CHAPITRE XI
APERÇU A VOL D OISRAr
Pour juger le cours final que prendra la lutte ébauchée dans les chapitres précédents, nous retournerons toujours à cette question : si le développement de la production et de l'appropriation capitaliste nous mène d'une façon décisive vers un ordre social communiste.
Ce n'est, en effets que lorsqu'ils seront convaincus que la société humaine doit inéluctablement aboutir au communisme, que les hommes les plus énergiques, les plus portés à se sacrifier, pourront avec enthousiasme se jeter dans la lutte de classes actuelle, sans même escompter un succès immédiat de leur œuvre personnelle.
Lorsque nous, communistes, nous aurons acquis cette conviction, nous pourrons poursuivre notre travail révolutionnaire avec patience et ténacité. Nous le pourrons toujours, quelque petit que soit le nombre de ceux qui peuvent sacrifier et leur temps et leurs facultés au milieu de cette vie sociale si agitée et engloutis-
sant déjà tant d'efforts pour l'entretien matériel.
Dussions-nous n'être qu'un nombre restreint nous resterons donc fermes dans nos convictioQs, même si parmi nos camarades quelquesuns abandonnent l'idéal d'autrefois pour se jeter dans la politique, la coopération, ou dans le mouvement syndical petit bourgeois et réactionnaire.
Examinons encore une fois, à la fm de cet ouvrage, le développement général des forces productives de notre société capitaliste, voyons quelles doivent être les conséquences inévitables de ce développement.
On ne peut nier, comme l'ont démontré si clairement nos économistes socialistes, qu'il existe un antagonisme entre la socialisation du travail et la forme individuelle de propriété, tant des moyens de production que des produits eux-mêmes.
Actuellement le travail collectif seul est à même de satisfaire à tous les besoins de l'homme, mais l'organisation de la société fait que nous sommes obligés, afin d'être pourvus des moyens indispensables, de recourir à quelques individus, propriétaires fonciers et capitalistes.
L'antagonisme résultant de ce mode de fonctionnement a même acquis un tel degré d'intensité, qu'il est impossible de dire que la production se règle d'après les besoins sociaux.
Ce n'est pas l'humanité qui dirige ses moyens de production et en règle l'usage, ce sont les moyens de production qui asservissent pour ainsi dire l'humanité et la forcent à diminuer ou augmenter ses besoins suivant que la production rencontre des conditions favorables ou
défavorables . Et quoique cela puisse paraître au premier abord absurde et paradoxal, on est forcé de constater que plus les masses ouvrières produisent, plus elles sont misérables, plus elles manquent de produits 1 Plus les docks, les magasins, les entrepôts, les greniers, regorgent de denrées, de vêtements, de productions diverses, plus le peuple travailleur se voit retirer de bienêtre et soutfre de la production des objets les plus nécessaires.
Aussi le premier soin des fabricants n'est pas de mettre leur production en relation avec les besoins des masses. Ce n'est pas parce que des milliers d'individus sont déguenillés, sans chaussures, et ayant faim, ce n'est pas parce que des milliers d'enfants, faute d'une nourriture suffisante, mourront de maladies infantiles que Ton augmentera la production du drap, de chaussures, du blé, du lait! Non, ce que cherchent les industriels, les commerçants, les propriétaires ruraux ou autres, c'est à réaliser le plus gros bénéfice. Pour cela ils fabriquent, ils vendent ce qui leur semble rapporter le plus, en entassant, d'une façon désordonnée, articles de ménage et de luxe, comestibles, vêtements, machines, bimbeloteries, etc.
Qu'une marchandise ne soit pas suffisante aux besoins du pays où elle est fabriquée, on la transportera quand même à l'étranger et dans les colonies du pays.
Chose plus incroyable, alors que tant de gens manquent de tout, ne voit-on pas les grands capitalistes réunis en « trusts » et en « cartels », limiterla production de certainesmarchandises, ou détruire de ces mêmes produits qui ailleurs font défaut, afin de faire hausser les prix !
