tous les grands problèmes de la civilisation, c'est le mouvement ouvrier communiste qui, non seulement dans tous les pays a prêté à la résolution de ces problèmes son concours jusqu'aux dernières conséquences, mais qu'à plusieurs reprises il a été le seul courant politique et social sur lequel on pût compter pour résoudre les problèmes prédominants, les vraies questions vitales de la civilisation.
Les socialistes reconnaissent la complète égalité des deux sexes et, dans différents pays, ils donnèrent la première secousse, avant que les femmes elles-mêmes aient commencé leur mouvement féministe. Aussi, ils veillent à ce que dans ce dernier mouvement ne prédominât pas la séparation des classes, dans ce sens, que les femmes des classes i)ossédantes ne pussent pas proclamer leurs revendications spéciales comme revendications de tout leur sexe.
Les socialistes analysent franchement la politique coloniale de nos Etats industriels et commerciaux modernes.
Ils expliquent cette politique ainsi : C'est par l'avidité et le désir du profit que les gouvernements de nos Etats modernes s'emparent de contrées entières du monde, qui ne leur appartiennent pas et qu'ils massacrent ou chassent la population indigène de ces contrées partout où celle-ci ne veut pas se soumettre à eux.
Les socialistes démontrent que cette conquête de régions étrangères, qu'avec tant d'hypocrisie nos classes possédantes exposent comme une œuvre de « civilisation humaine », n'est plus qu'une œuvre de calcul capitaliste et de l'égoïsme le plus cru et le plus laid.
Ils s'y opposent toutes les fois que les classes dirigeantes de nos pays modernes qui, dans leur propre histoire, honorent encore^ les champions de leur liberté et de la liberté de leurs ancêtres, traitent cependant les races des colonies, combattant également pour leur liberté propre, comme des « rebelles », tout au plus dignes d'être fusillés sans forme de procès.
Les descendants des hommes qui ne voulaient pas être eux-mêmes civilisés par des fu-
sils et des canons, civilisent si volontiers dans nos temps actuels, par la force des armes, les tribus des colonies pour ensuite les faire servir à leur profit.
En analysant ainsi la politique coloniale de nos Etats modernes, les socialistes sont bien souvent seuls contre tous les partis bourgeois : cléricaux et anti-cléricaux, conservateurs, libéraux et radicaux, et même contre certains soi-disant social-démocrates jouant aux nationalistes (1). De même les socialistes se trouvent en opposition avec toute la presse bourgeoise.
Le mouvement pour la libre pensée et contre l'étoufTement des masses par les sociétés religieuses, ainsi que celui contre le militarisme et la monarchie sont essentiellement conduits par les socialistes.
Là, où dans certains pays comme TAngleterre, la Hollande, la Belgique, la question de la tempérance fut mise à l'ordre du jour comme une question d'intérêt général pour les masses du peuple, les socialistes furent immédiatement l'âme rnême du mouvement contre Talcoolisme.
Le mouvement pour la protection des animaux a trouvé tout d'abord la sympathie entière des socialistes.
On peut prétendre, avec pleine raison, que, de quelque côté que l'on regarde, partout oii une injustice fut commise, partout oii une affaire de corruption et de fraude publique me-
(1) Comparez par exemple la brochure qui, récemment, fut publiée par le social-démocrate allemand, Edouard Ber.xs- TE[N. La brochure est traduite en français sous le titre : Socialisme théorique et Socialdémocratie pratique. L'auteur y traite la question coloniale en chauvin allemand, tout à fait comme les « nationaux libéraux » et les autres partis bourgeois de sou pays.
naça d'être oubliée ou cachée par rinOuence des hautes autorités ecclésiastiques ou laïques, civiles ou militaires qui y étaient impliquées, les socialistes furent toujours prêts à tenir tête à toutes les forces supérieures.
Depuis un certain nombre d'années, un mouvement populaire contre une injustice ou un acte de tyrannie quelconque ne peut réussir que SI les socialistes en veulent prendre la direction.
Bien plus, sans doute, il leur faudra veiller a ce que, dans un mouvement communiste, cette bannière de la civilisation reste debout !
Il est de leur devoir de rester toujours les mêmes et de tenir ferme, convaincus qu'ils doivent être de leur responsabilité devant la postérité.
Ils auront à veiller particulièrement, là où la Social-Démocratie, comme parti de transition entre les groupes socialistes et les partis bourgeois, tend à maintenir sa communication avec les deux camps et menace de conduire le mouvement socialiste dans une direction petitebourgeoise. Mais il ne faut pas que l'acharnement avec lequel la lutte de classes est combattue et qui, sans doute, s'agrandira encore de plus en plus les séduise.
