‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 9 sur 56 · PRÉFACE A L’INTRODUCTION · texte numérisé non relu

PRÉFACE A L’INTRODUCTION

impériale, à la suite de ces années de repos physique et moral où l’énergie de la race semble s’être transfigurée pour s’épanouir dans la magnifique floraison littéraire des grands romantiques et la miraculeuse révolution scientifique et industrielle qui, en quelques années, a transformé la face du monde, c’est vers cette époque que la plupart des hommes dont l’esprit n’était pas invinciblement enchaîné par les influences héréditaires et sociales, par l’éducation et par le milieu, virent devant leurs yeux se déchirer brusquement le voile du passé et s’éclairer tous les mystères que, depuis les siècles des siècles, l’humanité, vivant dans l’espérance et dans la foi, n’avait pu ni comprendre, ni même discuter.

Le livre de Claude Bernard qui condense toute la substance de sa méthode de travail et des idées auxquelles elle l’avait conduit, est là pour témoigner de la puissance de son esprit et de l’influence qu’il a eue sur les hommes de sa génération. C’est ce livre qui, en même temps qu’un modèle de pensée est un modèle de style scientifique et une œuvre digne de prendre place parmi celles qui honorent le plus la langue française, c’est ce livre qui révéla Claude Bernard à ce grand public qui ignorait l’homme lui-même autant que le savant. Car les choses ne se passaient guère à cette époque déjà lointaine autrement qu’aux jours où nous vivons, et où la force même des choses veut que le dernier des feuilletonistes ou des héros de cinéma occupe dans l’esprit de ses contemporains une place cent fois plus grande qu’un savant dont les découvertes peuvent étendre leurs bienfaits sur l’humanité tout entière.

Ce livre fut une sorte de révélation. Le nom de Claude Bernard s’entoura de ce prestige que nous n’avons vu égaler, puis dépasser que par le grand nom de Pasteur. L’Académie française vint rapidement consacrer sa gloire incontestée et l’admirable discours qu’il y prononça à propos de Flourens, auquel il succédait, ainsi que le discours non moins admirable par lequel

Renan, son ami, avait voulu le recevoir, firent connaître à tous le grand homme jusqu’alors obscur et répandirent parmi les esprits cultivés la substance de ses idées.

Mais le temps marche ! Les idées dont beaucoup ont été pour la première fois émises dans ce livre sont aujourd’hui passées dans le domaine universel sans qu’on en connaisse la source. Les événements formidables qui sont venus bouleverser le monde ont entraîné vers d’autres buts les préoccupations des hommes. Les livres nouveaux nous submergent et ceux d’autrefois disparaissent sous la poussière de l’oubli. Il ne faut pas laisser prescrire l’histoire de l’esprit humain. Le livre de Claude Bernard est un des moments les plus beaux de cette histoire magnifique. C’est une noble et généreuse entreprise que de le faire revivre aujourd’hui et de rallumer pour un jour, par ces temps où nos yeux, fatigués par tout ce qu’ils ont vu de grand, hésitent à sonder l’obscurité de l’avenir, une des plus pures lumières qui aient jamais lancé leur flamme sur cette route ténébreuse où chemine l’Humanité.

Page 1