Bien que les gros commerçants, industriels, agriculteurs, élargissent incessamment le marché international, bien qu'ils répandent leurs marchandises dans tous les coins du monde, aussi bien dans les grandes villes d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie, que dans les modestes hameaux de leur propre pays, pourvu qu'ils trouvent le débit nécessaire — ils ne pourront que reculer les conflits inévitables résultant de l'antagonisme entre la forme de production et celle de la propriété.
Cette extension commerciale et industrielle n'aura réellement qu'un effet, ce sera de rendre plus aigu le choc des forces sociales en présence, et de donner à la destruction du régime capitaliste un caractère international.
Tout ce qui est, porte e?i soi le germe de sa destruction; le capitalisme n'échappe pas à cette loi ; il succombera par ses propres défauts.
Les capitalistes, forcés, par la concurrence, de perfectionner de plus en plus leur matériel industriel et d'exiger de leurs ouvriers des efforts physiques et intellectuels de plus en plus considérables, doivent subir les contrecoups de cette méthode de production intensive et non réglée, car c'est en l'employant qu'ils ont créé autour d'eux ces masses de sans travail, terribles masses miséreuses s'augmentant de jour en jour et auxquelles se joignent l'armée des invalides et des estropiés, qui après s'être exténuée au profit des classes possédantes se voit rejetée comme un rebut méprisable.
Alors qu^au commencement les capitalistes trouvaient dans ces masses de miséreux un moyen d'augmenter l'exploitation des ouvriers, ils commencent à y sentir une puissance franchement hostile à la production capitaliste.
Ainsi qu'est-il advenu là, où ils ont remplacé le travail de l'homme par celui de la femme dans l'espérance de pouvoir substituer à ce dernier, si bon marché soit-il, celui plus profitable encore de l'enfant ? Une augmentation rapide dans la population mâle de ces ennemis qui peuvent tout oser parce qu'ils n'ont rien à perdre.
L'arme se retourne ainsi contre celui qui la manie.
G'estd'un semblablephénomèneque le marché international nous offre le spectacle. Progressivement la production capitaliste s'est emparée de ce marché; à l'aide de guerres coloniales et d'épouvantables massacres elle s'est créé des débouchés parmi les peuplades arriérées, les tribus jusqu'alors rebelles à notre civilisation. Ces expéditions sanglantes et coûteuses, ces hécatombes, tout en enrichissant les classes dirigeantes, eurent un autre résultat — socialement plus important. Elles servirent de dérivatif; elles permirent d'éviter, dans les pays conquérants, la collision violente entre les forces productives et le système d'appropriation capitaliste.
Mais ce résultat n'est que momentané, et rien ne peut empêcher le développement des nouvelles contrées, développement qui non content de battre en brèche le capitalisme par ses armes mêmes, menace encore d'accélérer les antagonismes existants et de rendre plus étendus les conffits qui en résultent.
Que l'on examine, en effet, la production moderne, que l'on suive la progression de son développement et l'on sera surpris de son accroissement presque fabuleux. Autant que l'on puisse prévoir l'extension des marchés et l'aug-
mentation des besoins, on est forcé d'admettre que cette masse de produits ne pourra plus s'écouler, que les nouveaux marchés subiront le sort de ceux de nos pays européens, lesquels, depuis longtemps déjà sont encombrés, et ne peuvent plus servir de débouchés.
Le temps est passé des petites crises nationales du milieu du xix' siècle, embrassant le commerce, l'agriculture ou l'industrie d'un seul pays, d'une seule contrée. L'extension des moyens de transport, le réseau des voies de communication de toute sorte, ont rendu impossible le retour de tels phénomènes locaux. Le marché mondial quant à cela agit en niveleur. Mais maintenant l'arrêt général se dessine devant nous avec netteté ; il doit frapper inévitablement la production le jour où dans les pays dont l'influence est décisive, le marché regorgera de produits.
Les petites crises nationales du milieu du XIX' siècle étaient des phénomènes qui accompagnaient le développement du capitalisme; dans la crise internationale la forme mondiale de la civilisation affectée par le capitalisme périra.
