‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 10 sur 56 · IMPRESSIONS D 'AMERIQUE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS D 'AMERIQUE

Gardons-nous des appréciations hâtives et des jugements téméraires. L’Amérique est si grande et je l’ai parcourue si vite que je ne saurais avoir la prétention d’apporter ici autre chose que des impressions. Lorsqu’il s’agit de la nature, les impressions rapides sont souvent plus vives et plus profondes que celles qui naissent d’une longue contemplation, et nous n’avons pas besoin d’un séjour prolongé pour nous emplir les yeux de tous les spectacles que nous offre dans ce grand pays la nature toujours renaissante.

Je vois encore, comme si je les avais sous les yeux, les rivières de la Floride traînant parmi les forêts vierges leurs eaux peuplées d’alligators, les bois profonds et verdoyants de la Louisiane, le Mississipi formidable, fleuve de boue qui charrie des troncs d’arbres comme nos rivières de France roulent quelques fétus de paille, les plateaux désolés des sierras mexicaines, la riante Californie pleine de verdure et de fleurs, les sombres forêts et les arbres géants des Montagnes Rocheuses, les mornes étendues de la Grande Prairie, le large et majestueux St-Laurent, et, par-dessus tout, le miracle de la nature, le grand canon du Colorado, d’une splendeur incomparable, et d’une beauté surhumaine !

Mais les institutions et les hommes sont plus difficiles à juger, et, si j’ai pu, dans ma course rapide, étudier quelque peu la chi-

rurgie américaine et les chirurgiens qui l’exercent, il m’a été impossible de rien approfondir. Je ne puis donc, je le répète, donner ici autre chose que des impressions.

Et d’abord, au point de vue purement technique, et pour tout ce qui touche à la partie materielle de l’exercice de notre art, il n’y a pas de différences bien sensibles entre ce qui se passe en France et ce qui se passe en Amérique. Les journaux innombrables, les livres et leurs traductions, les congrès internationaux, les voyages incessants, les relations personnelles de plus en plus nombreuses et de plus en plus cordiales tendent à unifier dans le monde entier les grandes notions chirurgicales modernes. Elles ont fait le tour du monde, les chirurgiens de tous les pays ont contribué à les formuler et à les accroître, et, dans ces conditions, il ne saurait y avoir entre eux de différences bien sérieuses. Les doctrines générales sont les mêmes et il n’y a plus guère que des différences individuelles, qui ne sont pas plus grandes entre les chirurgiens de France et d’Amérique qu’elles ne le sont souvent entre les divers chirurgiens de chacun de ces deux pays.

Le cadre dans lequel travaillent les chirurgiens américains est sensiblement le même que celui dans lequel nous travaillons nousmêmes. La plus belle salle d’opérations que j’aie jamais vue est à New-York, à l’hôpital du Mont-Sinaï. Les murailles entières, le plafond lui-même sont recouverts d’immenses plaques de marbre blanc. Les portes sont, elles aussi, en marbre blanc, et d'un seul morceau ! Mais ces splendeurs, au lieu de forcer notre admiration, arrivent plutôt à nous donner la sensation d’une inutile prodigalité. C’est donc une salle extraordinaire, mais je n’en saurais dire autant de toutes celles que j’ai vues. J’en ai vu de bonnes, de médiocres, de mauvaises, au hasard des constructions et des reconstructions. Sous ce rapport, les choses sont sensiblement les mêmes qu’à Paris; et les hôpitaux un peu anciens, d’ailleurs fort rares dans ce pays neuf, seraient mieux faits pour la pioche

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du démolisseur que pour des restaurations toujours imparfaites. Les hôpitaux qui sont peut-être les plus anciens d’Amérique, ceux que j’ai vus à Mexico, sont lamentables, et notre vieil Hôtel-Dieu, lui-même, n’a rien à leur envier. Je me hâte d’ajouter que cette situation va changer et que, grâce à l’activité du professeur Liceaga, doyen de la Faculté de médecine, un nouvel hôpital, aujourd’hui presque terminé, s’élève aux portes de Mexico, qui pourra soutenir la comparaison avec les plus beaux hôpitaux du monde. Et lorsque ses 21 pavillons isolés, ses amphithéâtres de cours et ses salles d’opérations seront perdues dans la verdure et dans les fleurs toujours renouvelées par le printemps perpétuel de cet admirable climat, nous n’aurons à Paris aucun grand hôpital pouvant lui être comparé.

