‹ En marche vers la société nouvelleChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'individualisme dans le mouvement ouvrier

A l'extrême gauche du mouvement ouvrier on rencontre un courant purement individualiste. Il est connu sous le nom à\inarcliisme individualiste et il a déjà produit quelques œuvres. ,

11 est le courant anarchiste conséquent qui part de l'individu, du Moi.

Afin que cet individu puisse se développer en pleine liberté, l'anarchiste individualiste rejette tout pouvoir oppressif, toute contrainte, et attaque en premier lieu TEtat, que l'anarchiste de cette espèce considère « comme son plus grand, voire même comme son seul ennemi (1) ».

Pour juger de l'influence de ce courant spécial sur le mouvement ouvrier, il me faudra surtout caractériser ici sa philosophie en la comparant à celle du communisme.

Pourexposer les tendances économiques des

(1) Voir John Henry Mackav : Anarchistes. « Mœurs du jour », ch. V. Trad. franc., p. 168.

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principes anarchistes, je me référerai de préférence aux formules données par l'un d'entre eux, John Henry Mackay, dans son livre « Anarchistes ». Pour la partie plus profonde et purement philosophique, je me servirai de l'ouvrage de Max StÏDier : « L'unique et sa propriété >). J'appellerais volontiers le livre de Stirner l'évangile de l'anarchiste, si ce n'était faire tort à l'individualisme en lui attribuant un évangile.

L'individu, l'homme isolé, nous dit l'individualiste, agit toujours de la façon qu'il croit la plus propre à assurer le bonheur personnel le plus grand. Le bonheur individuel, tel est le seul but de son action.

Non, pourra répondre le communiste. Le bonheur, le plaisir particulier n'est pas le mobile, la cause des actions humaines, il en est plutôt la conséquence, la résultante. Votre propre individualité, votre Moi n'est qu'une cellule dans le grand organisme de la société humaine et de la nature qui nous environne. Cette cellule est dans son état actuel pour des raisons antérieures. Ce sont les causes qui ont déterminé, à l'avance, et les fonctions de l'organisme social dans son ensemble, et celles de la cellule en particulier.

Ce que vous nommez le bonheur personnel n'est pas un but qu'un être indé[)endant s'est choisi en pleine liberté, c'est la conséquence , TefTet de l'adaptation plus ou moins facile de l'individu au milieu social où il se trouve placé. L'adaptation est donc la cause, le bonheur est l'effet, le résultat.

A mon avis, ces deux conceptions différentes n'éveillent que les mêmes notions. Adaptation au milieu social, recherche du plus grand bonheur personnel, ce sont deux expressions

qui, en dernière analyse, disent la même chose. L'individu vit, il existe, tel est le fait réel dont je proviens.

L'arbre pousse ses racines et ses radicelles de tout côté par la terre, il veut vivre, c'est sa tendance égoïste. Si ses radicelles rencontrent une pierre qui les gêne et qui les blesse, elles serpentent autour d'elle pour pouvoir fouiller la terre.

Les radicelles s'adaptent au milieu et recherchent ainsi leur souverain bien, la vie pleine et entière !

Non, vous répondra peut-être l'interlocuteur, les racines de l'arbre doivent s'adapter au milieu, elles ne peuvent pas pénétrer la pierre \ si, à la place de la pierre, ne se trouvait qu'un morceau de bois vermoulu, elles tenteraient de le percer en se développant. Les radicelles, en s'adaptant à leur milieu, trouvent leur souverain bien, la pleine vie ; mais c'est le résultat de leur adaptation et non le but de celle ci.

L'individu, lui aussi, dès sa naissance, se trouve placé dans un certain milieu, il s'y trouve ayant en sa possession certaines facultés physiques et intellectuelles. 11 veut vivre ; mais il est sans cesse arrêté par des obstacles. Ces difficultés ne sont pas particulières à lui, locales, elles ne surgissent pas spécialement devant lui, dans le cercle voisin de ses proches, mais il se heurte aussi à des barrières sociales qui ont leur origine dans la structure générale de la société à laquelle il appartient.

Est-ce que c'est comme égoïste qu'il recherche le plus grand bien-être personnel, quand il s'efforce de trouver tout d'abord les conditions matérielles immédiates qui lui permettent de vivre-, de mettre à l'écart, de détruire même les obstacles d'un caractère général ou particulier

dbii EN MARCHE

qui le gêneat et gâtent son bonheur personnel ; avoir ainsi contribué à ce que d'autres individus ne soient pas blessés comme lui, est-ce satisfaire une forme plus développée de son égoïsme?

Ou bien devons-nôus comprendre la chose d'une autre façon? L'individu, l'homme, se sent-il poussé par ses qualités physiques et intellectuelles à s'adapter au milieu social où il est né, à le modifier en repoussant et en détruisant ce qui le blesse ou est propre à blesser d'autres que lui? Le bonheur personnel ne serat-il alors que le résultat de ses efforts, tandis que l'adaptation même en serait la cause.

En ce qui concerne les effets sociaux, la formule m'importe peu.

Que l'individu travaille pour parvenir à certaines conditions d'existence, ce qui serait alors le mobile de son action, ou qu'il parvienne à ces conditions parce qu'il travaille, ce qui serait alors le résultat de ses efforts, c'est une question qui, pour la vie réelle de l'individu, peut nous laisser aussi froid que la célèbre dispute des anciens sophistes pour savoir si la poule était antérieure à l'œuf, ou l'œuf à la poule.

L'adaptation au milieu social et le plaisir, le bonheur personnel sont, à mon avis, deux notions inséparables qui se bornent à traduire la différence qui existe entre l'acte de vivre et rétat de vie, c'est une différence analogue à celle qui existe entre le verbe et V adjectif.

L'anarchiste individualiste pousse la doctrine de Tégoïsme à l'extrême.

Individualiste conséquent il dira avec Max Stirner :

VERS LA SOCIETE NOUVELLE l^)/

Moi, je suis Moi. Mon semblable n'existe pas, pas un seul moi ne se retrouve. Dieu est esprit, Moi je suis plus qu'esprit. Homme, Etat, Peuple, Société, sont des notions; Moi je suis un corps.