Les délibérations parlementaires ne peuvent pas pallier à la longue à un tel événement ni en prévenir le résultat, c'est-à-dire la ruine du système de production et d'appropriation capitaliste.
Toute réforme ne tendant pas au communisme, — même la plus radicale — n'aura, dans ce cas, pour efl'et qu'un inutile déplacement de la propriété privée qui de Pierre passera à Paul, sans que de ce changement puisse résulter une amélioration effective du sort des masses laborieuses.
Un exemple suffira pour caractériser la situation actuelle.
Une parcelle de terre prise sur le territoire d'une grande capitale représente actuellement une valeur cent fois^ mille fois plus élevée que celle que la même parcelle avait il y a quelques siècles.
Qu'est-ce qui a donné une telle valeur à cette parcelle de terrain?
Est-ce le propriétaire qui y a fait construire cette maison à sept étages, ces magasins somptueux, ou cette usine productive? Assurément non !
Cet accroissement de valeur est un résultat complexe, tous y ont coopéré; la population du lieu, tout entière, est un facteur de cette augmentation de valeur; disons mieux : elle est le résultat du labeur humain tout entier.
Un commerçant loue un magasin, boulevard Haussmann, à Paris, supposons 22.000 francspar an. Cette somme va directement dans les poches du propriétaire qui, moyennant le sacrifice d'une part de ce revenu, achète la protection de l'Etat et peut s'assurer ainsi en toute quiétude une vie improductive.
L'injustice n'existerait-elle pas toujours si une réforme législative quelconque enlevait au propriétaire ce revenu de 22.000 francs pour le donner au commerçant sous prétexte que celuici est travailleur et véritable facteur de cette valeur locative?
Pareille idée ne viendra à l'esprit d'aucun homme sensé ; il est certain que la valeur locative de ce magasin est le produit d'une multitude de causes, ainsi que le chiffre des transactions auxquelles se livre le commerçant.
Toute l'agglomération parisienne, par suite
de son agencement, concourt à produire cette valeur, chaque quartier —aussi bien populaire que bourgeois — l'étranger de passage autant querhabitantsédentaire,le citadin actuel autant que l'ancêtre, dont la pauvre hutte s'élevait à remplacement où maintenant s'édifient de gigantesques habitations. A la formation de cette valeur locative ont contribué et les générations actuelles et les générations antérieures.
Mais qui plus est, cette valeur est un résultat universel, car l'agglomération formant Paris est solidaire non seulement des autres agglomérations constituant le département de la Seine, mais de toutes celles qui sont ses clients au point de vue de l'échange des produits, ou ses fournisseurs des matières premières.
Le commerçant lui-même n'entre donc dans ce produit général que comme un très faible facteur et pour chaque fonction, pour chaque individu il en est de même. On ne pourrait donc pas admettre comme équitable une répartition delà richesse basée sur l'appropriation par chacun du fruit de son propre travail, comme du reste nous l'avons déjà exposé dans un chapitre précédent.
Toute réforme ne tendant qu'à favoriser un individu comme le commerçant susdit, ou une catégorie d'individus comme les commerçants et boutiquiers en général, n'aurait qu'un résultat identique à celui qu'eut la vente des biens nationaux opérée pendant la Révolution de 1789 ; ces biens cédés pour presque rien contribuèrent à renforcer la classe des propriétaires fonciers.
Aussi toute mesure réformatrice en faveur du petit commerce n'aurait-elle d'autre effet que de créer une nouvelle catégorie de propriétaires,
VERS LA SOCIETE NOUVELLE IL'àô
une aristocratie de boutique, peut-être ni plus ni moins mauvaise que celles existantes ; ce ne serait toujours qu'un transport de propriété des mains d'un possesseur entre les mains d'un autre.
La société ne pouvant s'établir en équilibre stable sur la propriété privée, sur quel mode d'appropriation édifier la production et la consommation afin que le véritable producteur, l'ouvrier, reçoive une part équitable du produit de son travail ?