Les lavabos avec leurs systèmes de robinets tantôt à main, tantôt à pédale, ne diffèrent pas sensiblement des nôtres, et comme chez nous, les robinets mélangeurs n’arrivent bien souvent qu’à distribuer une eau tantôt bouillante et tantôt glacée. Il m’a paru que les appareils de stérilisation et, en particulier, les autoclaves qui sont presque toujours vastes et disposés horizontalement, sont peut-être en moyenne supérieurs à ceux que nous possédons, bien qu’il me soit naturellement impossible de me prononcer sur leur valeur intrinsèque.

Pour les opérations elles-mêmes, les chirurgiens et leurs aides se couvrent en général de la tête aux pieds de vêtements stérilisés. Il y a pour les spectateurs immédiats un luxe de blouses inconnu chez nous; les infirmières, les « nurses » vont jusqu’à sacrifier la coquetterie habituelle à leur sexe et font disparaître complètement leur chevelure sous des bonnets stérilisés. Presque tous les opérateurs et leurs assistants portent des gants en caoutchouc. En revanche à côté de ces précautions peut-être exagérées, mais contre lesquelles nous n’avons le droit de formuler aucune objection, il m’a semblé que la toilette de la peau des malades endormis se faisait avec moins de soin et d’asep-

sie qu’elle ne se fait chez nous, et je trouve surtout que le nombre des aides est presque toujours excessif. Deux, trois, quatre aides qui touchent au malade ou aux instruments, parfois deux et trois nurses qui s’occupent des compresses et se les passent de main en main, c’est beaucoup, c’est trop, étant donné la tendance que nous avons à réduire à un seul le nombre de nos aides, idéal déjà réalisé par un certain nombre d’entre nous.

Autant que j’aie pu en juger, les tables d’opérations ne valent pas les nôtres. Aucune de celles que j’ai vues ne peut soutenir la comparaison avec l’admirable table de Mathieu. Cependant la table la plus répandue formée d’épaisses plaques de verre facilement démontables, peut-être considérée comme bonne, bien qu’elle ait le défaut, grave selon moi, de ne permettre qu’une inclinaison insuffisante pour exécuter commodément toutes les manœuvres de la chirurgie pelvienne.

Il est, par exemple, un point sur lequel nous possédons une supériorité incontestable : c’est l’instrumentation. Au moins pour tout ce qui a trait à la chirurgie générale et gynécologique, les instruments américains sont lourds, primitifs et quelquefois presque grossiers.

Cela est étonnant au premier abord chez un peuple qui possède à un si haut degré le sens des choses pratiques et qui ne le cède à aucun autre sous le rapport de l’outillage industriel.

C est qu on n’improvise pas les ouvriers capables de construire un instrument délicat. Il faut, pour faire ces instruments élégants, souples et solides, de véritables artistes travaillant avec leur main et leur cerveau et non pas avec des machines ; il faut une longue éducation, une tradition et une direction qui ne se rencontrent encore que dans la vieille Europe et particulièrement, je me plais à le dire, dans notre vieille France.

L’organisation générale des services ne ressemble que de fort loin à ce que nous voyons ici. L’hôpital libre, l’hôpital des pauvres, n’existe guère en Amérique, un peu peut-être parce

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qu’il n’y a pas beaucoup de pauvres, ou tout au moins parce que, dans ce pays où tout se paye, chacun, du plus riche au plus misérable, trouve naturel et légitime de payer pour les soins qu’il reçoit et le temps qu’on lui consacre; et aussi sans doute parce que, dans un très grand nombre de villes, dont beaucoup n’ont pas cinquante ans d’existence, les œuvres d’assistance publique n’ont pas eu le temps de s’organiser.