Si on lui demande de combattre pour des idéals : Dieu, l'Empereur, la Patrie, l'Humanité, il répondra que ces « spectres » ne l'intéressent pas : — « Loin de moi cet objet qui n'est pas tout à fait Mon objet. Vous croyez que Mon objet devrait être au moins le « bon objet » ? Qu'est-ce que bon, que mauvais? Je suis Moimême Mon objet et je ne suis ni bon ni mauvais. Ni l'un ni l'autre n'ont de sens pour Moi.

» Le Divin est de Dieu, l'Humain de l'Homme. Mon objet n'est ni le Divin, ni l'Humain, il n'est ni le Vrai, ni le Bon, le Droit, le Libre; il est uniquement le Mien, et ce n'est pas une généralité, il est — unique, comme je suis unique. Moi!

» Pour Moi il n'y a rien au-dessus de Moi! (1)))

Cette célébration de l'égoïsme qui devient la philosophie pratique de l'homme, comporte une difficulté. Son application plus ou moins logique dans la pratique change avec l'individu, de sorte qu'on ne trouve guère deux anarchistes individualistes défendant les mêmes théories, tant sur les principes fondamentaux de la philosophie, que sur l'économie politique.

Aussi est-on forcé de s'en tenir à des personnalités pour caractériser cette philosophie du Moi et son influence dans le mouvement ouvrier.

L'anarchiste individualiste Mackay tient en-

(1) Max Stirner : L'Unique ci sa propricté. Prt'face.

core aa spectre delà « Liberté », dont se moque Max Stirner que Mackay célèbre cependant.

c( La liberté absence de toute violence

agressive et de toute contrainte- », est pour Mackay « l'anarchie » ou « l'absence d'autorité (!) ».

Il demande comme « la première des conditions de la liberté », « que chacun puisse prétendre au produit intégral de son travail )). — c( l'Indépendance économique est la première chose que réclame l'anarchiste ».

Ainsi pas de propriété collective ! Mackay réclame le droit de disposer de sa propre personne ; il ne demande pourtant aucun droit à la société et ne se sent, d'aucune part, obligé envers elle. (( Notez, dit-il, que je dis « société » comme j'aurais dit « Etat », « communauté », <i patrie » ou « humanité » ; le terme n'importe peu (2). »

11 reste, dans la sphère de la Liberté ce qui, transporté en économie politique, signifie pour lui que l'exploitation de l'homme par l'homme ne deviendra impossible que « le jour où chacun pourra se procurer librement et gratuitement les moyens nécessaires à l'échange des produits du travail, le jour où le capital ne sera plus grevé de l'intérêt reconnu et défendu par la loi, le jour où le crédit sera gratuit, organisé sur le principe de la mutualité : le jour où le marché sera libre et ne connaîtra plus aucune

(1) Benjamin Tucker appelle également « anarchie » — « l'absence d'autorité ». On peut voir dans cette formule la signification qui, après Proudhon et d'après lui, est attachée généralement au mot anarchie par les anarchistes individualistes.

(2) Voir John Henry Mackay, Les anarchistes, v. /. c, p. 170.

entrave à rechange d'individu à individu ou de pays à pays ; le jour où le sol sera libre et laissé à la disposition de quiconque voudra l'utiliser sans qu'un autre puisse le revendiquer pour lui-même ; le jour enfin où la liberté du travail sera (1) ».

Il est évident que toute cette apothéose de l'individu prenant son essor, en pleine liberté, sans contracter par là des obligations envers quiconque, envers aucune institution sociale, est déjà entamée par les dernières des revendications formulées plus haut.

En disant que le sol doit être libre a sans qu'un autre puisse le revendiquer pour luimême », ii^c'A^;?/ formule des restrictions à la liberté au moment précis où il sort de la théorie pour rentrer dans le domaine de la vie pratique.

Max Stirner est plus conséquent. Philosophe, il s'oppose lui aussi à la propriété communiste.

Mais Stirner prêche toujours le même égoïsme dans toute sa hardiesse et sa crudité. Pour lui n'existe pas l'objection qu'un autre occupe le sol et l'empêche ainsi de le « revendiquer pour lui-même ». Il est vrai, d'ailleurs, que tout cela cadre parfaitement avec sa philosophie du Moi. (( La Liberté » n'est sans doute qu'un « spectre », tandis que le Moi-Stirner est (était) un « corps ». Ce Moi est (était) plus que Dieu môme et plus que « la Liberté ». La liberté ou gratuité du « crédit » et du (( marché », du « sol » même, dans les conditions connues, constituerait donc une nouvelle espèce de « choses sacrées » qu'il lui faudrait respecter !

(1)1. r., p. IGO.

Stirner comprend l'affaire tout autrement. Ecoutons-le :

« Je n"ai nulle objection à fairecontre la Liberté seulement, Moi, je Vous souhaite plus que la Liberté ; Vous ne devriez pas seulement être débarrassé de ce que Vous ne voulez pas, Vous devriez avoir aussi ce que Vous voulez, Vous devriez être non seulement un homme « libre », Vous devriez être aussi un « possesseur ». (1)

Possesseur de quoi? Seulement du sol non encore utilisé par un autre, comme le propose Mackay ? y^nW^m^ni. La philosophie de Stirner ne connaît pas ces restrictions :

« Qu'est-ce donc que ma propriété? Rien que ce qui est en mon pouvoir \ Quelle propriété m'est permise? Toute propriété sur laquelle Moi je Me donne le pouvoir. Moi je Me donne le droit de propriété en la prenant pour Moi, en Me donnant le pouvoir de propriétaire, le plein pouvoir, l'autorisation

(L II faut dire : Ma propriété s'étend jusqu'où va mon pouvoir; et revendiquer tout ce que j'ai la force d'obtenir et laisser ma propriété se développer aussi loin que je Me donne le droit, c'est-à-dire — le pouvoir (2). »

En face de cette philosophie égoïste et conséquente, une observation s'impose : C'est que dans notre société capitaliste, ceux qui profitent du monopole du grand capital ont été, pour l'époque actuelle, les individualistes les plus rationnels. Ils novis ont bien montré qu'ils voulaient s'emparer de tout ce dont ils avaient le pouvoir de se saisir ; ils se sont crus aussi autorisés par Eux-mêmes à déposséder d'autres indi-

(1) Max Stirner, L. c, part. II ; Moi, c. i.