Toute valeur étant le résultat du labeur commun, des générations passées et présentes, il n'y a qu'une forme communiste qui sache répondre à une répartition acceptable des richesses, forme sous laquelle il n'y aura plus ni marchand, ni client et oii chacun pourra aller prendre dans les magasins les produits nécessaires à sa subsistance. Dans la civilisation future, la production pour le seul usage domestique de l'humanité sera seule pratique, autrement dit il ne sera plus établi que des valeurs d'iisage,\es valeurs d échange disparaîtront.
La régidarisation de la production d après les besoins des peuples et non d'après les intérêts personnels d entrepreneurs particuliers, voilà la solution de la Question Sociale de notre époque.
Cette solution est inévitable, elle se développe sous nos yeux comme un phénomène naturel, localement, nationalement et internationalement. Transformation aboutissant, à un moment donné, à la prise de possession de tous les moyens de production par le prolétariat qui les établira en propriété commune, correspondant au travail commun et aux besoins communs qui lient déjà tous les hommes.
C'est sous la poussée de la misère générale
Î9A EiV MARCHE
que s'accomplira la prise de possession des propriétés privées et que s'ébranleront les masses révolutionnaires.
Quand les usines ferment partout, les banques et les établissements de crédit font banqueroute, les uns après les autres, quand le capital-argent se cache, attendant pour circuler des périodes plus favorables à la fructification; quand, malgré les greniers bondés de blé, les paysans en sont réduits à errer dans les campagnes le ventre affamé, c'est alors que se décharge l'électricité qui s'est accumulée peu à peu dans la société capitaliste grosse de tempêtes, et dans une pluie bienfaisante tombera la foudre de la révolution.
C'est cet avenir que l'on prévoit pour la société actuelle lorsqu'on examine le procès de son développement et c'est ce développement même qui est l'agent le plus efficace pour implanter dans l'esprit de la masse la nécessité de cette solution.
Si, actuellement, un grand nombre d'hommes n'ont pas encore acquis cette conviction, c'est que la société capitaliste n'est pas assez décrépite pour qu'ils en voient les vices de structure ; dans les pays commerciaux et industriels comme nos pays modernes, la société, pour ainsi dire, se survit à elle-même, phénomène auquel coopère particulièrement l'expansion coloniale.
Des milliers d'individus, sans doute, périssent lentement sous le système capitaliste, mais pour la population en général, celui-ci semble encore supportable, de sorte qu'elle ne se révolte pas.
Même dans les milieux socialistes on n'est pas encore assez convaincu que le corps gou-
vernemental est impuissant à agir sur la production sociale et à la régler d'une manière définitive, suivant les besoins de l'Humanité.
Ce qui a surtout empêché cette constatation de pénétrer dans les milieux socialistes est l'influence exercée par les doctrines de Karl Marx, notamment par sa théorie sur la concentration du capital, si étroitement liée à la tactique néomarxiste et parlementaire. Cette théorie réclame donc un moment notre attention.
Par elle Marx a trop insisté sur la détermination de laruine du régime capitaliste comme devant s'accomplir « avec la fatalité qui préside aux métamorphoses delà nature y>, c'est-à-dire comme un processus naturel, s'achevant de soimême et surgissant du «jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux ». Cette théorie attribue à l'intervention des hommes même et particulièrement à l'action révolutionnaire du prolétariat un rôle trop secondaire ( l).
(1) Voir le chapitre : <( Tendance historique de Vacciimulation capitaliste » à la fin du premier volume de l'œuvre de Karl Marx : Le Capital. Qu'on n'en déduise pas, cependant, que Marx ait prêché, ainsi que l'ont prétendu beaucoup de ses adversaires, tine doctrine purement fataliste. Marx reconnaît l'intervention des hommes suivant le degré de développement intellectuel et moral auquel ils se trouvent, comme un facteur apte à agir sur la structure économique de la société. Mais il n'est pas toujours identique dans ses conceptions historiques. Dans sa brochure : Le xviii Brumaire de Louis Bonaparte, ii dit : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas d'après leur libre arbitre, dans des conditions choisies par eux, mais, au contraire, dans des conditions qu'ils ont trouvées toutes faites, dans des conditions données, transmises. »
Je suis tout à fait d'accord avec la conception matérialiste de l'Histoire propagée par Karl Mar.v, lorsqu'elle est formulée ainsi.