On prétend, non sans raison, que la lutte de classes réveillera certains traits rudes de caractère de la nature humaine, qui se manifesteront surtout dans les cercles ouvriers : la haine, la cruauté, l'esprit de vengeance, d'inflexibilité et de domination. Ces traits de caractère se révéleront, de plus en plus, comme on a prétendu, cà mesure que les masses du prolétariat organise sauront élever leurs revendications et ils se manifesteront aussi bien dans les relations
des ouvriers entre eux que dans leur attitude vis-à-vis de leurs adversaires.
Le boucher qui, tous les jours, voit couler du sang-, s'accoutume à voir le sang et n'estimera pas la mort sanglante d'un animal comme un fait qui pourrait ébranler ses nerfs. 11 tue un animal par habitude et avec calme, pour ainsi dire mécaniquement.
11 nous faut empêcher que dans la lutte de classes du prolétariat moderne, les coutumes de la lutte ne mènent à l'endurcissement des mœurs et à une domination tyrannique des organisations ouvrières victorieuses.
11 est vrai que, bien souvent, une forte organisation peut seule faire obtenir aux ouvriers un succès essentiel dans les grèves, les lockouts et les boycots et que, dans ces conditions, il est d'une nécessité rigoureuse d'empêcher les renégats d'agir parmi les ouvriers mêmes. D'autre pari, cependant, et en compensation pour ainsi dire de cette tendance rigoureuse, il est d'une importance absolue que la liberté d'agir soit défendue avec énergie dans les milieux ouvriers, partout où les exigences de la lutte de classes ne prédominent pas.
En outre, ce qui est vrai pour la lutte de classes, en général, l'est de même pour les formes spéciales dans lesquelles elle se manifeste. Dans tous les cas particuliers, sans doute, les ouvriers organisés ont à prendre soin qu'un certain contre-poids soit donné partout où la lutte de classes montre son revers et pourrait être nuisible au développement intellectuel et moral de la race humaine.
Prenons un seul fait : Le sabottage, commai nous l'avons vu,* peut être parfois une armeî
puissante pour forcer les patrons intraitables.
Gomme supplément de la grève, assurément, il pourra rendre des services considérables dans quelques cas spéciaux. Mais il accoutume les ouvriers qui s'en servent au mauvais travail et il est connu que c'est précisément pour cette raison, que l'application de cette arme de combat a échoué dans plusieurs milieux ouvriers. c( Nous ne pouvons pas gâter la maind'œuvre, nous ne pouvons pas bousiller notre ouvrage », voilà ce qu'ont déclaré parfois des ouvriers habiles.
Ainsi, si, d'un côté, des armes de combat, comme le sabottage, doivent être utilisées, il nous reste, d'autre part, à avoir soin de favoriser tout ce qui peut servir au perfectionnement des arts ainsi qu'au développement de la connaissance du métier parmi les ouvriers.
Nous devrons donc favoriser l'établissement d'écoles des arts et des métiers spéciaux, de cours pour le dessin, les mathématiques, la chimie, la mécanique, etc.
Dans chaque domaine du travail manuel et intellectuel, nous devrons choisir les meilleurs produits de l'art et de l'intelligence humaine et l'exposer dans nos propres cercles ouvriers pour favoriser ainsi l'estime du bon travail.
En dehors des ateliers nous pouvons établir des sociétés de chant et de musique, des clubs de lecture et de discussion, des bibliothèques ouvrières ainsi que des écoles du dimanche pour les enfants.
De plusieurs manières, et chacun de nous sur le terrain spécial où il peut se rendre utile à l'intérêt commun, nous devrons favoriser le développement intellectuel et moral, surtout de la génération ouvrière naissante.
Car, n'oublions jamais qu'une grande mission sociale, comme celle que la classe ouvrière doit remplir vis-à-vis de la société actuelle, ne saurait être accomplie que par une génération humaine très élevée intellectuellement et moralement au-dessus du niveau de la vieille civilisation.
S'il est vrai que tout peuple a le gouvernement et l'ordre social qu'il mérite, consacrons donc toute notre vie à aider au développement d'un peuple autour de nous qui mérite un ordre social plus perfectionné que celui de notre époque capitaliste maudite.
La civilisation humaine n'a guère gagné au développement du capitalisme qui a fait parvenir certains éléments de la bourgeoisie à un bien-être matériel et même à une opulence inconnue auparavant.
Cette bourgeoisie est restée intellectuellement et moralement la même génération bête, présomptueuse et d'espritétroit, qu'elle est devenue dans le milieu des « affaires ». Pour les hautes aspirations des arts et des sciences, notre aristocratie de finances moderne semble tout à fait émoussée malgré son aisance matérielle.
La cause de la civilisation humaine ne gagnerait pas plus au développement d'une génération ouvrière, tout hébétée par le dur travail dès l'enfance, acharnée dans la lutte de classes et animée de la seule passion de devenir un jour maîtres alors qu'ils étaient auparavant esclaves.
Une génération qui ne soit pas capable de sentir battre le cœur de la haute civilisation humaine et de porter les bienfaits de cette civilisation vers toutes les contrées du monde: voilà ce que, par nos efforts, il nous faut éviter à tout prix !