(2) I. r., part. II : Moi, c. ii. 2. Ma vie sociale.

vidus sans être obligés d'épargner tous ceux qui avaient utilisé quelque coin de la terre. Ils l'ont fait dans la mesure où ils se sentaient le pouvoir de le faire.

Les autres ne peuvent-ils donc pas agir comme eux? Ils peuvent se révolter. Ici nous abordons les conceptions de Max Stirner sur la propriété collective telle qu'elle est comprise par les communistes :

(( Bref », dit Slirner, « la question de la propriété ne se laisse pas résoudre si facilement que le rêvent les socialistes ou même les communistes. Elle ne sera résolue que par la lutte de tous contre tous. Les pauvres ne seront libres, et possesseurs que quand ils se lèveront, résisteront, se révolteront... »

« Laconcurrence libre, la lutte de tous contre tous », c'est ce que Mackaij prône également dans le domaine économique. 11 pense que cette lutte amènera le plein développement de l'individu, la possibilité pour celui-ci de prétendre au produit intégral de son travail, mais il faut pour cela que les privilèges maintenus par LEtat aient disparu avec lui— l'Etat — qui est le grand ennemi.

L'individu libre une fois éveillé, la société se substituera au gouvernement, les « associations libres» à l'Etat, les >< contrats libres » aux (^ lois coercitives ».

Examinons, d'un peu près, cette philosophie de l'égoïsme et sa valeur vis-à-vis du mouvement ouvrier.

Sur tous les théoriciens inconséquents de l'égoïsme comme Mackay, et sur tous les anarchistes individualistes que nous avons rencontrés, nous aurons facilement la victoire.

Leur philosophie, se balançant entre deux

principes opposés, est insoutenable et elle n'est pas prise au sérieux même par eux-mêmes. Ils ne peuvent se défendre ni à gauche contre les individualistes plus conséquents qu'eux, ni à droite contre les communistes.

Pour les individualistes conséquents du genre de Stirner, leur philosophie est contraire au mouvement ouvrier. Les philosophes comme Stimer, Frédéric Nietzsche, le continuateur de cette philosophie de l'Ego, n'ont pris qu'en apparence le parti des opprimés. Ils ne l'ont fait qu'autant que leur égoïsme s'opposait aussi au pouvoir des classes dirigeantes.

Au fond, cependant, ces individualistes défendent ce que l'on a appelé le despotisme éclairé. Egoïstes-aristocrates, ils sont diamétralement opposés au mouvement ouvrier.

Dans une introduction qu'il a écrite au livre de Stirner, M. Paul Laiiterbach nous apprend qu'un critique français aurait dit de ce l'Unique » que c'est « un livre\iion quitte monarque. » Ces mots expriment nettement mon opinion.

L'hypothèse de Mackay est en contradiction avec sa philosophie égoïste même, quand il nous dit que « l'E^tat aura vécu » quand llndividu libre,«l'homme libre.indépendant, maître de luimême » s'éveillera à la vie. Dire que Tindividu, maître de lui-même, s'éveillera, c'est-à-dire qu'un certain nomtjre d'individus le feront, puisque l'Individu, comme tel, n'existe pas et n'est qu'un « spectre » pour employer la nomenclature de Stirner. Or, quand cet individu acquerra cette maîtrise de lui-même que désire pour lui la philosophie égoïste, pure et simple, cet individu ne détruira pas l'Etat. Il s'en servira, à son propre profit, comme individu. Et c'est ce qu'ont fait les classes possé-

dantes, surtout les grands monopolisateurs, qui l'ont utilisé pour se rendre elles-mêmes plus libres.

L'individu qui s'est réveillé, l'homme libre indépendant, maître de lui-même, tel que le conçoivent Mackay et surtout Slhmer, emploiera l'Etat à son avantage personnel, de la même manière qu'il utilisera sa propriété privée. Il le fera en attendant que d'autres, s'ils le peiœent, agissent comme lui. 11 sera tout naturellement enclin à conserver ce qu'il possède et il le défendra par tous les moyens à sa disposition et se servira donc pour y arriver de l'Etat moderne. Que lui importent les autres !

Tel le comprend la philosophie de l'Egoïsme que représente Max Stirner :

Ci Je ne Me mesure pas non plus, Moi, à d'autres et je ne veux pas avoir un Droit quelconque. Je veux être tout ce que je puis et avoir tout ce que je peux. Que d'autres soient quelque chose de semblable, possèdent quelque chose de semblable, que m'importe (1)? »

L'anarchiste individualiste pourrait, il est vrai, nous répondre que c'est précisément parce que tous peuvent agir comme chacun en particulier qu'il sera impossible que l'Etat subsiste et tombe entre les mains d'un petit nombre. L'Individu en général — diront-ils — sera inévitablement en mesure de développer toutes ses facultés physiques, intellectuelles et morales.

Seulement, remarquons une fois de plus que l'Individu, comme tel, n'existe pas, et que seuls, quelques privilégiés, en nombre restreint d'ailleurs, pourront se développer de préfé-

(1) Max Stirner, L. c, part. L L'homme, c. ii, 3, § 3. Le libéralisme humain.

i^ence, devenir des individus plus ou moins indépendants et maîtres d'eux-mêmes au sens que nous avons indiqué plus haut. Si, au Moyen Age, un serf ou un corvéable était peu en état de devenir un chevalier de grand chemin, dans la société actuelle, il sera difficile à un prolétaire de se rendre libre, indépendant et maître de sa personne.