Elève de Hegel, Karl Marx a, selon son expression, c( retourné » la philosophie dialectique de son maître, qui était^ selon lui, « placée la tête en bas » ; dans le domaine économique il a développé (voir son livre Le Capital), que la production capitaliste engendre elle-même sa propre, « négation ». L'expropriation des capitalistes particuliers, explique-t-il, s'accomplit par la concentration des capitaux ^ autrement dit par « l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit ».
« Chaque capitaliste particulier en tue beaucoup d'autres », ainsi prétend Marx(\),Qi, selon lui, l'expropriation de ces « potentats du capital », dont le nombre « diminue » toujours, serait bien plus facile que le fut autrefois la transformation de la propriété morcelée en propriété capitaliste actuelle :
c( Là il s'agissait de l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici^ il s'agit de l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse. »
Cette hypothèse de la concentration des capitaux, posée sous une forme aussi fausse, a fait beaucoup de mal dans les milieux socialistes et y cause bien des malentendus (2). Elle a ré-
(i) Voir Drt.s Kapital, texte allemand, dans la traduction française du livre, traduction du reste défectueuse, cette phrase ne se trouve pas.
(2) Ce n'est que dans ce dernier temps que les disciples de Karl Marx ont découvert que c'est le développement (c tendentiel » de la société, et non pas son vrai développement, que Mar.r a visé ici. 11 se pourra donc que dans le monde non-philosophique lasociété elle-même se développe tout autrement. On voit que la dialectique de Kart Mar^v reste, après tout, chose obscure. Elle Hotte dans les sphères de la métaphysique bien qu'elle se dise « scientifique ».
panda cette idée que le nombre des capitalistes diminuerait inévitablement de lui-même, et qu'aussi inévitablement dans le développement du processus capitaliste, la petite minorité des possesseurs dépouillerait de leurs propriétés la majeure partie de ce qu'on appelle les classes moyennes, dont les membres seraient ainsi forcés d'entrer dans les rangs du prolétariat.
Par exemple, le programme de la Social-Démocratie allemande qui , si fréquemment, a servi de modèle aux social-démocrates de divers pays, attribue une grande importance à la ruine de ces a classes moyennes périssantes » {die versinkenden Mittelschichten) .
Si réellement le capital s'accumulait entre les mains d'un nombre toujours décroissant de grands capitalistes, alors que, d'autre part, les petits capitalistes et les classes moyennes se prolétariseraient de plus en plus, la lutte des classes pourrait s'accomplir très facilement.
Il est même fort compréhensible que cette doctrine de la concentration des capitaux ait pénétré dans les masses populaires en leur donnant l'espérance de pouvoir acquérir assez d'influence dans les corps représentatifs pour conquérir les pouvoirs publics et exproprier légalement, un jour, les quelques grands capitalistes restant.
Une telle théorie était, pour ainsi dire, prédestinée à progresser; — elle offre une issue pour certains éléments de la petite bourgeoisie, sympathiques à la cause ouvrière, mais que l'expropriation pure et simple effraye.
Ne pourrait-on pas racheter les capitalistes menacés, par exemple (1)?
(1) Il semble que Karl Marx et son ami Frédéric Engels
il*
Ce qu'il y aurait de mieux à faire, dans ce cas, serait d'établir un certain marché dans ce système d'expropriation et de rachat, et de racheter ou d'exproprier d'abord les grands propriétaires de mines, les compagnies de chemins de fer, celle de tramways, puis les propriétaires des grands établissements industriels et commerciaux, etc.. méthode proposée déjà par certains social-démocrates. Pour ceux qui veulent se soustraire aux conséquences de la lutte de classes, le premier pas seul peut coûter.