Les hôpitaux entretenus aux frais des villes, des comtés ou des Etats sont donc relativement rares. En revanche les hôpitaux privés abondent. Les uns, comparables à nos maisons de santé chirurgicales, sont des entreprises particulières qui peuvent soit appartenir à un chirurgien, soit vivre de sa clientèle exclusive ou de celle de plusieurs autres. D’autres, d’allure moins modeste, sont dus pour la plupart à la générosité de quelque milliardaire. Ou sait l’émulation, parfois ostentatoire, mais en tout cas féconde, qui s’établit en Amérique entre les rois de l’industrie, en faveur de certaines grandes œuvres d’intérêt public, au premier rang desquelles sont les universités et les hôpitaux. Les résultats en sont souvent magnifiques et durables.

Dans ces hôpitaux, il y a presque toujours des salles où sont soignés gratuitement les malades appartenant soit à certaines nationalités, soit à certaines corporations, soit tout simplement à l’immense armée des malheureux. Mais, à côté, sont aussi presque toujours soit des chambres, soit des pavillons pour les malades particuliers des chirurgiens de l’hôpital. Personne, en Amérique, ne trouve étrange de voir le riche soigné sous le même toit que le pauvre, et il serait à désirer qu’il en fût de même ailleurs, et à Paris en particulier. Nous devrions, sous ce rapport, prendre modèle sur les Américains et rien ne serait plus simple et plus profitable à tous que d’établir dans les hôpitaux de Paris des « quartiers de riches » où seraient soignés, par exemple, les malades atteints d’affections chirurgicales ou de maladies aiguës et contagieuses, comme les fièvres éruptives, qui sont si

difficiles à surveiller et impossibles à isoler au domicile des malades. Au point de vue chirurgical, en particulier, le chirurgien y gagnerait un temps précieux dont profiteraient les malades de son service. Il y gagnerait la sécurité que donne une salle d’opérations que l’on surveille soi-même et un personnel dont on a soi-même dirigé l’éducation. Les malades y trouveraient les chances d’une guérison plus certaine et l’Assistance publique, qui ferait payer aux malades cette hospitalité le prix qu’elle vaut, y gagnerait de voir rentrer dans ses coffres, au grand bénélice de tous, les sommes considérables qui vont aujourd’hui faire la fortune de nombreuses maisons de santé. Elle y trouverait en outre une admirable source d’émulation pour son personnel secondaire qui rencontrerait dans le passage au « quartier des riches » des avantages sans nombre et travaillerait en conséquence pour y parvenir !

fout cela serait fort simple à organiser et excellent, mais j’ai bien peur qu’aucun d’entre nous n’assiste jamais à cette révolution.

Le corps des infirmières, des surveillantes, des panseurs et des panseuses gagne sans cesse chez nous en instruction et en valeur. 11 abonde en femmes qui ont de leurs fonctions importantes une intelligence parfaite et qui ajoutent à cette qualité première un admirable dévouement. Je ne crois pas, cependant, que la moyenne de nos infirmières ait une valeur aussi grande que la moyenne des nurses américaines. Celles-ci sont souvent d’un niveau social assez élevé et leur instruction générale et leur éducation sont presque toujours très supérieures à celles de la grande majorité de nos infirmières. Sur ce terrain, il nous est difficile de lutter et, bien qu’un certain mouvement se dessine aujourd’hui dans ce sens, nous ne voyons qu’exceptionnellement, alors qu’on le voit à chaque instant en Amérique, des jeunes filles d’une éducation parfaite et d’une instruction solide s’enrôler parmi les infirmières de nos hôpitaux. Aussi les nurses américaines remplissent-elles certaines fonctions que 11e remplissent pas les nôtres.

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