Il se trouve toujours quelqu'un pour dépasser les autres, pour employer sa propre supériorité, la puissance dont il dispose à interdire aux autres de suivre son propre exemple. Il préférera prendre autrui à son service et le faire travailler tout en obéissant aux doctrines égoïstes.

Ne voit-on pas dans le mouvement ouvrier moderne, comment l'égoïsme mène à la jalousie, même parmi des frères d'armes, jalousie qui ne peut que nuire aux intérêts généraux.

C'est ici que se trouve le point faible de Mackmj^ de Stirner et des anarchistes individualistes, en général, quand ils combattent le communisme. Leur philosophie égoïste ne deviendra jamais celle du prolétariat, Si leurs doctrines, contraires au communisme, ont pénétré çà et là dans les milieux ouvriers, c'est que, jusqu'à présent, la philosophie du prolétariat n'était pas encore nettement exposé, ni suffisamment comprise par les masses ouvrières.

Devant Mackay, Stirner et les anarchistes individualistes, vient se dresser le prolétaire ayant la conscience d'être dépouillé de tout bien, et, égoïste, il leur demande :

— Qu'ai-je à faire avec votre égoïsme ?

— Nous, prolétaires, nous avons notre égoïsme à nous, notre égoïsme de prolétaires !

VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE ^2(h)

— Nous sommes communistes par égoïsme !

— Comprenez donc que nous en avons assez de votre « lutte de tous contre tous ».

— L'Histoire nous prouve que nous, les masses ouvrières, nous aurons toujours le dessous dans une telle lutte.

— Il nous faut pourvoir à notre existence par le travail de nos bras. Il nous manque le temps, l'occasion, la force et l'énergie de nous armer contre les embûches de ceux qui ne font rien et qui bientôt seraient encore une fois nos tyrans sous le règne de votre philosophie égoïste.

— Nous qui, de génération en génération, sommes mal nourris, mal logés, mal vêtus, nous qui, dans l'ensemble, sommes mal développés et physiquement et moralement, nous ne sommes pas en état de résister dans cette « lutte de tous contre tous » aux membres des classes dirigeantes qui, souvent plus habiles que nous, sont toujours mieux armés pour vaincre.

Nous ressemblons à un homme qui, tout nu, voudrait lutter en combat singulier contre un adversaire bien armé.

Telles sont les paroles qu'un prolétaire égoïste pourrait adresser à Mackay, à Stirner et aux anarchistes individualistes, partisans de la propriété privée.

11 est vrai que le communisme triomphera seulement quand il sera devenu une nécessité pour les masses. Leur égoïsme les rendra alors communistes.

Il'faut, pour cela, que le prolétariat croie fermement, qu'avec la propriété privée des moyens d'existence, subsistera toujours la sujétion, la servitude du valet vis-à-vis du maître. Celle-ci pourra, il est vrai, prendre une autre forme que celle du salariatau service de l'entrepreneur par

ticalier, mais sur les bases de la propriété privée s'élèvera toujours la servitude de classes avec, comme soutien de celle-ci, l'organisation oppressive qu'est l'Etat.

Au moment où cette conviction sera devenue générale, quand les masses seront conscientes que l'individualité ne pourra jamais se développer en pleine liberté tant que les instruments de travail ne seront pas une propriété commune ; quand les soucis impérieux et quotidiens de l'existence passeront à Tarrière-plan et que la lutte de tous contre tous aura cessé, alors le communisme pourra devenir peu à peu la forme dominante de la civilisation humaine.

Le prolétaire sera donc obligé, en se plaçant au point de vue égoïste, de s'opposer aux anarchistes individualistes dont les théories philosophiques ne sauraient conduire, en réalité, qu'à la prédominance des plus forts.

Pourtant, on pourrait nous faire observer que Mackay et d'autres anarchistes individualistes demandent encore que le sol et les instruments de travail soient « libres ». Ils réclament la liberté du marché, du crédit, du sol et, en général, de tout ce que vous voudrez.

Liberté par ci, liberté par là !

Il faut que le prolétaire sache qu'il ne peut être .question ici que de « spectres » de liberté

Si Mackay avait appelé à son aide la science économique, la plus élémentaire, il n'aurait pas réclamé la liberté du crédit, du marché, du sol, tout en laissant subsister la propriété personnelle des moyens de production.

11 n'aurait pas davantage revendiqué l'abolition de l'Etat, fondée sur cette forme personnelle

de la propriété que, de son côté, l'Etat développe et protège.

Les anarchistes individualistes adressent souvent, avec Mackaij, l'objection suivante aux communistes :

(( Vous dites : supprimons l'Etat pour que la propriété tombe, parce que l'Etat la protège.

« Moi, je dis : Supprimons l'Etat, pour que la propriété existe, parce que l'Etat l'opprime ».

En parlant ainsi, les individualistes font injure aux communistes dont ils inversent les doctrines.

Les communistes, en efîet, ne prétendent pas qu'il faille que l'Etat soit supprimé pour que la propriété disparaisse, ils demandent, au contraire, que la propriété disparaisse afin que l'Etat soit supprimé. Pour mieux dire, ils le demandent afin que l'Etat, élevé sur les bases de la propriété personnelle, soit frappé d'inutilité et « meure » à la longue.

11 serait impossible que l'Etat s'anéantît tant que la propriété personnelle subsistera. Les propriétaires, en effet, sont décidés à conserver, par tous les moyens possibles, leurs possessions, fruits de leur propre travail et du travail d'autrui. Ils les défendront aussi par l'oppression exercée par l'Etat, oppression qui interdit aux non-possesseurs de s'attaquer d'une manière efficace aux privilèges des propriétaires.

Réclamer, avec les anarchistes individualistes, le maintien de la propriété individuelle tout en préconisant la suppression de l'Etat, est aussi absurde que de vouloir conserver dans l'Eglise catholique son organisation hiérarchique, tout en supprimant le pape à Rome.

Et cela sous prétexte que le pape, à Rome, opprime l'Eglise catholique romaine !