En réalité, la société humaine s'est développée autrement que Marx se l'est imaginé, en suivant la méthode dialectique et en suppo-
aient, par instant, pensé ainsi. Le dernier, du reste, écrit dans sa critique sur le programme agricole du Parti ouvrier français (voir laiN'et/e leit — année 1894-95, p. 30o). « Nous ne considérons pas du tout Tindemnisation des propriétaires comme inadmissible, quelles que soient les circonstances ; combien de fois Marx ne m'a-t-il pas exprimé l'opinion que, si nous pouvions racheter toute la bande, ce serait encore le moyen de s'en débarrasser au meilleur marché. »>
On peut remarquer qu'un tel rachat présenterait néanmoins de sérieuses difticultés. Si le gouvernement fait ce rachat suivant le prix courant des propriétés, au moment de l'expropriation, c'est qu'il considère que les mêmes charges, dues autrefois aux capitalistes particuliers, pèseront sur les masses populaires, soit comme « dettes nationales », soit autrement ; la forme du tribut à payer seule changerait. D'autre part, ce rachat ne ratifierait pas quand même les capitalistes, même dédommagés à ce prix, car, en définitive, ils pourraient prétendre que ce n'est qu'une expropriation dont l'indemnité n'est pas équivalente à ce qu'ils ont perdu.
On ne peut sortir de ce cercle vicieux, car il ne faut pas oublier que les capitalistes disposent actuellement, non de capitaux improductifs, mais de capitaux productifs, et que, dans une telle opération de rachat, ils exigeraient l'équivalent de ces capitaux, exigence tout à fait juste avec ce système.
sant que « les lois générales du mouvement, ' aussi bien celles du monde extérieur que celles de la pensée humaine », seraient deux séries de lois qui sont « identiques, quant à l'essence (1) )).
^ Le développement des rapports économiques s'est passé réellement d'une toute autre façon que celle indiquée par la théorie marxiste"; le nombre des capitalistes n'a pas diminué pendant la fin du xix^ siècle ; au contraire, il n'a pu qu'augmenter avec l'extension du capitalisme à beaucoup de contrées où il n'avait pas encore pénétré jusque-là. La statistique nous donne à ce sujet des chiffres exacts pour divers pays. Même les disciples de Karl Marx ne peuvent plus nier Texistence de ce phénomène.
Ainsi que nous l'avons montré au commencement de cet ouvrage, beaucoup de contrées qui, il y a un demi-siècle, ne comptaient pas comme producteurs pour le marché international, viennent maintenant faire concurrence aux pays producteurs de l'Europe et de l'Amérique ; des besoins nouveaux et constamment croissants ont, pour leur satisfaction, créé des entreprises nouvelles.
11 est vrai que l'on peut constater une agglomération et une concentration de capitaux sous la forme de « trusts )) et de « cartels », syndicats de différentes sortes, industriels, commerciaux, où agriculteurs, mais ce phénomène ne révèle pas une diminution du nombre des capitalistes. Les actionnaires des grandes entreprises capitalistes ne sont-ils pas, eux aussi, des capitalistes ?
fl) Voir La brochure de F. Engels sur Ludwig Fciœrbach, brochure dans laquelle Tauleur expose nettement sa philosophie dialectique et celle de Marx.
Pour la classe moyenne il en est de même. La statistique nous montre que les petits entrepreneurs si nombreux,' sont loin de diminuer, quelque pays du monde que Ton examine ; ce qui se déplace, en réalité, c'est la sphère de leur production ; débusqués d'une industrie, les petits entrepreneurs trouvent une issue en en exploitant une autre, c'est pourquoi nombre de nouvelles branches d'industrie furent mises en exploitation pendant la dernière moitié du siècle. Aussi, si l'on prend l'agriculture, on voit que la culture maraîchère, employant des méthodes et des instruments nouveaux, a pu parfaitement se maintenir et prospérer à côté de la grande agriculture, soutenue par de gros capitaux.