S'il est impossible de supprimer l'Etat dans une société fondée sur la propriété individuelle, tout l'échafaudage des mesures libertaires tombe par là même.

11 suffit au prolétaire de jeter les yeux autour de lui pour s'apercevoir qu'en réalité il ne pourra prendre possession du moindre lopin de terre si l'on sous-entend qu'il faudra, pour cela, que la parcelle choisie par lui ne devra pas avoir été utilisée par un autre. Dans ces conditions, il ne pourra rien revendiquer de son chef. Il lui suffit d'observer un peu pour remarquer^ immédiatement, que dans nos pays civilisés, contrairement aux pays sauvages, le sol, en règle générale, est déjà occupé et que, en dehors du monde des livres, dans la vie réelle, on ne peut déterminer la mesure dans laquelle le sol occupé sert à rutililé personnelle.

Si vingt personnes, mettant en valeur chacune une parcelle de terre, pensent que leur récolte augmentera à condition qu'elles cultivent ensemble le sol appartenant à toutes les vingt, personne ne pourra les en empêcher ni taxer d'injustice leur procédé. Ce terrain qu'elles occupent est-il directement utilisé par elles? Qui pourrait nous tracer les limites qui décident du point où commence et finit l'utilisation personnelle. Ces limites sont arbitraires et nul n'a à se préoccuper de la circonstance que Mackay, ou tout autre anarchiste individualiste, tient à les voir respecter. L'individualiste surtout devra reconnaître la vérité de cette dernière assertion.

Nous pouvons, de plus, apprécier facilement à sa valeur une autre revendication des individualistes : ils nous disent que chacun doit avoir « le produit intégral de son travail ». 11 faut en-

VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE diW)

tendre le produit de son travail personnel et non du travail d'autrui, ni du travail de la communauté.

S'ils ont quelques notions des premiers principes de l'économie politique, les anarchistes individualistes n'oseront pas maintenir longtemps cette prétention. Elle pourrait avoir sa raison d'être dans une colonie ou dans les pays sauvages. Elle ne saurait intervenir sérieusement à propos de la vie si complexe de nos sociétés modernes.

Dans la vie moderne, en effet, le travail n'est pas individuel, mais social. Cela signifie qu'il n'existe pas, à proprement parler, de travail individuel distinct.

L'horloger qui seul, dans son petit atelier, raccommode une horloge, peut, sans doute, se livrer pendant un temps déterminé à un travail personnel, distinct du travail de toute autre personne, cependant la quantité même de ce travail particulier, la grandeur de son équivalent, « le produit intégral » ne saurait être mesuré avec précision, que d'ailleurs le marché, le crédit, etc., soient libres ou non.

Bien qu'un tel ouvrier ait la pleine disposition de sa force de travail^ il ne saura jamais si ce qu'il reçoit de ses clients est vraiment l'équivalent^du « produit intégral » de son travail.

A plus forte raison ne saurait-il être question du produit intégral dansles grandes usines, dans les grands ateliers oii l'on fabrique même les plus petits objets, les clous, les aiguilles, les épingles, les allumettes, grâce à une division extrême du travail et en employant les machines les plus compliquées. Des centaines d'ouvriers sont à la besogne et tous collaborent

à la production de ces marchandises dont une fabrique moyenne peut, cliaque jour, jeter des millions sur le marché.

Personne, cependant, ne pourrait calculer la participation effective de chacun des ouvriers, contremaîtres, administrateurs, etc., à rétablissement du produit. On ne saurait même approximativement fixer « le produit intégral » du travail de chaque ouvrier.

Nous pouvons retourner en tous sens et tant qu'il nous plaira les théories anarchistes individualistes. Soit qu'on les transporte dans le domaine de la pratique, soit qu'on les critique au point de vue de la science économique, elles nous paraissent insoutenables. Elles essaient, en effet, d'unir la vie sociale complexe de notre époque à un individualisme réalisable seulement dans la vie solitaire des hermitages et des colonies.

Il est vrai d'ailleurs que le propagandiste qui a vécu dans le mouvement ouvrier, y a accompli son œuvre pendant quelques années, saura très bien se rendre compte de l'apparition de cette tendance vers l'individualisme, tendance que l'on a pu remarquer chez les plus forts et les plus énergiques ; le mouvement ouvrier a ses désillusions et ses désappointements communs à toute vie humaine, à tout commerce entre les hommes.

La vie de parti pousse à la même camaraderie que le service de l'Etat, et dans les deux cas les désavantages sont les mêmes. Seules la qualité et l'étendue dès abus diffèrent.

On y a vu quelquefois le mauvais côté de la démocratie et ce jugement était assez justifié.

Le fonctionnaire sent que ses intérêts sont

liés à ceux de ses collègues. II peut leur envier des privilèges particuliers, une promotion plus heureuse, mais cette envie ne se révèle que dans un cercle étroit I Ses limites dépassées, tous sont solidaires et animés du même esprit de camaraderie.

Les actions d'un collègue qu'on désapprouve personnellement restent cachées aux yeux du monde. Pourquoi frapper dans son existence même un « ami » avec lequel on est peut-être apparenté ou dont les conditions d'existence peuvent être si bien connues.

L'égoïsme intervient dans tous ces cas. Si le collègue, frappé dans sa vie, divulguait les abus, et il y en a toujours, ne devrait-on pas craindre soi-même un dommage personnel?

La conclusion est : Unissons-nous contre le monde extérieur !

La vie de parti conduit les hommes à de semblables actions.

Nous entendons un orateur émettre des assertions inexactes, des sottises mêmes, — sous prétexte de contribuer au développement intellectuel de son auditoire. Nous voudrions bien nous élever contre ce qu'il dit. Nous sentons, si vous le voulez, le tort fait à la cause qu'il avait mission de propager, seulement — l'orateur est un « membre du parti », un membre de la même organisation que nous. Nous reculons dans certaines circonstances devant le devoir de nous dire la vérité les uns aux autres.

Nous sommes toujours disposés à changer la couleur de certaines actions suivant les relations que nous avons avec leurs auteurs. Nous les blâmons chez nos adversaires, nous déclarons qu'elles sont les conséquences déplorables d'une situation sociale malsaine. Dès que l'au-

lll^l EN MARCHE

teur de ces actes est affilié au même groupe ou au même parti que nous, l'appréciation est différente.

Celui qui a quelque expérience pratique du mouvement ouvrier ne saurait nier l'existence de cette camaraderie spéciale et de cet esprit de parti sans faire tort à la vérité. Ces phénomènes se manifestent même d'une façon trop générale dans le mouvement ouvrier, "mais il est tout naturel que certains individus se laissent influencer davantage que les autres. Il en est d'ailleurs de même dans le monde des fonctionnaires.

Puis le règlement, les ordres des supérieurs influent sur le fonctionnaire, agissent sur ses opinions, sur ses propres sentiments. 11 suffit d'une prescription du code pour que le juge inflige impitoyablement les peines les plus dures à un malheureux. C'est ce qu'il appelle son devoir. Des policiers subalternes, poussés par le même sentiment, maltraiteront l'homme désarmé qu'ils trouvent devant eux et qui ne leur obéit pas. Un fonctionnaire grossier agira souvent sans que sa cruauté soit inspirée par ses chefs. Mais, si cet ordre est donné, tous l'exécuteront.

Au sein des partis, ce sont aussi le règlement, les statuts, le programme qui régnent.

Les administrateurs d'une corporation séviront souvent avec l'inflexibilité d'un juge quand les statuts leur prescrivent de frapper un membre. Un gréviste, par exemple, ayant omis les formules nécessaires ou négligé ses obligations ne pourra recevoir le secours de son organisation ; de même un pauvre, dans la misère, qui aura trahi ses camarades dans une grève. Pour se soustraire aux dures sanctions du règlement

il faut en appeler à rassemblée générale des membres.

C'est contre tout cela que proteste l'individualisme de beaucoup de personnes appartenant au monde ouvrier.

Donc : A bas les entraves ! A bas cet esprit de parti ! Je veux être indépendant, libre, autonome ! Je veux juger moi-même de ce qui est utile et nécessaire à mon propre intérêt et à celui des autres I

Quand dans les moments les plus critiques de la lutte de classes, les désillusions personnelles affligent l'auteur de ces paroles, quand il se voit trompé dans sa confiance, la tendance à sauvegarder la liberté de ses jugements et de ses actions se transforme peu à peu en une philosophie individualiste déclarée.

Les expériences auxquelles la vie au sein du mouvement ouvrier soumet les individus les plus énergiques, les pousse à prétendre, comme le docteur Stockmann, la figure principale du drame à^Henrik Ibsen :

L'homme le plus puissant du monde, cest celui qui est le plus seul.

Quelque explicable que soit cette disposition à Tindividualisme, la proposition théorique que nous venons de rapporter est évidemment fausse.

Il n'y a que des hommes du caractère le plus ferme que l'on peut dire que plus ils sont seuls et plus ils sont puissants. Et cela n'est vrai que dans des circonstances déterminées et à un certain point de vue.

Quand on est seul on est plus puissant dans le naufrage, — même dans le naufrage de l'existence — s'il s'agit de quitter ses amis, ses parents, ses compagnons de lutte pour sauver sa vie pure et simple.

Cependant, une fois sur la terre ferme, lorsqu'on a posé le pied sur un sol inculte et solitaire qui réserve au naufragé un pénible travail, on s'aperçoit immédiatement de la faiblesse de sa théorie. Amis, parents, compagnons de lutte, tous vous quittent aussi quand vous les avez abandonnés. Le solitaire n'aurait pas la force de résistance et l'on commence à apprécier la parole de l'Ecclésiaste : « 11 vaut donc mieux être deux ensemble que d'être seul : car ils tirent de l'avantage de leur société. Si l'un tombe, l'autre le soutient. Malheur à l'homme seul, car lorsqu'il sera tombé, il n'aura personne pour le relever ».

Mais c'est surtout lorsque la théorie individualiste est appliquée à la lutte de classes que je la combats. Je déteste cette théorie que nous avons rapportée plus haut quand elle intervient dans le mouvement ouvrier.

Si celui-là même, qui n'a pas à pourvoir immédiatement aux premières nécessités de l'existence, se sent plus faible parce qu'il est seul dans diverses circonstances de sa vie^ sous différentes conditions, cela s'applique à plus forte raison à la masse des travailleurs. Ce n'est pas lorsqu'il est le plus seul que l'ouvrier est le plus puissant. Aussi longtemps qu'il le sera, il restera assujetti.

Lorsque les masses des travailleurs sauront s'organiser, lorsqu'oubliant leurs différends personnels locaux, nationaux, ils s'uniront dans tous les pays contre ceux qui les exploitent et les oppriment, ils formeront alors une puissance formidable. C'est de cette manière, et de cette manière seulement, en se rendant de plus en plus indépendantes vis à vis de l'exploitation et de la tyrannie de leurs mai-

très, que les masses ouvrières pourront à la longue arriver à diriger la production et la distribution des richesses.

Simple individu, le prolétaire est tout à fait impuissant et ne peut intervenir en rien dans le procès de production et d'appropriation capitaliste. Il reste sans force devant le capitaliste au service duquel il travaille, sans recours contre le gouvernement qui l'opprime en maintenant l'ordre existant.