On peut nous objecter, il est vrai, qu'une grande partie des classes moyennes sont absolument dépendantes des grands ^capitalistes, n'étant plus en fait que leurs dépositaires et leurs agents commerciaux ; on peut prétendre que l'indépendance de tant de petits Ijourgeois est tout apparente, mais, par cela même, on ne peut s'éviter de conclure que, après tout cela, il se manifeste quand même une certaine extension de la petite propriété^ quoique celle-ci n'existe que par la grâce du grand capitalisme.
Lorsqu'on constate qu'après la fondation des grands syndicats de capitalistes, des centaines de petits propriétaires, fabricants, commerçants, banquiers, seront ruinés par la banqueroute d'une seule maison de banque, on ne pourra échapper à cette conclusion que ce résultat n'est que la conséquence de la complication de la vie sociale actuelle.
En général, on peut constater que, durant les cinquante dernières années de ce siècle, il
s'est créé un nombre considérable de petits propriétaires dans les pays à vieille civilisation capitaliste.
Ces propriétaires, accablés de charges de toutes sortes et courbés sous le joug du grand capitalisme, sont souvent dans un état plus précaire que celui de la masse des non-possesseurs, et pourtant;, parmi eux, il n'en est peut-être pas qui veuillent perdre leur propriété, si minime soit-elle; ils s'y cramponnent de plus en plus à mesure qu'ils la possèdent moins.
Nous avons vu que les classes dirigeantes s'efforcent d'augmenter le plus possible le nombre de ces petits possesseurs, afin de se prémunir contre les exigences du prolétariat révolutionnaire.
Qu'on constate, dès lors, la signification du fait que, dans tous les pays du monde, de vastes contrées ne soient venues au régime d'exploitation capitaliste que depuis ces dernières années seulement.
L'immense empire russe n'est pas seul à nous montrer, en Europe, les restes de l'ancienne propriété communale sous la forme de « biens communaux » ; cette propriété s'est maintenue aussi dans l'Europe occidentale, quoique sur une moindre échelle qu'en Russie ; à l'heure actuelle on y peut trouver des champs, des prés, des forêts qui sont la propriété des communes.
A mesure que ces contrées peu peuplées entrent dans le mouvement général par lé développement des voies ferrées, la population s'accroît, la concurrence se développe ; exigeant une production plus intensive^ la propriété communale se morcelle, des bien-fonds nouveaux commencent à se former.
La question de savoir si la communauté paysanne russe, la Mir, pourra se développer en propriété communiste sans se fragmenter en propriété parcellaire, est un problème de la plus haute importance pour le prolétariat russe (1).
Ici nous devons être prudents dans l'estimation des chiffres que nous donne la statistique officielle concernant l'augmentation des petites entreprises, surtout lorsque ces chiffres ont rapport à l'agriculture proprement dite.
Le morcellement de la grande propriété agricole, exploitée patriarcalement, et sa transformation en petites entreprises, peut aussi bien marquer le développement capitaliste pour une contrée quelconque, que la ruine de petites propriétés paysannes, qui sont détruites dans la lutte de concurrence contre le grand capital, peut le marquer pour une autre.
Suivant le développement des rapports économiques tel que nous l'avons caractérisé, on peut considérer comme une utopie naïve la croyance que la transformation de la propriété personnelle en propriété commune peut s'accomplir par décret gouvernemental.
Ce ne sera que lorsque le développement capitaliste aboutira à une crise internationale que la société actuelle succombera et ce seront les masses ouvrières elles-mêmes qui accompliront le processus de sa destruction. Cette crise internationale on peut la reconnaître inévitable, étant donné le développement des rapports de production dans la société actuelle.
(1) Voir la réponse donnée sur cette question, par Karl Marx : Manifeste Communiste. Préface de 1890 par F. En-
La « théorie du cataclysme », comme on Ta appelée, ne peut être niée que par une méconnaissance absolue du développement du système de production et d'appropriation capitaliste.