Le prolétaire, seul en lutte avec son patron, pourra, il est vrai, abandonner le travail dont les conditions ne lui plaisent pas, mais il s'apercevra tout de suite qu'un autre, vingt, cent autres travailleurs sont prêts à le remplacer. Il pourra voler s'il a faim, mais ce faisant, il ne changera rien au système d'appropriation capitaliste. H peut refuser d'obéir au gouvernement qui exige de lui le service militaire. S'il se soustrait au militarisme par la fuite, il sauvera sans doute sa personne, mais n'exercera aucune influence sur le système militaire luimême, qui ne s'en trouvera pas ébranlé. Sa fonction sera tout simplement remplie par un autre soldat. S'il refuse de porter les armes en activité de^ service, on le fusillera, on l'emprisonnera. Et ce n'est qu'en subissant toutes ces conséquences de son acte, tel que le comprend la doctrine de la « résistance passive », prêchée par le comte Tolstoy, que chaque soldat pourra véritablement attaquer le régime militaire dans ses principes; mais il ne le pourra efficacement que s'il est soutenu plus tard par nombre de ses camarades qui, par leur action commune, changeront le caractère même de cette forme de résistance.

En tout cas ce n'est que par exception que

chaque prolétaire isolément pourra exercer une influence réelle sur la formation de la société actuelle et nous pouvons prétendre en général que s'ils veulent résister efficacement à l'oppression économique et politique exercée sur eux par les classes possédantes et par les gouvernements, les ouvriers doivent s'unir en masse dans tous les métiers^ dans toutes les fabriques et ateliers, partout où s'étend la civilisation moderne. Il leur faudra fonder et développer ses organisations dans l'agriculture, le commerce et l'industrie, localement, nationalement et internationalement.

Ils devront en même temps s'occuper de leur mieux à neutraliser le tort que leur organisation même fait subir à la liberté d'action des individus. Ils pourront combattre la domination de certaines personnes, ou des administrations partout où elle s'exerce. Au moQient d'une lutte décisive on doit parfois accorder aux meneurs du mouvement une sorte de plein pouvoir, mais il faut qu'ils restent dans ce cas responsables pour chacune de leurs actions et qu'ils soient déchargés de leur pouvoir provisoire immédiatement après que la lutte effective est finie.

En réalité les administrateurs ne doivent être plus que les exécuteurs d'un mandat, qui leurj est donné par leurs camarades, et non les directeurs d'une organisation ouvrière pouvant] s'unir entre eux pour établir dans l'avenir uni nouveau gouvernement. L'individualisme des] administrations pourrait sérieusement nuire] aux organisations ouvrières.

Quant à la pression exercée par la majorité] d'une organisation sur la minorité, les ouvriers! pourront ménager à cette dernière la faculté]

VERS LA SOCIETE NOUVELLE "lil

de se retirer et d'agir d'une façon indépendante et lui prêter son appui ; à la condition toutefois que la minorité, de son côté, ne tente pas d'entraver la liberté de la' majorité qui, elle aussi, doit être respectée.

Les prolétaires ne peuvent aller plus loin dans cette voie.

Il leur est impossible d'abandonner l'organinisation qui doit les délivrer de leur sujétion économique et politique parce qu'elle a des inconvénients inévitables.

Supposons que les ouvriers d'une exploitation quelconque commencent à résister à leur patron pour améliorer leurs conditions d'existence. Trois ouvriers, Pierre, Paul et Jacques, peuvent être affectés de façon toute différente par la réussite du mouvement.

Pierre, par exemple, dans la force de l'âge, pourra créer assez de plus-value, même dans les nouvelles conditions de travail, pour que l'exploitation de sa personne rapporte encore à l'entrepreneur.

Ce dernier aura vis-à-vis de Pierre la même conduite qu'auparavant.

Paul est moins capable que Pierre quoique encore d'une habileté moyenne. Lui non plus ne sera pas immédiatement congédié. Mais le patron s'appliquera à tirer profit le plus possible de sa force de travail.

Pour Jacques, l'entrepreneur lui dira : « Vous êtes trop âgé et le travail commence à être trop pénible pour vous. Les revendicationsauxquelles le personnel m'a forcé de souscrire sont si onéreuses pour moi qu'il est douteux que dans ces conditionsje puisse continuer à faire mes affaires. Je ne puis plus gagner sur votre travail. Vous êtes comme une machine usée, comme un fruit

qui a livré tout son suc. Sous les anciennes conditions, je vous ai encore toléré. Mais ne croyez pas que je sois patron pour mon plaisir. 11 me faut maintenant être aussi dur que vous autres et je vous congédie ».

Voilà donc un ouvrier qui est sans pain grâce à l'organisation de ses camarades de travail, à la suite des améliorations que cette organisation leur a procurées.

Si Jacques, prévoyant cette issue dès l'origine, s'était opposé à toute amélioration du sort de ses camarades, il aurait eu, sans aucun doute, et le pouvoir et le droit. 11 aurait agi en égoïste, dans son intérêt personnel. Mais ses compagnons de travail auraient eu de même le pouvoir et le droit de le traiter en ennemi pour son attitude.

L'organisation ouvrière ne saurait être abandonnée pour la raison qu'elle fait des victimes, parce que la masse des travailleurs en a besoin pour maintenir ou pour élever leur niveau actuel, matériel, intellectuel et moral. Dans cette période de transition, l'important est de se conserver. Pourrait-il être question de délaisser cette organisation au moment où elle va devenir bientôt le levier puissant de la révolution sociale et mettre fin à l'exploitation de la classe ouvrière ?

C'est aussi impossible que de refuser de combattre pour l'indépendance parce que toute guerre a ses morts et ses blessés.

La seule chose permise aux ouvriers, c'est d'aider et de dédommager autant que possible les victimes de leur mouvement de classe.

L'organisation a ses exigences et ses obligations. Pourra-t-elle jamais répondre aux aspirations et aux besoins du prolétariat tout entier,

de la masse des prolétaires? Attirera-t-elle à elle ceux qui, tout en n'appartenant pas au prolétariat proprement dit, réservent leur sympathie à ceux qui luttent contre l'exploitation et la tyrannie actuelle?

Après tout ce que nous avons dit. nous prétendons que rorganisation idéale même semblera trop étroite à beaucoup des plus énergiques d'entre nous. , , .

Les masses prolétariennes, tout en s elTorçant d'appliquer aussi largement que possible les principes de la liberté du groupement et d action, auront cependant leurs postes avances et leurs corps-francs. , ^ ,,

Dans le domaine intellectuel, dans les lettres et les arts, aussi bien qu'en pleine vie sociale, des lutteurs isolés persévéreront solitaires dans leur œuvre de civilisation et combattront 1 oppression sous toutes ses formes, renversant la barrière des préjugés, portant la hacbe dans les taillis impénétrables qui entravent la marche du progrès.

Estimerons-nous à toute sa valeur 1 œuvre de ces pionniers solitaires au service de la civilisation ! . . , 1 • X Quand leurs efforts individuels ne viennent pas retarder le développement de l'organisation ouvrière et ne causent pas un dommage réel au prolétariat, celui-ci ne peut pousser le dogmatisme assez loin pour ne pas reconnaître les mérites d'un travail pénible qui dépasse ses limites propres. , ., ., ,■ - • j- La valeur de ce travail doit être estimée individuellement pour cbacune de ces personnes. Il en est ainsi pour les actes de vengeance ou de justice exercés personnellement par quelque révolutionnaire soit contre un exploiteur, un

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personnage politique influent, ou un membre des classes possédantes comme tel.

Les attentats violents, commis pendant ces dernières années, peuvent-ils donc être jugés à l'avance, approuvés ou condamnés en principe?

La vérité est que toute action de cette nature doit être appréciée isolément. C'est tellement évident que nous accorderons à un acte une valeur toute autre suivant que se sont produites telles circonstances accessoires et que même nous hésiterons parfois à porter sur certains un jugement décisif, quoique en apparence ces actes semblent être tous équivalents. Pourtant tous ces délits violents^ s'attaquant à la propriété ou à la vie des heureux de ce monde, nous paraissent tous parfaitement compréhensibles. On s'explique aussi facilement qu'ils se soient produits surtout dans les pays arriérés de l'Europe méridionale, — l'Espagne, l'Italie — où l'Eglise domine encore et où la pauvreté et l'ignorance sont si générales dans la masse populaire que ces actes se multiplient et se développent avec la misère même.

Mais nous sentons bien que la génération actuelle ne peut estimer avec justice ces actes de violence et déterminer la valeur qu'ils ont dans l'histoire de l'humanité, si explicables qu'ils soient.

La postérité porte un jugement tout différent sur le meurtre de César par Brutus, sur le régicide deRavaillac sur He?iri IV, roi de France, et sur le meurtre commandé par Richard III à' kngleterre sur la personne des malheureux fils de son frère.

Quand l'ardeur des passions sera éteinte, les générations futures jugeront chacun des attentats politiques de notre époque.

VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE llSi

Pour se prononcer ;\ l'heure présente sur ces attentats par rapport à leurs auteurs, il nous faudrait nous placer dans le milieu social auquel ils appartiennent et connaître tous les motifs personnels ayant agi.

Pour donner à ces attentats leur valeur propre, évaluer leur importance pour le développement de la société en un sens donné, il faudrait connaître le niveau de culture de la population, les conditions d'existence de celle-ci, ainsi que la situation politique générale et d*un autre côté la valeur de la victime. De plus, il y a toujours des influences historiques accessoires propres, à modifier profondément les conséquences dernières des faits perpétrés.

L'importance excessive qu'un fait si simple que la prise de la Bastille a eue sur l'histoire de la Révolution de 1789 nous fournit un exemple de la portée que peut avoir également à notre époque la coïncidence des faits historiques, sur la conséquence de nos attentats.

Nous ne pouvons décider si le meurtre du ministre espagnol Canovas del Castillo par Angiolillo a exercé une influence effective sur la situation politique de l'Espagne et a influé sur la guerre néfaste entreprise par cette nation contre les Etats-Unis.

La signification et l'importance de pareils faits individuels ne peuvent être déterminées que par l'avenir, d'après leurs conséquences dernières. Dans bien des cas l'appréciation sera tout à fait impossible même pour l'avenir.

A l'heure présente il nous faudrait connaître trop de détails particuliers sur chacun des attentats politiques modernes pour être sûrs de notre jugement, savoir: si l'acte a une vertu éducative et instruit la masse ouvrière ou s'il

n'inspire à cette dernière qu'horreur et aversion ; c'est-à-dire : si le fait a été favorable ou désavantageux au mouvement ouvrier.

Abstenons-nous donc de porter un jugement général sur les attentats politiques. Constatons seulement que ces attentats si fréquents dans ces dernières années sont la conséquence nécessaire de l'oppression et de la tyrannie qu'exercent internationalement les classes possédantes sur le prolétariat et de la connaissance qu'ont les masses de la nature de cette oppression. Ils sont favorisés en outre par l'appauvrissement des masses qu'accélèrent si puissamment les guerres coloniales et commerciales ainsi que la paix armée que les gouvernements bourgeois imposent à nos pays modernes.

Constatons, d'autre part, que les actes individuels ne sauraient être considérés comme une lutte d'émancipation proprement dite par la classe ouvrière. Ils sont étroitement liés à cette lutte, mais ces expressions d'un individualisme qui s'éveille ne peuvent modifier la structure économique de la société.

Pour la classe ouvrière, il ne s'agit ni de juger ni de tuer des personnalités, un homme d'Etat ou un monarque, ou un grand capitaliste quelconque. Ce qui lui importe, au contraire, c'est de savoir comment ses groupements conquerront la prédominance dans le procès de production et d'appropriation des richesses.

Les ouvriers pourraient tuer des centaines de leurs exploiteurs ou de leurs tyrans politiques sans avoir introduit pour cela'^la plus petite modification dans les rapports de dépendance 011 se trouve le prolétariat organisé vis-àvis des classes possédantes.

VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE 28o

Ce que nous appelons actuellement la Question Sociale, c'estla nécessité d'une modification profonde apportée dans les rapports matériels, intellectuels et moraux, dans toute la structure de la société.

Dans ce processus révolutionnaire, l'individu ne peut prétendre à être davantage qu'une cellule d'un organisme social. L'ensemble tout entier, aussi bien que la cellule, croît et se développe suivant les lois propres à sa nature.

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